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Les Cahiers de l'Égaré

Articles avec #notes de lecture tag

Jouer avec le temps / François Carrassan

23 Décembre 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Vient de paraître aux Cahiers de l'Égaré

Jouer avec le temps

(1995-2008)

de François Carrassan

Ce petit livre au format 12X17, de 72 pages, raconte les 12 années de François Carrassan comme adjoint à la culture de la ville d'Hyères, le maire étant Léopold Ritondale.

Le livre est composé de fragments de trois sortes, anecdotes et réalisations culturelles de cette période, réflexions philosophiques sur la nature du pouvoir politique en général, considérations sur les rapports entre politique et culture. On sort de cette lecture convaincu que quand ça marche entre politique et culture, c'est un fait rare, dû à une rencontre, des opportunités, une chance. Convaincu aussi que le pouvoir des maires est le plus souvent exorbitant, que rares sont ceux qui ont la sagesse et le recul pour ne pas se laisser manger par le clientélisme, le populisme, l'électoralisme.

Un petit livre, utile à tout le monde, gens de culture, artistes, gens de pouvoir, gogos.

JCG, éditeur des Cahiers de l'Égaré

Jouer avec le temps / François Carrassan
Jouer avec le temps / François Carrassan
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Un projet d'alphabétisation/Le syndrome de Wendy/Angélica Liddell

21 Août 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Maudit soit l’homme qui se confie à l’homme :

un projet d’alphabétisation

Tout le ciel

au-dessus de la terre

(Le syndrome de Wendy)

Angélica Liddell

Les Solitaires Intempestifs

Allez savoir pourquoi, je n’ai pas envie d’aller voir les spectacles d’Angélica Liddell. Ce que je peux en lire, plutôt dithyrambique, me décourage. Je ne suis pas tenté par la provocation, l’imprécation, la masturbation simulée en public.

Mais approcher autrement ce phénomène semble possible en lisant son œuvre publiée.

C’est ce que j’ai fait en lisant deux textes.

Le projet d’alphabétisation est un manuel de méfiance absolue. En particulier vis à vis des déclarations d’amour, des sentiments, des bons sentiments, du plus de dignité, des louanges, de T comme Table, table de mariage qui commence dès qu’on est deux. Moins vis-à-vis de l’argent parce que l’échange est réduit au minimum avec le boulanger chinois quand tu achètes ton pain. Évidemment le regard porté sur l’humanité est noir, intégrant aussi l’élaboratrice du projet de malédiction, l’auteur. Ce qu’elle écrit à la lettre M : je ne te salue pas Angélica pleine de merde… ne prie pour aucun de ces connards ni maintenant ni à l’heure de ta putain de mort donne le ton à cet abécédaire en désordre que j’ai reçu avec jubilation. J’ai aimé cette méfiance généralisée qui s’en prend aux parents, aux pères, aux mères, aux violeurs dans les familles, à ce putain de président de la France, à la France, au 14 juillet, à la Comédie humaine (Comédie-Française). Il y a de la métaphore dans l’air, du retournement de sens. C’est le loup qui est mangé par l’enfant et ça leur fait un peu de bien. C’est Schubert et le piano qui sont convoqués pour indiquer l’utopie : l’âme ne progresse pas donc on ne peut pas jouer du Schubert… si on savait tous ce qu’est le bien, on jouerait du piano comme on respire. C’est la balle et le revolver qu’il faut séparer, le corps et les sentiments. Je veux bien croire que ce genre de texte corresponde à une vision personnelle du monde d’aujourd’hui, vision partageable mettant tout le monde dans le sac des souillures, des immondices, des ordures, des déchets ambulants et de tout ce qui est fait pour camoufler nos saletés individuelles et collectives sous des couches et des couches de saletés hypocrites, idéologiques, sentimentales, déclaratives.

Une solution : ne crois personne, on va se tirer une jolie balle dans la tête devant le putain de président de la France.

Le syndrome de Wendy est plus complexe dans sa construction, en tableaux, avec des répétitions comme les 4 scènes inachevées du film d’Elia Kazan La fièvre dans le sang sur des vers de William Wordsworth, de longs monologues comme pour L’Île. On va de l’île d’Utoya à Shangaï en passant par réminiscence par Le pays imaginaire de Peter Pan. Peter et Wendy sont personnages de ce récit qui fait glisser la tuerie froide d’Anders Breivik à Utoya dans le monde cruel du conte. Cet agencement est profond. Avec les 4 scènes de La fièvre dans le sang, on a comme un contrepoint, la dénonciation inaboutie de l’idéalisme. Avec Utoya, on a une métonymie de la froideur meurtrière universelle. Avec Peter et Wendy, on a la matière d’un conte qui ouvre des abîmes de perplexité. Peter, l’enfant qui ne veut pas grandir, qui ne veut pas mourir, garçon cruel, sans sentiment, égocentrique. Wendy, la mère maternante qu’il se choisit puis qu’il remplace par la fille de Wendy, Jane, puis par la fille de la fille… car le temps passe, les autres grandissent, deviennent adultes. Lui est immuablement enfant. Et bien sûr même si Angélica Liddell l’occulte, on ne peut pas ne pas penser à la fée Clochette. Voilà 3 personnages très exploités par la psychologie moderne, qui ont donné lieu à des noms comme le syndrome de Peter, le syndrome de Clochette, le dilemme ou le syndrome de Wendy. Il n’y a pas lieu ici d’approfondir ces syndromes. Mais nous avons à nous demander si une éducation est possible ou non, si nous pouvons ou non faire un travail sur nous, seul ou avec un tiers, nous changer quoi. Pour Peter, mission impossible. Wendy peut s’en sortir si elle rompt avec Peter. Clochette a trop envie d’être aimée pour renoncer à la conquête.

Angélica Liddell use du syndrome de Wendy pour répondre NON et pour balancer aux mères, mères de tous les maux :

FOR ALL MOTHERS ! FUCK YOU ! MOTHER !

On retrouve dans ce récit la méfiance de l’abécédaire. Les balles imaginaires devant le putain de président de la France sont devenues les balles réelles d’Utoya, froides, refroidissant des vivants, des jeunes avec lesquels Wendy se voit faire l’amour. Non elle n’a pas de douleur, elle n’a pas le souffle coupé par l’horreur. Elles pensent à eux qu’elle aurait aimés sans qu’ils l’aiment, leurs sexes dans sa bouche pour d’éternelles fellations. Ainsi s’achève Peter Pan.

Jean-Claude Grosse

Un projet d'alphabétisation/Le syndrome de Wendy/Angélica Liddell
Un projet d'alphabétisation/Le syndrome de Wendy/Angélica Liddell
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7 femmes/Lydie Salvayre (et autres lectures)

8 Août 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

7 femmes

de Lydie Salvayre

Perrin 2013

De Lydie Salvayre, j’ai vu, donc entendu et non lu, les Quelques conseils aux élèves huissiers dans l’interprétation remarquable de Frédéric Andrau et La Compagnie des spectres dans celle, non moins remarquable, de Zabou Breitman

Les 7 femmes sur lesquelles écrit Lydie Salvayre sont des écrivains, des écrivains pour lesquelles écrire et vivre ne font qu’un, vivrécrire dit Marina Tsvetaeva.
Il y a une belle liberté de ton chez cette lectrice admiratrice qu’est Lydie Salvayre. Elle trouve pour chaque auteur évoqué, l’angle qui la touche et qui rend cet auteur on ne peut plus vivant. Par exemple pour Marina Tsvetaeva, elle insiste sur l’écriture de celle-ci, un choc à l’époque, (Emily Dickinson l’avait précédé sur les chemins de la syncope, de la ponctuation explosée) et sur la correspondance entre Pasternak (Ma sœur la vie) et celle qui vit dans les incendies (Le ciel brûle).
Des 7 parcours abordés dans leurs singularités, Emily Brontë, Djuna Barnes, Sylvia Plath, Colette, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Ingeborg Bachmann, j’avoue ma préférence pour 3 : Emily Brontë dans sa lande d’Haworth et pour Les Hauts de Hurlevent, Marina Tsvetaeva la plus radicale des 7 dans son refus de toute compromission, de tout renoncement à l’infini potentiel contenu dans l’amour (azur, azur deuxième terre dit un titre d’une biographe), à la singularité de chaque être qui ne doit pas se laisser broyer par la machine collective, Ingeborg Bachmann, autre radicale qui m’a renvoyé à une pièce lue il y a peu : À bout de silence d’Anne-Marie Storme (ou le prix, le poids de la culpabilité collective assumés par une femme).

Ce qui est étonnant dans ces parcours qu’aime avec grande émotion et lucidité l’auteur, c’est le grand écart qu’il y a entre eux. C’est ainsi que je l’ai ressenti,

d’un côté les allumées de plus grand que soi, de ce qui nous dépasse, de ce qui nous augmente, l’amour (Tsvetaeva), la nature (Woolf, qui sait emmailloter ses sensations à son contact dans les mots) mais la disproportion est telle entre l’aspiration et la réalité que cela peut mal finir, avec le suicide de Marina Tsvetaeva par exemple,

de l’autre les allumées de l’auto-destruction, à entendre non comme une volonté délibérée mais comme une impuissance, un épuisement devant des forces infernales, des terreurs insurmontables, incontrôlables qui surgissent à votre insu et vous dévorent d’où le suicide de Virginia Woolf ou celui de Sylvia Plath.

Un tel grand écart explique l’ironie mordante dont fait preuve l’auteur vis-à-vis de tout ce qui est petit, mesquin, hypocrite, conformiste, bourgeois, bureaucratique. Elle est féroce comme ses allumées contre les mœurs d’hier et d’aujourd’hui, raconte leurs amants et amantes (pour Colette, Tsvetaeva), les scandales qu’elles provoquent, leurs déboires, l’isolement qui a caractérisé la plupart d’entre elles car à leur mépris pour les « bonnes mœurs », leur insolence, leur liberté, sexuelle en particulier, leur insoumission, la société répondait par le rejet, pire, l’indifférence. Ce n’est qu’après leur disparition que la reconnaissance est venue, un malentendu sans doute car on ne voit pas en quoi les lecteurs d’aujourd’hui seraient plus sensibles que ceux d’hier aux écritures de ces allumées. Sauf que la mode des livres culte, des films culte, des chansons culte est passée par là. Deux mondes sont stigmatisés, le monde stalinien (qu’elle décrit dans des termes que je trouve réactionnaires pour adopter une terminologie trotskyste, février 17 étant une révolution, octobre 17 un coup d’état dit-elle) et ses purges (quel mot !), le monde autrichien, national-socialiste jusqu’au quotidien d’aujourd’hui. Mais les États-Unis ne sont pas épargnés ni l’Angleterre ni la France et Paris dont deux visages nous sont présentés, celui vécu par Djuna Barnes, celui vécu au même moment par Marina Tsvetaeva.

J’avoue que les expériences de lectrice admiratrice de Lydie Salvayre sont roboratives puisqu’elle n’occulte pas l’étonnant antisémitisme de Virginia Woolf (surmonté au moment de l’avènement de Hitler au pouvoir) ou les travers de Colette (n’empêchant pas son sens merveilleux de l’éclosion). La complexité, mot-clef du spectacle Rock’n Love sur le mécanisme amoureux, est le propre de ces écrivains. Pas faciles à cerner, à comprendre. Reste l’admiration et donc les citations qui ont une belle place dans le récit.

Je voudrais terminer sur trois remarques.

