Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Les Cahiers de l'Égaré

Articles récents

La liberté/Marcel Conche

27 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

29094100296160L.gif

 

François Carrassan / Note de lecture / La liberté de Marcel Conche, Encre Marine/Les Belles Lettres, 2011. (Les chiffres entre parenthèses renvoient aux pages du livre).

_____________________________________________

 

 

 

La liberté du philosophe

___

 

 

Quand on demandait à Eric Weil - mon maître en sagesse, écrit Marcel Conche (39) - si la philosophie était nécessaire, il répondait, étonné, que rien en ce monde n’est nécessaire, pas plus la philosophie que tout le reste, et que la philosophie devient nécessaire seulement si l’on opte pour elle.

Quand il a opté pour la philosophie, Marcel Conche rappelle ainsi que cette décision inaugurale de consacrer le temps de sa vie à l’étude (11) était une parfaite expression de sa liberté absolue. Elle le demeure. Avec cette précision, déjà soulignée en 1991 dans Vivre et philosopher (Le livre de poche, pp. 202-203), que si je suis libre de philosopher, soit de rechercher la vérité pour elle-même, cette recherche ne saurait se concevoir sans être libre elle-même. Et tel fut donc le choix de Marcel Conche, d’aimer la philosophie, de porter le regard vers ce qui, dans cette vie, compte vraiment, loin de toute occupation besogneuse, utilitaire, servile.

 

Dans La liberté, il nous en dit davantage sur sa liberté qui est fondamentalement solitaire parce qu’elle est une liberté de philosophe et qu’elle demeure réticente à se plier à toute règle commune (15).  Et qu’elle porte en elle une puissance illimitée de dire « non ». Car si Marcel Conche a dit « oui » à la philosophie, il a aussi dit « non » au service militaire (11) manifestement contraire et défavorable au développement de sa pensée. Car, seul à pouvoir décider de qui est bon pour sa vie, sa liberté peut en faire un rebelle.

C’est que le philosophe ne reconnaît d’autre autorité que la raison et que l’exercice de son esprit critique ne se soumet à aucune autre règle que celles de cette étrange faculté par laquelle l’homme connaît, juge et se conduit : la raison, qu’il postule présente en chaque homme, universelle en ce sens, et qui rend seule possible un dialogue contradictoire sur le chemin de la vérité. En ce sens on pourrait aussi dire que la philosophie est le lieu par excellence de l’ouverture au monde (17, 50), et encore le foyer de la liberté.

On verra volontiers dans ce refus de toute autorité extérieure à la raison la condition même de la vie philosophique qui est de penser sans entrave (11) et de façon autonome (15), en ajoutant que cette affirmation d’une raison universellement partagée permet de dire de son exercice critique qu’il est d’essence démocratique. Encore que la pratique politique de la démocratie en paraît si éloignée qu’il vaudrait mieux le dire anarchiste au sens où il n’a ni dieu ni maître. Ce qui laisse entendre que la vérité de la démocratie ne se trouverait véritablement achevée que dans l’anarchie, là où s’étendrait le règne réel de la liberté. Au fond, ne serais-je pas anarchiste ? s’était demandé Marcel Conche dans Vivre et philosopher.

 

Libre d’une liberté infinie dans la Nature infinie (16), tel apparaît l’homme aux yeux du philosophe. Et cette liberté prend corps dans une personne surgie du hasard, inattendue et imprévisible, au sein de mondes changeants. Fidèle au De natura rerum de Lucrèce, Marcel Conche souligne ici le caractère aléatoire (66) de la combinaison fugitive qui donne naissance à chaque figure de l’existence où se révèle le paradoxe d’un être à la fois réel et passager, minuscule et singulier. C’est toute notre liberté, à la fois brève et infinie, telle une option éphémère de la Nature dans son incessant devenir.

 

Mais une ombre vient toucher le tableau de cette liberté infinie au moment où Marcel Conche semble finir de le peindre. Un malheur (53), une tristesse (54). Est-ce à son origine hasardeuse qu’on le doit ? Car il y a la liberté dans la pensée et la liberté dans le monde. Et si je suis infiniment libre d’opter pour la philosophie, que devient ma liberté d’aller et venir si je n’ai pas l’argent du voyage ? Où l’on retrouve la célèbre distinction que Descartes introduisit au fond de l’homme (54), entre un entendement limité, celui d’une créature finie, et une volonté illimitée semblable à celle de Dieu mais dont l’action, quand elle outrepasse notre ignorance, nous ferait tomber dans l’erreur. En droit, dit ainsi Marcel Conche, ma liberté est illimitée : en fait, elle est limitée(60).  Et dans le règne du hasard et du non-sens qu’il affirme (73), le philosophe mesure son impuissance devant l’injustice et la misère du monde, et sa liberté lui paraît soudain vide (71). A quoi bon alors cette liberté quasi divine, si c’est juste pour parler et se payer de mots devant l’injuste ordre des choses (52) ?

 

Mais Marcel Conche avait prévenu : l’envers de ma vocation purement intellectuelle est une volonté d’intervention minimale dans les affaires du monde (in Vivre et philosopher, p. 242). Des affaires qui, pour le dire de façon stoïcienne, ne dépendent pas de nous et face auxquelles notre impuissance vient de notre condition. Aussi le sage préférant la liberté intérieure à toute autre (ibid. p. 238) surmontera-t-il cette apparente contradiction, irritante aussi, quelque regrettable que soit la marche du monde.

Car si vous n’avez pas cette liberté intérieure, insiste-t-il, vous êtes un être du dehors, aliéné aux circonstances ; (…) une sorte de caméléon… (ibid. p. 242).

On mesurera donc ici combien est nécessaire la solitude du philosophe - et d’une nécessité essentiellement philosophique - et à quel point sa liberté est une liberté de sauvage. Sauvage au sens de Littré qu’aime rappeler Marcel Conche : qui se plaît à vivre seul, qui évite la fréquentation du monde.

 

François Carrassan, 22 novembre 2011

 

 

La liberté de Marcel Conche/Note de lecture de Jean-Claude Grosse

Encre Marine 2011

 

Voilà un livre de 100 pages qui en 35 courts chapitres fait le tour d'un thème qui ne fait pas l'unanimité. Il y en a qui croient à la liberté. Il y en a qui n'y croient pas. Il y ceux qui posent la liberté comme constituant chacun, donc originelle et originale. Et ceux pour qui la liberté n'est qu'une succession de libérations.

Peu importe l'unanimité, peu importent les clivages. En philosophie, selon la conception de Marcel Conche, il n'y a pas de preuves, seulement des arguments. Son essai a donc la nervosité de quelqu'un n'ayant pas envie de perdre son temps à convaincre un interlocuteur rétif. Arguments et exemples sont souvent accompagnés de etc, … Une liberté ne peut convaincre une autre liberté que si celle-ci veut bien l'être. La liberté de chacun est infinie mais impuissante dans le rapport à l'autre, limitée dans le rapport au monde, au temps. Libre mais seul. Ou libre parce que seul, unique.

