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Les Cahiers de l'Égaré

Articles récents

La Traversée des Monts Noirs/Serge Rezvani

16 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

 La Traversée des Monts Noirs

supplément au Rêve de d'Alembert

de Serge Rezvani

(Belles Lettres 2012)

 

voilà un roman d'une densité telle qu'il faut une grande attention et concentration pour ne pas s'égarer, lu dans l’édition de 1992 chez Stock, disponible en 2012 aux Belles Lettres

un roman dialogué ou plutôt monologué par des personnages divers qui parfois se coupent, se contredisent, s'affrontent, se comprennent, partagent mais l'essentiel est ce qu'ils assènent à coups d'arguments affutés sur des sujets divers qui leur tiennent à coeur ou sur leurs sentiments, leurs relations ; rien de superficiel dans ces échanges et ces confidences ; on admet sans méfiance particulière malgré les mises en garde sur un tel ou un tel qu’il s’agit d’une mise à nu sincère des différents protagonistes d’une histoire d’amours sur fond d’une histoire de dominations et de migrations ; on est amené à les croire même si les versions sont multiples, les subjectivités étant en jeu

ces monologues-dialogues ont pour témoin un Français qui ne dit pas un mot de tout le roman mais nous décrit en didascalies les péripéties, déplacements, arrêts, les lieux, les moments ; lui se déplace assez peu, le train, le planétarium ; les confidents ne cessent d'être en différents points du globe (en monologues) mais principalement Pologne, Russie, Israël ; ces confidents l'ont adopté pour la raison qu'ils croient qu'il ne comprend pas le russe ; ils parlent devant lui, le prenant à témoin (donc nous, lecteurs), lui parlant parfois en français, parfois en anglais, ne lui demandant jamais son avis ; cette avalanche de discours en 3 langues est paradoxalement écrite dans une seule langue, la française ce qui rend d'autant plus savoureux les remarques de nature linguistique sur le russe mais aussi le français : noirs = rions ou autre palyndrome : roc cornu pour parler des Monts Noirs

les personnages sont essentiellement des scientifiques, la majorité d'origine juive ; il y a une femme, la dernière juive polonaise, fauvette, hantée par le cimetière de ses ancêtres de la « juiverie » impossible à retrouver sauf peut-être sous un roncier qu’elle fait brûler pour ramener les cendres en Israël, l'homme des fauvettes dit le professeur, Sterne, le dernier descendant polonais des comtes pendeurs qui ont parqué si longtemps en bas de leur château la « juiverie », un jeune mathématicien, Math, un vieil entomologiste, un neuro-ornithologue et un arpenteur sans arpents, sans doute palestinien ; n'apparaît jamais mais est évoqué, un enquêteur des lointains districts qui enquête sur des crimes très archaïques

ces scientifiques sont des virtuoses de la logique et quand on dit d'une logique qu'elle est diabolique, on en a l'illustration à longueur de pages avec une insistance à donner le tournis car chacun insiste, reprend, ressasse ; sont-ils pris au piège de la raison, du raisonnement ? sont-ils pris au piège de l'expérimentation aussi ? Car fauvette, le professeur, l'entomologiste, Math, Sterne, le neurologue dit le docteur sont des expérimentateurs et observateurs d'espèces de toutes sortes, oiseaux, insectes, mais aussi de leurs comportements pris dans l’engrenage de l’histoire perpétuelle de la domination (comment se comporte un dominant ? comment se comporte une dominée ? qu’en est-il du dominé quand il se transforme en dominant ?)

je suis incapable de dire si ce qui est raconté sur le plan scientifique (et qui est sidérant souvent) repose sur la réalité ou si l'auteur nous mène en bateau ; en tout cas, pour moi, cet univers de scientifiques est un univers de malades, ils ont la maladie des symposiums où tout est vide avec sérieux, ils ont la maladie de savoir et cela les rend extrêmement manipulateurs, tortionnaires justifiés aussi ; les scientifiques ne sortent pas grandis de ce roman (à part l’étonnement qu’on peut avoir devant leurs découvertes) d'autant que les échappées métaphysiques déduites de ces expérimentations se ramènent à peu de choses ; tout est dans l'inné, mécaniquement reproduit d'où l'immobilité sous l'apparence du mouvement, ça revient toujours, ça revient toujours au même, palingénésie

ce roman, sans doute bien documenté scientifiquement, date de 1992 ; 20 ans, cela suffit à le rendre en partie obsolète de ce point de vue ; les découvertes des dernières années en cosmologie mettent à mal la stabilité et même le chaos n'est plus le meilleur moyen de rendre compte de ce qui se passe et qui est dans ce que l'on pourrait appeler la créativité de la Nature pour un métaphysicien et les étonnants pouvoirs du vide quantique pour un cosmologiste ; les univers naissent du vide quantique, se déploient, vieillissent, meurent, redeviennent vide quantique pendant qu'ailleurs de nouveaux univers surgissent ; les considérations sur la matière noire ne sont plus aussi pertinents ; avec la métaphysique naturaliste de Marcel Conche, on aurait un roman moins noir ; la nature des Monts Noirs est chaotique, effrayante, elle est métaphorisée comme les autres lieux, la Pologne du dégel, de la boue, le désert israélien ; cette nature hostile, à traverser, où séjourner, est propice aux désirs d’envol, de départ des oiseaux migrateurs comme des éternels migrants, sans arpents, propice aussi aux nostalgies de retour des mêmes oiseaux, des mêmes migrants ; les scientifiques, fauvette en tête, agissent sur l’inné des oiseaux avec leur planétarium au ciel mobile faisant croire aux fauvettes qu’elles ont voyagé jusqu’en Israël et voici qu’une fauvette pond dans les Monts Noirs croyant être en Israël ; la duperie a fonctionné, la simulation du voyage immobile puisque seul le dôme a tourné ; que peut-on prouver ainsi ? que veut-on prouver ainsi ? à moins qu’il ne s’agisse d’humour avec de gros moyens financiers tout de même (noirs = rions); à moins qu'il ne s'agisse d'appliquer ces déductions d'observations aux hommes  aussi ?

là où ce roman apporte beaucoup c'est sur la relation dominant-dominé, sur la dangerosité ou non de la symétrie (rendre à l'autre ce qu'il nous donne, lui reprendre ce qu'il s'est indûment approprié) ; les pages sur le crime de Sterne, écrasant un enfant palestinien de l’intifada avec ses pierres et son cocktail molotov, crime transformé en accident par Israël, crime insupportable pour fauvette qui était dans la voiture au moment des faits … montrent la complexité de la situation en Palestine avec les jeunes en guerre (sous chaque pierre, un couteau), en Israël avec les anciens comme l’entomologiste, venus de nulle part, les sans arpents de toujours et les jeunes comme Math, nés là, faisant des palestiniens les nouveaux sans arpents

évidemment, fauvette, la dernière juive de Pologne, travaillant dans les Monts Noirs, traquée avec son consentement par le dernier comte pendeur est le nœud du roman ; quatre hommes comme pour les fauvettes, quatre mâles pour une femelle, quatre hommes donc tournent autour d'elle qui va de l'un à l'autre sauf le professeur, pour finalement préférer le frère déclaré de l'enfant tué ; le roman se termine sans doute sur la mort de Sterne, tué par l'arpenteur, qui avait annoncé à Sterne que ça finirait par son assassinat, symétrie !