Le quotidien que Sylvia Plath tient à intégrer à sa conception de l’écriture, pas d’écriture sans renvoi à ce qui se passe dans la cuisine et au WC, il en est de même mais différemment chez Colette, celle-ci exaltant ce quotidien, celle-là le détestant car amenuisant, rapetissant l’être. Ces rapports opposés au quotidien le plus banal me font penser aux travaux d’Henri Lefebvre sur la critique de la vie quotidienne. Vouloir échapper à celle-ci me semble voué à l’échec donc comment vivre le quotidien avec ses habitudes ? Je pense qu’il n’y a pas à discréditer les habitudes, gain de temps, d’énergie, qu’il y a à les vivre en en connaissant les risques de sclérose, en introduisant de la surprise, en acceptant l’inattendu, en étant ouvert à des sollicitations simples. Le jeu des portions de camembert peut être un bon accompagnement dans la vie de tous les jours pour la conscientiser.

Ce que dit Ingeborg Bachmann sur le mariage comme assassinat me semble d’une grande justesse dans beaucoup de cas. Je préciserai que c’est moins le mariage que l’amour qui conduit à cette soumission mortifère dont le sadisme masculin se nourrit, détruisant à petit feu l’autre. Oui, il y a une grande force dans le passage consacré à Franza, roman inachevé de Ingeborg Bachmann. Mais comme à mon habitude, je me demande si c’est une fatalité. Ma réponse est non. C’est de la responsabilité de chacun de savoir s’il veut ou non tenter de sublimer, différer ses pulsions. Comme je l’ai dit dans mon article sur Rock’n Love, spectacle faisant écho à la désespérance de l’auteur de 7 femmes, il n’y a pas d’éducation à l’amour, chacun est livré à lui-même, subissant les illusions collectives et la société ne va pas chercher à modifier cet état de choses, la soumission amoureuse étant la meilleure forme de servitude volontaire, ensuite généralisable au reste des comportements individuels et collectifs. Mais si c’est une fatalité pour le grand nombre, ça ne l’est pas pour les lucides et volontaires forçats de l’harmonie, de la beauté, de la bonté (ne pas donner à ce mot, un sens cucul, la bonté est ce qui me conforme à ma nature), du pur Amour.

Les allumées de Lydie Salvayre me semblent malgré leur force intérieure les conduisant jusqu’au suicide pour certaines, très complexes, trop complexes. Je sais, c’est gonflé de porter un tel jugement. Mais en disant cela, je pense à mon ami Marcel Conche, à ses efforts pour devenir cause de lui-même et non conséquence des influences parentales, sociales, historiques. Dans son souci exclusif de la recherche de la Vérité sur le Tout de la Réalité, il a su tenir à distance toutes les fausses valeurs, toutes les tentations détournant du droit chemin de sa vocation et se construire ses convictions vécues, une trentaine. À la complexité d’une Virginia Woolf (ce que l’on peut appeler les données initiales induites par le milieu familial et social, l’époque, sur lesquelles je pense qu’on peut agir si on le veut), je préfère la simplicité exigeante, voulue, modifiant les dites données d’un Marcel Conche (son effort d’élucidation, non de ce qu’il est et de ses conditions de vie, dont il se moque, mais de la Vérité et le respect qu’il voue à sa vocation de philosophe me semblent aussi allumés que les complexes psychés des admirées de Lydie Salvayre).

Merci à l’auteur des 7 femmes de m’avoir permis de me coltiner à quelques questions essentielles pour moi. Mes admirés s’appellent Rabelais, La Boétie, Montaigne, un certain Pascal, un certain Diderot, un certain Rimbaud, Shakespeare, les milliers de ma bibliothèque, Ada Lovelace et Marceau Farge. Comme lui, je ne me soucie pas de notoriété, je fais mon travail sans chercher la reconnaissance, écrire, éditer à petits pas, sans service de presse, artisan passionné et je l’espère, sans posture ni imposture.

Au sortir des 7 femmes, je suis allé avec Rosalie, 5 ans et demi, au cimetière de Corsavy où elle veut passer tous les soirs et où elle parle aux disparus de la famille. À l’écouter et à penser à deux titres Façons de mourir (Ingeborg Bachmann) et Fin de partie (Samuel Beckett), je sais que c’est ma prochaine tentative de sortie de route : donner à poursuivrevie à quelques spectres, les uns aimés, les autres peu appréciés.

Un mot sur À bout de silence d’Anne-Marie Storme, collection Théâtres chez L’Harmattan.
Je n'ai pu voir ce spectacle en Avignon, c'était à la même heure que Nous serons vieux aussi.

Écriture sans fioritures pour une histoire terrible de culpabilité collective assumée par une femme, une mère, qui se donne la mort volontairement à la date de son choix, une date terrible et porteuse d'avenir, la libération de Mauthausen.

Finir sur le 5 mai m'a fait monter l'émotion.

L’auteur file la métaphore de la poupée sur son socle de verre; cette métaphore est fil conducteur du récit et tentative de compréhension d'une psychologie, la rigidité (est-ce le mot juste ?) inculquée puis assumée comme ligne de conduite dans la vie ce qui amène la mère à des renoncements et à un choix, maîtriser sa mort comme elle a maîtrisé sa vie.

J'ai cru comprendre qu'il s'agit de la mère de l’auteur, d’origine allemande, devenue Française, ne supportant pas l’Holocauste et finissant par se suicider, sans bruit, sans publicité. Quelle façon de mourir qui en dit long sur comment la culpabilité agit chez certains pendant que les cyniques se disent responsables mais pas coupables ou pire, innocents, banalité du Mal.

Ce récit avec son titre qui évoque aussi À bout portant est un tir au but, se veut tel, sans ornements ni détours; elle n'y va pas par quatre chemins, droit au but; la vérité crue, racontée par la voix de celle qui veut se regarder en face prise dans les glaces de l'Histoire que rien ne peut faire fondre.

Évidemment, derrière la narratrice, il y a l’auteur, la fille donc, et là je me tais. Respect.

Un mot sur Ce que signifiait Laurent Terzieff de Jean-Pierre Siméon (Les Solitaires intempestifs, 2011).

Au-delà de l’hommage à cet acteur immense (être acteur c'est un travail physique quotidien, la voix est un muscle à travailler, être acteur c'est par la voix, transmettre énergie, rythme, sens d'un texte et particulièrement pour les poèmes, exercice délicat mobilisant tout l'être de l'acteur, voix, corps, coeur, intelligence, souffle, âme) dont j’avais aimé la beauté du diable dans Les Tricheurs de Marcel Carné, que nous dit Jean-Pierre Siméon, que l’artiste est un médium, un médiateur entre individu et collectivité, entre soi et les autres, entre l’ordinaire et le sacré laïque, que la poésie est essentielle au théâtre, que le théâtre sans dimension poétique n’est que savoir faire et faire savoir, bref des lieux communs qu’il fallait répéter en ces temps de scandales délibérés.

En supplément, cette élégie de Rilke à Marina Tsvetaeva

Marina, toutes ces pertes dans le grand tout, toutes ces chutes d’étoiles

Nous pouvons partout nous jeter, quelle que soit l’étoile,

nous ne pouvons l’accroître !

Dans le grand tout les comptes sont fermés.

Ainsi qui tombe ne diminue pas le chiffre sacré.

Toute chute qui renonce choit dans l’origine et, là, guérit.

Tout ne serait donc que jeu, métamorphose du semblable, transfert

Jamais un nom nulle part, le moindre gain pour soi-même

Nous vagues Marina, et mer nous sommes !

Nous profondeurs, et ciel nous sommes !

Nous terre, Marina, et printemps mille fois,

ces alouettes lancées dans l’invisible par l’irruption du chant

Nous l’entonnons avec joie, et déjà il nous a dépassés

et soudain notre pesanteur rabat le chant en plainte...

Rien n'est à nous. À peine si nous posons notre main autour

du cou des fleurs non cueillies.

Ah déjà si loin emportés, Marina, si ailleurs, même sous la plus fervente raison.

Faiseurs de signes, rien de plus.

Cette tache légère, quand l'un de nous ne le supporte plus et se décide à prendre, se venge et tue.

Qu'elle ait pouvoir de mort, en effet, nous l'avions tous compris à voir, sa retenue, sa tendresse

et la force étrange qui fait de nous vivants des survivants...

Les amants ne devraient, Marina, ne doivent pas en savoir trop sur leur déclin. Ils doivent être neufs.

Leur tombe seule est vieille, leur tombe seule se souvient, s’obscurcissant sous l’arbre qui pleure, se souvient du « à jamais ».

Leur tombe seule se brise ;...

nous sommes devenus pleins comme le disque de la lune.

Même à la phase décroissante, ou aux semaines du changement,

nul qui puisse nous rendre à la plénitude,

sinon nos pas solitaires, au-dessus du paysage sans sommeil

(élégie empruntée au site Esprits nomades)

Jean-Claude Grosse

Aujourd’hui, 8 août, Lydie Salvayre est reçue au Café-librairie-bar à vins La Part de l’Ange à Portiragnes, un lieu où je me promets de passer un de ces jours.

7 femmes/Lydie Salvayre (et autres lectures)
7 femmes/Lydie Salvayre (et autres lectures)
7 femmes/Lydie Salvayre (et autres lectures)
7 femmes/Lydie Salvayre (et autres lectures)
7 femmes/Lydie Salvayre (et autres lectures)
7 femmes/Lydie Salvayre (et autres lectures)
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L'Algérie de Sandrine Charlemagne

27 Juin 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

L'Algérie de Sandrine Charlemagne

Mon pays étranger de Sandrine Charlemagne La Différence (août 2012)