La conception que nous expose Marcel Conche vaut pour lui. Elle est le fruit de sa liberté de penseur et de pensée. Elle fonde et s'appuie sur sa métaphysique naturaliste. Elle le constitue comme homme et philosophe, depuis son enfance. Marcel Conche, homme et penseur libre ou liberté pensante et en acte, est libre par le pouvoir de dire NON, pouvoir infini, illimité. Ce pouvoir originel, constitutif se limite ensuite. Le pouvoir de dire OUI vient après et lui n'est pas infini, il est non pas limité (on retrouverait la conception des déterminations dont on se libère progressivement) mais limitant (le libre Marcel Conche n'est pas limité par toutes sortes de limitations, de déterminations, il se limite lui-même par ses choix). Selon cette conception, l'homme libre, bien que né et vivant dans un monde daté, marqué, plein de significations préexistantes, s'individualise parce qu'ouvert à la vérité et à l'universel, en recherche, se servant de la raison en vue du juste, du vrai, du bien, du bon, du beau. Libre arbitre, acte libre, vie libre dans la durée sous le régime esthétique, éthique, ou poiétique, autant de pistes ouvertes par Marcel Conche, faisant de ce petit livre, un manuel de liberté pour qui le veut bien. Des affirmations fortes comme la bonté de l'homme liée à la bonté de la Nature, le mal étant donc un accident, lié à une inégale répartition des ressources, mettant les hommes en conflit … Avec lui, on n'est pas dans un combat entre nécessité et liberté où la liberté est toujours petite, toujours fragile. Sa vision de la liberté va jusqu'au Tout. Le philosophe crée sa métaphysique, son Réel, son Tout. Cette conception amène Marcel Conche à reprendre son nihilisme ontologique. Chaque chose du Tout n'est qu'apparence, apparence absolue, il n'y a pas d'être, pas de sujet, donc pas de liberté d'un être, pas de liberté d'un sujet. En conséquence, le philosophe « est » une liberté infinie. En un temps où les sentiments dominants sont la peur et l'impuissance, où l'on vit « petit », ce petit livre est un appel à vivre libre car vivre est bon et cela a du sens, un appel à s'engager dans le monde avec le meilleur de soi pour donner le meilleur de soi, pour créer ce que l'on peut de mieux. Désir, raison, volonté sont réveillés ou revivifiés et invités à jouer au jeu de dés car l'aléatoire est au cœur de la liberté.

 

Jean-Claude Grosse, le 8 novembre 2011

 

À peu prés en même temps, j'ai lu Petit traité de vie intérieure de Frédéric Lenoir. Philosophe et journaliste, Frédéric Lenoir sait nous mener en bateau sur le long fleuve tranquille de la vie heureuse et bonne. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les problèmes. L'universel est ramené à l'universalisme des doctrines, croyances, pratiques héritées de millénaires de pensée humaine, de révélations divines. Ce petit traité est un présentoir de super-marché dévolu à la vie intérieure et spirituelle. Éclectique au possible, syncrétique par juxtaposition des citations, des exemples, il donne le tournis en ramenant des doctrines hétérogènes à un corpus de sentences sentencieuses, sensées, censées nous guider. Bref, on en a pour son argent. Notre libre arbitre nous conduira à un libre choix entre une pratique bouddhiste de visualisation et une retraite dans un monastère, entre une méditation de ko-an sur un tapis volant et une prière dans une église romane. Je vais de ce pas pratiquer le yo yo du yin et du yang, me situer dans la perspective de l'amor fati avec une pincée de Coran et un zeste de sermon sur la montagne … J'invite chacun à se concocter son infusion, source de bien-être.

Lire la suite

Il n'y a pas d'autre monde/François Carrassan

9 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

  Paru le 18 juillet,

présenté le 15 octobre à la librairie Charlemagne à Hyères


Il n'y a pas d'autre monde

 

thème et variations (8)

 

de François Carrassan,

avec des photographies de Bernard Plossu

132 pages, format 13,5 X 20,5, 10 photographies

18 euros

diffusé, distribué par SOLEILS

 

J’ai très tôt éprouvé à l’égard de l’existence en général un sentiment d’insignifiance dont j’ignore s’il correspond à la réalité de ce qui est en dehors de moi. Comme il paraît raisonnable de renoncer à savoir quoi que ce soit de ce côté-là de la chose, je m’en suis accommodé.
J’en ai fait le thème de ce livre. Les huit variations que j’en propose pourront cependant apparaître comme autant de bonnes raisons de lui accorder le bénéfice du doute en observant qu’il pourrait, dans l’état où nous sommes, toucher juste. Et si ce n’est à l’égard de la vérité qui nous échappe, ce serait au moins à l’égard de la vie que nous vivons.
Depuis la couverture, les photos de Plossu ouvrent chaque partie de cet ensemble avec la troublante évidence de leur poésie muette.
F. C.

 

COUV-CARRASSAN-DOS-8-8---copie.jpg

 

 

 

– TABLE DES MATIÈRES –


Thème – De l’insignifiance .......7

Variation I – Le réveil de l’âme ..........17

Variation II – L’ordre du monde............33

Variation III – La limite du possible ..........49

Variation IV – La lumière du jour ............63

Variation V – L’aporie du fond des choses..........75

Variation VI – La figure de l’impasse ..............89

Variation VII – L’heure de notre mort .........103

Variation VIII – La fin de tout..........115

Bio-Bibliographies ........125 

 

 

img074.jpg

Lire la suite

Avec Marcel Conche/coordonné par Yvon Quiniou

8 Novembre 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

coordonné par Yvon Quiniou
Avec Marcel Conche


couv-Avec-Marcel-Conche-ss-trait-cpe.JPG  

 

Hommages personnels : Jean Salem, Gilbert Kirscher
La philosophie, vues d’ensemble : André Comte-Sponville, Philippe Granarolo, Marc Jarry, Jean-Philippe Catonné
La philosophie antique : Catherine Collobert,  Daniel Babut (sur Anaximandre), Olivier Bloch (sur Epicure), et Santo Arcoleo (sur Homère et les antésocratiques)
La métaphysique de la nature : Pilar Sanchez Orosco. Compte rendu par Yvon Quiniou de Philosopher à l’infini (L’Humanité). Compte-rendu par Nestor Turcotte de Quelle philosophie pour demain ?
Le tragique : La gestion du tragique, par Marc Wetzel. Métaphysique et soin chez Marcel Conche par Jean-Claude Grosse. Note sur La mort et la pensée par Jean-Claude Grosse
Le scepticisme : Sébastien Charles
Le matérialisme et la morale : Yvon Quiniou
Le Journal étrange : Compte rendu du tome I par Claude Jannoud (Le Figaro) ; Jean-Marc Gabaude commente le Journal étrange, tomes IV et V ; commentaires discontinus de Herman Bonne sur le tome IV du Journal
L’amour : Marcel Conche et l’amour, par Yvon Quiniou. Compte rendu par Yvon Quiniou de Corsica (L’Humanité).
Témoignages personnels : Un moment avec Marcel Conche par Bertrand Renouvin. Mon ami Marcel, par Georges Mazelié, médecin cardiologue. La chose de Noël Luciani, un ami corse.
Et pour finir : Une correspondance de Roland Jaccard avec Marcel Conche. Présentation par Marcel Conche de sa philosophie
Livre en souscription :
  paru le 27 mai 2011
20 euros franco de port
par chèque à l’ordre des Cahiers de l’Égaré,
669 route du Colombier, 83200 Le Revest
 ***************************************************************************
Bulletin de souscription à retourner à
Les Cahiers de l’Égaré,
669 route du Colombier    83200 Le Revest
accompagné du règlement par chèque (20 euros, l'exemplaire)
Nom et prénom :
Adresse :
Souscrit pour  … exemplaires à 20 euros l’exemplaire, franco de port

Lire la suite

Fragments/Marilyn Monroe

5 Août 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Pour le 49° anniversaire de la disparition de Marilyn Monroe, le 5 août 1962, à 4 H 25, (on lira Enquête sur un assassinat de Don Wolfe par exemple), cette note de lecture sur les Fragments publiés en octobre 2010.

