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Les Cahiers de l'Égaré

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L'amande/Nedjma

4 Novembre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

L’amande 
Nedjma
Plon 2004

 


Il s’agit d’un récit  présenté par l’éditeur comme un événement puisque pour la 1° fois, une femme musulmane s’exprime librement sur sa vie intime. Je ne suis pas allé vérifier cette information, argument de vente.

J’ai lu ce récit intime à Marrakech. C’est un bon endroit pour lire ce genre de récit quand on écoute les gens parler, surtout les femmes. Bien sûr, je n’ai pas les moyens de faire la part des choses, vérités, fantasmes voire mensonges. La femme, la citadine marocaine n’hésite plus à choisir son indépendance en trouvant l’Européen qui voudra d’elle. Les deux y trouvent leur compte : lui, se paie une jeune beauté, elle, s’achète sa liberté. Comme ce n’est encore qu’une minorité, le mâle marocain trouve toujours une épouse puis s’il le faut, une jeune maîtresse. Je ne suis ni une femme arabe ni une femme musulmane, pas d’avantage un homme arabe et musulman mais un homme, un Français d’un certain âge, pas en chasse, satisfait de sa vie sexuelle et amoureuse. Je dis cela car je pense que « ma » lecture de ce récit ne vaut pas pour tous. Elle vaut au moins pour moi, même si je tente de lui donner valeur pour tous.

Je ne me suis pas laissé impressionner par les déclarations de l’éditeur.

Nedjma a choisi l’anonymat, tout en acceptant les plateaux de télévision. C’est un choix, peut-être un coup de pub.

L’auteur n’est pas la narratrice, Badra, la lumineuse. Inutile d’attribuer à Nedjma, même si il y a sans doute de l’autobiographie dans ce récit, l’expérience et la vie de Badra.

Badra, je l’ai ressentie moins comme une femme (Nedjma par exemple) que comme l’expression de femmes arabes, musulmanes, prises dans les filets d’une société machiste et matriarcale, où les mères se soumettent leurs filles et belles-filles pour les soumettre aux mâles, à leurs mâles et aux fils qu’ils auront.

Les chapitres en italiques consacrés au mariage de Badra, au hamman des noces, à la nuit de la défloration sont terribles, montrent cette conspiration des femmes mûres, déjà violées, contre les vierges préparées pour le viol.

Mais cette société se révèle plus complexe que cet exercice de la terreur. Des solidarités minuscules se mettent en place, entre Badra et sa sœur Naïma, entre Badra et sa tante Selma, entre Selma et Taos, les deux femmes d’oncle Slimane, avec Latifa, enceinte hors mariage…, solidarités vitales, formes de résistance à l’oppression du corps féminin et de la femme.
Evidemment, les mâles sont aussi les jouets de cette société, jouets d’abord des femmes qui entre elles se racontent les débandades au sens propre de ces faux mâles, inhibés plus souvent qu’on ne croit devant le sexe et le corps féminin, qui entre elles s’en moquent, s’en vengent, les quittent, se fabriquent des niches émancipatrices, consolatrices ; jouets ensuite entre eux, mis en concurrence, tentés alors par l’homosexualité, la bivalence et par les putes qui les infectent.

Ce récit intime nous fait découvrir l’omniprésence de la sexualité dans cette société qui la refoule, ce que certains, se voilant la face, appellent pudeur. Sexualité qu’on veut cacher, l’ayant assimilé au Mal, mais qui trouve toujours les coins et recoins pour se manifester et ce dès 10 ans : découverte de la minette par les garçons, découverte de la pine par les filles, découverte du corps adolescent, des seins, de la vulve, du clitoris et des frottements troublants entre filles, jeux avec les garçons où des filles se font piéger, rejetées ensuite par leur famille.
Les chapitres : L’enfance de Badra, L’amande de Badra, Badra à l’école des hommes, Mes marginales bien aimées, Naïma, la comblée, Hazima, la camarade de chambrée, retours sur le passé, initiations stimulantes pour Badra, pour sa curiosité insatiable, sont particulièrement savoureux par les mots et expressions choisis. Ils dégagent un sentiment de vérité plutôt jubilatoire : on jubile de voir cette société répressive incapable d’endiguer les assauts de la sexualité, de la vie.
Badra qui pendant 5 ans va être baisée comme une morte par le notaire Hmed, trouvera la force de le plaquer, de passer outre les menaces de mort de son frère Ali, et découvrira à Tanger les jouissances les plus raffinées, les plus cruelles, 14 ans durant, avec puis sans Driss.