La narratrice, de double origine : algérienne par le pater, mort à 49 ans, enterré en Algérie à Makouda, française par la petite maman, encore de ce monde, a le désir de se rendre en Algérie où elle n’est jamais allée pour retrouver, trouver, connaître, reconnaître la moitié d’elle-même, l’autre face, la face du pater, violent, cogneur, alcoolique et qui n’a pas laissé de bons souvenirs sur le corps de ses femmes ni dans leur âme. La narratrice, au moment de son départ, est pleine de ressentiment et ambivalente tout au long de son séjour en Algérie : ira-t-elle au cimetière ou non ? Finalement, non, elle n’ira pas mais le voyage l’aura en partie réconciliée avec le pater, dont l’image, les coups, les cris surgissent en cours de récit, alors qu’elle est avec d’autres personnes dont les souffrances sont si vives, si présentes, si discrètes, si mal cachées derrière les sourires, les rites d’accueil si chaleureux, propres à ces gens de pays déchirés comme l’Algérie aujourd’hui. La narratrice n’est pas partie pour mener une enquête sur ce pays si proche de nous mais sur elle-même et son voyage, son séjour ne correspondent à aucun agenda agencé d’avance. Son séjour est commandé par les gens qui l’accueillent, contactés depuis la France et entre les mains desquels elle confie son sort car elle ne sait rien ou si peu de ce pays. C’est donc en la compagnie de ses hôtes que nous découvrons avec elle cette Algérie martyrisée, déchirée, à travers des rencontres simples, des situations du quotidien. Ce qui frappe à la lecture de ce récit, c’est la prédominance des hommes, la quasi-absence des femmes. On en rencontrera quelques-unes en cours de récit : Djâmila à Sidi-Bel-Abbès, Amina et ses filles: Farah et Nawel, l’adoptée, à Oran. Mais ce déni des femmes par l’Algérie d’aujourd’hui est proprement terrifiant, même si certaines, étudiantes, prostituées, essaient d’afficher leurs présences mais à quel prix, à quels risques. Quant aux hommes rencontrés : Sofiane, Boualem, Malek…ils nous font découvrir une Algérie de cauchemar : assassinats barbares, corruption généralisée, beuveries entre amis pour oublier, le rêve français de ces anciens colonisés, quitter l’Algérie à tout prix. Eux peuvent avoir accès à l’alcool, aux cigarettes, s’asseoir n’importe où, mettant en garde la narratrice sur ce qu’elle peut faire et surtout ne doit pas faire : étrangère, elle a cependant droit à quelques transgressions d’interdits. On n’en revient pas de voir comment une société d’hypocrisie peut régenter les comportements les plus quotidiens, les plus anodins : vie privée ne veut plus rien dire dans un tel monde ; même Amina est avertie : la rumeur dit qu’elle parle trop, elle dont le mari, Kada, a été assassiné. Ce voyage n’est pas un pèlerinage comme dit la 4° de couverture car quand on pèlerine, on sait ce que l’on va vénérer. Là, il n’y a rien à vénérer. La narratrice avait des comptes à régler avec la moitié d’elle-même, un pater à la fois absent et violent, trop pesant pour cette âme hyper-sensible et la découverte de la réalité présente de l’Algérie l’aide sans doute à relativiser sa propre souffrance. D’autant que dans ce voyage, l’accompagne Nina, son amie, suicidée par amour, avec laquelle la narratrice poursuit son dialogue. Ce récit ne nous apprend rien sur les tenants et les aboutissants de la situation actuelle de l’Algérie : deux chapes de plomb pèsent sur elle, celle des généraux, celle des barbus et il est sans doute impossible de comprendre vraiment quelque chose à la situation sinon qu’elle est désespérée et qu’en Algérie, on survit comme on peut. La narratrice, très sensible, par tous ses sens, à ce qui se présente, aux présences qui l’accueillent, réussit dans cette ambiance de désespoir à laisser passer de la lumière, de la sensualité ( beaucoup, ébauchée, rêvée), de la légèreté, de l’espoir. C’est un récit bien écrit, avec tantôt des propositions réduites à l’os, sans gras ni chair, avec tantôt des propositions poétiques, écrites en italiques pour bien faire apparaître le changement de registre, avec des descriptions évocatrices de lieux, de personnes, parfois un ou deux mots rares qui nous mettent en arrêt… Bref, fond et forme se conjuguent pour faire de ce 1° voyage en Algérie, à bord du Tarik, odyssée de Paris à Paris via Alger, Sidi-Bel-Abbès, Oran, sous les auspices de Sofiane et Amina, un voyage au bout de l’enfer, de la nuit algérienne pour retrouver Paris, ses obstacles et ses facilités. Un livre attachant, que je conseille en particulier à ceux qui ont de l’amitié pour les Algériens auxquels nous devons tant. Et que je conseille à tous ceux qui votent de façon imbécile, qui, pour des généraux et présidents corrompus, en Algérie comme en France, qui, pour des barbus et des intégristes, qui, pour des extrémistes de droite ou des droites extrêmes, qui, pour des politiciens carriéristes et clientélistes de droite et de gauche. Les hommes politiques de presque tous bords ne sont pas dignes et ne méritent que notre abstention ou notre vote blanc. Confier le pouvoir à de tels prédateurs, c’est se préparer des lendemains qui déchantent. Ce qui ressort de ce livre, c’est le ressort dont font preuve quelques individualités rencontrées pour tenter de survivre dans cet enfer. Mais l’enfer, nous devrions pouvoir l’éviter en faisant preuve de plus de lucidité, en ne cédant pas aux fascinations pour la pulsion de mort, si bien incarnée par les hommes et femmes de pouvoir et leurs sbires: militaires et policiers.

Jean-Claude Grosse

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Tout est bien ainsi / Marc Bernard

6 Avril 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Tout est bien ainsi

Marc Bernard

Récit

Gallimard, 1979

 

tout-est-bien.jpg

 

Après La mort de la bien-aimée (1972) et  Au-delà de l’absence  (1976), j’ai voulu lire le 3° récit écrit par Marc Bernard en lien avec la disparition de sa bien-aimée, Else, en 1969. Presque dix ans se sont écoulés. Marc Bernard a 79 ans, il est atteint d’une coronarite, astreint à un régime sévère, à des alertes, il est assez souvent fatigué, constate la diminution de ses forces, se désinvestit de la comédie humaine (mais quel humour ravageur pour parler de son invitation chez ses voisins anglais à Majorque). La nature qui a toujours compté beaucoup pour lui est encore plus présente, contemplée, source d’émerveillement plus que de questions.  Il est solitaire, apprécie  cette solitude parfois rompue par des visites, les unes agréables, les autres agaçantes. Entre Paris, Nîmes et Majorque. Il retrouve sa première femme dont il a eu une fille, l’occasion pour lui de revenir sur cette passion jalouse, sur cette impossible relation, à mille lieues de l’amour pour Else.

L’évolution des titres est significative. La mort de la bien-aimée est un récit tout entier rempli d’Else, du hasard-miracle de la rencontre près de la Vénus de Milo au Louvre aux derniers moments, plein des lieux habités, plein des questions que se pose l’homme sur l’après Else, pour elle, pour lui. Au-delà de l’absence est un approfondissement oscillant des questions métaphysiques que l’on peut se poser quand un être profondément aimé disparaît, trop tôt, oscillations entre deux noms et deux conceptions, Dieu ou la Nature, à moins que ce ne soit à peu près la même chose.

Tout est bien ainsi, voilà un titre d’acceptation, d’acquiescement à ce qui est, à ce qui apparaît puis disparaît. Il semble que la Nature l’emporte sur Dieu. Le mot panthéisme est utilisé. Les considérations scientifiques sur l’univers sont mises à contribution. Elles ont déjà 35 ans. Certaines sont devenues obsolètes. Sachant ce que l’on sait aujourd’hui, au moins à titre d’hypothèses encore à vérifier, il n’est plus possible de se contenter de ce que l’on voit quand on observe la voie lactée par exemple. Cette matière lumineuse ne constitue que 4% de l’univers. Il y a sans doute de la matière noire pour 23% et plus étrange, 73% d’énergie noire à effet répulsif provoquant une accélération de l’expansion de l’univers. La beauté d’un ciel d’été ne peut suffire à nos exigences de clarté. Elle est certes réelle et a sans doute un effet bienfaisant, nous réconciliant avec l’infini, avec les deux infinis qui effrayaient tant Pascal. Mais nos connaissances d’aujourd’hui nous propulsent dans des perplexités déstabilisantes, mettant en cause nos certitudes d’hier, nos modèles standard et nos théories à constantes universelles. On en est à une phase où l’élaboration théorique est fortement sollicitée pour tenter de répondre aux défis de ce que sondes, satellites, télescopes et autres appareils rapportent des confins stellaires et galactiques. C’est plus passionnant qu’inquiétant. Suivre cette actualité cosmologiste me semble nécessaire pour ne pas s’égarer dans une contemplation naïve, illusoire, seulement esthétique de l’univers. La quête métaphysique tendant à penser la Nature, comme le fait Marcel Conche, avec références aux résultats de la cosmologie mais en s’en écartant aussi à cause de l’illusion scientiste cherchant l’unité, à unifier quand il faut privilégier selon lui, la pluralité et la créativité, propose en assez peu de mots, métaphores et concepts de quoi installer d’autres rapports à ce qui nous entoure, nous enveloppe, nous englobe. Les attitudes vis-à-vis de l’englobant universel qu’est la Nature sont multiples, le plus souvent impensées, assez sommaires et simplistes. La contemplation esthétisante, de nature poétique, est plutôt passive. Elle ne stimule pas la curiosité, elle ne répond pas à notre naturelle curiosité.

Marc Bernard, à son insu, m’a proposé une attitude active. Il sait qu’il est mortel, il ignore forme et moment de sa fin qu’il sait prochaine (ce sera en 1983). Il se prépare, comme on prépare un mort avant la mise en bière. Mais c’est de son vivant qu’il se prépare. Il s’agit de se dépouiller, de faire honneur à celle qui vient alors qu’on est encore vivant, en ne se laissant pas aller, en étant respectueux de cette vie en nous, de ce corps qui se délite, en étant de plus en plus en harmonie avec ce qui nous entoure (il a une grande attention aux animaux, sauf les moustiques qu’il massacre s’il peut). Il s’agit de commencer à se dissoudre, à s’y préparer mentalement, il s’agit de se sentir participer au brassage universel, métaphore sans doute trop facile. Après le temps d’une vie vécue comme singularité puisque personne ne peut vivre à ma place, vient le temps de l’acceptation active du retour à l’éternel brassage dont on peut penser qu’il n’est pas seulement brassage de particules élémentaires, d’ondes électromagnétiques, de fluctuations quantiques mais aussi brassage de souvenirs, d’événements, de rencontres, de hasards heureux, malheureux, de liens profonds, de liens ténus. Me préparer au grand brassage, c’est pour moi, rassembler, exposer dans Fin de vie, comment je les ai vus partir, les êtres chers de 4 générations, comment je me vois partir, anticiper par l’écriture l’inéluctable. C’est dans un autre récit, faire récit réfléchi de quelques moments-clefs d’une vie singulière, d’une insolite traversée. Ce qui est le cas de toute vie même celle qui semble la plus banale. La 1° femme de Marc Bernard lui donne une sacrée leçon de courage et de dignité, d’acceptation de la maladie et de ses contraintes. Ces récits à venir, pour ceux qui restent, transmission, partage, mémoire vive avant oubli. Commencer à me dissoudre, c’est réduire ma surface d’exposition, réduire mes besoins, devenir homme très ordinaire, ennuyeux et s’ennuyant, silencieux, préférant écouter, absent ou presque au monde, sans révolte, sans colère, sans dégoût pour tout ce qui hier me fâchait, me mettait en mouvement, m’indignait, c’est me retirer de la comédie humaine, des jeux de pouvoir et de séduction, accepter l’érosion sexuelle, ne pas s’en remettre aux prouesses viagresques. C’est de temps à autre, recevoir et apprécier visite d’amis, continuer à apprécier ce qui s’offre aux sens, encore vifs mais qui vont déclinant. Lever ou baisser les yeux, regarder là-haut ou tout près, sentir, écouter, lire. Tout le contraire de ces vieux qui veulent s’éclater, profiter de la vie comme ils disent. Les adultes ne sont pas en reste avec cette conception jouisseuse de la vie. Je préfère la sobriété, sans le qualificatif heureuse  que rajoute Pierre Rabhi. Je formule cette hypothèse du grand brassage pas seulement de la matière mais aussi de la pensée, de l’esprit, parce que je crois que ce qui a lieu a lieu une fois et pour toujours, que rien ne peut effacer ce qui a eu lieu même si l’oubli semble faire son œuvre d’effacement. Mais peut-être est-ce prétentieux de vouloir donner de l’éternité à ce qui n’est qu’éloise dans la nuit éternelle (Montaigne) ?