 

Note de lecture sur

Fragments de Marilyn Monroe

  MM.jpg

 

Voilà une belle réalisation éditoriale, des présentations claires, des photos significatives (Marilyn lisant ou écrivant, une seule), les fragments originaux avec l'écriture généralement au crayon de Marilyn, textes parfois tapés à la machine dont un avec la signature de Marilyn, les mêmes fragments tapés en anglais et en français, une préface érudite et interprétative d'Antonio Tabucchi.

Ce qui frappe, c'est la variété des supports, papier à en tête d'hôtels célèbres, carnets noirs Record, agenda italien, cahier rouge, carnet d'adresses, feuilles volantes … Aucun fétichisme, aucune méticulosité, tout est bon pour le moment d'écriture car il est vital de coucher des mots. Crayon, stylo à bille, stylo à encre, machine à écrire. Des ratures, des remords, des ruptures de ton. Elle pense, se sert de ses moyens de compréhension mais l'émotion est là, les larmes coulent, troublent la pensée, font perdre le fil. Ce ne sont pas des textes destinés à la publication. Somme toute, il y en a assez peu sur 28 ans (1943-1961). Marilyn n'est pas auteur, ne souhaite pas l'être. Ces fragments sont des aides, des mises en mots destinées à faire le point sur tel ou tel épisode de sa vie professionnelle, sentimentale. Pas mal de notes sur le métier d'acteur, sur ses rapports à cet art, nécessaire à sa vie, son rêve, qui la tient debout. Elle est douée d'une sensibilité donnant à ses interprétations plus que ce que Hollywood attend, faisant le succès de ces films – des comédies pour l'essentiel– tissant avec le public une relation particulière ; elle l'a dit, c'est le public qui m'a fait, pas les studios. Et en même temps, elle est terrorisée, angoissée, craint la folie héréditaire, manque de confiance en elle, a besoin du soutien de Paula, de Lee Strasberg dont elle note cette phrase terrible : il n'y a que la concentrationentre l'acteur et le suicide (page 217). Ce qu'elle dit sur ses peurs qui remontent à loin et que les analyses ne règlent pas est précis, lucide. Mais cela ne suffit pas à ne plus avoir peur. Et le faut-il ? Puisque ces peurs sont le ressort de son génie. Deux phrases comme des aphorismes. Pour la vie C'est plutôt par détermination qu'on ne se laisse pas engloutir. Pour le travail La vérité peut seulement être retrouvée, jamais inventée (page 183). On retrouve cette lucidité désenchantée quand elle évoque son amour avec Jim (elle a 17 ans) ou avec Arthur (elle en a 30).

Ce qui m'a frappé dans ce petit ensemble de fragments intimes, c'est la présence de la nature, arbres et feuilles, herbes, êtres vivants, souffrants, personnifiés, la lune, les pierres, des animaux, chiens, chats ; beaucoup de compassion là-dedans par identification. Marilyn est très sensible à ce qui se passe en elle mais aussi à ce qui se passe chez l'autre, pas nécessairement une personne mais une chose, une poupée … Évidemment et c'est le plus triste dans toute cette tristesse qui se dégage, c'est ce que la vie lui a appris, j'ai appris de la vie qu'on ne peut aimer l'autre, jamais, vraiment (page 139). Plonger dans ces fragments, poèmes, lettres c'est découvrir une femme sans complaisance vis à vis d'elle, exigeante dans ce qu'elle attend d'elle, veut pour elle.

Une surprise : rien concernant Di Maggio pourtant toujours là quand c'est grave (l'épisode de la clinique psychiatrique est édifiant, c'est lui qui la sort de cet enfer ; et dire qu'on remet ça aujourd'hui en France avec la législation depuis le 1° août 2011 sur l'hospitalisation sous contrainte ; c'est lui aussi qui organisera les obsèques écartant le tout Hollywood et l'ignoble Franck Sinatra ; Arthur Miller ne s'y manifestera pas ; il écrira Après la chute).

Une autre surprise : le projet de recréer, en date du 19 décembre 1961, après l'échec des Marilyn Monroe Productions, un nouveau studio indépendant avec Marlon Brando (nom de code : Carlo), Lee et Paula Strasberg, au service des artistes, preuve de la ténacité de Blonde, mais l'année 1962 allait lui réserver le meilleur et le pire (le 19 novembre 1961, elle rencontre Kennedy).

Le manque d'amour solide et d'attention, avec pour conséquence la méfiance et la peur du monde. Je n'en ai rien retiré de bien excepté ce que cela m'appris des besoins essentiels des tout-petits, des malades et des faibles (page 255).

Ces fragments ne peuvent donner une vision globale de la vie de Marilyn. Ils ne peuvent servir de biographie. Mais qu'importe. Seuls quelques fragments de nous toucheront un jour des fragments d'autrui. La vérité de quelqu'un n'est en réalité que ça – la vérité de quelqu'un(page 45). Aujourd'hui, la poétique du fragment est la norme. On n'a plus la tentation de la globalité, de l'unité d'un être, d'une vie.

 

MM1.jpg

De ces fragments de Marilyn se dégage pour moi, une image de bonté, d'amour inconditionnel pour ce qui vit. Pour se maintenir dans cette bonté, cet amour, que de souffrances, de désir de mort, d'expérience de la solitude, d'acceptation-rejet de cette solitude pour aimer bravement et accepter, autant qu'on peut le supporter (page 155)

D'où l'intérêt des photos d'André de Dienes nous montrant une Marilyn mariale dans les nuages, en prière, extatique ou dolorosa. Là je me démarque d'Antonio Tabucchi en recherche de la poudre du papillon. Rêver de Marilyn qui rêve d'être un papillon (page 18). Marilyn a à la fois la légèreté du papillon (de jour, de nuit ; leurs différences !) et la carnalité double de la Femme (jeune fille romantique et amante universelle).

Vie

Je suis tes deux directions (page 39).


17574989

 

mmnb562

 

mmnb2591

 

mmnoire009.jpg 

Jean-Claude Grosse, à Corsavy, le 3 août 2011

 


Lire la suite

Visite à Marcel Conche

1 Juillet 2011 , Rédigé par grossel Publié dans #philosophie

Visite à Marcel Conche

 

Marcel-Conche1.JPG

photo François Carrassan

 

François Carrassan et moi-même avons rendu visite à Marcel Conche pendant la Pentecôte 2011. Nous avons fait le choix de ce week-end dans une sorte de somnolence intellectuelle et nous en avons payé le prix, le 11 juin, avec des bouchons en série, aux péages, sur des rétrécissements de voies, sur des jonctions d'autoroutes, tous les points noirs entre Toulon et Montpellier en passant par Aix, Arles, Nîmes où c'était la féria sur 9 kilomètres d'autoroute avant Nîmes. De quoi faire l'expérience infernale de la société de la bagnole et, comme dit Guy Debord, de ses esclaves motorisés.
Après Montpellier, en allant vers Millau, Rodez, Figeac puis Gagnac sur Cère, découverte et traversée de paysages superbes, variés par des routes vides, la France rurale, la France profonde, celle des éleveurs et des producteurs invisibles ce jour-là. Quel contraste entre l'agitation d'en bas, dans les plaines, et le silence des plateaux, des Causses...
Trop de retard pour rendre visite, le samedi soir.
L'hostellerie Belle Rive à Gagnac est accueillante et paisible.