tout ce qui concerne ce crime de l’enfant et d’autres crimes similaires (celui d’un enfant juif poignardé par un enfant palestinien lequel est immédiatement lynché par les israéliens), avec références à l’actualité (propos d’un premier ministre nommant « animaux bipèdes » les enragés palestiniens, propos d’un Nobel de la paix israélien, propos de Leibowitz), révèle l’implication de Rezvani qui à travers les points de vue de ses personnages et leurs attitudes (fauvette va jusqu’au village de l’enfant écrasé au prix de sa vie) semble ne pas croire à une solution de paix possible. 20 ans après, ce qu'écrit Rezvani n'est pas obsolète. On en est au même point, pire peut-être, effets ravageurs de la symétrie ! Ce pessimisme (cette lucidité) me semble en lien avec la métaphysique sous-jacente aux développements scientifiques comme à la fin, celui consacré aux affinités répulsives, qu’on retrouve dans Isola Piccola :

« Mais savez-vous que c'est par une infinie répulsion que se tient en place l'univers ? En mathématique comme en chimie ou en physique l'élément d'affinité répulsive sert en quelque sorte de liant. Les affinités répulsives fondent la chimie, la biochimie, la physique nucléaire... et aussi le sexe ! L'univers ne tient ensemble que par le jeu des affinités répulsives. Nous-mêmes ne sommes que des charges électriques dont les phases ne cessent de s'inverser. Cette électricité déphasée, ces pertes et ces retours de tension font de l'univers une curiosité. Sans la folie des flux électriques répulsifs, l'univers ne serait pas cette curiosité qui maintient nos propres flux électriques en éveil. Nous crèverions d'ennui si nous n'étions non seulement plongés dans le chaos mais nous-mêmes chaos. Aucun de nous n'éprouve envers l'Autre ce qu'on nomme naïvement du sentiment... ou si vous préférez une affinité stable. » Isola Piccola

Évidemment, cette dernière affirmation est contredite par les 50 ans d'amour de Rezvani pour Lula et réciproquement et par l'Ultime amour.

 

Jean-Claude Grosse, le 16 avril 2012

 

 

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Ultime amour/Serge Rezvani

11 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

ULTIME AMOUR de Serge REZVANI

Les Belles Lettres, janvier 2012

 

Les Belles Lettres sont devenues l'éditeur du survivant renaissant Serge Rezvani, rescapé par réenchantement avec Marie-Merveille de la fin de vie terrible de son épousée de chaque jour pendant 50 ans, Danièle-Lula.

Ultime amour raconte certains aspects de cette histoire (l'essentiel est dans L'Éclipse). J'ai noté trois registres dans ce récit, avec ses retours, ses temporalités différentes :

  • ce qui concerne Danièle, ses soignantes, avec des portraits au vitriol ; deux types de rapports entre les aides et l'absente (la laisser à ses renoncements, la prendre en mains, la soumettre, la conditionner, l'humaniser, la réhumaniser par l'humiliation ; Rezvani est dans une position paradoxale, n'aimant aucune des deux attitudes, renonçant à faire face, impuissant à faire face tant à Danièle qu'à ses aides, favorisant ainsi son dépouillement par des prédateurs de plus en plus voraces) ; cette histoire est mortelle pour les amitiés qui se révèlent inconsistantes devant ce qui arrive à Danièle, ce qui pèse sur Rezvani et l'écrase

  • ce qui concerne la renaissance à travers l'ultime amour, la rencontre de Marie-Merveille, peinte, chantée, mise en mots ; femme d'exception proposant le mariage à Rezvani qui l'accepte et c'est elle qui va en finir avec les prédateurs, prenant en mains le sauvetage de ce qui peut encore l'être ; c'est très beau, le lien étant assuré entre les deux femmes par ce que Danièle avait souhaité pour Serge, une autre femme ; elle l'offrait en quelque sorte à la renaissance par l'amour et de l'amour ; l'enfermement dans le souvenir embelli ou beau n'était plus possible ; fallait seulement que vienne le beau jour, le hasard de la rencontre à moins que ce ne fut écrit ; il arriva plus vite qu'attendu ou non au grand dam de tout un entourage intéressé

  • des réflexions générales sur des sujets comme toujours d'envergure chez Rezvani, des ? sur le signe ∞, par exemple l'homme, femme inachevée, la femme avenir de l'homme, phrase dans le Platonov de Tchekhov, appropriée par Aragon, chantée par Ferrat ; ou par exemple sur ce qu'est peindre, sur peindre et écrire, sur le vide du virtuel internautique, sur les idéologies ; Rezvani est un homme de refus, un homme d'intermittences (il arrête la chanson pendant 20 ans, idem pour la peinture, veut brûler et Danièle sauve 16 Repentirs) et de reprises (il est revenu à la chanson, à la peinture et à l'écriture en même temps, signe de sa bonne santé) : il donne le meilleur de lui dans la beauté et la cruauté. Ah ! la gamine obèse, suceuse de pouce, la Luciefer et son Jojo la ferraille, les deux riches parisiennes, le psycho-rigide de l'édition, l'avocate salement intéressée … et la merveilleuse Marie-Merveille ; sur internet, les éditions Belles Lettres ont mis en partage 12 à 13 minutes avec Rezvani chantant ses deux dernières chansons et Marie-Merveille lisant les 1° pages de La Traversée des Monts noirs ; à apprécier sans modération

 

Les Belles Lettres ont réédité aussi le roman que Rezvani considère comme son plus grand roman : La Traversée des Monts Noirs. Il nous l'avait offert le 2 août 2001 lors d'une visite à La Béate. J'avais lu déjà pas mal d'oeuvres de Rezvani (Les années-lumière, Lea années-Lula, Le testament amoureux, L'anti-portrait ovale, Feu, des pièces) et écouté des chansons par lui-même ou Mona Heftre et puis je m'étais arrêté en chemin jusqu'à ce que je le redécouvre à travers la disparition récente de Pierre Chabert, metteur en scène qui m'avait mis en relation avec lui. Je viens d'écrire à Rezvani une longue lettre manuscrite adressée à la maison mythique. Espérons qu'elle arrivera à bon port, au sud du sud.

 

Jean-Claude Grosse, le 11 avril 2012

 

 


 

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Baïkal's Bocal

25 Janvier 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

Le livre du bocal agité d'août 2010 au Baïkal

vient de paraître aux Cahiers de l'Égaré

 

 

BAIKAL BOCAL-couverture

 

264 pages

textes français et russes

thème dominant: l'eau, une goutte d'eau et le Baïkal

format 16, 5 X 24

tirage limité

avis donc aux amateurs

PVP: 35 euros, frais de port compris à l'ordre

Les Cahiers de l'Égaré

669 route du Colombier

83200 Le Revest

 

 

TABLE DES MATIÈRES


ENVIES DE BAÏKAL

5 - compte-rendu avec 68 photos

ENVIES DE MÉDITERRANÉE                              

41

Voldemar Bartachevitch (sans titre)                                   

45

Artiom Baskakov La voix de l'eau                                              

57

Dasha Baskakova La goutte                                             

65

Gilles Bouvet Pourquoi Russie                                                    

79

Bérénice Desnots Baïkaleau                                             

83

Gilles Desnots  Riviera Baïkal                                                 

95

Tatyana Grigoryeva 

Un nuage au dessus du Baïkal                                        

111

Gilles Desnots  Baïkal 2010                                                

123

Lisa Gorenko  Baïkala Poème                                                  

137

Jean-Claude Grosse Baïkal Bordure                                         

145

Baïkala  Reçois le Baïkal                                                          

153

Gilles Desnots  Les vagues du Baïkal                                                

165

Dasha Kosacheva  Le lac dans un puits                                            

179

Elizaveta Kosacheva 

La vraie histoire d'Angara                                        

187

Roger Lombardot  

Baïkal-Méditerranée Premier arrêt Avignon                                          

195

Philippe Rousseau 

Mes pas captent le vent                                            

199

Ilya Popkov  Conversation avec le Baïkal                                                     

213

Alexandre Tarmakhanov

Dans la chambre                                   

221

Sacha Volkov Baïkal pour trois                                                   

229

Jean-Claude Grosse  Baïkal Amor                                         

241

 

 

Il s’agit dans ce projet de confronter deux approches d’un même espace, d’un même territoire, par ceux qui y vivent depuis toujours, par ceux qui le découvrent pour la première fois. La distance, la différence de langues, de cultures, autant d’éléments à prendre en compte par les uns et les autres pour une production commune nourrie de ces différences.