En tout cas, voilà trois récits qui n’ont pas vieilli. Reste son dernier livre, un testament en quelque sorte,  Au fil des jours. « Une tâche noire est soudainement apparue sur ma main ; hier, elle n’y était pas. » « Les fins de vie ressemblent à des batailles. » « C’est en zigzaguant que nous approchons de la mort. » « Else est partout, dans l’arbre, l’oiseau, le bleu du ciel, le nuage noir. » « Nous serons une poignée de poudre redistribuée au hasard. »

 

Jean-Claude Grosse

 


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Lettre à Zohra D./Danielle Michel-Chich

9 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Lettre à Zohra D.
Danielle Michel-Chich
Flammarion 2012
 
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 La Lettre à Zohra D. est le récit des conséquences sur l'auteur de l'attentat à la bombe du 30 septembre 1956 au Milk Bar à Alger et une amorce de réflexion morale sur le terrorisme aveugle, sur l'emploi de moyens violents contre des innocents au nom d'une cause « juste ».
En tant que récit, cette lettre très précise montre comment une petite fille de 5 ans s'installe dans le déni de ce qui est arrivé, la perte de sa grand-mère et la perte d'une jambe. Ne mettant pas de mots sur l'événement (tabou familial), elle se construit une personnalité où l'imaginaire occupe une grande place. Elle se construit une vie à côté, trouve dans la lecture, certains jeux et dans l'école, à Alger d'abord puis à Toulon, de quoi compenser ce qui n'est pas vécu, nommé comme traumatisme, handicap. Elle sublime, compense, devient excellente élève et cela jusqu'à la fin de l'adolescence. Devenue étudiante à Marseille puis Paris, elle s'échappe du milieu familial, du silence dans lequel se sont installés ses parents. L'événement ne compte pas, ne pèse pas. Ce qui compte c'est la vie à vivre, à construire. C'est l'après-68. L'auteur milite, est engagée dans des combats libérateurs, émancipateurs. Elle construit un couple, une famille sans regard sur le passé et l'origine de ce qu'elle devient par résilience. Le passé, l'événement est un « bas-parleur ». Mais 55 ans plus tard, elle éprouve le besoin de visiter ce qu'elle a si bien occulté. Elle raconte la difficulté à écrire ce récit, les interruptions et les larmes, les affects si longtemps refoulés se manifestant avec violence. Zhora D. jusqu'à la page 69 n'est que Madame. Elle n'a pas de consistance, elle était anonyme pour la petite fille se la représentant en grandissant en sainte révolutionnaire, égérie, icône de la révolution algérienne. La version officielle sans affect qu'elle s'était construite explose, elle se trouve confrontée à Zohra D. qu'elle ne connaît pas, qu'elle découvre un peu par internet et elle s'adresse à Zohra Drif, l'"apparatchik" selon l'auteur, faisant carrière dans les allées du pouvoir algérien. Elle se refuse à être victime, elle se refuse à gémir, elle se refuse à hurler de concert avec les nostalgiques de l'Algérie française, elle se refuse à condamner Zohra Drif, elle veut seulement poser, dans le sillage des Justes de Camus, la question morale de la fin et des moyens : une fin « juste » justifie-t-elle l'emploi de moyens violents détruisant des vies innocentes.
L'auteur se situe dans le cadre qui a opposé Sartre, partisan de la violence dans le cas de causes « justes » et Camus se posant la question morale de la fin et des moyens.
Se pose cette question, 55 ans après, l'auteur, « victime » innocente du « terrorisme aveugle ». Ne se la pose pas, la poseuse de bombe ni sur le moment, ni 55 ans après. Comme le montre la réponse de Zohra Drif à Danielle Michel-Chich à Marseille, le 1° avril 2012 au Théâtre de la Criée lors d'un colloque sur les 50 ans de l'indépendance de l'Algérie.
 
 


Je voudrais me coltiner un peu à cette question en évitant deux langues de bois, celle de Zora Drif, évacuant sa responsabilité (car elle s'est portée volontaire pour la guerre urbaine), en la déplaçant sur les pouvoirs français qui ont colonisé l'Algérie, celle de BHL parlant de « terrorisme », reprenant à son compte le paradigme mis en place par les Américains après le 11 septembre 2001, notion permettant d'évacuer les responsabilités des « démocraties » créant les conditions de la haine et du désir de revanche des opprimés, des exploités, des spoliés, Palestiniens par exemple, qui voient bien qu'il y a deux poids, deux mesures entre eux et les Israéliens.
La question morale est-elle légitime ? C'est d'abord à cette question qu'il faut répondre avant de la poser. À quoi a-t-on affaire avec un acte de « résistance » pour le poseur de bombe, de « terrorisme aveugle » pour la victime ? Le poseur de bombe a choisi une éthique de l'action, y compris au risque de sa vie quand il se fait exploser avec sa bombe. La victime choisit une éthique de la vengeance ou du pardon ou de la réconciliation ou du respect de toute vie. J'emploie le mot éthique et non le mot morale car il s'agit de choix individuels peu ou fortement influencés par des idéologies dont les religions sont souvent une version hard, selon des valeurs personnelles ou collectives. Ces choix éthiques n'ont pas vocation à l'universalité. Ce sont des choix relatifs à une personne donnée, dans un contexte donné. Et donc poser la question morale universelle à propos de choix éthiques personnels ne semble pas légitime.
La question est donc : peut-on juger ces éthiques en jeu ? Peut-on établir une échelle des valeurs disant que l'éthique de la violence est condamnable, que seule l'éthique de l'adéquation entre les moyens et la fin est seule valable ?
En droit, cela est possible. C'est ce que tente Kant avec ses impératifs catégoriques. C'est ce que tente Marcel Conche en fondant la morale universelle des droits de l'homme (Voir Le fondement de la morale) sur le dialogue, c'est-à-dire sur le fait que dialoguer suppose reconnaître l'autre comme son égal, également digne, libre, être de raison et donc susceptible de changer de point de vue, d'attitude. Or à Marseille, Zora Drif a refusé de rencontrer sa « victime » et a opéré une scission entre un point de vue humain qui lui permet personnellement de comprendre et compatir aux souffrances des victimes des bombardements de Dresde (mais pas celles de ses victimes) et un point de vue historique (nous étions prises toutes les deux dans la tourmente de la guerre dont vos gouvernants avaient la responsabilité).
On voit bien que dans les faits, la plupart du temps, la question morale ne change rien. La question morale n'est pas destinée à changer les choix des gens ou plutôt n'a pas le pouvoir de les changer. La morale n'est pas la justice. Elle ne dispose d'aucune force contraignante pour orienter, imposer les choix. D'un point de vue pratique, la question morale est sans effet sur quelqu'un qui ne veut pas se la poser, qui ne veut pas dialoguer, qui est persuadée d'avoir (eu) raison. L'attente de Danielle Michel-Chich ne pouvait être que déçue. Zohra Drif ne pouvait en aucun cas être celle qu'elle souhaitait. Cela est confirmé par le livre de Danielle-Djamila Minne-Amrane sur les militantes du FLN, peu enclines à se remettre en question, à reconnaître que ce n'était pas bien.
Dans l'excellente fiction documentée de Marcel Bluwal, Jeanne Devère, réalisée en 2011, celle-ci abat son amant, bien après la guerre, milicien infiltré dans son réseau de résistance et responsable de l'arrestation et de la mort de ses compagnons, éthique de la vengeance donc. La justice a condamné à mort par contumace le salaud mais ne cherche aucunement à lui mettre la main dessus. Jeanne fait donc elle-même justice sans se référer à cette valeur. Cette période de violence, d'épuration succédant à une autre période de violence, de tortures montre bien que ce sont les rapports de force qui sont déterminants. Il y a le temps de Vichy et des miliciens, il y a le temps de de Gaulle, des résistants et des communistes. En Algérie, il y a eu le temps des colons, de l'OAS, de l'armée française et de leurs exactions et en même temps le temps du FLN, des attentats aveugles puis l'indépendance arrachée, le temps du prix à payer pour les harkis, les pieds-noirs. On est en politique avant d'être dans l'Histoire donc dans les rapports de force. Difficile de parler par exemple du bilan de la révolution algérienne et de l'indépendance de l'Algérie. On voit bien que les « héros » de l'indépendance (FLN, armée des colonels) ont confisqué le pouvoir à leur profit. De quoi aussi décevoir l'auteur car la « juste » cause de l'indépendance a accouché d'un régime et d'une Zohra D. peu à l'écoute de ses peuples.
La politique est le domaine des intérêts qui s'affrontent. La démocratie est le régime qui semble être le plus à même de faire que les conflits, les différends se règlent par la négociation mais ce qui est vrai à l'intérieur des états démocratiques ne le semble plus à l'échelle internationale. Contre le nazisme, aucune morale ne pouvait rien. Il fallait le vaincre. Dresde en paya le prix fort comme Hiroshima, Nagasaki. Aujourd'hui dans les guerres asymétriques comme on les appelle, on voit bien que seule la force peut avoir raison provisoirement de groupes déterminés. Pas de négociation possible avec les nébuleuses islamistes des fous de Dieu comme on l'a vu avec les talibans en Afghanistan ou aujourd'hui au Mali. Plus délicate, l'ingérence dans les affaires d'un état souverain comme la Libye ou la Syrie. Dans l'un on intervient, dans l'autre, pas. À cela ajoutons ce que l'on a appelé les révolutions du printemps arabe, en Tunisie, en Égypte, au Yémen. Des peuples se soulèvent contre des dictatures et la démocratie naissante installée engendre des régimes islamistes peu soucieux de tolérance, de démocratie, de laïcité. J'emploie le mot laïcité pour faire entendre qu'une éducation laïque, à la différence d'une éducation religieuse vise l'universel, reconnaît à tout homme une égale dignité, reconnaît l'humanité de tout homme. Ce n'est pas sans incidence. Il y a eu, il y a, il y aura des tentatives pour « humaniser » la guerre. Nombre de conventions, plus ou moins appliquées, font qu'on ne fait plus certaines guerres comme avant, qu'on n'est jamais à l'abri de la justice internationale pour crimes de guerre contre l'humanité. Des forces d'interposition tentent de modérer les belligérants, des couloirs sanitaires, humanitaires ou aériens tentent de protéger des populations civiles menacées. L'aide sanitaire et humanitaire tente de s'adresser aux réfugiés de ces conflits. Au nom des enfants, victimes innocentes du mal, devenant mal absolu s'agissant d'enfants, Marcel Conche opte pour le pacifisme, juge des régimes et des conflits en fonction du sort réservé aux enfants, juge les hommes politiques en fonction de leurs efforts de paix, de leur apport à la cause de la paix universelle. Zohra Drif et les gouvernants algériens n'ont pas été, avant la loi sur la concorde civile proposant l'amnistie aux islamistes du FIS et du GIA sur renoncement à la lutte armée, ce qu'on appelle la décennie noire en Algérie où l'armée et les services secrets ont joué un double jeu, infiltrant le FIS pour le manipuler, lui écrire ses tracts, lui communiquer ses cibles, des partisans convaincus de la paix civile dans leur pays.
Pour conclure, si on veut être en accord avec la morale universelle des droits de l'homme, mieux vaut s'abstenir de partir à la guerre, de s'engager politiquement voire syndicalement, mieux vaut traiter autrui, à commencer par ses proches, avec respect, en bref être un insoumis qui ne se fie qu'à sa raison pour juger, évite toute tentation, inféodation idéologique ou religieuse, choisit et préfère la recherche de la vérité à toute autre recherche, même du bonheur qui souvent se paie du malheur des autres. En clair, la morale est à usage individuel, les droits de l'homme une protection des individus contre tout état et ses abus. La morale peut donc être un guide pour le choix d'une éthique, le refus d'une autre. Si elle vaut universellement en droit, elle dépend en pratique de notre choix personnel.
 
 
Jean-Claude Grosse

 

Retours

 

Pluralité des mondes et risque d'une totale étanchéité entre eux ?