Nous passons le dimanche avec Marcel Conche. Les échanges sont vifs, enjoués. Marcel rit beaucoup. Il est question d'Éric Weil, François ayant été son étudiant à Nice. De Clément Rosset, aussi, qui, fidèle à Nietzsche, n’a jamais vu dans la morale autre chose que l’expression du ressentiment. Et François s’amuse à rappeler que Rosset résumait la pensée de Weil ainsi : si quelque chose ne va pas, appelez la police… Et François évoque une conférence donnée par Eric Weil, dans les années 1970, devant une assemblée de professeurs de philosophie inquiets pour leur profession qu’on cherchait à réformer. Le titre en était  L’avenir de la philosophie. Les professeurs s’attendait à une défense corporatiste de leur métier. Et voilà que Weil développe, indifférent à leurs revendications, sa thèse de la philosophie comme mise en ordre du monde en proie à la discordance et à la violence. Et il concluait sa conférence en disant que, devant le désordre présent du monde, la philosophie avait un bel avenir. Il ajoutait pour finir : « l’homme charnel en moi dit hélas ». Ce fut le coup de grâce pour l’assemblée. Et François rit encore en revoyant  les mines dépitées des professeurs qui n’avaient que leur pitance en tête.
Marcel considère que la question du fondement de la morale est une question pour philosophe ; dans la pratique, les gens n'ont  pas besoin d'un fondement pour suivre sans les connaître, les impératifs  kantiens.  (Marcel ne se situe pas sur ce plan pour fonder la morale universelle des droits de l'homme, mais sur ce qui se passe quand deux personnes acceptent le dialogue, Hitler et un Juif par exemple ; mais  là, on peut se douter, contrairement à Marcel, qu'Hitler balancera son discours raciste et sa solution finale à la tête du Juif, et que  le principe du dialogue ne suffit donc pas à garantir une égalité d’échange entre Hitler et le Juif, comme entre deux humains en général; à quoi Marcel rétorque que si Hitler balance un tel discours, il n'est pas dans le dialogue lequel est clairement défini dans Le fondement de la morale).


Marcel-Conche2.JPG

photo JCG

 

Conversation à sauts et à gambades dans une atmosphère bien peu ordinaire, avec un homme allant sur 90 ans, d'une mémoire exceptionnelle (dates, noms, prénoms, circonstances, faisant remonter, revivre le passé de la Corrèze sous Pétain, la famille, les amitiés nouées pendant la scolarité …), d'une assurance intellectuelle tempérée par de rares concessions, passant des sujets philosophiques aux questions personnelles, avec naturel, des vérités philosophiques aux opinions politiques (son opposition à l'intervention en Libye, la blague corrézienne de Chirac, la candidature israélienne au FMI, la démocratie et la non-satisfaction des besoins vitaux et humains pour de plus en plus de gens), aux sentiments (tomber amoureux, être amoureux, aimer), conversation en va et vient permanent entre la Grèce antique et le monde d'aujourd'hui, mise en perspective particulièrement éclairante.
Échappées sur les improvisations permanentes de la Nature, sans plan, sans pensée (dernière en date : la bactérie tueuse), les poètes, les créateurs étant ses rejetons qui, comme l’homme, n’auraient jamais dû exister… (Rires).
Des sujets sont plus ou moins approfondis :
De l'homme à l'animal : continuité ou discontinuité ? Quel est le rôle du  cerveau  dans  l’expression de la pensée ? (exemple de Bergson avec L'évolution créatrice ou Les données immédiates de la conscience dont les chapitres s'appuyant sur des recherches scientifiques sont dépassés.)
Comment parler de la spécificité de l'homme en dehors des notions de conscience, d'intentionnalité ( pour Marcel, par le « Dasein » défini comme l'Ouvert ; l'homme : « être » ouvert à ce qui s'offre à lui, sur quoi il peut porter un nombre indéfini de jugements vrais alors que l'abeille ne sort pas des significations « abeille » de son monde d'abeille) ; mais reste entière la question de l’apparition de cette ouverture ( de cette « éclaircie » comme dit Heidegger)…
La fonction des droits de l'homme (sur ce sujet, François propose une  position  intéressante à partir de la formule bien connue de  Montesquieu : une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi, mais elle doit être loi parce qu’elle est juste ;  mais les sauts et gambades n'ont pas permis de développer : nous nous sommes égarés ou éloignés du sujet) ; si les droits de l'homme sont le moyen pour l’individu de s’opposer à l’ordre établi et  à la loi étatique dès lors qu’il ressent leur injustice (cf. logement, nourriture, santé, éducation) et s’ils sont, dans le même temps, définis par l’Etat, n'est-on pas dans une situation paradoxale ?  Il arrive aussi que les Droits de l’Homme soient relativisés au nom de la souveraineté nationale ( un concept qui ressemble de plus en plus au phantasme d’un passé et d’une puissance perdus ) et soient sacrifiés au nom de petits arrangements entre amis de la scène internationale
 

Marcel-Conche.JPGphoto FC

 

Le scénario proposé par Christian Girier : Un Infini bonheur ou Le pot de miel et le tsunami, semble intéresser Marcel comme le projet de livre Avec et sans Marcel Conche dans l'esprit de Philosopher à l'infini. Projet pouvant voir le jour pour fin 2012.
 

 

Remarques pertinentes  sur Avec Marcel Conche, dans le cas d'une réédition.
 

 

François prend à la dérobée quelques photos de Marcel. Ce qui en émerge, c'est le côté bien planté sur terre de l'homme. Indéniablement, Marcel est paysan par tout un tas d'aspects : il est rusé (ruse différente de celle du paysan mais née dans ce monde), se sert de ses capacités pour tracer son chemin de liberté. Et il a toujours  raison…

 

Marcel conche3

photo FC

 

Le retour se fait le lundi sans problème majeur. Revenant déjeuner à un restaurant de Lunel, pratiqué le samedi, François a le plaisir de retrouver un carnet noir, échappé d'une poche. Hasard, signe, destin ? Les mots manquent.

 

 

 

JCG et FC

 


Lire la suite

Corsica, Journal étrange V/Marcel Conche

9 Mai 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Corsica,
tome V du Journal étrange
de Marcel Conche
aux PUF

 

Corsica.jpg



Ce dernier tome du Journal étrange devait s’appeler : E. Journal étrange V.
E. est devenue Emilienne et le livre, prévu à un moment donné en édition clandestine, pour l’honneur de Marcel Conche, tradition corse oblige, sort en édition publique sous le titre : Corsica.
Je trouve que ce titre convient très bien à ce journal qui rend compte du séjour corse de Marcel Conche entre juillet 2008 et juillet 2009. Le Journal s’arrête le 30 mars 2009.
A Treffort, je lui avais rendu visite 3 ou 4 fois pour discuter de sa philosophie. Je suis allé en Suisse filmer sa conférence sur la Beauté, à Toulouse filmer sa conférence sur La voie certaine vers « Dieu ». Je n’ai pas voulu aller le voir en Corse, considérant que son choix de vivre près d’Emilienne était si profond que je n’avais pas à le déranger.
Depuis juillet 2009, Marcel Conche est allé s’installer à Altillac, en Corréze, dans la maison natale, où je suis allé déjà deux fois. Mais il n’exclut pas la possibilité de revenir en Corse, tant l’île de Beauté convient à son âme. La Corse, ses paysages, ses habitants, ne sont pas omniprésents dans le livre mais les considérations sur l’âme corse comme la dédicace à Natale sont suffisamment explicites : Marcel Conche est tombé amoureux de la Corse, moins comme terre particulière que comme visage de la Nature, expression de valeurs qui lui sont essentielles : fierté, honneur, amitié, vérité, clarté, singularité…Et puis surtout, c’est au temenos, le lieu sacré, que vit Emilienne, l’aimée infiniment.