Baïkal en 2010 avec des auteurs français et russes, des comédiens et metteurs en scène des deux pays pendant 16 jours au bord du Baïkal, du 28 juillet au 18 août 2010.

La pluralité culturelle a donné lieu à la production de textes aux registres très différents, fantastiques et psychologiques pour les Russes, politiques pour les Français.

 

Méditerranée en 2011 avec des auteurs français et russes, des comédiens et metteurs en scène des deux pays pendant 16 jours en septembre 2011 au bord de la Méditerranée.

Ce bocal retour a été annulé suite au refus de la municipalité d'Hyères de soutenir ce projet retour.

 

vidéos du bocal agité

 

 

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La liberté/Marcel Conche

27 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

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François Carrassan / Note de lecture / La liberté de Marcel Conche, Encre Marine/Les Belles Lettres, 2011. (Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages du livre).

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La liberté du philosophe

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Quand on demandait à Eric Weil - mon maître en sagesse, écrit Marcel Conche (39) - si la philosophie était nécessaire, il répondait, étonné, que rien en ce monde n’est nécessaire, pas plus la philosophie que tout le reste, et que la philosophie devient nécessaire seulement si l’on opte pour elle.

Quand il a opté pour la philosophie, Marcel Conche rappelle ainsi que cette décision inaugurale de consacrer le temps de sa vie à l’étude (11) était une parfaite expression de sa liberté absolue. Elle le demeure. Avec cette précision, déjà soulignée en 1991 dans Vivre et philosopher (Le livre de poche, pp. 202-203), que si je suis libre de philosopher, soit de rechercher la vérité pour elle-même, cette recherche ne saurait se concevoir sans être libre elle-même. Et tel fut donc le choix de Marcel Conche, d’aimer la philosophie, de porter le regard vers ce qui, dans cette vie, compte vraiment, loin de toute occupation besogneuse, utilitaire, servile.

 

Dans La liberté, il nous en dit davantage sur sa liberté qui est fondamentalement solitaire parce qu’elle est une liberté de philosophe et qu’elle demeure réticente à se plier à toute règle commune (15).  Et qu’elle porte en elle une puissance illimitée de dire « non ». Car si Marcel Conche a dit « oui » à la philosophie, il a aussi dit « non » au service militaire (11) manifestement contraire et défavorable au développement de sa pensée. Car, seul à pouvoir décider de qui est bon pour sa vie, sa liberté peut en faire un rebelle.

C’est que le philosophe ne reconnaît d’autre autorité que la raison et que l’exercice de son esprit critique ne se soumet à aucune autre règle que celles de cette étrange faculté par laquelle l’homme connaît, juge et se conduit : la raison, qu’il postule présente en chaque homme, universelle en ce sens, et qui rend seule possible un dialogue contradictoire sur le chemin de la vérité. En ce sens on pourrait aussi dire que la philosophie est le lieu par excellence de l’ouverture au monde (17, 50), et encore le foyer de la liberté.

On verra volontiers dans ce refus de toute autorité extérieure à la raison la condition même de la vie philosophique qui est de penser sans entrave (11) et de façon autonome (15), en ajoutant que cette affirmation d’une raison universellement partagée permet de dire de son exercice critique qu’il est d’essence démocratique. Encore que la pratique politique de la démocratie en paraît si éloignée qu’il vaudrait mieux le dire anarchiste au sens où il n’a ni dieu ni maître. Ce qui laisse entendre que la vérité de la démocratie ne se trouverait véritablement achevée que dans l’anarchie, là où s’étendrait le règne réel de la liberté. Au fond, ne serais-je pas anarchiste ? s’était demandé Marcel Conche dans Vivre et philosopher.

 

Libre d’une liberté infinie dans la Nature infinie (16), tel apparaît l’homme aux yeux du philosophe. Et cette liberté prend corps dans une personne surgie du hasard, inattendue et imprévisible, au sein de mondes changeants. Fidèle au De natura rerum de Lucrèce, Marcel Conche souligne ici le caractère aléatoire (66) de la combinaison fugitive qui donne naissance à chaque figure de l’existence où se révèle le paradoxe d’un être à la fois réel et passager, minuscule et singulier. C’est toute notre liberté, à la fois brève et infinie, telle une option éphémère de la Nature dans son incessant devenir.

 

Mais une ombre vient toucher le tableau de cette liberté infinie au moment où Marcel Conche semble finir de le peindre. Un malheur (53), une tristesse (54). Est-ce à son origine hasardeuse qu’on le doit ? Car il y a la liberté dans la pensée et la liberté dans le monde. Et si je suis infiniment libre d’opter pour la philosophie, que devient ma liberté d’aller et venir si je n’ai pas l’argent du voyage ? Où l’on retrouve la célèbre distinction que Descartes introduisit au fond de l’homme (54), entre un entendement limité, celui d’une créature finie, et une volonté illimitée semblable à celle de Dieu mais dont l’action, quand elle outrepasse notre ignorance, nous ferait tomber dans l’erreur. En droit, dit ainsi Marcel Conche, ma liberté est illimitée : en fait, elle est limitée(60).  Et dans le règne du hasard et du non-sens qu’il affirme (73), le philosophe mesure son impuissance devant l’injustice et la misère du monde, et sa liberté lui paraît soudain vide (71). A quoi bon alors cette liberté quasi divine, si c’est juste pour parler et se payer de mots devant l’injuste ordre des choses (52) ?

 

Mais Marcel Conche avait prévenu : l’envers de ma vocation purement intellectuelle est une volonté d’intervention minimale dans les affaires du monde (in Vivre et philosopher, p. 242). Des affaires qui, pour le dire de façon stoïcienne, ne dépendent pas de nous et face auxquelles notre impuissance vient de notre condition. Aussi le sage préférant la liberté intérieure à toute autre (ibid. p. 238) surmontera-t-il cette apparente contradiction, irritante aussi, quelque regrettable que soit la marche du monde.

Car si vous n’avez pas cette liberté intérieure, insiste-t-il, vous êtes un être du dehors, aliéné aux circonstances ; (…) une sorte de caméléon… (ibid. p. 242).

On mesurera donc ici combien est nécessaire la solitude du philosophe - et d’une nécessité essentiellement philosophique - et à quel point sa liberté est une liberté de sauvage. Sauvage au sens de Littré qu’aime rappeler Marcel Conche : qui se plaît à vivre seul, qui évite la fréquentation du monde.

