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Les Cahiers de l'Égaré

Grotte Chauvet - 18/12/1994 - 17/10/2009 - 30/4/2010

Rédigé par grossel Publié dans #poésie, #JCG, #album, #cahiers de l'égaré, #philosophie, #pour toujours, #écriture, #voyages

la main positive de l'aurignacien de la grotte Chauvet; la Vénus de la grotte Chauvet, tout au fond de la salle du fond à 700 m de l'ouverture de la grotte
la main positive de l'aurignacien de la grotte Chauvet; la Vénus de la grotte Chauvet, tout au fond de la salle du fond à 700 m de l'ouverture de la grotte
la main positive de l'aurignacien de la grotte Chauvet; la Vénus de la grotte Chauvet, tout au fond de la salle du fond à 700 m de l'ouverture de la grotte
la main positive de l'aurignacien de la grotte Chauvet; la Vénus de la grotte Chauvet, tout au fond de la salle du fond à 700 m de l'ouverture de la grotte

la main positive de l'aurignacien de la grotte Chauvet; la Vénus de la grotte Chauvet, tout au fond de la salle du fond à 700 m de l'ouverture de la grotte



       1.000 mots
pour
 l’art pariétal des origines

 ( – impossible chance inouïe de ravissement,
visuel, auditif, spéculatif …
                                                    sans convoitise ni possession – )    

Testament

(à conserver dans la grotte Chauvet,
porte blindée, surveillance vidéo,
code d’accès aléatoire,
accessible seulement à
un Anaximandre de l’Infini – comme branle
un artiste du Sublime – élévation par resplendissement
un Héraclite des contraires – Voyant – dans le noir
un Peintre animalier, au trait sûr, le soir)     

à ouvrir le 18 décembre 34.994



Je vous demande Pardon hominiens de demain
s’il ne reste rien de l’homo sapiens,
espèce ayant joué avec le feu, l’air, l’eau, la terre,
ne voulant pas se savoir mortelle.  
Je vous demande Pardon
pour avoir oublié les générations futures,
50 ans devant moi, 1.000 ans après moi,
33.000 ans après la découverte,
le 18 décembre 1994,
des dessins de la grotte toxique, 
enjeux de procès intéressés.   
Nous vivions,
nous croyant maîtres et possesseurs de la Nature,
civilisés supérieurs
aux minéraux, végétaux, animaux,
primitifs, sauvages, barbares.
Je vivais, esclave volontaire, au jour le jour.
 
Pas vues
les évidences
– à crever les yeux –
de la grotte du Vallon Pont d’Arc :  

toute origine renvoie à l’origine d’avant, ainsi de suite
on ne connaît donc l’origine de rien
tout horizon appelle l’horizon d’après, ainsi de suite
aucun horizon ne peut donc être atteint 
chemins, ne mènent nulle part – funambule de ton fil –
traces, se perdent – impermanence de somnambule –  
cairns édifiés, ne promettent aucun retour.


Les premiers peintres,
anonymes,
inventent,
gratuitement,
entre raclures d’hommes et griffures d’ours,


sans souci de notoriété, de postérité,
perspective, mouvement, équilibre, composition réaliste.



Sur la paroi,
lionnes, rhinocéros, mégacéros, aurochs,
bisons, chevaux, mammouths, ours,
rouges, noirs, détourés, estompés, gravés.