Dans ce Journal, Marcel Conche nous balade dans l’âme grecque et dans celle d’Emilienne. Le monde actuel est relativement absent : notre temps ne convient pas à Marcel Conche. Il met le maximum de distance entre lui, Emilienne et notre époque, ses « valeurs », inessentielles. Mais quand il parle de l’actualité, celle qui fait mal, qui tue, comme l’opération « Plomb durci » à Gaza, il n’a pas de mots assez durs ni de questions assez dérangeantes pour en parler, « quelle différence entre le général thébain Epaminondas et les généraux de Tsahal ! quel recul de l’humanité depuis les Grecs ! qui est responsable : le Dieu inhumain de la Bible ? » (p.488). Evidemment, comme pour lui, le devenir de la raison philosophique est grec, on ne sera pas surpris de le voir mettre ses lectures d’auteurs très anciens (que plus personne ne lit) au service de sa conviction. Et cette distanciation inactuelle peut être particulièrement stimulante en nous rendant proches, nécessaires (ça demande tout de même un effort) nos fondations et racines grecques (trop facile de les invoquer sans les connaître et les intérioriser) et, étrangers, obsolètes, nos habitats et habitus occidentaux. Marcel Conche sait qu’il nous dépayse pour nous faire toucher à l’universel comme le faisait Lévi-Strauss, celui-ci en étudiant les Bororo, Nambikwara, Caduveo, celui-là en  nous plongeant dans la matrice grecque (« replongeant » signifierait que nous n’avons qu’oublié les Grecs,  « plongeant » parce qu’ils nous sont devenus inconnus). Mais il n’a pas le souci pédagogique de nous convaincre. Il dit ce qui pour lui est vrai. A nous d’en faire, si nous le pouvons et voulons, le meilleur usage possible. Il revendique trop sa solitude, condition de la recherche de la vérité sur le Tout de la réalité pour vouloir se comporter comme Socrate, philosophe social, au milieu des Athéniens, voulant les rendre meilleurs : tel n’est pas son but. Les auteurs très anciens convoqués paraissent faits pour aujourd’hui, pour quelques hommes et femmes d’aujourd’hui, pas pour les nombreux. Y a t-il du mépris pour eux ? Je ne le pense pas. Ce qui intéresse Marcel, c’est la recherche de la Vérité, recherche solitaire (aucun dialogue n’y conduit même s’il dialogue, dispute beaucoup avec Héraclite, Parménide, Socrate, Aristote, Montaigne, Comte, Nietzsche) et le souci d’éduquer les autres n’est pas le sien en tant que philosophe mais l’homme, Marcel, a des égards, des attentions pour quelques-uns d’entre eux, d’entre elles surtout mais pas exclusivement (voir les belles pages sobres et émouvantes sur André Doremus, p.321, 341).

Emilienne occupe l’essentiel de ce journal. Ou plutôt l’effort de Marcel pour la comprendre dans son essence, sa singularité, sa foi, sa religion. M’aide t-il à la comprendre ? Quand il fait des comparaisons entre Emilienne et d’autres, se servant de sa raison, de sa capacité à cerner points communs et différences, par exemple avec Marceau, sa mère, décédée à sa naissance d’où des conséquences à vie, et qu’en esprit, il préfère à Emilienne, il me met sur la voie.
Mais je dois dire aussi mon embarras. A quoi est-il dû ? Pour parler de cet amour mystique, éminemment complexe car Emilienne l’est, Marcel l’est (même s’il fait le choix de la simplicité dans la vie quotidienne, comme dans l’écriture qui se veut limpide et comprise par le plus grand nombre), il a choisi la forme journal, presque au jour le jour et ce qui vaut tel jour ne vaut pas nécessairement pour l’autre. C’est-à-dire que j’ai du mal à suivre au jour le jour ce que vit, éprouve Marcel comme ce que vit, éprouve Emilienne vue, racontée par Marcel. Je pense que écrivant, pour lui, pour elle, au jour le jour, pour mettre au clair, tirer au clair car il communique à Emilienne telle ou telle page, sa pudeur, sa prudence, sa peur de ne pas la blesser (pour lui, c’est différent, il supporte par amour les souffrances venues d’elle, voulues ou « accidentelles ») le conduisent à hésiter sur les mots, les formules à utiliser, (il se dit par exemple à un moment donné « un tantinet amoureux » pour reprendre une expression d’Emilienne) pour tenter de dire juste, vrai, sans embellir, sans faire de la littérature comme il se le reproche par rapport à Marie-Noëlle, le 9 février 2009, p.521 (ce qui était vrai en 2006 ne l’était plus après le 22 février 2007, après le coup de téléphone d’Emilienne, après plusieurs années de silence ou presque). J’ai été amené à me demander : et si ce qu’il dit d’Emilienne devenait aussi de la littérature. Disons-le autrement : la vie est mouvement, leur vie, leur amour, leurs sentiments sont en mouvement. Comment dire le changement ? Question qui est celle de Montaigne, écrivain, la résolvant par ajouts, corrections, couches d’écriture. Marcel, comme quiconque usant des mots pour décrire le changeant, la fluence, fige ce qu’il vit. Par contre quand il se situe au niveau des idées, son utilisation du dictionnaire pour justement fixer le sens, est pertinente et convaincante.
Si je compare avec les pages magnifiques d’Analyse de l’amour (PUF, 1999), pages écrites sans doute sans appui sur une expérience vécue, celles-ci me paraissent dire l’idéal d’une relation d’amour parfaite et cela ne me gêne pas, cela même me transporte, me tire vers le haut, contribue peut-être à exhausser mon amour terre à terre pour toi. C’est de la littérature, de la philosophie, ça dit l’idéal de l’amour, ça le dit bien, c’est beau et ça élève.

Dans Analyse de l’amour, 1996, page 14, Marcel Conche écrit :
« Que faut-il entendre par « meilleurs » moments ? ce sont ceux où l’entente dialectique, ayant permis de vérifier l’accord des âmes et des intelligences sur tous les points essentiels qui tiennent à la vision de la vie, conduit enfin à se tenir au-delà de la parole. Ce sera par exemple, le moment, où, l’entente avec elle étant parfaite, on se bornera à prendre le bras de celle que l’on aime et à parcourir avec elle les allées d’une fête foraine au son d’un orchestre de manège. » Et plus loin, développant le rapport pédagogique entre l’aimant, éducateur, et l’aimée, s’autoformant, car éduquer c’est favoriser l’autoformation de l’autre dont on a saisi qu’il avait une disposition à poursuivre notre tâche commencée, dont on a perçu qu’il avait une nature, qu’il était une chance, un don, il dit : « Dis-moi qui tu aimes, je te dirai qui tu es… Ainsi l’amour accompli est celui du générateur et de l’enfant, entendant par « enfant » celui en qui, non par imitation, mais par rencontre et par effet de chance, renaît la même vocation pour le même engagement, pour les mêmes tâches. La mort peut empêcher ce qui se fait de venir à son terme, mais elle ne peut empêcher le recommencement. La mort ne peut rien si l’on aime ce qui vient après soi. » page 18.