 

François Carrassan, 22 novembre 2011

 

 

La liberté de Marcel Conche/Note de lecture de Jean-Claude Grosse

Encre Marine 2011

 

Voilà un livre de 100 pages qui en 35 courts chapitres fait le tour d'un thème qui ne fait pas l'unanimité. Il y en a qui croient à la liberté. Il y en a qui n'y croient pas. Il y ceux qui posent la liberté comme constituant chacun, donc originelle et originale. Et ceux pour qui la liberté n'est qu'une succession de libérations.

Peu importe l'unanimité, peu importent les clivages. En philosophie, selon la conception de Marcel Conche, il n'y a pas de preuves, seulement des arguments. Son essai a donc la nervosité de quelqu'un n'ayant pas envie de perdre son temps à convaincre un interlocuteur rétif. Arguments et exemples sont souvent accompagnés de etc, … Une liberté ne peut convaincre une autre liberté que si celle-ci veut bien l'être. La liberté de chacun est infinie mais impuissante dans le rapport à l'autre, limitée dans le rapport au monde, au temps. Libre mais seul. Ou libre parce que seul, unique.

La conception que nous expose Marcel Conche vaut pour lui. Elle est le fruit de sa liberté de penseur et de pensée. Elle fonde et s'appuie sur sa métaphysique naturaliste. Elle le constitue comme homme et philosophe, depuis son enfance. Marcel Conche, homme et penseur libre ou liberté pensante et en acte, est libre par le pouvoir de dire NON, pouvoir infini, illimité. Ce pouvoir originel, constitutif se limite ensuite. Le pouvoir de dire OUI vient après et lui n'est pas infini, il est non pas limité (on retrouverait la conception des déterminations dont on se libère progressivement) mais limitant (le libre Marcel Conche n'est pas limité par toutes sortes de limitations, de déterminations, il se limite lui-même par ses choix). Selon cette conception, l'homme libre, bien que né et vivant dans un monde daté, marqué, plein de significations préexistantes, s'individualise parce qu'ouvert à la vérité et à l'universel, en recherche, se servant de la raison en vue du juste, du vrai, du bien, du bon, du beau. Libre arbitre, acte libre, vie libre dans la durée sous le régime esthétique, éthique, ou poiétique, autant de pistes ouvertes par Marcel Conche, faisant de ce petit livre, un manuel de liberté pour qui le veut bien. Des affirmations fortes comme la bonté de l'homme liée à la bonté de la Nature, le mal étant donc un accident, lié à une inégale répartition des ressources, mettant les hommes en conflit … Avec lui, on n'est pas dans un combat entre nécessité et liberté où la liberté est toujours petite, toujours fragile. Sa vision de la liberté va jusqu'au Tout. Le philosophe crée sa métaphysique, son Réel, son Tout. Cette conception amène Marcel Conche à reprendre son nihilisme ontologique. Chaque chose du Tout n'est qu'apparence, apparence absolue, il n'y a pas d'être, pas de sujet, donc pas de liberté d'un être, pas de liberté d'un sujet. En conséquence, le philosophe « est » une liberté infinie. En un temps où les sentiments dominants sont la peur et l'impuissance, où l'on vit « petit », ce petit livre est un appel à vivre libre car vivre est bon et cela a du sens, un appel à s'engager dans le monde avec le meilleur de soi pour donner le meilleur de soi, pour créer ce que l'on peut de mieux. Désir, raison, volonté sont réveillés ou revivifiés et invités à jouer au jeu de dés car l'aléatoire est au cœur de la liberté.

 

Jean-Claude Grosse, le 8 novembre 2011

 

À peu prés en même temps, j'ai lu Petit traité de vie intérieure de Frédéric Lenoir. Philosophe et journaliste, Frédéric Lenoir sait nous mener en bateau sur le long fleuve tranquille de la vie heureuse et bonne. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les problèmes. L'universel est ramené à l'universalisme des doctrines, croyances, pratiques héritées de millénaires de pensée humaine, de révélations divines. Ce petit traité est un présentoir de super-marché dévolu à la vie intérieure et spirituelle. Éclectique au possible, syncrétique par juxtaposition des citations, des exemples, il donne le tournis en ramenant des doctrines hétérogènes à un corpus de sentences sentencieuses, sensées, censées nous guider. Bref, on en a pour son argent. Notre libre arbitre nous conduira à un libre choix entre une pratique bouddhiste de visualisation et une retraite dans un monastère, entre une méditation de ko-an sur un tapis volant et une prière dans une église romane. Je vais de ce pas pratiquer le yo yo du yin et du yang, me situer dans la perspective de l'amor fati avec une pincée de Coran et un zeste de sermon sur la montagne … J'invite chacun à se concocter son infusion, source de bien-être.

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Il n'y a pas d'autre monde/François Carrassan

9 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

  Paru le 18 juillet,

présenté le 15 octobre à la librairie Charlemagne à Hyères


Il n'y a pas d'autre monde

 

thème et variations (8)

 

de François Carrassan,

avec des photographies de Bernard Plossu

132 pages, format 13,5 X 20,5, 10 photographies

18 euros

diffusé, distribué par SOLEILS

 

J’ai très tôt éprouvé à l’égard de l’existence en général un sentiment d’insignifiance dont j’ignore s’il correspond à la réalité de ce qui est en dehors de moi. Comme il paraît raisonnable de renoncer à savoir quoi que ce soit de ce côté-là de la chose, je m’en suis accommodé.
J’en ai fait le thème de ce livre. Les huit variations que j’en propose pourront cependant apparaître comme autant de bonnes raisons de lui accorder le bénéfice du doute en observant qu’il pourrait, dans l’état où nous sommes, toucher juste. Et si ce n’est à l’égard de la vérité qui nous échappe, ce serait au moins à l’égard de la vie que nous vivons.
Depuis la couverture, les photos de Plossu ouvrent chaque partie de cet ensemble avec la troublante évidence de leur poésie muette.
F. C.

 

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– TABLE DES MATIÈRES –


Thème – De l’insignifiance .......7

Variation I – Le réveil de l’âme ..........17

Variation II – L’ordre du monde............33

Variation III – La limite du possible ..........49

Variation IV – La lumière du jour ............63

Variation V – L’aporie du fond des choses..........75

Variation VI – La figure de l’impasse ..............89

Variation VII – L’heure de notre mort .........103

Variation VIII – La fin de tout..........115

Bio-Bibliographies ........125 

 

 

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Avec Marcel Conche/coordonné par Yvon Quiniou

8 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

coordonné par Yvon Quiniou
Avec Marcel Conche


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Hommages personnels : Jean Salem, Gilbert Kirscher
La philosophie, vues d’ensemble : André Comte-Sponville, Philippe Granarolo, Marc Jarry, Jean-Philippe Catonné
La philosophie antique : Catherine Collobert,  Daniel Babut (sur Anaximandre), Olivier Bloch (sur Epicure), et Santo Arcoleo (sur Homère et les antésocratiques)
La métaphysique de la nature : Pilar Sanchez Orosco. Compte rendu par Yvon Quiniou de Philosopher à l’infini (L’Humanité). Compte-rendu par Nestor Turcotte de Quelle philosophie pour demain ?
Le tragique : La gestion du tragique, par Marc Wetzel. Métaphysique et soin chez Marcel Conche par Jean-Claude Grosse. Note sur La mort et la pensée par Jean-Claude Grosse
Le scepticisme : Sébastien Charles
Le matérialisme et la morale : Yvon Quiniou
Le Journal étrange : Compte rendu du tome I par Claude Jannoud (Le Figaro) ; Jean-Marc Gabaude commente le Journal étrange, tomes IV et V ; commentaires discontinus de Herman Bonne sur le tome IV du Journal
L’amour : Marcel Conche et l’amour, par Yvon Quiniou. Compte rendu par Yvon Quiniou de Corsica (L’Humanité).
Témoignages personnels : Un moment avec Marcel Conche par Bertrand Renouvin. Mon ami Marcel, par Georges Mazelié, médecin cardiologue. La chose de Noël Luciani, un ami corse.
Et pour finir : Une correspondance de Roland Jaccard avec Marcel Conche. Présentation par Marcel Conche de sa philosophie
Livre en souscription :
  paru le 27 mai 2011
20 euros franco de port
par chèque à l’ordre des Cahiers de l’Égaré,
669 route du Colombier, 83200 Le Revest
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Les Cahiers de l’Égaré,
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accompagné du règlement par chèque (20 euros, l'exemplaire)
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Fragments/Marilyn Monroe

5 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Pour le 49° anniversaire de la disparition de Marilyn Monroe, le 5 août 1962, à 4 H 25, (on lira Enquête sur un assassinat de Don Wolfe par exemple), cette note de lecture sur les Fragments publiés en octobre 2010.