Si, au sens plein, il y a un temps de la guerre et un temps de la paix ou de l'entre-guerres, ils peuvent être tellement incommensurables qu'ils rendent vains de se transporter de l'un à l'autre pour prétendre juger. Nous serions alors absolument enfermés dans des " situations " de relativité.
Si le fond de l'éthique, c'est quasiment la seule individualité des choix, tout dialogue entre individus devient problématique comme échange, a fortiori travail possible de modification des points de vue et des choix. A la limite, le dialogue se réduirait à l'enregistrement auditif d'un problématique quelque chose du point de vue de l'autre, de son monde.
S'il y a incommensurabilité totale des temps et des mondes, ne se pourrait-il pas qu'il en aille de même des temps, voire des mondes, de chaque individu. Ne serait-ce pas alors la ruine de tout dialogue possible avec soi-même ?
Si chaque temps historique fait son monde, notamment de valeurs, et si les choix de chaque individu procèdent quasiment de son seul monde à lui, comment chaque temps-monde historique pourrait-il jouer sur chaque temps-monde individuel, et réciproquement ? Ne se retrouve-t-on pas dans une sorte d'emboîtement de poupées gigognes ou de monades de dimensions diverses, sans aucune communication possible entre elles digne de ce nom ?
A une morale universelle à prétention rationnelle, opposer une éthique des choix individuels indiscutables au fond d'un homme à l'autre et sans doute, de ce fait, très problématiquement discutables par chaque individu capable de tels choix (on voit mal comment un exercice individualisé de la raison pourrait nous prémunir contre un fondamental arbitraire de nos choix), cela ne tend-il pas à nous réduire, nous et nos choix, avant même de mourir, à l'état de grains de poussière infiniment sécables (et nos collectivités à des tas) ?

Gérard L.

 

je pense que tu vois et dis juste
je vais au bout ou à peu près de la métaphysique de Conche
oui, pas de communication, pas de dialogue entre mondes, entre mondes personnels
pas de connaissance même de son monde, de sa monade
l'opacité quasi-générale, l'aveuglement
un photon engendré au coeur du soleil met 100.000 ans pour éventuellement traverser l'opacité gazeuse qu'est le soleil et s'il arrive à la photosphère, alors il accède à l'espace transparent, lumineux et met 8 minutes pour rejoindre la Terre
et bien voilà, ça me semble comme ça: 100.000 ans d'opacité, 8 minutes de lumière
même l'amour (où la sexualité n'est que seconde, le pur amour donc) est impuissant à la transparence
mais on peut vivre sans noirceur dans cette opacité, ce brassage de hasards, d'ordre-de désordre, en acceptant
(c'est possible) ça va, titre du dernier spectacle de Cyril résume bien la situation
merci de ton apport
JC

 

Étonnant ça va, d'aller opaque. Etats d'opacité appelés états de lumière. Transparence comme limite de l'opacité, quand celle-ci paraît disparaître plus qu'elle ne s'efface réellement. Ca va, pour l'essentiel sans moi, ça va, que ça se dérègle ou pas. De toute manière, ce n'est jamais seulement réglé. Ça va tout court, fondamentalement ni où ni comment. Ça va opaque, mais il semble au moins certain que quelque chose va qu'on peut appeler ça. Le moi comme membrane pour qu'un ça aille le moins faussement possible à travers elle (et pas seulement le ça de la psychanalyse : un ça boume baigne de dimensions inconnaissables). Ce n'est pas parce que c'est opaque que ça va moins bien. Ça va comme ça, c'est-à-dire comme ça va, opaquement, sans interdire d'en sourire. Sagesse comme un certain sourire-limite ?

G.L.

 

Il me semble que la(es) question(s) que tu pointes ne se réduisent pas
dans les 2  cas à la seule et même conclusion que tu cites.
Pourquoi ne pas se diriger vers positionnement (incertain et
fluctuant) suivant : A chaque questionnement, sa réflexion (relisons
Diderot qui nous aide bien à renconnaître que les contradictions
assumées sont une preuve de vie, de mouvement, d'élan et qu'elles ne
doivent pas être considérées commee une marque de faiblesse).
M V

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La mort de la bien-aimée/Au-delà de l'absence/Marc Bernard

1 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

La mort de la bien-aimée

Au-delà de l'absence 

Marc Bernard 


L'imaginaire Gallimard

 

marc-bernard.jpg

http://marcbernardecrivain.blogspot.fr/

http://www.franceculture.fr/emission-l-atelier-de-la-creation-le-biographe-marc-bernard-et-moi-2013-02-14

 

Le 14 février 2013, avec trois amis, je fête l'anniversaire d'Annie, la mouette à tête rouge. Elle aurait eu 65 ans si un cancer foudroyant ne l'avait emportée le 29 novembre 2010. Pendant cette soirée, France Culture diffuse à 23 H, sans que j'en sache rien, un atelier de création de Stéphane Bonnefoi : Le biographe (Marc Bernard et moi).
Le 19 février 2013, je participe à une soirée de lectures Salle Vasse à Nantes. J'échange avec un inconnu qui m'est présenté : Bernard Bretonnière, ancien responsable du fond théâtre de la bibliothèque de Saint-Herblain. Sa connaissance des Cahiers de l'Égaré, son évocation de propos que j'ai tenus lors des Controverses d'Avignon off me le rendent attachant et je lui raconte le départ précipité de l'épousée, lui offre  L'Île aux mouettes, écrit pluriel dans lequel je tente de m'apaiser en revivant une si longue histoire d'amour que je la croyais vouée à se poursuivre et si brutalement interrompue. Bernard me cite alors le titre d'un livre, La mort de la bien-aimée de Marc Bernard. Je n'en ai jamais entendu parler. Dès le 20, je trouve le livre chez Vents d'Ouest à Nantes, ainsi qu'Au-delà de l'absence.

Je lis les deux livres lors du voyage retour (7 H de TGV). C'est vraiment un éblouissement, une découverte. Depuis, j'ai effectué quelques recherches sur Marc Bernard.
Dans cette note, je veux parler de ces deux récits, si proches de ce que j'ai vécu puisque Marc Bernard les écrit après la perte de son grand amour, Else, partie d'un cancer elle-aussi. Elle avait 66 ans, c'était en 1969, ma mouette allait avoir 63 ans.

 

la mort de la bien-aimée


La mort de la bien-aimée, publié en 1972, est un récit de fidélité à la disparue, à la bien-aimée. Leur histoire de 31 ans commence par une rencontre de hasard au musée du Louvre, en 1938, devant la Vénus de Milo. Marc Bernard, ébloui par cette beauté, ose et s'adresse à elle qui s'apprête à partir pour l'Amérique. Après quelques péripéties, le couple se constitue et va vivre une vie d'artiste, d'écrivain, Marc Bernard ayant décidé un beau jour de ne plus travailler. C'est souvent limite mais ils préfèrent la pauvreté libre à la sécurité aliénante. Ce récit, un peu au fil de la plume, sans ordre apparent, plutôt désordonné est à la fois descriptif, intime et réflexif. Pas d'outrances dans l'évocation de cet amour dans différents contextes (celui de Majorque est essentiel). Marc Bernard s'interroge sur le devenir d'Else, morte éternelle mais surtout vivante éphémère, sur le « hasard » de leur rencontre. Il passe d'eux à l'univers, se pose des questions d'enfant, les vraies questions philosophiques, d'où venons-nous, où allons-nous, la vie a-t-elle un sens, tout est-il voué au néant, tout est-il absurde ? Que reste-t-il de l'aimée après sa disparition ? Des souvenirs, des images, des habitudes, des rituels, de la nostalgie, de la tendresse, des moments d'émotion, des attentes, des espoirs, un rayonnement qui ne s'atténue pas même si la présence devient intermittente, à éclipses. La fidélité à la disparue est encore plus fidèle que la fidélité du vivant de la bien-aimée car l'autre étant vivant, souvent on est aveugle au miracle de sa présence, on ne sait pas assez contempler ce visage comme on contemple un paysage.

 

au-delà de l'absence

Au-delà de l'absence, publié en 1976, va plus loin dans la partie réflexive ; bien que des souvenirs remontent en surface, que la bien-aimée soit toujours présente. J'ai été surpris par l'actualité des réflexions métaphysiques de Marc Bernard. Ses connaissances scientifiques, celles de quelqu'un qui s'intéresse à son temps, lui permettent de tenter de trancher entre une conception théologique et une conception matérialiste de la création et de l'évolution. Il y a vraiment de très belles méditations à partir de ce qu'il a sous les yeux à Majorque. C'est en quelque sorte la contemplation de la nature, la mer, le ciel, de jour, de nuit, les étoiles, les tempêtes et orages, les vents, le calme serein, qui le réconcilie avec ce qui l'entoure, apaise sa douleur, lui ouvre les voies d'une métaphysique naturaliste où Else en poussière a sa place ainsi que lui, elle disparue dans le grand brassage universel, lui issu de ce brassage et devant le rejoindre un jour. Vie et mort sont à la fois séparées, opposées et conjointes. Mais si cette option naturaliste, issue de la contemplation, semble avoir son adhésion, il hésite aussi, oscille et assez souvent s'adresse à Lui. Cela dit, son adresse ne ressemble aucunement à celle d'un croyant. Les mots qu'il emploie pourraient être les mots d'un matérialiste ou acceptés par un naturaliste.

 

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Lisant, je ne pouvais m'empêcher de penser à la métaphysique de Marcel Conche et je me disais que sa fréquentation contribuait à clarifier les propos que je lisais chez Marc Bernard.

D'abord, la confusion entre science et métaphysique. On ne doit pas demander à la science de nous éclairer sur nos questions métaphysiques. Ce n'est pas au musée de l'homme que je vais trouver la réponse au passage de l'inanimé au vivant et au pensant. Ce n'est pas en observant les galaxies que je vais trouver la réponse à la question des origines de tout ce qu'il y a, de comment c'est advenu. La science est source d'illusions en ce qu'elle cherche à unifier alors que de toute évidence métaphysique nous sommes en présence de la diversité des mondes (le monde du chat qui occupe pas mal de pages chez Marc Bernard, le monde de l'énorme araignée vue un jour à Majorque et ces mondes sont inconnaissables), de l'infinité des univers et du mystère de tout ce qu'il y a, pensable mais non connaissable. Les questions que nous nous posons sont métaphysiques et nous devons donc tenter d'y apporter des réponses métaphysiques c'est-à-dire spéculatives. Nous proposerons des arguments et éviterons de nous servir des soi-disant preuves de la science qui ne valent que pour le domaine qu'elles éclairent. Les lois de l'univers ne nous donnent pas la clef de compréhension de tout ce qu'il y a, du Tout. C'est quand il écrit en contemplatif, en poète que Marc Bernard est le plus intuitif, le plus heureux, qu'il trouve les mots qui nous semblent justes, qui nous touchent. Avec le concept de Nature et sa métaphysique naturaliste, Marcel Conche nous montre ce qu'une pensée philosophique exigeante peut nous apporter pour nous éclairer, sans garantie de certitude. Mais personnellement, je me sens bien dans cette Nature, infinie, éternelle, créatrice, poète premier, créant au hasard même si bizarrement, tous les hasards vont semble-t-il dans le même sens, le bon sens, le sens du sens parce que c'est nous qui le donnons, le créons même. Je me sens bien dans une métaphysique genre celle d'Anaximandre, où l'infini est supposé engendrer tout ce qui est fini, où tout ce qui est hasardé doit donc nécessairement mourir pour faire place à d'autres tentatives, d'autres rencontres, télescopages de hasards, infinitésimaux d'ailleurs et ce à l'infini.

(C'est possible), ça va : tel fut le titre du dernier spectacle de Cyril Grosse. Si ça apparaît c'est que c'était possible, ainsi d'une rencontre de hasard au Louvre, ainsi d'une phrase dite dans un couloir de lycée. Et si c'est possible, je n'ai qu'une attitude possible, dire ça va, accepter le hasard de la rencontre, aborder Else, et bien sûr, si ça disparaît, c'est aussi possible (nécessaire et hasardeux parce qu'on ignore le moment et donc accepter la disparition, le retour peut-être au brassage universel).