Dans ces pages, c’est comme si Marcel anticipait, c’est comme si Emilienne s’annonçait, c’est comme si le pur amour décrit, attendu, allait être créé par leur rencontre, Emilienne prenant l’initiative en 2001 et à nouveau en 2007 pour être éduquée mais paradoxe, c'est Marcel qui s'est autoformé. Une nuance de taille tout de même : le pur amour décrit en 1999 a une dimension d’harmonie qui me semble manquer, en partie du moins, dans la rencontre réelle : il y a des moments d’harmonie mais la relation dans le temps ne l’est pas, due à la démesure d’Emilienne aux colères homériques, aux caprices de Marcel snobant Emilienne…
Dans La voie certaine vers « Dieu », Marcel, sous l’influence décisive d’Emilienne, se hisse jusqu’à la religion universelle pour l’époque de la mondialisation, l’amour inconditionnel pour autrui, pas pour l’Humanité, comme Auguste Comte avec lequel il partage cependant de ne pas vouloir laisser la religion (religare) aux religieux. Là aussi cette religion avec ou sans Dieu, d’où « Dieu », nous hisse au dessus de nos égoïsmes, nous ouvre des perspectives inouïes, peu pratiquées mais enthousiasmantes, pour après-demain.


Dans Corsica, d’un jour à l’autre, les mots changent. Amitié entre eux parce que non réciprocité de la part d’Emilienne. Amour sans désir sexuel de sa part. Mais il y a des chapitres où Marcel parle de la jouissance, dispute avec André Comte-Sponville sur ce sujet. Attentions de sa part à elle qui lui laisse supposer qu’il y a quelque chose comme de l’amour pour lui… Ces péripéties, ces variations d’émotions, de sentiments, de la joie à la tristesse, voire à l’angoisse, évidemment si nous aimons, avons aimé, nous avons connu ou plus exactement vécu.
Marcel amoureux d’Emilienne, de sa beauté corporelle, (et il est content quand ses ami(e)s lui font un retour élogieux sur elle), de son âme communiant avec l’infini, la Beauté, la Bonté de la Nature, traversée par cet infini, cette Bonté, ouverte à cet infini, à cette Beauté-Bonté rejoint la communauté des amoureux, des grands amoureux, n’hésitant pas à bouleverser à 86 ans, (aujourd’hui, il en a 88) ses habitudes, quittant Treffort pour Aléria.
Marcel amoureux perd en partie seulement sa singularité de philosophe exclusivement dévoué à la recherche de la vérité sur le Tout de la réalité, travail acharné rendu possible par une vie simple, presque ascétique, où les obligations comme les plaisirs sont réduits au minimum, usant de sa liberté pour, sur les bases de son jeu initial (fils de paysan…) élaborer une métaphysique de l’apparence absolue puis une métaphysique naturaliste, aboutir à une sagesse tragique intégrant la morale universelle des droits de l’homme et aujourd’hui, la religion universelle de l’amour inconditionnel pour autrui. Dans les discussions qu’il peut avoir avec Emilienne, pas si fréquentes que cela car Emilienne est femme d’action plus encore que de contemplation, il lui arrive cependant d’être aux altitudes qui sont les siennes comme philosophe, qui sont celles d’Emilienne comme mystique.

Corsica s’achève le 30 mars 2009 sur la présentation du rêve de Marcel pour Emilienne qui a trouvé son Hector, son Homme, Ivo. Il les voit, installés au temenos, le lieu sacré, se consacrant aux oliviers, il la voit, femme heureuse avec son homme, dans cette Nature, travaillée par eux, œuvrée par eux, (en aucun cas, maîtres et possesseurs de la nature, projet cartésien qui nous conduit dans le mur), il la voit mère aussi, imaginant même qu’Emilienne le laissera parler des Grecs à son enfant, rêvant aussi de finir ses jours dans la terre du temenos, Emilienne venant se reposer sur un banc de pierre et lui parlant, connaissant de lui, les réponses.
Ce rêve connaîtra t-il le sort du rêve fait en 2006 avec Marie-Noëlle qu’il voyait organisant son inhumation à Altillac ?

En achevant son journal le 30 mars 2009, Marcel termine avec une rare élégance et une immense poésie, le récit de sa rencontre avec Emilienne. Ce n’est pas de lui que nous saurons si cet amour mystique vivra éternellement ou ne sera, comme trop d’amours, même de purs amours, qu’une « eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle ». Même  « eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle », un pur amour, un vrai amour, un amour de partage de l’essentiel, est « une invitation à la valse de la vie » comme il dit à un moment. Tout grand amour, même malheureux, a eu lieu pour l’éternité, traces ou pas. Et en tant que création inédite, inouïe, tout grand amour, même impossible parce que l’âge, l’écart d’âge… ajoute de la beauté, de la bonté à l’Infini qui ne s’en trouve pas pour autant augmenté, modifié. Peu importe.

Merci Marcel.

                                                                                                   A Le Revest, le 9 mai 2010,
                                                                                                              Jean-Claude Grosse

 

Autres notes de lecture sur le Journal étrange de Marcel Conche commencé en 2005, achevé le 30 mars 2009 et qui compte 2128 pages, Les Essais de Montaigne en faisant plusieurs centaines selon les éditions, en caractères plus petits, 1387 pages aux PUF, collection Quadrige.


Tome 1 du Journal étrange Avec des si

Tome 2                                      Oisivetés

Tome 3                                         Noms

Tome 4                                      Diversités

 



 

 

 
Lire la suite

Les trois tamis de Socrate

8 Avril 2010 , Rédigé par grossel Publié dans #philosophie


Les paroles d’un sage : Socrate.
D’après un apologue grec anonyme.

 

 

 

Socrate avait une haute conception de la sagesse.
Quelqu'un, un jour, vint trouver le philosophe et lui dit :

- Sais-tu ce que je viens d'apprendre sur ton ami ?

- Un instant, répondit Socrate. Avant que tu ne me racontes, j'aimerais te faire passer l’épreuve des trois tamis.

- Les trois tamis ?

- Oui, reprit Socrate. Avant de raconter quoi que ce soit sur les autres, il serait bon de prendre le temps de tamiser ce que l'on aimerait dire. C'est ce que j'appelle l’épreuve des trois tamis.
Le premier tamis est celui de la vérité.
As-tu vérifié si ce que tu veux me dire est vrai ?

- Non. J'en ai simplement entendu parler.

- Très bien. Tu ne sais donc pas si c'est la vérité.
Essayons de tamiser autrement en utilisant un deuxième tamis, celui de la bonté.
Ce que tu veux m'apprendre sur mon ami, est-ce quelque chose de bon ?

- Ah non, au contraire.

- Donc, continua Socrate, tu veux me raconter de mauvaises choses sur lui et tu n'es même pas certain qu’elles soient vraies. Tu peux peut-être encore réussir l’épreuve car il reste un troisième tamis, celui de l'utilité.
Est-il utile que tu m'apprennes ce que mon ami aurait fait ?

- Non. Pas vraiment.

Alors, conclut Socrate, si ce que tu as à me raconter n'est ni vrai, ni bon, ni utile, pourquoi vouloir me le dire ? Je n’ai pas besoin de le savoir et toi, tu ferais bien de l’oublier.



 

 

 

 


Lire la suite

Petit Prince du désert/Patrick Poivre d'Arvor

23 Juin 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Note de lecture
Petit prince du désert
Patrick Poivre d’Arvor


Voilà un court roman qui se lit d’une traite, sur lequel on ne s’attarde pas. On veut aller au bout de cette histoire, sans pause. En deux heures, on referme le livre. On a eu du plaisir avec une écriture simple, un récit limpide.
Comme dans J’ai tant rêvé de toi, l’auteur mêle fiction et réalité, Mermoz, Guillaumet, Reine, Saint-Exupéry, le rezzou, la prise d’otages, la demande de rançon, la libération de Jacques, le héros du récit, âgé de treize ans, amoureux de sa mère, sauvé par son « père », Marcel Bonnieux le lâche devenu un héros aux yeux de son fils quand sa mère, Gabrielle, Yella, splendide jeune femme de trente ans partie avec Charles Lindbergh le foudroie en s’offrant au célèbre aviateur, lui inflige la pire des frustrations en l’abandonnant.
De cette aventure, enfermé dans un sac postal d’un avion de l’Aéropostale, puis aux mains des Touareg, initié à la sexualité et à l’amour par la jeune Aman Dina, quatorze ans, Jacques ressortira grandi, réconcilié avec son « père », séparé de sa mère et de la jeune Targuie, l’unité des contraires au cœur d’un même cœur.