 

Note de lecture sur

Fragments de Marilyn Monroe

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Voilà une belle réalisation éditoriale, des présentations claires, des photos significatives (Marilyn lisant ou écrivant, une seule), les fragments originaux avec l'écriture généralement au crayon de Marilyn, textes parfois tapés à la machine dont un avec la signature de Marilyn, les mêmes fragments tapés en anglais et en français, une préface érudite et interprétative d'Antonio Tabucchi.

Ce qui frappe, c'est la variété des supports, papier à en tête d'hôtels célèbres, carnets noirs Record, agenda italien, cahier rouge, carnet d'adresses, feuilles volantes … Aucun fétichisme, aucune méticulosité, tout est bon pour le moment d'écriture car il est vital de coucher des mots. Crayon, stylo à bille, stylo à encre, machine à écrire. Des ratures, des remords, des ruptures de ton. Elle pense, se sert de ses moyens de compréhension mais l'émotion est là, les larmes coulent, troublent la pensée, font perdre le fil. Ce ne sont pas des textes destinés à la publication. Somme toute, il y en a assez peu sur 28 ans (1943-1961). Marilyn n'est pas auteur, ne souhaite pas l'être. Ces fragments sont des aides, des mises en mots destinées à faire le point sur tel ou tel épisode de sa vie professionnelle, sentimentale. Pas mal de notes sur le métier d'acteur, sur ses rapports à cet art, nécessaire à sa vie, son rêve, qui la tient debout. Elle est douée d'une sensibilité donnant à ses interprétations plus que ce que Hollywood attend, faisant le succès de ces films – des comédies pour l'essentiel– tissant avec le public une relation particulière ; elle l'a dit, c'est le public qui m'a fait, pas les studios. Et en même temps, elle est terrorisée, angoissée, craint la folie héréditaire, manque de confiance en elle, a besoin du soutien de Paula, de Lee Strasberg dont elle note cette phrase terrible : il n'y a que la concentrationentre l'acteur et le suicide (page 217). Ce qu'elle dit sur ses peurs qui remontent à loin et que les analyses ne règlent pas est précis, lucide. Mais cela ne suffit pas à ne plus avoir peur. Et le faut-il ? Puisque ces peurs sont le ressort de son génie. Deux phrases comme des aphorismes. Pour la vie C'est plutôt par détermination qu'on ne se laisse pas engloutir. Pour le travail La vérité peut seulement être retrouvée, jamais inventée (page 183). On retrouve cette lucidité désenchantée quand elle évoque son amour avec Jim (elle a 17 ans) ou avec Arthur (elle en a 30).

Ce qui m'a frappé dans ce petit ensemble de fragments intimes, c'est la présence de la nature, arbres et feuilles, herbes, êtres vivants, souffrants, personnifiés, la lune, les pierres, des animaux, chiens, chats ; beaucoup de compassion là-dedans par identification. Marilyn est très sensible à ce qui se passe en elle mais aussi à ce qui se passe chez l'autre, pas nécessairement une personne mais une chose, une poupée … Évidemment et c'est le plus triste dans toute cette tristesse qui se dégage, c'est ce que la vie lui a appris, j'ai appris de la vie qu'on ne peut aimer l'autre, jamais, vraiment (page 139). Plonger dans ces fragments, poèmes, lettres c'est découvrir une femme sans complaisance vis à vis d'elle, exigeante dans ce qu'elle attend d'elle, veut pour elle.

Une surprise : rien concernant Di Maggio pourtant toujours là quand c'est grave (l'épisode de la clinique psychiatrique est édifiant, c'est lui qui la sort de cet enfer ; et dire qu'on remet ça aujourd'hui en France avec la législation depuis le 1° août 2011 sur l'hospitalisation sous contrainte ; c'est lui aussi qui organisera les obsèques écartant le tout Hollywood et l'ignoble Franck Sinatra ; Arthur Miller ne s'y manifestera pas ; il écrira Après la chute).

Une autre surprise : le projet de recréer, en date du 19 décembre 1961, après l'échec des Marilyn Monroe Productions, un nouveau studio indépendant avec Marlon Brando (nom de code : Carlo), Lee et Paula Strasberg, au service des artistes, preuve de la ténacité de Blonde, mais l'année 1962 allait lui réserver le meilleur et le pire (le 19 novembre 1961, elle rencontre Kennedy).

Le manque d'amour solide et d'attention, avec pour conséquence la méfiance et la peur du monde. Je n'en ai rien retiré de bien excepté ce que cela m'appris des besoins essentiels des tout-petits, des malades et des faibles (page 255).

Ces fragments ne peuvent donner une vision globale de la vie de Marilyn. Ils ne peuvent servir de biographie. Mais qu'importe. Seuls quelques fragments de nous toucheront un jour des fragments d'autrui. La vérité de quelqu'un n'est en réalité que ça – la vérité de quelqu'un(page 45). Aujourd'hui, la poétique du fragment est la norme. On n'a plus la tentation de la globalité, de l'unité d'un être, d'une vie.

 

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De ces fragments de Marilyn se dégage pour moi, une image de bonté, d'amour inconditionnel pour ce qui vit. Pour se maintenir dans cette bonté, cet amour, que de souffrances, de désir de mort, d'expérience de la solitude, d'acceptation-rejet de cette solitude pour aimer bravement et accepter, autant qu'on peut le supporter (page 155)

D'où l'intérêt des photos d'André de Dienes nous montrant une Marilyn mariale dans les nuages, en prière, extatique ou dolorosa. Là je me démarque d'Antonio Tabucchi en recherche de la poudre du papillon. Rêver de Marilyn qui rêve d'être un papillon (page 18). Marilyn a à la fois la légèreté du papillon (de jour, de nuit ; leurs différences !) et la carnalité double de la Femme (jeune fille romantique et amante universelle).

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Je suis tes deux directions (page 39).


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Jean-Claude Grosse, à Corsavy, le 3 août 2011

 


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Visite à Marcel Conche

1 Juillet 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #philosophie

Visite à Marcel Conche

 

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photo François Carrassan

 

François Carrassan et moi-même avons rendu visite à Marcel Conche pendant la Pentecôte 2011. Nous avons fait le choix de ce week-end dans une sorte de somnolence intellectuelle et nous en avons payé le prix, le 11 juin, avec des bouchons en série, aux péages, sur des rétrécissements de voies, sur des jonctions d'autoroutes, tous les points noirs entre Toulon et Montpellier en passant par Aix, Arles, Nîmes où c'était la féria sur 9 kilomètres d'autoroute avant Nîmes. De quoi faire l'expérience infernale de la société de la bagnole et, comme dit Guy Debord, de ses esclaves motorisés.
Après Montpellier, en allant vers Millau, Rodez, Figeac puis Gagnac sur Cère, découverte et traversée de paysages superbes, variés par des routes vides, la France rurale, la France profonde, celle des éleveurs et des producteurs invisibles ce jour-là. Quel contraste entre l'agitation d'en bas, dans les plaines, et le silence des plateaux, des Causses...
Trop de retard pour rendre visite, le samedi soir.
L'hostellerie Belle Rive à Gagnac est accueillante et paisible.