 

Ensuite et enfin la fidélité à la bien-aimée, à l'épousée relève de ce qu'on peut appeler une sagesse tragique, donner le meilleur de soi pour que vivent autrement, par la pensée, l'évocation, la poésie, l'oeuvre, le meilleur de l'autre, le meilleur d'un amour de 31 ans pour Else et lui, de 46 ans pour la mouette et moi. Marc Bernard s'interroge sur l'homme donnant sens à l'univers ou cherchant le sens par la science. Il se demande à quoi sert ce que l'on fait, ce que l'on vit. Il n'est pas loin de penser « à rien », s'y refuse, cherche dans une sorte de panthéisme, d'harmonie avec la belle nature aux visages variés qu'il contemple à Majorque. Ce qui apparaît pour disparaître n'est pas absurde et n'a pas de sens non plus. Mais ce qui a eu lieu a eu lieu pour toujours. C'est ineffaçable même si on ne peut dire où vont tous nos souvenirs, tous les sens que nous donnons, créons, toutes les valeurs que nous accordons à ce que nous vivons. Cimetière ou source ou les deux à des moments différents du temps. C'est nous qui donnons sens à nos histoires. Elles n'en ont pas en dehors de nous. Alors faisons notre travail d'homme ou de femme : aimons et souvenons-nous de nos morts, ces vivants éphémères que nous éternisons, le temps d'un éclair, le temps de notre passage. Cela débouche sur la temporalité humaine, le temps rétréci dans lequel nous pouvons vivre et projeter sans être effrayé non par les espaces infinis pascaliens mais par le temps éternel de la Nature.

 

Jean-Claude Grosse

 

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Présentation de ma philosophie / Marcel Conche

11 Février 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Présentation de ma philosophie

Marcel Conche

HD 2013, Auxerre

 

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Allant sur ses 91 ans, Marcel Conche n'arrête pas de publier.
Après la série littéraire du Journal étrange (6 tomes), après l'épisode Émilie (Le Silence d'Émilie aux Cahiers de l'Égaré, 2010, prix des Charmettes - J.J. Rousseau) le voici revenu à la philosophie avec la parution de La Liberté (Encre marine, 2011), Métaphysique (2012) et aujourd'hui la Présentation de ma philosophie. Sans oublier une autobiographie ne concernant que les 25 premières années de sa vie : Ma vie (1922-1947) Un amour sous l'Occupation, où la part belle est faite aux lettres de Marie-Thérèse Tronchon, son professeur de lettres classiques devenue sa femme.

Va paraître dans la Revue de l'enseignement philosophique son article le plus récent : Comment mourir ? qu'il nous a lu, à François Carrassan et moi-même, lors de notre dernière rencontre à Altillac, début décembre 2012, un texte en fait d'insoumission, justifiée par le choix de la mort naturelle.

Présentation de ma philosophie est un livre d'une clarté et d'une rigueur exemplaires qui ne s'encombre pas de développements, juste les arguments nécessaires pour exposer sa vérité sur le Tout de la réalité qui pour lui est la Nature.

La préface de 4 pages est d'entrée de jeu un résumé de son naturalisme. On voit comment il décline sa démarche, de la Nature infinie, éternelle, créatrice, à un échantillon de cette créativité, l'homme et son émergence dans un monde de ressources inégalement réparties d'où de la bonté d'origine (bon n'étant pas à entendre en un sens moral, la Nature créant en aveugle si on peut dire mais ce qu'elle crée est bien créé c'est-à-dire naissant, vivant, croissant, dépérissant, mourant) à la violence de l'histoire…

Le 1° chapitre expose phrases-clés et concepts sur lesquels repose sa métaphysique, les concepts-clés comme Nature naturante, nature naturée, mal absolu (déduit de la souffrance infligée aux enfants), les concepts opératoires constitués d'opposés (pensée-connaissance, métaphysique-science, fini-indéfini-infini potentiel-infini actuel …), les concepts métaphoriques comme Nature, source éternelle de vie, nuit = Obscur primordial, fond permanent de toutes choses.
Le 2° chapitre expose l'organisation des pensées de Marcel Conche, en montrant la double cohérence (logique et pratique) et la vérité de sa métaphysique : il s'agit d'une philosophie réelle mais de plus vraie, d'un naturalisme se distinguant du matérialisme. La Nature est omnienglobante, elle est infinie, source de vie (la vie est bonne, la Nature est bonne parce que source de vie), éternellement, créatrice désordonnée, sans plan ni ordre, sans cause ou par causes aveugles, au hasard, le désordre permanent et global engendrant de l'ordre régional, créatrice d'une infinité de mondes finis appelés à disparaître, d'autres naissant pour être voués aussi au néant, à la mort. Dans cette création désordonnée, sans fin, sans pourquoi, par gradation du plus simple au plus complexe, de l'infime à l'indéfini de l'Univers (le nôtre, un parmi d'autres) émerge l'homme proche par tout un tas d'aspects des animaux (sensations, émotions, conscience) mais s'en distinguant par ce qu'il est dans l'Ouvert, ouvert aux autres mondes alors que les mondes animaux sont fermés, qu'on ne peut entrer dans le monde de la mouche par exemple. Cette ouverture de l'homme fait de lui, une liberté. Il s'en sert plus ou moins, plutôt moins que plus, passant souvent à côté de sa nature, prisonnier volontaire de sa culture d'appartenance, subissant avec son consentement le poids de l'histoire qui est l'histoire de la violence entre les hommes (clans, classes, états …) à cause de l'inégale répartition des ressources. Cette situation, liée à ce que la Nature fait émerger l'homme sur la planète terre, limitée en ressources, même si elle dure depuis des millénaires n'était pas telle à l'origine (on retrouve là l'idée du communisme primitif de Marx, confirmé par les travaux de Marshall Salins : Âge de pierre, âge d'abondance) et ne sera pas telle à la fin de l'histoire grâce à la morale universelle des droits de l'homme dont il assure le fondement par le dialogue, cette morale étant l'anticipation aujourd'hui de ce qui doit advenir : la société universelle sans états, sans classes, sans conflits, le communisme de la fin de l'histoire annoncé aussi par Marx.

Le 3° chapitre expose la généalogie des pensées de Marcel Conche. On voit comment elles sont apparues, les unes très vite comme l'impossibilité de justifier le mal absolu (les souffrances infligées aux enfants, problème déjà vu par Saint-Augustin) avec toutes les conséquences qui en découlent, rejet de Dieu, de toute religion, de tout plan de chef d'orchestre, de créationnisme, dissolution de la notion d'Être, récusation de tous les faux débats sur l'Être pour substituer à cette notion celle d'Apparence absolue (empruntée à Pyrrhon), les autres plus tardivement avec le retour aux philosophes grecs d'avant Socrate. C'est avec Montaigne puis Épicure, Lucrèce, Héraclite, Parménide et enfin Anaximandre que Marcel Conche accède à sa vision de la Nature, Phusis, sans hubris, démesure. Il nous montre aussi par quelques anecdotes comment sa philosophie a été vécue par lui, dans sa vie, non simple spéculation ou seulement spéculation mais philosophie en acte, guidant ses choix les plus fondamentaux.

L'épilogue, intitulé Ma sagesse expose ce qu'il appelle sagesse tragique c'est-à-dire volonté de réaliser le meilleur de ce qu'on peut pour soi et autrui, et pour cela se singulariser en étant à l'écoute de sa nature, de ce qui fait que je ne suis pas un autre alors que le conformisme est si facile pour refuser de devenir soi, de s'assumer comme liberté, capacité à dire non puis à dire oui au nom de raisons justifiant mes choix. Avec sa sagesse tragique, il découvre Lao Tseu et le tao.

Deux compléments essentiels : La liberté, propre de l'homme, thème d'une conférence donnée à Saint-Étienne en octobre 2011 et La Nature est sans pourquoi, écho de la formule de Silésius, la rose est sans pourquoi.

C'est sur ces deux compléments que je voudrais interroger la démarche de Marcel Conche.

Il est amené à distinguer deux libertés,

une liberté première abstraite et universelle, celle déjà de l'enfant par exemple, curieux, posant des questions qui sont celles de la philosophie, portant des jugements vrais sur ce qui l'entoure ; c'est une liberté libre comme dit Rimbaud, indéterminée encore,

et une liberté seconde concrète, particulière, liberté rétrécie par l'éducation (qui est religieuse ou laïque, chacune donnant un type d'homme) avec l'assentiment de l'enfant devenant adolescent (qui peut se révolter) puis adulte se soumettant en se justifiant à des normes, des règles, des valeurs, pouvant toujours à un moment donné dire non, adoptant un style de vie d'homme collectif adapté aux attentes de la société ou optant pour le développement de sa nature profonde, sa singularité de naissance, son devenir créateur, inventif.

Raffinant cette distinction, il montre que dans l'homme collectif, il y a celui qui se réalisera dans son travail et s'en satisfera et celui qui se sachant inventif renoncera à développer ses dons pour se contenter d'une vie tranquille. Pareil pour les créateurs, les uns échouant par manque de capacité, de chance, insatisfaits négativement, les autres s'affirmant, réalisant, souvent insatisfaits mais d'une insatisfaction les poussant à se dépasser.

« Je me suis choisi poète » dit Rimbaud, voilà la liberté libre en acte, qui se détermine elle-même. Les artistes dit-il, sont les rejetons de la Nature Poète créant par improvisation, créant des individus et non des modèles ou selon des modèles, ils sont à l'écoute de la Nature en eux et à l'écoute de leur nature. Le philosophe lui, se méfie de sa nature, en particulier de sa nature désirante. L'exercice de la raison suppose la mise à l'écart du désir qui fait s'égarer, d'où pour le philosophe, la recherche de l'amour platonique plutôt que de l'amour sexuel. Poètes et philosophes vrais accèdent à la liberté concrète et complète en réalisant leur essence singulière par et dans leur œuvre qui n'est pas donnée à l'avance, inanticipable. Entre la 1° et la 2°, la variété des libertés des hommes collectifs, toujours incomplètes, imparfaites.

Comme il nous présente la Nature comme le Poète universel, créatrice d'individus et non de modèles, je m'étonne du besoin de distinction de Marcel Conche. Je préfère partir de la liberté initiale et indéterminée de chacun et suivre le parcours de chacun, enfin de quelques uns. Je n'aime pas trop le distinguo entre artistes et homme collectif, entre philosophe et croyant. Comme si s'établissait une hiérarchie. Chacun étant une création singulière de la Nature, je trouve plus intéressant de considérer chaque vie comme un roman et à écouter les gens, effectivement, chaque vie est un roman. Les romans des romanciers ne me semblent pas plus intéressants exception faite du style pour les plus grands, que les romans des simples gens, qu'ils soient aliénés dans leur religion, leur statut social, ou libérés par leur exercice de la raison.

La variété des éthiques, choix individuel, justifie qu'on ne porte pas de jugements de valeur sur les vies et éthiques qui ne nous agréent pas. Ces éthiques de vie (selon des valeurs qui ne sont pas la nôtre, gloire, pouvoir, honneurs, richesses...) ne valent pas plus, pas moins que la nôtre. Il n'y a pas à établir une hiérarchie des vies et des éthiques, créations des hommes appelés à disparaître, toutes néantisées par la mort.