Bestiaire  
conçu (?) par un cerveau d’artiste,
réalisé (?) par une main d’artiste,
relations d’incertitudes entre intention, matière et temps.
Le primitivisme des premiers dessins n’enlève rien à leur beauté
fait leur intemporelle modernité

– de la main d’un aurignacien d’1mètre 80, au petit doigt levé,
pour la paléontologue – 

aurignacien insaisissable
échappant à toute restitution
apparence n’est pas présence
dans ces dessins – des ancêtres problématiques
– de la main d’un aurignacien hors normes,
qui s’est reconnu poète,
ajoutant à la Nature – dont il fait partie –
ce qui, avant lui, n’existait pas,
 même dans sa tête,
créateur de lui-même,
par déprise progressive
de maîtrise/ bêtise,
par estime de soi,
non par contentement de soi,
ne laissant pas à autrui la responsabilité de son être,
malgré l’horizon de la mort,
pour le sage tragique – 
Sur la paroi de la caverne
l’artiste est une main, son habileté,
reliée à un esprit, son imagination,
un cœur, ses sentiments.
 Son œuvre sur la paroi,
insistant désir illusoire d’éternité,  
 ombre rêvée de 33.000 ans,
retrouvée  –  par hasard  – 
depuis 15 ans.
 
Pour quels usages ?    


Pourquoy prenons-nous titre d’estre, de cet instant qui n’est qu’une eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition ?
  Montaigne,Essais II,12     

                                                                                                                
Nouveaux univers, nouvelles espèces,
vous n’accèderez pas à d’autres évidences :

il n’y a aucune échappée possible à la mort
– mais la Nature invente, crée –
– et l’Homme, sa créature poétique, peut inventer,
se dépasser,
créer des univers de – beauté
chercher jusqu’à la fin la – vérité   


– évidences sans certitudes de ce moment solitaire
d’écriture en compagnie
– essai de pensée se soutenant du vide


Panneau
pour paysage tableau
 


De ce belvédère
e             r
r             i
è            a
d’           d’
é            é
v            v
l             l
e            e
b             b
de Tourre / de Serre
à l’écart du chemin – trop fréquenté –
regarde, écoute, touche, hume, goûte, imagine, pense…
Contemple ce présent qui
sans toi, s’absente
avec toi, peut prendre sens.
Le cirque d’Estre te raconte des – histoires –
 
– rencontres de plaques tectoniques
surrections subsidences assèchements  inondations
incendies glaciations réchauffements éruptions érosions –
de quoi activer tes peurs. 
Il te raconte aussi périodes calmes,
mouvements lents, variations imperceptibles.
Travaille et repose sur cette terre provisoirement apaisée. 
Les – catastrophes – remodelages de paysages
n’ont jamais lieu en même temps, au même endroit :
elles se distribuent
au hasard
te rappellent que
– la Terre est dynamique, dynamite.
Croire immuable ce méandre mort du Pont d’Arc
est erreur d’échelle.  
Tu observes à l’échelle de ton présent
en présence d’échelles impraticables.
    Tu ne peux par la pensée accéder à                                                                                    
 – la Nature – 
englobant infini, éternel des choses finies, mortelles
ensemble ouvert de mondes clos
engendrement chaotique de mondes structurés
cause aveugle de toute génération

soutenant ton courage de créer comme si ce n’était pas pour rien.    


Panneau
pour instants suspendus


À l’échelle du temps rétréci
– celui de tes projets –
tu paries sur un court avenir
que tu ne peux te garantir
malgré toutes tes assurances. 
La Nature est Temps et Chance,
bandeau sur les yeux,
patience créatrice aveugle.
  
La vallée de la Drobie est
œuvre de vie de la Nature. 

Le sentier des Lauzes,

hier de nécessité,
aujourd’hui de randonnée,

chemin de pluralité consentie,  
œuvre d’accompagnement des hommes
– créatures et créateurs 
œuvre de leur courage
– ce qui va au-delà de nous –
car l’horizon de tout – pas du Tout – est la mort  
mais en l’attendant, c’est ton moment de vie,
celui de cette abeille,
celui de ce châtaignier.  
Mesure la maîtrise des hommes d’autrefois
qui ont façonné ce territoire,
étagé cette colline avec des faïsses,
quadrillé cette clairière avec des clapas,
relié parcelles et hameaux par drailles caladées. 