Nous passons le dimanche avec Marcel Conche. Les échanges sont vifs, enjoués. Marcel rit beaucoup. Il est question d'Éric Weil, François ayant été son étudiant à Nice. De Clément Rosset, aussi, qui, fidèle à Nietzsche, n’a jamais vu dans la morale autre chose que l’expression du ressentiment. Et François s’amuse à rappeler que Rosset résumait la pensée de Weil ainsi : si quelque chose ne va pas, appelez la police… Et François évoque une conférence donnée par Eric Weil, dans les années 1970, devant une assemblée de professeurs de philosophie inquiets pour leur profession qu’on cherchait à réformer. Le titre en était  L’avenir de la philosophie. Les professeurs s’attendait à une défense corporatiste de leur métier. Et voilà que Weil développe, indifférent à leurs revendications, sa thèse de la philosophie comme mise en ordre du monde en proie à la discordance et à la violence. Et il concluait sa conférence en disant que, devant le désordre présent du monde, la philosophie avait un bel avenir. Il ajoutait pour finir : « l’homme charnel en moi dit hélas ». Ce fut le coup de grâce pour l’assemblée. Et François rit encore en revoyant  les mines dépitées des professeurs qui n’avaient que leur pitance en tête.
Marcel considère que la question du fondement de la morale est une question pour philosophe ; dans la pratique, les gens n'ont  pas besoin d'un fondement pour suivre sans les connaître, les impératifs  kantiens.  (Marcel ne se situe pas sur ce plan pour fonder la morale universelle des droits de l'homme, mais sur ce qui se passe quand deux personnes acceptent le dialogue, Hitler et un Juif par exemple ; mais  là, on peut se douter, contrairement à Marcel, qu'Hitler balancera son discours raciste et sa solution finale à la tête du Juif, et que  le principe du dialogue ne suffit donc pas à garantir une égalité d’échange entre Hitler et le Juif, comme entre deux humains en général; à quoi Marcel rétorque que si Hitler balance un tel discours, il n'est pas dans le dialogue lequel est clairement défini dans Le fondement de la morale).


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photo JCG

 

Conversation à sauts et à gambades dans une atmosphère bien peu ordinaire, avec un homme allant sur 90 ans, d'une mémoire exceptionnelle (dates, noms, prénoms, circonstances, faisant remonter, revivre le passé de la Corrèze sous Pétain, la famille, les amitiés nouées pendant la scolarité …), d'une assurance intellectuelle tempérée par de rares concessions, passant des sujets philosophiques aux questions personnelles, avec naturel, des vérités philosophiques aux opinions politiques (son opposition à l'intervention en Libye, la blague corrézienne de Chirac, la candidature israélienne au FMI, la démocratie et la non-satisfaction des besoins vitaux et humains pour de plus en plus de gens), aux sentiments (tomber amoureux, être amoureux, aimer), conversation en va et vient permanent entre la Grèce antique et le monde d'aujourd'hui, mise en perspective particulièrement éclairante.
Échappées sur les improvisations permanentes de la Nature, sans plan, sans pensée (dernière en date : la bactérie tueuse), les poètes, les créateurs étant ses rejetons qui, comme l’homme, n’auraient jamais dû exister… (Rires).
Des sujets sont plus ou moins approfondis :
De l'homme à l'animal : continuité ou discontinuité ? Quel est le rôle du  cerveau  dans  l’expression de la pensée ? (exemple de Bergson avec L'évolution créatrice ou Les données immédiates de la conscience dont les chapitres s'appuyant sur des recherches scientifiques sont dépassés.)
Comment parler de la spécificité de l'homme en dehors des notions de conscience, d'intentionnalité ( pour Marcel, par le « Dasein » défini comme l'Ouvert ; l'homme : « être » ouvert à ce qui s'offre à lui, sur quoi il peut porter un nombre indéfini de jugements vrais alors que l'abeille ne sort pas des significations « abeille » de son monde d'abeille) ; mais reste entière la question de l’apparition de cette ouverture ( de cette « éclaircie » comme dit Heidegger)…
La fonction des droits de l'homme (sur ce sujet, François propose une  position  intéressante à partir de la formule bien connue de  Montesquieu : une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi, mais elle doit être loi parce qu’elle est juste ;  mais les sauts et gambades n'ont pas permis de développer : nous nous sommes égarés ou éloignés du sujet) ; si les droits de l'homme sont le moyen pour l’individu de s’opposer à l’ordre établi et  à la loi étatique dès lors qu’il ressent leur injustice (cf. logement, nourriture, santé, éducation) et s’ils sont, dans le même temps, définis par l’Etat, n'est-on pas dans une situation paradoxale ?  Il arrive aussi que les Droits de l’Homme soient relativisés au nom de la souveraineté nationale ( un concept qui ressemble de plus en plus au phantasme d’un passé et d’une puissance perdus ) et soient sacrifiés au nom de petits arrangements entre amis de la scène internationale
 

Marcel-Conche.JPGphoto FC

 

Le scénario proposé par Christian Girier : Un Infini bonheur ou Le pot de miel et le tsunami, semble intéresser Marcel comme le projet de livre Avec et sans Marcel Conche dans l'esprit de Philosopher à l'infini. Projet pouvant voir le jour pour fin 2012.
 

 

Remarques pertinentes  sur Avec Marcel Conche, dans le cas d'une réédition.
 

 

François prend à la dérobée quelques photos de Marcel. Ce qui en émerge, c'est le côté bien planté sur terre de l'homme. Indéniablement, Marcel est paysan par tout un tas d'aspects : il est rusé (ruse différente de celle du paysan mais née dans ce monde), se sert de ses capacités pour tracer son chemin de liberté. Et il a toujours  raison…

 

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photo FC

 

Le retour se fait le lundi sans problème majeur. Revenant déjeuner à un restaurant de Lunel, pratiqué le samedi, François a le plaisir de retrouver un carnet noir, échappé d'une poche. Hasard, signe, destin ? Les mots manquent.

 

 

 

JCG et FC

 


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Corsica, Journal étrange V/Marcel Conche

9 Mai 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Corsica,
tome V du Journal étrange
de Marcel Conche
aux PUF

 

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Ce dernier tome du Journal étrange devait s’appeler : E. Journal étrange V.
E. est devenue Emilienne et le livre, prévu à un moment donné en édition clandestine, pour l’honneur de Marcel Conche, tradition corse oblige, sort en édition publique sous le titre : Corsica.
Je trouve que ce titre convient très bien à ce journal qui rend compte du séjour corse de Marcel Conche entre juillet 2008 et juillet 2009. Le Journal s’arrête le 30 mars 2009.
A Treffort, je lui avais rendu visite 3 ou 4 fois pour discuter de sa philosophie. Je suis allé en Suisse filmer sa conférence sur la Beauté, à Toulouse filmer sa conférence sur La voie certaine vers « Dieu ». Je n’ai pas voulu aller le voir en Corse, considérant que son choix de vivre près d’Emilienne était si profond que je n’avais pas à le déranger.
Depuis juillet 2009, Marcel Conche est allé s’installer à Altillac, en Corréze, dans la maison natale, où je suis allé déjà deux fois. Mais il n’exclut pas la possibilité de revenir en Corse, tant l’île de Beauté convient à son âme. La Corse, ses paysages, ses habitants, ne sont pas omniprésents dans le livre mais les considérations sur l’âme corse comme la dédicace à Natale sont suffisamment explicites : Marcel Conche est tombé amoureux de la Corse, moins comme terre particulière que comme visage de la Nature, expression de valeurs qui lui sont essentielles : fierté, honneur, amitié, vérité, clarté, singularité…Et puis surtout, c’est au temenos, le lieu sacré, que vit Emilienne, l’aimée infiniment.