Marcel Conche pense que par l'éducation laïque d'une part, par la morale universelle des droits de l'homme d'autre part, il est possible d'arriver à la société humaine universelle, sans classes, sans violence. Il ouvre une perspective pour tous de sortie de l'ubris, de la démesure de l'homme voulant maîtriser la nature et réussissant à la dénaturer, à la détruire, accélérant sans doute à son insu sa propre disparition comme espèce. Je serai plus modeste : chacun est libre de sa sortie individuelle de la volonté de toute puissance sur soi, autrui, la nature. Chacun est libre de développer une attitude de respect pour tout ce qui existe à commencer par lui, respect se justifiant par l'impossibilité de connaître quelque monde que ce soit, monde de mon chat, monde de mon voisin, monde de celle que j'aime... L'empathie n'est pas une voie d'accès à l'autre. Contrairement au projet de Diderot dans Le rêve de d'Alembert (texte ci-dessous)

Amener l'enfant, l'adolescent à apprécier l'ordre et la beauté des mondes qu'il perçoit, voués à disparaître, amener l'enfant, l'adolescent à apprécier la valeur de toute vie car la vie est bonne, c'est peut-être l'amener à respecter tout être vivant, tout être humain, tout ce qui existe, c'est peut-être l'amener à intervenir le moins possible, à ne rien déranger dans l'ordre des mondes, à devenir un contemplatif sachant qu'il n'y a aucune possibilité de comprendre un monde de mouche, de chien, de rossignol, pas davantage le monde du voisin, du copain, de l'ami. Respectueux de l'infinie variété, diversité de ce qui s'offre, il est pleinement ouvert, dans l'accueil. Mais rien ne viendra à lui. Il n'aura pas accès au for intérieur de l'autre, aux mondes autres. Il aura accès à la Bonté de la nature par les êtres vivants qu'elle crée, à la beauté des mondes vivants, il aura des sensations selon ses qualités sensorielles (certains sont plus sensibles que d'autres), il aura des émotions, des sentiments, il se rendra à des évidences, il portera des jugements vrais sur ce qui l'environne mais aucune connaissance ne sortira de cette contemplation du monde de son chien, de son chat, de son amour. Cela me semble se déduire de l'affirmation la Nature est sans pourquoi. Il en est ainsi de toute création de la nature naturée.

Il me semble que notre monde brutal, violent, où nos milliards de décisions quotidiennes, souvent contradictoires, de natures si différentes, ressemblent au brassage perpétuel des élément premiers, infimes, participe du désordre de la Nature d'où tout naît, où le hasard créateur est à l'oeuvre. Je ne suis pas loin de penser que le monde de l'homme composé de 7 milliards de mondes singuliers inconnaissables est gouverné par le désordre et le hasard. Et que toute prétention de rationalité, de mise en ordre ajoute au désordre. Ouvrir une perspective pourtant heureuse de fin de l'histoire, de fin de la violence me semble relever de la démesure. Le sage tragique ne pariera pas sur cette fin heureuse, pas plus que sur son inverse ou que ni l'une ni l'autre..

 

Jean-Claude Grosse

 

Pour se familiariser avec Marcel Conche, on pourra lire les nombreuses notes de lecture publiées sur ce blog ou présentations de sa philosophie.

Les entretiens d'Altillac

Sur la philosophie de Marcel Conche

Note sur le silence d'Émilie

Métaphysique/Marcel Conche

La Liberté/Marcel Conche

 

 

Texte de Diderot

 

Diderot- Avant que de faire un pas en avant, permettez-moi de vous faire l´histoire d´un des plus grands géomètres de l´Europe. Qu´était-ce d´abord que cet être merveilleux ? Rien.

d´Alembert - Comment rien! On ne fait rien de rien.

Diderot- Vous prenez les mots trop à la lettre. Je veux dire qu´avant que sa mère, la belle et scélérate chanoinesse Tencin, eût atteint l´âge de puberté, avant que le militaire La Touche fût adolescent, les molécules qui devaient former les premiers rudiments de mon géomètre étaient éparses dans les jeunes et frêles machines de l´une et de l´autre, se filtrèrent avec la lymphe, circulèrent avec le sang, jusqu´à ce qu´enfin elles se rendissent dans les réservoirs destinés à leur coalition, les testicules de sa mère et de son père. Voilà ce germe rare formé; le voilà, comme c´est l´opinion commune, amené par les trompes de Fallope dans la matrice; le voilà attaché à la matrice par un long pédicule; le voilà, s´accroissant successivement et s´avançant à l´état de foetus; voilà le moment de sa sortie de l´obscure prison arrivé; le voilà né, exposé sur les degrés de Saint-Jean-le-Rond qui lui donna son nom; tiré des Enfants-Trouvés; attaché à la mamelle de la bonne vitrière, madame Rousseau; allaité, devenu grand de corps et d´esprit, littérateur, mécanicien, géomètre. Comment cela s´est-il fait ? En mangeant et par d´autres opérations purement mécaniques. Voici en quatre mots la formule générale : Mangez, digérez, distillez in vasi licito, et fiat homo secundum artem. Et celui qui exposerait à l´Académie le progrès de la formation d´un homme ou d´un animal, n´emploierait que des agents matériels dont les effets successifs seraient un être inerte, un être sentant, un être pensant, un être résolvant le problème de la précession des équinoxes, un être sublime, un être merveilleux, un être vieillissant, dépérissant, mourant, dissous et rendu à la terre végétale.

Jean Starobinski a fait une très belle étude linguistique et stylistique de ce passage dans Diderot, un diable de ramage, (Gallimard 2012, pages 247 et suivantes).
On voit bien le projet des Lumières: rendre la continuité matérielle des molécules universelles à d'Alembert, le génial géomètre. De l'universalité de l'infiniment petit à la singularité de d'Alembert. Mais le même schéma explicatif vaut pour chacun. Il n'explique donc rien ou alors ce qu'il y a de commun entre les humains. Aujourd'hui, ce schéma matérialiste serait plus raffiné, irait jusqu'aux gènes, à l'ADN de d'Alembert. Mais je persiste, tout schéma explicatif de cette sorte ne nous fera pas accéder au for intérieur de d'Alembert, pas même avec les plus perfectionnées connaissances neurologiques au fonctionnement de son génie mathématique.

 

JCG

 

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Mai, juin, juillet/Dans les théâtres de 1968/Denis Guénoun

17 Juillet 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Mai, juin, juillet

Dans les théâtres de 1968

Denis Guénoun

Les Solitaires Intempestifs

 

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J’ai lu cette pièce récente en Avignon entre le 10 et le 13 juillet, en trois temps comme sa construction.

Le 10 juillet, Mai, le 11 juillet, Juin, le 13 juillet, Juillet.

C’est une pièce foisonnante par les lieux évoqués, les personnages mis en jeu,  les thèmes abordés, les formes proposées.

Il s’agit de 68 et du théâtre en 1968.

Mai est le mois de la vague, si haute, si puissante, venue de quelles profondeurs, qu’on pense, que certains pensent qu’elle balaiera le vieux monde.

Denis Guénoun est des deux côtés, côté rue, écoles, usines, Odéon (occupé ; alors que les spectateurs d’un spectacle de danse américain sortent, les manifestants pénètrent dans le théâtre ; on est le 15 mai; Jean-Louis Barrault réussit à s’exprimer, défenseur des poètes donc des jeunes ; il ne rencontre que mépris, confondu par son rôle d’homme de théâtre du pouvoir gaullien) et côté pouvoir: de Gaulle, Malraux ...

La parole est libérée, libre. Les enjeux sont considérables : ou la situation est révolutionnaire et la révolution est possible ou la situation peut se contrôler, des négociations s’engager, des revendications s’arracher.

Côté militants, on voit bien la coupure entre les jeunes et les anciens, l’impatience des uns, la prudence des autres.

Côté pouvoir, on voit bien comment il semble se dissoudre, être démuni, à court de solutions répressives ou concertées, négociées.

La situation de l’Odéon concentre toutes les contradictions, la mise en cause de Barrault par les occupants, la mise en cause du théâtre dans ses fonctions citoyennes d’élévation, d’éducation, de transformation de l’homme. « Barrault est mort ». Vive le théâtre de la vie. Pas le théâtre qui sépare.

On a retrouvé quelque chose de cela à la question de théâtre du 14 juillet. Claudel et Tête d'or, Artaud et le corps sans organes.

Denis Guénoun s'est déjà coltiné à Artaud - Barrault dans un spectacle magnifiquement habité par Stanislas Roquette que j'ai vu à Marseille.

Juin est le mois du reflux, le pouvoir a repris l’initiative avec l’annonce de la dissolution de l’assemblée et des nouvelles élections après le flop de l’annonce d’un référendum, de Gaulle a retrouvé sa voix, déferlante du 30 mai sur les Champs-Élysées

C’est le mois de la rencontre des directeurs de théâtre à Villeurbanne. Ils sont désignés par des noms de villes. Les débats correspondant à ce qui s’est passé sont affligeants, sauf exception, le corporatisme « justifié » par des missions de service public étant le moteur des comportements. Aucune vision, aucune mise en cause.

Juillet, c’est Avignon, l’effervescence du Festival, Jean Vilar défendant son festival y compris contre l’équipe américaine accueillie et dont les jeunes attendent une révolution du théâtre et de la vie avec Paradise now. La rencontre entre Poésie et Révolution sur le trottoir avec l'auteure est une scène fantaisiste qui aborde des questions importantes comme la prééminence, la primauté de la poésie sur la révolution qui se fait rare, est foutue ...

La pièce commence par un prologue, Barrault s’adressant dans une missive à Vilar, s’achève sur un épilogue où Vilar tente dans une missive de s’adresser à Barrault. La boucle est bouclée entre deux géants du théâtre, pas si opposés que ce que l'on a cru. Vilar se hisse jusqu'à une réflexion sur vie et mort qui m'a laissé sur ma faim. La fréquentation de l'oeuvre de Marcel Conche m'apporte beaucoup plus sur ce thème essentiel.

Dans le cours du texte, Denis Guénoun fait intervenir auteure et dramaturges, ce qui permet d’offrir une œuvre ouverte, en construction, agitant ses enjeux sur le plateau, une œuvre où le souci du sens est au cœur, conforté par le souci de quelle forme portera le mieux le sens.
Cette commande du TNP de Villeurbanne et de France-Culture est une excellente initiative. Le texte de Denis Guénoun me semble être un texte essentiel sur cette période clef de notre histoire (déjà 44 ans), événements politiques comme quel théâtre pour quel public, quel souci : la création d’œuvres nouvelles, l’invention de formes nouvelles, le ciblage de publics consommateurs, la politique du chiffre ...

Juillet sera lu le 20 juillet 2012 à 20 H au musée Calvet.

Mai, juin y ont été lus le 20 juillet 2011.

 

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Le spectacle Mai, juin, juillet sera créé le 24 octobre 2012 à Villeurbanne pour une semaine.

Bons vents à ce texte et au spectacle.

 

Jean-Claude Grosse

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Disparition de Georges Mathieu / Le privilège d'être

14 Juin 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Je fais remonter cet article du 2 juin 2007 en mémoire de Georges Mathieu, disparu dimanche 10 juin 2012. Il avait 91 ans.