Médite la déprise, le dépeuplement, durables,
à la survenue d’une maladie du châtaignier,
au déclenchement d’une guerre.  
Résiste aux usages massifs et marchands
du territoire, de l’histoire.

Décide, avec quelques amis, d’autres usages
– partagés – de Terre Mer !   

humanimalitéselduvernisalinité

Éros jaillit Thanatos déchire
amour enlacement séparation mort
au miroir de Narcisse absence de mirage du réel
toi joué
aux dés désespérés des mots
 jouant du long balancier sur un fil
 énergie expansion dilution matière
vide répulsion gravitation vie 

renaissants univers
par bootstrap ?

 
Jean-Claude Grosse
du 17 octobre au 18 décembre 2009
un des 33 auteurs à 1.000 mots
pour les 33.000 ans de la Grotte Chauvet,
initiative portée par Roger Lombardot
et Théâtre d'aujourd'hui,
à Laurac en Vivarais
avec le soutien des institutions
et collectivités territoriales.
Textes parus dans le N° hors-série de la Revue des Deux-Mondes
consacré à la grotte Chauvet, novembre 2011
 

 
bestiaire de la grotte Chauvet; ombre d'une signature de main positive, 36000 ans après, aujourd'hui
bestiaire de la grotte Chauvet; ombre d'une signature de main positive, 36000 ans après, aujourd'hui
bestiaire de la grotte Chauvet; ombre d'une signature de main positive, 36000 ans après, aujourd'hui
bestiaire de la grotte Chauvet; ombre d'une signature de main positive, 36000 ans après, aujourd'hui
bestiaire de la grotte Chauvet; ombre d'une signature de main positive, 36000 ans après, aujourd'hui
bestiaire de la grotte Chauvet; ombre d'une signature de main positive, 36000 ans après, aujourd'hui
bestiaire de la grotte Chauvet; ombre d'une signature de main positive, 36000 ans après, aujourd'hui
bestiaire de la grotte Chauvet; ombre d'une signature de main positive, 36000 ans après, aujourd'hui

bestiaire de la grotte Chauvet; ombre d'une signature de main positive, 36000 ans après, aujourd'hui

3

Sur les plus anciennes traces connues de l'Homme l'homo sapiens sapiens
De la grotte de Lascaux à la grotte du Vallon Pont d'Arc

Dimanche 29 janvier 2017
visite de Lascaux 4,
premier groupe, celui de 9 H 30, ­1° dehors.

Le bâtiment en béton et verre, près de 11000 m2, est très fonctionnel. Les surplombs évoquent les abris, plus "confortables" que les grottes, qu'il suffisait de couvrir de peaux de rennes pour obtenir des abris "sains", non enfumés, aérés, moins humides... La reconstitution de la grotte est remarquable, 13°, éclairages évoquant les chandelles. Le discours de la guide est évidemment formaté, un mixte de remarques scientifiques et de considérations journalistiques au goût du jour comme s'il fallait absolument nous rapprocher de ces homo sapiens sapiens, nous dit­on mais si c'est vrai génétiquement, ce n'est qu'une vague parenté car nous échappe tout l'aspect culturel de ces sociétés nomades, petites en nombre. Apparemment, pas d'hommes pour orner ces grottes mais des adolescents, peut­être des femmes. Toujours est­il que même un groupe de 25, c'est déjà trop pour faire l'expérience sensible, immédiate des oeuvres réalisées, sans le filtre du discours guidesque. L'atelier à la sortie de la grotte dit atelier de Lascaux est remarquable car permettant de "voir" des détails, impossibles à visualiser dans la grotte. Le théâtre de l'art pariétal (en 3D), sans comédiens en chair et en os est triste à pleurer. Le cinéma 3D est peu convaincant, le diseur quasi­inaudible pour un speech, un pitch pauvre. L'atelier de l'imaginaire est une plaisanterie aléatoire de choix d'oeuvres modernes et contemporaines en "lien" avec l'art pariétal. La salle d'exposition temporaire ne m'a pas convaincu. Dans l'espace marchand, on trouve du whisky Lascaw, distillé dans la distillerie du Périgord. J'ai trouvé Le temps sacré des cavernes de Gwenn Rigal, chez Corti, novembre 2016, les hypothèses de la science.