Jean-Claude Grosse, le 22 juin 2009
Lire la suite

Diversités/Journal étrange IV de Marcel Conche

15 Juin 2009 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Note de lecture
Diversités
Journal étrange IV
Marcel Conche


Marcel Conche régale ses lecteurs depuis quelques années avec son Journal étrange dont les trois premiers tomes sont parus aux PUF, celui-ci paraissant aux Belles Lettres, collection Encre marine.
Dans son avant-propos et au chapitre XXVI, Marcel Conche précise pourquoi « étrange » :
« Mon journal n’est pas comme un journal ordinaire, la relation au jour le jour de ce qui s’est passé. Il est « étrange », entendant par ce mot, ce qui sort de l’ordinaire. Je relate seulement ce qui me vient à l’esprit à propos de quoi que ce soit – livre, lettre, rencontre, grand ou petit événement, réflexion entendue, chose vue, création spontanée de mon imagination, etc. –,  et qui me semble présenter de l’intérêt. »
En 81 chapitres plus l’avant-propos et l’épilogue, Marcel Conche nous balade dans le temps et l’espace. La diversité des sujets est grande, le pluriel à « diversités » se justifie et en même temps une place particulière est accordée à Émilie. Présente depuis les Confessions d’un philosophe, après une éclipse, la voici plus que jamais, sans qu’elle le cherche, l’inspiratrice du philosophe. Je dirai plutôt qu’elle l’influence à travers lettres et propos, réactions, actes aussi. Ce que le philosophe appelle la « religion » d’Émilie est formulée admirablement par celle-ci, au chapitre LXXVII. Il s’agit de chercher l’infini dans le fini, de vibrer à cette présence de l’universel et de l’éternel dans le moindre souffle, dans le plus aride paysage, à la vue d’un arbre, d’un cheval, de contribuer par son travail à générer cette perpétuation de la Vie, d’être porté par et porteur de la Source. Je le dis avec mes mots ; à vous de lire les mots d’Émilie, leur écho chez Marcel Conche qui tente d’approcher cette « religion » avec ses propres mots, avec ceux aussi d’Émily Brontë ou d’Holderlin. Cela nous vaut des pages belles, fortes, profondes dans Méditation sur Émilie, chapitre XV ou Solitude de mon amour, chapitre LXXV. De toute évidence, l’homme, philosophe aussi, s’efforce de façon presque désespérée de comprendre Émilie, de communier avec elle, de la ressentir. Mais celle-ci lui rappelle que si lui chemine vers elle, la comprend, elle aussi chemine et que donc comme l’a dit Zénon d’Élée, « celui qui a commencé à avancer après l’autre ne pourra pas le rattraper ». J’ignore ce qu’il adviendra de cet effort vers cet essentiel incarné, dépassant Émilie, la traversant, l’habitant. Julie semble faire le constat d’une certaine naïveté chez Marcel, lui qui n’a même pas connu le baiser dont il rêvait et qu’il n’a pas demandé, sentant qu’il ne l’obtiendrait pas. Je ne dirai pas cela, pas de naïveté chez lui qui a su, parce qu’ayant en vue l’essentiel, se préserver de sollicitations précises qui l’auraient égaré dans la passion ou le divertissement. Les femmes aimées par Marcel Conche le sont de différentes manières et ses territoires du sentiment, chapitre V, sont balisés, bornés sans confusion des sentiments possible. N’empêche qu’avec Émilie quelque chose se joue. Il veut « un amour singulier comme mon âme même, et qui choisit, qui trie, qui comporte une exigence, un appel… Être aimé ne me suffit pas. Il faut que ce soit de la façon dont l’amour que j’ai en moi contient la définition. » page 310. J’ignore si son souhait d’un pont génois entre elle et lui se concrétisera ou si comme il l’envisage aussi, il devra rester sur la rive, la voyant comme le pays enchanté où « je suis chez moi mais comme en rêve. » page 311. Je dirai que les approches ordinaires de l’amour pas plus d’ailleurs que les approches mystiques ne conviennent pour parler de ce qu’éprouve Marcel Conche pour Émilie, métonymie de la Source, de la phusis, du divin si l’on tient à ce mot. Quel que soit le devenir de cette rencontre qui n’est pas fusion, qui n’est pas intrusion, qui est compréhension dynamique, cheminement au moins de l’un vers l’autre car c’est l’homme qui chemine vers Émilie même si elle ne reste pas immobile, même si elle avance avec ses questions comme celle-ci : l’échange d’amour est-il nécessaire à l’Amour ?, le philosophe, lui, a gagné à cette rencontre, d’approfondir sa métaphysique. Déjà La voie certaine vers « Dieu »  (édité par Les Cahiers de l’Égaré)l ui ouvrait, nous ouvrait la voie de l’amour inconditionnel pour l’humanité. De la morale universelle des droits de l’homme (le chapitre LXVII fait très bien le point face à François Jullien, relativiste culturel qui a du mal à admettre l’universalité de la morale telle que fondée par Marcel Conche sur ce qui est impliqué par le dialogue), à l’amour inconditionnel de l’humanité, le philosophe, le métaphysicien du Tout de la réalité élargissait, universalisait son approche. Sous l’influence d’Émilie, il regarde, écoute plus et mieux la Source, son jaillissement en toute chose, en quelques visages rayonnants (chapitre XI). Comme lui écrit Émilie : « Quand les choses ont leur sens en Dieu (on pourrait dire dans la Nature, la phusis), tout alors est beau parce que tout est à sa juste place. C’était pour répondre un peu à la question : « Quel chemin doit-on prendre dans la vie ? ». Et l’on voit le commentateur d’Héraclite, bousculé par cette remarque, ne doutant pas de l’unité des contraires dans le monde des hommes mais se souvenant du fragment 102 : « Pour la divinité, tout est beauté, vertu, justice. Ce sont les hommes qui ont conçu le juste et l’injuste. » chapitre IV. Disons que le philosophe rejoint le poète, devient poète. Son écriture parle au cœur, à l’imagination, pas seulement à la raison car l’amour  « n’enseigne rien, ne conseille rien, ne demande rien, mais fait de celui qui est aimé l’éducateur de lui-même. » page 124. Marcel Conche, éducateur de lui-même, paradoxe, par l’amour singulier qu’il porte à Émilie. Il faut entendre "singulier" comme propre à Marcel Conche et pas comme bizarre, hors normes.
Je me suis attardé sur ce thème de l’amour singulier car c’est celui qui peut faire bouger nos lignes, nos convictions, nos préjugés, celui qui peut nous bousculer.
Cela n’enlève rien à l’intérêt d’autres chapitres. On apprend toujours avec Marcel Conche. Dirai-je que j’ai particulièrement savouré certaines de ses énumérations, qu’il s’agisse d’outils ou des créations de Coco Chanel.
Autre délectation, sa lecture de La fêlure, nouvelle de Fitzgerald, sa façon de régler son compte au pessimisme, chapitre VII, sa façon de mettre à terre les conseils de celui-ci à sa sœur Annabel, conseils pour la galerie, les siens à sa  petite nièce, Laura, se résumant en « Ne t’abîme pas ! », chapitre XXXVIII,  étonnement de voir que Luis de Miranda s’appuie aussi sur cette nouvelle pour parler des lignes de vie de Deleuze dans Une vie nouvelle est-elle possible ?
Ce Journal étrange est à lire, relire, méditer pour travailler sur soi à la façon de ce travailleur acharné, de cet amoureux singulier qu’est Marcel Conche, choisissant les souffrances qui le fortifient (étonnement d’un voisin le voyant porter ses courses et ne voulant pas d’un caddie pour le soulager), chapitre IX, Ma philosophie de la vie, choisissant qui aimer selon les distinctions qu’il opère entre les différentes formes d’amour et d’amitié.
Un désaccord avec le chapitre sur mai 68, chapitre LXXIV qui me semble un peu court, 68 ne fut pas qu’une récré, interrompue par de Gaulle, le 30 mai. L’interruption a été soufflée au général, isolé à l’Élysée et qui n’avait pas trouvé le soutien de Massu en Allemagne, par L’humanité et le PCF, proposant la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections anticipées. Cela permit à la CGT de faire rentrer en une semaine 10 millions de grévistes et l’on obtint la chambre bleue CRS la plus forte de toute la V° république. Même Sarkozy n’a pas fait aussi bien. Par contre d’accord avec Marcel Conche sur ce que les prises de parole des humiliés, des offensés modifièrent durablement (les 10 années qui suivirent virent nombre de libertés conquises) et sur ce constat : « Il en restait l’idée qu’après tout, l’on n’est obligé  à rien que ce à quoi l’on s’oblige soi-même et que la liberté métaphysique (la possibilité permanente de dire « non » à tout) était le trait essentiel de l’homme ». Donc, 68, révolte métaphysique, oui, récré, non.