Le Privilège d’être
  Georges Mathieu

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Éditions Complicités 2007
ISBN 2351200047
20 euros

 

40 ans après la 1° édition chez Robert Morel, (1967), dans une édition de luxe, les Éditions Complicités rééditent ce texte de Georges Mathieu, précédé d’une note au lecteur, d’une introduction et d’un entretien entre le peintre et Christine Blanchet-Vaque.
J’ai eu l’information par le portail d’artistes Art Point France et j’ai commandé et le livre et le film de Frédéric Rossif (1971) sur et avec Mathieu:
commentaires de François Billetdoux, musique de Vangélis, le plus grand film sur le mystère de la création avec Le mystère Picasso de Clouzot. (Durée: 53 minutes, 20 euros chez Zoroastre)

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Vangélis et Mathieu
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Mathieu, Rossif et la célèbre Mercédès 540 K
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Rossif et Mathieu

Je ne découvre pas Mathieu aujourd’hui. Je m’y suis intéressé à l’époque de sa célébrité, de son dandysme. Disons de 1957 à 1968. Je suivais ses frasques à travers la presse à l’affût des sorties de Georges Mathieu. Je me souviens de ses voitures, de ses capes noires avec doublures rouge, de ses moustaches, de ses écrits aussi : L’abstraction lyrique chez Julliard, de son intérêt pour Stéphane Lupasco, de certains écrits-manifestes sur la fête, le sacré, l’art. Je ne l’ai jamais vu peindre en public et je n’ai vu que peu d’oeuvres en vrai.

Le Privilège d’être est un ensemble disparate d’écrits tant dans le fond que dans la forme. Dialogue théâtral favorisant la distanciation avec Les Muses. Journal avec deux semaines non datées : Sept jours et Sept autres jours permettant de découvrir le Maître, ses rencontres, les lettres reçues, ses interlocuteurs, son environnement. Le musée de l’âme est une évocation de son appartement de 12 pièces sur 3 étages où un meuble à chaque fois décide de la destination de la pièce. Du renvoi de Till nous montre le Maître dans ses rapports étranges avec son valet qui apparemment s’autorisait bien des privautés justifiant son renvoi abrupt. Petites confidences et petites impressions libanaises racontent plein d’anecdotes sur le Maître , permettant de se faire une idée de ses comportements au quotidien, de son insolence, de ses goûts et affinités, de ses rejets aussi.
Livre roboratif, plein d’humour et d’esprit où s’exprime un fort refus du conformisme, où se revendique une forte affirmation à être libre, ce que les autres vont appeler anti-conformisme ou snobisme comme façon de se démarquer. Or Mathieu se démarque surtout du bourgeois, de l’américanisme, de l’aristotélisme-cartésianisme. Mathieu se veut à la pointe de l’art et de la science : n’adresse t’il pas un mémoire à Einstein pour réconcilier physique quantique et relativité générale (50 ans après, on court toujours après cette unification) ? Il s’intéresse au passé, essentiellement des batailles, du mobilier, des bustes, des trônes, (il est royaliste mais nous n’apprenons pas pourquoi), il s’intéresse à l’orient, aux nouvelles logiques, à la théorie des jeux. Il comprend le premier l’importance des tachistes américains comme Pollock, lui-même inventant l’abstraction lyrique, l’abstractivisme préfèrerait-il qu’on dise.
Biographie, bibliographie complètent utilement ce livre qui permet de prendre la mesure d’un homme et d’un artiste qui auront marqué avec une force rare l’évolution de la création contemporaine par deux démarches : la peinture en public sur de grands formats à une vitesse surprenante, le tubisme ou tachisme permettant de s’émanciper du constructivisme, du géométrisme ; le signe précédant la signification, ce que nombre de jaloux ou d’incultes lui auront fait payer car Mathieu, polémiste redoutable, aura su mettre le doigt là où ça fait mal : les méfaits ravageurs de la bureaucratie institutionnelle qui occupe les postes de décision, l’inexistence de l’éducation artistique…
Dès 1964, Georges Mathieu s’est lancé dans une croisade en faveur d’une éducation qui ne mettrait plus l’accent sur la raison au détriment de la sensibilité, ni sur le progrès économique au détriment du progrès de l’homme et qui ouvrirait l’accès du plus grand nombre aux joies les plus simples et les plus exaltantes de la vie. Une phrase de Galbraith, qu’il aime à citer, résume sa philosophie : "L’artiste est maintenant appelé, pour réduire le risque du naufrage social, à quitter sa tour d’ivoire pour la tour de contrôle de la société".
Un regret : trop de fautes , voire de maladresses d’expression émaillent le livre, surtout dans l’entretien. Dommage.
Jean-Claude Grosse

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Note sur le film: La fureur d’être, édité par Zoroastre.
Le film de Rossif qui date de 1971 est complété par une interview de Georges Mathieu en date du 14 mars 2006 à Paris soit 35 ans après.
L’interview donne des éclairages sur le film, sur l’interventionnisme de Rossif auquel Mathieu satisfait parce que 2 caméras filment dont l’une au ralenti pour surprendre les « erreurs gourmandes » de Mathieu dit Billetdoux. En réalité, Mathieu n’aime pas les sinusoïdes que lui fait accomplir Rossif et s’en libère par des traits sur les signes qu’il a commis sur « commande ».
Dans la 2° partie du film, pendant que Mathieu peint, agit, Vangélis improvise ainsi qu’une danseuse grecque mais la musique n’influence pas le peintre. C’est Rossif qui nomme la toile : Charles Quint alors que pour Mathieu, il s’agit d’une tragédie grecque avec 3 composantes : l’amour, la vie, la fête.
Le film comme l’interview permettent de comprendre le cheminement de Mathieu qui prend conscience de l’importance du style avec une étude sur Joseph Conrad, en arrive à rompre avec dit-il, 40.000 ans d’histoire de l’art, avec l’héritage gréco-latin, à inventer l’abstraction lyrique, rupture avec tous les courants antérieurs, rupture avec la réflexion précédant l’action. Évidemment, il y a le risque des automatismes mais Mathieu, peintre autodidacte, s’en émancipe souverainement.
Le film est disparate comme le livre : Le privilège d’être, évoquant l’enfance, la guerre, l’amour des voitures, soumettant le peintre à une interview graphique sur la page blanche, nous le montrant dans son appartement « baroque », nous le montrant bien sûr en acte de peindre et c’est assez impressionnant. Mathieu et ses longs pinceaux tenus presque comme des épées, Mathieu et son large pinceau qu’il manie avec dextérité pour des courbes et des volutes, Mathieu et son gant qu’il passe sur la toile comme s’il lessivait, Mathieu bondissant, Mathieu allongé. Au fur et à mesure que le travail avance, Mathieu s’éloigne de plus en plus souvent de la toile, dans des allers et retours rapides, avec une gestuelle variée où j’ai noté des temps d’arrêt pour des bifurcations, des insistances mais cela va vite et la toile se remplit, se charge sans qu’on ait le sentiment d’un excès, d’un trop plein. Mathieu s’adresse aussi à nous comme s’il nous faisait une conférence et c’est avec le film que j’ai compris le titre de son livre : Le privilège d’être, à savoir que ce privilège, on veut nous le confisquer et que nous avons à l’affirmer contre toutes les forces aliénantes. « L’homme moderne sera-t-il demain définitivement frustré de ce privilège démocratique que l’État lui accorde et que la société lui arrache : le privilège d’être ? » Un des très forts moments du film est l’installation des œuvres de Mathieu dans le parc de Versailles, faisant paraître pâle la nature, rendant évidente la puissance créatrice de l’homme.
Voir Mathieu, 35 ans après, a été pour moi une surprise : il a 86 ans, répond aux questions d’ Yves Rescalat, parfois avec quelques difficultés mais avec clarté dans l’ensemble jusqu’à la question finale sur ce qu’est la beauté pour lui, question qui le laisse sans voix jusqu’à ce qu’il réponde d’une façon lumineuse : « c’est une sorte de présence qui sublime le reste. »
Je ne peux que conseiller la découverte ou redécouverte de ce peintre, convaincu d’avoir rompu avec des millénaires de représentation, d’avoir ouvert la voie à la création sans réflexion, sans construction, l’abstraction lyrique, et d’avoir essayé de rapprocher l’art de la vie pour tous d’où ses peintures en public, ses affiches pour Air France, sa pièce de 10 franc, son logo pour Antenne 2…
« Pour aller où tu ne sais pas, va par où tu ne sais pas », cette phrase de Saint-Jean de la Croix, Mathieu la reprend à son compte. Le film se conclut par : « on ne fait pas le portrait d’un artiste, on l’approche à peine. »
JCG
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Georges Mathieu: Le Massacre de la Saint Barthélémy
Paris 1945 bis 1965 Museum de Modern Art Linz

MATHIEU - ROSSIF, la rencontre étonnante et détonnante...
«Mon film tente d’exprimer les rapports entre un homme et la peinture. Pourquoi cet homme vit, pourquoi il peint comme ça... J’ai essayé de composer un opéra dont Mathieu serait le livret. Il ne s’agit donc pas d’un portrait; on ne fait pas le portrait d’un artiste, on l’approche à peine. Quoi qu’il en soit, Mathieu est une personnalité extraordinaire, un homme de notre temps avec un immense talent: c’est déjà fascinant. Ce n’est pas un film de peinture. Ce n’est à aucun moment un documentaire. Nous avons tenté en partant de Mathieu de dépasser les notions de réel et d’irréel, les données d’information historiques ou même généalogiques, il fallait par une vision cinématographique faire comprendre l’œuvre d’un visionnaire ». _ Frédéric ROSSIF _

Un film à part ..._Invisible depuis des années, toujours inédit salle, _voici enfin en DVD, pour la première fois entièrement restauré, pour le 35ème anniversaire de sa réalisation, le chef d’œuvre méconnu de Frédéric Rossif. Au delà d’un film sur un peintre, c’est un film sur la peinture, et plus encore une œuvre à part entière sur la création. Eclats d’un tournage porté par la rencontre de quatre grands artistes : les qualités d’auteur, la grandeur et l’éclectisme de Rossif, ne peuvent seules se résumer aux chefs d’œuvre reconnus que sont Mourir à Madrid et de Nuremberg à Nuremberg : on les retrouve dans Georges Mathieu ou la fureur d’être. Ce film singulier, n’en demeure pas moins à part dans sa filmographie. A part également parce que Vangelis, qui a marqué de son talent l’œuvre de Rossif, signe ici par sa présence à l’écran, une première collaboration avec le cinéaste. A part, enfin, car cette musique originale, tout comme le texte remarquable de François Billetdoux, sont toujours inédits.

La création au travail..._Georges Mathieu ou la fureur d’être est un film organisé autour d’une interview graphique improvisée par Georges Mathieu, réalisé à la demande du cinéaste. Elle confère au film une ligne narrative qui, en le « fictionnalisant », restitue, sous la forme du conte initiatique placé sous le sceau du signe, des rites, du cérémonial, tout le mystère et la merveilleuse légende Georges Mathieu. Sous l’œil des caméras de Rossif, Mathieu exécute "L'Election de Charles Quint" et la « Nécessité de l’Espérance » sur la musique improvisée de Vangelis. L’œuvre est bercée par la majesté du commentaire de François Billetdoux, et les voix mélodieuses, envoûtantes du dramaturge, et de celle de la comédienne Nathalie Nerval. C’est alors, par la magie du cinéma, que le mouvement du cinématographe épouse intimement le geste créateur et met en lumière la quintessence suprême du génie de l’ouvrage, l’art de Mathieu, prémisses à la fête suprême de l’être : le privilège d’être.


mathieucapetiens.jpg"Les Capétiens partout" - 295 x 600 cm -
Huile sur toile, signée et datée en bas à droite : Mathieu, 10 octobre 1954 -
Centre Pompidou, Musée national d'art moderne
mathieubogota.jpgComplainte silencieuse des enfants de Bogota face aux commandos de la mort
mathieudana.jpg

Dana
mathieutaverny.jpgTaverny
photos-g-mathieu-011.jpgau centre d'art contemporain de Fernet-Branca en janvier-février 2007

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