Dans ce Journal, Marcel Conche nous balade dans l’âme grecque et dans celle d’Emilienne. Le monde actuel est relativement absent : notre temps ne convient pas à Marcel Conche. Il met le maximum de distance entre lui, Emilienne et notre époque, ses « valeurs », inessentielles. Mais quand il parle de l’actualité, celle qui fait mal, qui tue, comme l’opération « Plomb durci » à Gaza, il n’a pas de mots assez durs ni de questions assez dérangeantes pour en parler, « quelle différence entre le général thébain Epaminondas et les généraux de Tsahal ! quel recul de l’humanité depuis les Grecs ! qui est responsable : le Dieu inhumain de la Bible ? » (p.488). Evidemment, comme pour lui, le devenir de la raison philosophique est grec, on ne sera pas surpris de le voir mettre ses lectures d’auteurs très anciens (que plus personne ne lit) au service de sa conviction. Et cette distanciation inactuelle peut être particulièrement stimulante en nous rendant proches, nécessaires (ça demande tout de même un effort) nos fondations et racines grecques (trop facile de les invoquer sans les connaître et les intérioriser) et, étrangers, obsolètes, nos habitats et habitus occidentaux. Marcel Conche sait qu’il nous dépayse pour nous faire toucher à l’universel comme le faisait Lévi-Strauss, celui-ci en étudiant les Bororo, Nambikwara, Caduveo, celui-là en  nous plongeant dans la matrice grecque (« replongeant » signifierait que nous n’avons qu’oublié les Grecs,  « plongeant » parce qu’ils nous sont devenus inconnus). Mais il n’a pas le souci pédagogique de nous convaincre. Il dit ce qui pour lui est vrai. A nous d’en faire, si nous le pouvons et voulons, le meilleur usage possible. Il revendique trop sa solitude, condition de la recherche de la vérité sur le Tout de la réalité pour vouloir se comporter comme Socrate, philosophe social, au milieu des Athéniens, voulant les rendre meilleurs : tel n’est pas son but. Les auteurs très anciens convoqués paraissent faits pour aujourd’hui, pour quelques hommes et femmes d’aujourd’hui, pas pour les nombreux. Y a t-il du mépris pour eux ? Je ne le pense pas. Ce qui intéresse Marcel, c’est la recherche de la Vérité, recherche solitaire (aucun dialogue n’y conduit même s’il dialogue, dispute beaucoup avec Héraclite, Parménide, Socrate, Aristote, Montaigne, Comte, Nietzsche) et le souci d’éduquer les autres n’est pas le sien en tant que philosophe mais l’homme, Marcel, a des égards, des attentions pour quelques-uns d’entre eux, d’entre elles surtout mais pas exclusivement (voir les belles pages sobres et émouvantes sur André Doremus, p.321, 341).

Emilienne occupe l’essentiel de ce journal. Ou plutôt l’effort de Marcel pour la comprendre dans son essence, sa singularité, sa foi, sa religion. M’aide t-il à la comprendre ? Quand il fait des comparaisons entre Emilienne et d’autres, se servant de sa raison, de sa capacité à cerner points communs et différences, par exemple avec Marceau, sa mère, décédée à sa naissance d’où des conséquences à vie, et qu’en esprit, il préfère à Emilienne, il me met sur la voie.
Mais je dois dire aussi mon embarras. A quoi est-il dû ? Pour parler de cet amour mystique, éminemment complexe car Emilienne l’est, Marcel l’est (même s’il fait le choix de la simplicité dans la vie quotidienne, comme dans l’écriture qui se veut limpide et comprise par le plus grand nombre), il a choisi la forme journal, presque au jour le jour et ce qui vaut tel jour ne vaut pas nécessairement pour l’autre. C’est-à-dire que j’ai du mal à suivre au jour le jour ce que vit, éprouve Marcel comme ce que vit, éprouve Emilienne vue, racontée par Marcel. Je pense que écrivant, pour lui, pour elle, au jour le jour, pour mettre au clair, tirer au clair car il communique à Emilienne telle ou telle page, sa pudeur, sa prudence, sa peur de ne pas la blesser (pour lui, c’est différent, il supporte par amour les souffrances venues d’elle, voulues ou « accidentelles ») le conduisent à hésiter sur les mots, les formules à utiliser, (il se dit par exemple à un moment donné « un tantinet amoureux » pour reprendre une expression d’Emilienne) pour tenter de dire juste, vrai, sans embellir, sans faire de la littérature comme il se le reproche par rapport à Marie-Noëlle, le 9 février 2009, p.521 (ce qui était vrai en 2006 ne l’était plus après le 22 février 2007, après le coup de téléphone d’Emilienne, après plusieurs années de silence ou presque). J’ai été amené à me demander : et si ce qu’il dit d’Emilienne devenait aussi de la littérature. Disons-le autrement : la vie est mouvement, leur vie, leur amour, leurs sentiments sont en mouvement. Comment dire le changement ? Question qui est celle de Montaigne, écrivain, la résolvant par ajouts, corrections, couches d’écriture. Marcel, comme quiconque usant des mots pour décrire le changeant, la fluence, fige ce qu’il vit. Par contre quand il se situe au niveau des idées, son utilisation du dictionnaire pour justement fixer le sens, est pertinente et convaincante.
Si je compare avec les pages magnifiques d’Analyse de l’amour (PUF, 1999), pages écrites sans doute sans appui sur une expérience vécue, celles-ci me paraissent dire l’idéal d’une relation d’amour parfaite et cela ne me gêne pas, cela même me transporte, me tire vers le haut, contribue peut-être à exhausser mon amour terre à terre pour toi. C’est de la littérature, de la philosophie, ça dit l’idéal de l’amour, ça le dit bien, c’est beau et ça élève.

Dans Analyse de l’amour, 1996, page 14, Marcel Conche écrit :
« Que faut-il entendre par « meilleurs » moments ? ce sont ceux où l’entente dialectique, ayant permis de vérifier l’accord des âmes et des intelligences sur tous les points essentiels qui tiennent à la vision de la vie, conduit enfin à se tenir au-delà de la parole. Ce sera par exemple, le moment, où, l’entente avec elle étant parfaite, on se bornera à prendre le bras de celle que l’on aime et à parcourir avec elle les allées d’une fête foraine au son d’un orchestre de manège. » Et plus loin, développant le rapport pédagogique entre l’aimant, éducateur, et l’aimée, s’autoformant, car éduquer c’est favoriser l’autoformation de l’autre dont on a saisi qu’il avait une disposition à poursuivre notre tâche commencée, dont on a perçu qu’il avait une nature, qu’il était une chance, un don, il dit : « Dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui tu es… Ainsi l’amour accompli est celui du générateur et de l’enfant, entendant par « enfant » celui en qui, non par imitation, mais par rencontre et par effet de chance, renaît la même vocation pour le même engagement, pour les mêmes tâches. La mort peut empêcher ce qui se fait de venir à son terme, mais elle ne peut empêcher le recommencement. La mort ne peut rien si l’on aime ce qui vient après soi. » page 18.