Jean-Claude Grosse,
Le Revest, le 15 juin 2009




Lire la suite

Mille soleils splendides / Khaled Hosseini

6 Novembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Mille soleils splendides 
Khaled Hosseini 
Belfond 2007

 


Ce roman de plus de 400 pages, en quatre parties, est un des plus terribles que j’ai jamais lus.

Il se déroule en Afghanistan pour l’essentiel, couvre 50 ans d’histoire afghane, de la monarchie à la république, de la période communiste à la période taliban en passant par la période moudjahidine, de l’intervention soviétique à l’intervention américaine, de la destruction des Bouddhas géants de Bamian par les talibans à la reconstruction de Kaboul après leur chute suite aux attentats du 11 septembre 2001, quand Bush déclara la guerre à Al Quaida, à Oussama ben Laden, au mollah Omar, aux talibans, au terrorisme mondial, à l’axe du mal par l’axe du bien.

 50 ans d’histoire afghane, vécue à travers ce que vivent quelques femmes, au quotidien, loin des enjeux, des conflits, des revirements d’alliances. 50 ans de quotidien marqués par des coutumes ancestrales immuables, par des évolutions passagères (quand les communistes sont au pouvoir, les filles et les femmes se libèrent, accèdent à l’école et au travail ; il en sera de même après la chute des talibans, avec l’arrivée des troupes américaines), par des régressions d’une violence inouïe quand les talibans triompheront des seigneurs de guerre, divisés entre eux après avoir été unis contre les soviétiques (les Américains n’étant pas pour rien dans les revirements et par suite les malheurs du peuple afghan).

Ces femmes ont pour noms ou prénoms : Nana, Mariam, Laila.

La première partie est consacrée à Nana et à Mariam, au père de Mariam, Jalil, Mariam étant une bâtarde, une harami. Mariée à Rachid, de 30 ans plus âgé, un concentré de mâle et de violence, elle subit pendant 18 ans, la vie et les assauts sans succès (fausses couches) que lui impose ce tyran domestique, l’obligeant à la burka, la battant, l’humiliant…

La deuxième partie est consacrée à Laila, petite fille puis adolescente qui va vivre de beaux moments avec Tariq, l’éclopé, jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vie, lui quittant Kaboul sous les bombes, elle, perdant sa famille et sa maison dans l’explosion d’une roquette tirée par Hekmatiar ou par Massoud, deux des seigneurs de guerre afghans.

La troisième partie est consacrée au mariage de Rachid, 60 ans et de Laila, 14 ans, celle-ci l’épousant parce qu’elle se sait enceinte de Tariq puis aux rapports tendus entre Rachid, Laila, Mariam, les deux femmes séparées par 17 ans, d’abord rivales puis devenant solidaires contre Rachid, aux rapports très différents de Rachid à Aziza, la fille de Tariq (mais il ne le sait pas, le devine peut-être), à Zalmai, son fils et au retour de Tariq, après sept ans en prison pour trafic de drogue au Pakistan. Cette partie s’achève avec le meurtre de Rachid lors d’une dispute d’une violence extrême alors qu’il étrangle Laila qui a osé accueillir Tariq chez lui, comprenant qu’Aziza n’est pas sa fille. Mariam porte le coup de pelle fatal qui sauve Laila. Elle se dénonce aux talibans et après un procès d’un quart d’heure, elle est condamnée à mort et sera exécutée 10 jours plus tard, en public sur le stade Ghazi.

La quatrième partie est consacrée à la vie en exil de Tariq, Laila, Aziza, Zalmai, enfin ensemble et heureux. La libération de Kaboul étant intervenue, Laila veut revenir dans sa ville. C’est le retour au pays, la visite à Herat et à la kolba au milieu de la clairière, où vécurent Nana et Mariam, Mariam attendant la visite hebdomadaire de son père à l’insu de ses femmes légitimes, la découverte de la dernière lettre de Jalil à Mariam, l’harami qu’il n’a pas su imposer comme sa fille à ses femmes et à ses dix autres enfants. Laila a enfin trouvé le travail qui lui convient : professeur dans l’orphelinat où fut accueillie Aziza lorsqu’ils mourraient de faim, travail identique à celui de son père, Babi, avant que les moudjahidines ne fassent tomber le régime communiste.

L’écriture de ce roman est d’une très grande précision, cuisine et mœurs, paysages, histoire politique, ambiances, langage, pensées intimes, émaillée de pas mal de mots afghans. L’histoire se déroule avec quelques suspens, terrible comme je l’ai dit, à la limite du supportable. J’ai voulu lire ce livre jusqu’au bout, en forme d’hommage à des victimes cherchant toujours même dans les pires situations à garder des repères, religieux pour Mariam, humanistes et progressistes pour Laila et vivant ainsi en hommes et femmes et non en machines soumises, en esclaves. Cela veut dire que s’il y a soumission, il y a aussi place pour la révolte. Mariam et Laila en sont l’exemple dans la façon dont elles « vivent » avec Rachid : elles finissent par ne plus accepter les coups et l’affrontent, même si elles sont perdantes et reçoivent davantage de coups.

Donc, un roman terrible qui montre que les valeurs humanistes ont encore un avenir. Les mille soleils splendides, métaphore d’un ghazal d’un poète du XVII° siècle, Saïb-e-Tabrizi, sur Kaboul, évoquent pour moi, Nana, Mariam et Laila et quelques autres personnages, Tariq, le mollah Faizullah, Babi, Fariba, Jalil même. Aucun de ces cœurs n’est identique, chacun a sa splendeur.

Jean-Claude Grosse, à Marrakech, le 6 novembre 2008.


Lire la suite
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 > >>