Il faut attendre la page 81 pour que nous fassions connaissance avec Driss et la page 107 pour que nous entrions dans le vif érotique, jusqu’à la page 229.

Cette centaine de pages est entrecoupée de chapitres en italiques, retours sur le passé déjà évoqués.

Cette centaine de pages est excitante, bandante et c’est une réussite d’écriture.

Double vocabulaire, cru et poétique, descriptions sans allusions, directes, expériences multiples, de la mignardise d’approche au sadisme conclusif.
En une centaine de pages, Badra et Driss nous font vivre ce qu’un couple enchaîné-déchaîné par le sexe peut vivre, à deux, avec deux lesbiennes : Najat et Saloua, avec un homme-femme : Hamil.

Badra n’est jamais vulgaire, obscène. Ce qu’elle a vécu avec son corps et son cœur, elle nous en fait part sans pudeur, sans retenue et cette voix authentique nous fait avancer dans notre propre cheminement : voudrions-nous vivre de telles expériences ? Pour moi, c’est non, pour nous, c’est non. Notre sexualité, vivace et tendre, n’a pas besoin de l’intensité désirée, recherchée par Badra qui, quand elle fait le bilan de sa vie, reconnaît qu’elle aurait aimé un homme de patience.

Cette terrienne qui grâce à son maître et bourreau s’est cultivée, de la littérature arabe anté-islamique à la littérature mondiale, mais cette culture semble acquise plus qu’assimilée, cette terrienne devenue dépendante du sexe puis de l’alcool comme apaisement au sexe, a su aussi puiser dans son cœur, dans les sentiments qu’elle éprouve, jouissance, soumission, jalousie, désir de possession, culpabilité, religiosité proche d’un  mysticisme cosmique, l’énergie pour ne pas aller au bout de la déchéance mécanique, pour refuser son cul au sodomite, son cœur à celui qui est peut-être un menteur.

N’ayant aucune certitude quant à l’amour de Driss, elle finit par se refuser définitivement à lui, lui faisant vivre une expérience de jalousie qui se conclura par une scène sadique.

Je relève que cette centaine de pages montre que Badra, même si elle jouit, fait jouir, est l’instrument de Driss.
Ce n’est qu’après Driss qu’elle sera celle qui choisit, agit, pouvant faire très mal et peut-être du bien, à Wafa. Elle en avait fait à son arrivée à Tanger, à Sadeq, comme une aveugle, et sans doute est-elle passée à côté de l’homme de sa vie en l’envoyant à la mort avec la phrase la plus assassine qui soit : je ne t’aime pas.

Emancipée économiquement grâce à Driss, elle ne sera pas ingrate, saura l’accueillir, atteint de cancer en phase terminale et l’emmener finir ses jours à Imchouk, le bled d’où elle s’était enfuie et où elle est revenue, la cinquantaine atteinte, femme respectée, draguée aussi sans succès par son jeune ouvrier agricole, Safi.

Driss enterré, Badra peut enfanter de ce récit, l’épilogue reprenant le prologue, le prolongeant. De quoi s’est-il agi ? De sexe certes mais surtout d’amour, deux amours qui n’ont pas pu se rencontrer, deux manières d’aimer qui ne se sont pas rencontrées et ce n’est la faute ni de Driss ni de Badra.

Tant dans le prologue que dans l’épilogue, Badra atteint par l’écriture, au sublime, à l’alliance du céleste et du terrestre, dans un syncrétisme qui n'est pas de mon goût mais peu importe. L’amour en sort grandi, le corps n’étant qu’une « douloureuse métaphore ».

Bref, j'ai pris grand plaisir à cette lecture, indépendamant de la portée "politique" de ce récit intime. 
J’avais envisagé à un moment de faire une étude lexicologique de ce récit : mots pour la bite, mots pour l’amande, verbes pour les rapports dans toutes les positions mais je préfère laisser le lecteur se délecter ou s’offusquer de ce vocabulaire
.