Vendredi 30 avril 2010
une visite exceptionnelle dans la Grotte Chauvet

Arrivés à 9 H, vendredi 30 avril 2010, sur le parking du Pont d’Arc, les 5 visiteurs du jour, dont je suis, sont accueillis par la conservatrice de la grotte. Elle nous présente le protocole à respecter pendant la visite, et nos deux accompagnateurs.

Après une montée de 20 minutes pour un dénivelé de 100 mètres, nous nous retrouvons sur le site à 200 mètres d’altitude, surplombés par une falaise de plusieurs dizaines de mètres. Des filets au­dessus de nos têtes ont été placés pour d’éventuelles chutes de pierres. Nous enfilons nos combinaisons et baudriers de sécurité, allumons les lampes de nos casques tout neufs. Code : la porte blindée s’ouvre. Nous pénétrons dans un boyau, la chatière, où nous chaussons des sabots caoutchoutés, puis sur les fesses nous nous faisons glisser jusqu’à l’échelle perpendiculaire de 8 mètres que chacun descend, assuré par une corde. Nous nous retrouvons sur une plateforme : la visite peut commencer.

Nous sommes donc arrivés dans la grotte par le plafond. Il est 10 heures. Nous baignons dans une atmosphère à base de radon et de gaz carbonique. Un compteur mesure le radon. La concentration en CO2 est élevée, ce qui oblige chaque année à fermer la grotte de mai à janvier, les chercheurs ne pouvant passer plus de 120 heures par an dans la grotte, les visiteurs n’y passant pas plus de 2 heures. Nous, nous y passerons 2 heures et quart.

La grotte a été découverte le 18 décembre 1994. Des visites limitées ont lieu depuis 2005 seulement, des aménagements importants ayant été effectués pour préserver au maximum la totalité de la grotte, sols en l’état, parois, plafonds. 350 visiteurs par équipes de 5 en 2007, 8 en 2008, 250 en 2009, 200 en 2010.

Les chances de cette grotte unique :
- l’effondrement de la falaise qui, il y a 20000 ans, a 
bouché l’entrée de la grotte fréquentée à partir de 36000 ans

- le radon qui a protégé les œuvres des champignons, des lichens et nous laisse aujourd’hui en présence d’un site remarquablement conservé. Je n’en veux pour preuves que les fins éclats d’argile collés sur certains dessins suite aux ébrouements des ours, les restes des foyers, les réserves de charbon de bois des artistes. On passe à 20 centimètres de restes de torches qu’on a frottées, mouchées contre la paroi

- troisième chance de cette grotte : le professionnalisme des découvreurs (on doit dire juridiquement, les inventeurs) qui dès la seconde visite avec des lampes plus puissantes posent au sol des lais utilisés en agriculture, limitent leurs déplacements, ne s’étalent pas dans la grotte, rendus imprudents par l’enthousiasme, au contraire. Les passerelles, installées depuis, l’ont été sur les zones couvertes par les inventeurs, ce qui a laissé la plus grande superficie des 7 salles, vierge de tout pas. Le protocole insiste sur la nécessité de ne pas perdre l’équilibre, de se baisser suffisamment pour ne pas toucher plafonds de couloir, parois qu’on frôle à dix ou vingt centimètres.

De l’entrée à la dernière salle, il y a 350 mètres. Les salles n’étant pas en enfilade, on rebrousse chemin certaines fois pour s’aventurer plus loin ailleurs. Le parcours est d’environ 1000 mètres, alternant grandes salles à voûtes hautes, couloirs étroits et bas.