Dans ces pages, c’est comme si Marcel anticipait, c’est comme si Emilienne s’annonçait, c’est comme si le pur amour décrit, attendu, allait être créé par leur rencontre, Emilienne prenant l’initiative en 2001 et à nouveau en 2007 pour être éduquée mais paradoxe, c'est Marcel qui s'est autoformé. Une nuance de taille tout de même : le pur amour décrit en 1999 a une dimension d’harmonie qui me semble manquer, en partie du moins, dans la rencontre réelle : il y a des moments d’harmonie mais la relation dans le temps ne l’est pas, due à la démesure d’Emilienne aux colères homériques, aux caprices de Marcel snobant Emilienne…
Dans La voie certaine vers « Dieu », Marcel, sous l’influence décisive d’Emilienne, se hisse jusqu’à la religion universelle pour l’époque de la mondialisation, l’amour inconditionnel pour autrui, pas pour l’Humanité, comme Auguste Comte avec lequel il partage cependant de ne pas vouloir laisser la religion (religare) aux religieux. Là aussi cette religion avec ou sans Dieu, d’où « Dieu », nous hisse au dessus de nos égoïsmes, nous ouvre des perspectives inouïes, peu pratiquées mais enthousiasmantes, pour après-demain.


Dans Corsica, d’un jour à l’autre, les mots changent. Amitié entre eux parce que non réciprocité de la part d’Emilienne. Amour sans désir sexuel de sa part. Mais il y a des chapitres où Marcel parle de la jouissance, dispute avec André Comte-Sponville sur ce sujet. Attentions de sa part à elle qui lui laisse supposer qu’il y a quelque chose comme de l’amour pour lui… Ces péripéties, ces variations d’émotions, de sentiments, de la joie à la tristesse, voire à l’angoisse, évidemment si nous aimons, avons aimé, nous avons connu ou plus exactement vécu.
Marcel amoureux d’Emilienne, de sa beauté corporelle, (et il est content quand ses ami(e)s lui font un retour élogieux sur elle), de son âme communiant avec l’infini, la Beauté, la Bonté de la Nature, traversée par cet infini, cette Bonté, ouverte à cet infini, à cette Beauté-Bonté rejoint la communauté des amoureux, des grands amoureux, n’hésitant pas à bouleverser à 86 ans, (aujourd’hui, il en a 88) ses habitudes, quittant Treffort pour Aléria.
Marcel amoureux perd en partie seulement sa singularité de philosophe exclusivement dévoué à la recherche de la vérité sur le Tout de la réalité, travail acharné rendu possible par une vie simple, presque ascétique, où les obligations comme les plaisirs sont réduits au minimum, usant de sa liberté pour, sur les bases de son jeu initial (fils de paysan…) élaborer une métaphysique de l’apparence absolue puis une métaphysique naturaliste, aboutir à une sagesse tragique intégrant la morale universelle des droits de l’homme et aujourd’hui, la religion universelle de l’amour inconditionnel pour autrui. Dans les discussions qu’il peut avoir avec Emilienne, pas si fréquentes que cela car Emilienne est femme d’action plus encore que de contemplation, il lui arrive cependant d’être aux altitudes qui sont les siennes comme philosophe, qui sont celles d’Emilienne comme mystique.

Corsica s’achève le 30 mars 2009 sur la présentation du rêve de Marcel pour Emilienne qui a trouvé son Hector, son Homme, Ivo. Il les voit, installés au temenos, le lieu sacré, se consacrant aux oliviers, il la voit, femme heureuse avec son homme, dans cette Nature, travaillée par eux, œuvrée par eux, (en aucun cas, maîtres et possesseurs de la nature, projet cartésien qui nous conduit dans le mur), il la voit mère aussi, imaginant même qu’Emilienne le laissera parler des Grecs à son enfant, rêvant aussi de finir ses jours dans la terre du temenos, Emilienne venant se reposer sur un banc de pierre et lui parlant, connaissant de lui, les réponses.
Ce rêve connaîtra t-il le sort du rêve fait en 2006 avec Marie-Noëlle qu’il voyait organisant son inhumation à Altillac ?

En achevant son journal le 30 mars 2009, Marcel termine avec une rare élégance et une immense poésie, le récit de sa rencontre avec Emilienne. Ce n’est pas de lui que nous saurons si cet amour mystique vivra éternellement ou ne sera, comme trop d’amours, même de purs amours, qu’une « eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle ». Même  « eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle », un pur amour, un vrai amour, un amour de partage de l’essentiel, est « une invitation à la valse de la vie » comme il dit à un moment. Tout grand amour, même malheureux, a eu lieu pour l’éternité, traces ou pas. Et en tant que création inédite, inouïe, tout grand amour, même impossible parce que l’âge, l’écart d’âge… ajoute de la beauté, de la bonté à l’Infini qui ne s’en trouve pas pour autant augmenté, modifié. Peu importe.

Merci Marcel.

                                                                                                   A Le Revest, le 9 mai 2010,
                                                                                                              Jean-Claude Grosse

 

Autres notes de lecture sur le Journal étrange de Marcel Conche commencé en 2005, achevé le 30 mars 2009 et qui compte 2128 pages, Les Essais de Montaigne en faisant plusieurs centaines selon les éditions, en caractères plus petits, 1387 pages aux PUF, collection Quadrige.


Tome 1 du Journal étrange Avec des si

Tome 2                                      Oisivetés

Tome 3                                         Noms

Tome 4                                      Diversités

 



 

 

 
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Les trois tamis de Socrate

8 Avril 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #philosophie


Les paroles d’un sage : Socrate.
D’après un apologue grec anonyme.

 

 

 

Socrate avait une haute conception de la sagesse.
Quelqu'un, un jour, vint trouver le philosophe et lui dit :

- Sais-tu ce que je viens d'apprendre sur ton ami ?

- Un instant, répondit Socrate. Avant que tu ne me racontes, j'aimerais te faire passer l’épreuve des trois tamis.

- Les trois tamis ?

- Oui, reprit Socrate. Avant de raconter quoi que ce soit sur les autres, il serait bon de prendre le temps de tamiser ce que l'on aimerait dire. C'est ce que j'appelle l’épreuve des trois tamis.
Le premier tamis est celui de la vérité.
As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?

- Non. J'en ai simplement entendu parler.

- Très bien. Tu ne sais donc pas si c'est la vérité.
Essayons de tamiser autrement en utilisant un deuxième tamis, celui de la bonté.
Ce que tu veux m'apprendre sur mon ami, est-ce quelque chose de bon ?

- Ah non, au contraire.

- Donc, continua Socrate, tu veux me raconter de mauvaises choses sur lui et tu n'es même pas certain qu’elles soient vraies. Tu peux peut-être encore réussir l’épreuve car il reste un troisième tamis, celui de l'utilité.
Est-il utile que tu m'apprennes ce que mon ami aurait fait ?

- Non. Pas vraiment.

Alors, conclut Socrate, si ce que tu as à me raconter n'est ni vrai, ni bon, ni utile, pourquoi vouloir me le dire ? Je n’ai pas besoin de le savoir et toi, tu ferais bien de l’oublier.



 

 

 

 


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