Trois caractéristiques se dégagent de cette visite :
- la beauté du site en tant que grotte avec ses concrétions, ses drapés qui éclairés sont magnifiques, ses stalactites et stalagmites, ses fistuleuses ;
- la présence au sol, à la fois compacts et dispersés, d’ossements par milliers, ossements d’ours (pas d’ossements humains) dont 200 crânes d’ours (l’un d’eux fait 55 centimètres, ce qui renvoie à un ours debout de 3,5 à 4 mètres) ;
- la présence sur les parois, à la fois compactes et dispersées, d’oeuvres d’artistes aurignaciens (430 dessins à l’ocre, au charbon de bois et gravures au doigt ou avec un outil de silex)

Ce qui surprend, mot minimal pour dire ce qu’on éprouve, dans la découverte de ces œuvres :
- la densité croissante des œuvres au fur et à mesure qu’on s’enfonce, la salle des chevaux et la salle des félins étant les dernières et offrant la plus grande profusion 
d’œuvres. On pourrait penser à un projet pensé, conçu, de parcours mais l’absence au sol de tassement par opposition aux bauges des ours, manifeste que les salles n’étaient fréquentées que par les artistes et leur équipe, très petit groupe agissant pendant l’absence des ours soit les belles saisons : ce travail n’avait pas de fonction muséale, pédagogique, religieuse...

- la diversité en taille des œuvres, de quelques centimètres à 2 mètres 50 pour les lionnes dont le dos est dessiné d’un seul trait sans reprise ; pour les têtes d’ours, 3 traits ; les oreilles des rhinocéros étant représentées par une forme en guidon de vélo

- la diversité des techniques dont l’estompe permettant de donner du volume, de la profondeur. Techniques allant de la gravure stylisant le sujet (le hibou, certains mammouths) à la composition abstraite à base de paumes en passant par les dessins à l’ocre, les plus anciens (bien que n’ayant pas été datés – il n’ y a pas volonté forcenée de datation, les scientifiques préférant conserver en l’état pour ne pas avoir à prélever ce qui entraîne nécessairement une dégradation – on sait qu’ils sont plus anciens car on en trouve recouverts par des dessins au charbon), en terminant par les dessins noirs au charbon ou au manganèse et là on a aussi bien des dessins d’une vérité, d’une modernité extraordinaire (les chevaux particulièrement vivants) que des stylisations (le bouquetin qu’on voit de si près qu’on nous presse de passer pour ne pas l’abîmer). À noter aussi les représentations en perspective, cet effet étant obtenu de plusieurs façons, en particulier pour les bisons qui nous regardent de face, leur corps étant de profil ou pour les cerfs, mégacéros dont la 2° patte est moins nette que celle qui s’offre à nous en premier
- la variété du bestiaire, essentiellement des animaux dangereux qu’on ne chasse pas, dont on se méfie mais qui en représentation ne sont jamais montrés dans leur dangerosité, seulement tels qu’ils sont, montrés dans des scènes de vie (affrontements de mâles rhinocéros, lionne se refusant au lion qui veut la couvrir, lionnes prêtes à bondir, bisons en cavale pour échapper aux lionnes)
- la variété des emplacements : de tels emplacements dans des musées obligeant à toutes sortes de contorsions tellement les emplacements sont insolites contribueraient à diminuer le nombre d’entrées. Là, on prend plaisir à être surpris car les parois ne s’éclairent qu’avec les lampes de nos casques et les deux puissantes lampes des accompagnateurs qui se servent aussi d’un stylo optique pour nous montrer à distance (parfois 15 mètres) telle ou telle particularité. Il faut se pencher, tourner la tête d’une certaine façon, prendre le bon recul (30 mètres au moins) pour voir par exemple le pubis de la Vénus « couverte » peut-­être par un bison. La niche du cheval de la salle du fond est une merveille, naturelle et préparée, mise en scène. Les dessins sont nichés dans des endroits insolites comme pour nous surprendre et il faut effectivement les dénicher. Ils ne s’offrent pas à première vue.
- l’enchevêtrement des dessins : de toute évidence, par les datations faites qui étalent les dessins entre 31500 et 27500, il y a des réalisations séparées de centaines voire milliers d’années (même bestiaire, mêmes techniques). Ces réalisations différentes au même emplacement, parfois respectent le travail antérieur, parfois ne s’en 
soucient guère. Cela donne une impression de profusion : un feu d’artifice d’animaux, en particulier pour la salle des chevaux et celle des lionnes
- les mains positives et négatives, celles-­ci moins nombreuses, et les paumes manifestent bien la présence des artistes mais la signification de ces mains (celle de l’aurignacien d’1 m 80 au petit doigt cassé et celle d’une femme ou d’un adolescent) sur les parois reste mystérieuse (ce n’est sûrement pas une signature car de telles mains n’apparaissent que parfois)

- la fraîcheur des charbons, des traces d’argile, la netteté des dessins, parfois griffés par les ours, parfois dénaturés par des coulées de calcite procurent la sensation que les artistes viennent à peine de quitter la grotte et cette sensation se combine avec l’impression très nette que ces artistes nous échappent complètement, irreprésentables, définitivement inconnus et inconnaissables, présence très forte, absence tout aussi forte.

Au sortir de la grotte, nous remercions nos accompagnateurs, précis et discrets, respectueux du rythme que nous avons donné à notre déambulation et tentant de répondre à nos multiples questions.

Nous déjeunons à l’auberge en compagnie de la conservatrice et de l’initiateur de cette visite.
Les discussions portent sur les interprétations données à ces œuvres d’artistes. Sont récusées les interprétations par le totémisme, le chamanisme. Ces œuvres n’ont pas été vues par les enfants des tribus : elles n’ont pas de fonction pédagogique. Elles n’ont pas été vues par les adultes : elles n’ont pas de fonction symbolique de représentation du monde. Elles n’existent que pour
 elles­-mêmes, que pour les artistes les réalisant et pour ceux qui interviennent après sur les mêmes parois. Récusée en partie donc la solution évoquée par Emmanuelle Arsan sous le titre : Parce qu’ils ne pouvaient pas s’en empêcher, solution consistant à faire de ces artistes des rebelles et marginaux, échappant aux règles du groupe, se réfugiant dans la grotte, se livrant aux délices de l’art préféré aux duretés de la chasse.

Il semble que ces sociétés nomades se communiquant l’adresse des sites aient voulu détacher quelques­uns d’entre eux pour ce travail, les prenant, eux et leur famille, en charge économiquement pour qu’ils puissent donner tout son essor à leur génie artistique, inventant la perspective, le mouvement, la profondeur, la composition. Voilà un art qui surgit d’un coup, dans sa perfection, non préparé par des mouvements antérieurs, par une accumulation technique produisant une mutation à un moment donné.

La grotte Chauvet remet en cause tout ce que nous avions admis avec les travaux d’André Leroi-­Gourhan. Dans la grotte Chauvet, l’art de l’homo sapiens sapiens, nous, surgit d’un coup, dans sa perfection. Et cela a été rendu possible par une société suffisamment généreuse pour libérer ses artistes, les laisser à leur travail créateur, sans contrepartie, en toute gratuité. C'est l'hypothèse que je préfère. Elle ouvre des perspectives sur gratuité et créativité à l'opposé du modèle dominant, le marché de l' « art ».

Paru dans Journal d'un égaré, 2018, pages 22 à 29

bestiaire de la grotte Chauvet
bestiaire de la grotte Chauvet
bestiaire de la grotte Chauvet
bestiaire de la grotte Chauvet
bestiaire de la grotte Chauvet
bestiaire de la grotte Chauvet
bestiaire de la grotte Chauvet
bestiaire de la grotte Chauvet

bestiaire de la grotte Chauvet

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