Marrakech, le 4 novembre 2008

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Noms/Journal étrange III/Marcel Conche

12 Octobre 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Journal étrange III/Noms
de Marcel Conche
aux PUF



Ce 3° tome du Journal de Marcel Conche mérite comme les 2 précédents de trouver de nombreux lecteurs. Les sujets abordés par Marcel Conche sont variés : on est émerveillé d’être en compagnie de quelqu’un qui partage véritablement ses analyses, jugements, connaissances, émotions, interrogations. On passe du pire (pour l’essentiel, le nazisme et ses horreurs mais aussi le goulag) au meilleur (ce qu’apporte une présence féminine, la contemplation d’un paysage, d’un arc-en-ciel, d’une aquarelle), de la cruauté à la bonté. On apprend à reconnaître l’unité des contraires au travail, à accepter la fugitivité, l’évanouissement de toute chose, à savourer sans mots, avec mots aussi, de beaux moments, de belles âmes, à regarder avec lucidité l’expression du mal absolu, celui dont sont victimes les enfants. On apprécie le pouvoir argumentatif de Marcel Conche, ses jugements tranchants et tranchés, sa débonnarité conjointe à la fermeté. On apprécie sa puissance poétique moins pour créer que pour rendre compte de la poésie de la réalité, pour faire sentir le pouvoir créateur de la Nature. On apprécie son pouvoir narratif : raconter des histoires, des épisodes, rendre vivant un moment, un être de papier, un prénom. Fleurissent les prénoms de femmes, une bonne quinzaine, des portraits et des rencontres. On apprécie la sincérité de l’homme qui avoue sans honte les expériences qu’il n’a pu faire, le baiser en particulier, l’attente qu’il en a, tant d’années après. On est ému par cette quête très épurée qui met la sexualité à sa place, au 2° plan, qui vise à une communion de nature spirituelle (mais aussi sensuelle) et la trouve auprès d’Émilie. Les essais sur des philosophes comme Leibniz, Heidegger, Épicure, Pyrrhon, Kant, Sartre…, sur des sujets comme la beauté, le mal absolu sont éclairants, éclairant le philosophe invité mais aussi Marcel Conche, éclairant le sujet.
Voilà 81 chapitres en 430 pages qui se lisent dans la continuité ou le désordre. Pour ma part, j’y ai pris un vif plaisir. Par exemple au chapitre 78 : Elle, qu’on comparera à l’interview de Jacques-Alain Miller sur l’amour, dans Psychologies magazine d’octobre 2008. Ou au dialogue avec Kant, chapitre 12.
Jean-Claude Grosse, 11 octobre 2008

Mercredi 12 novembre 2008 à partir de 19 H, café-philo consacré à Marcel Conche, aux Chantiers de la Lune à La Seyne-sur-mer, avec Les 4 Saisons d'ailleurs et JCG
Samedi 15 novembre 2008, à partir de 14 H, pause-philo consacrée à Marcel Conche, à la médiathèque d'Hyères, avec Les 4 Saisons d'ailleurs et JCG.

ACTUALITÉ D’UNE SAGESSE TRAGIQUE
Les Cahiers de l'Égaré

(La pensée de Marcel Conche)
de Pilar Sánchez Orozco
Préface d’André Comte-Sponville.
ISBN: 2-908387-81-6 -  352 p. -   16,5x24 -  40€

Un extrait:

Comment vivre ? Comment avoir une bonne vie ? Ni la science ni la morale ne peuvent nous donner la réponse, car, bien que la première nous donne des connaissances sur le monde et la vie, et bien que la seconde nous informe de nos devoirs envers les autres, aucune des deux ne nous dit si cela vaut la peine de vivre, ni de quelle façon. Mais, puisque nous vivons, la question ne peut cesser de nous intéresser, et la philosophie ne peut cesser de se la poser. C’est en effet la question à laquelle l’éthique et la sagesse tentent de donner une réponse, comprenant que, d’une part, elles évoluent dans un domaine du savoir distinct de celui de la connaissance et que, d’autre part, elles vont plus loin que la morale.
Nous sommes à un moment où les grands discours traditionnels, telles que les grandes religions, les utopies politiques ou les cosmologies anciennes, ont perdu leur crédibilité. Nous évoluons dans un monde désenchanté et sans grandes espérances, où même la notion de sagesse peut paraître quelque peu anachronique. Nous vivons à une époque qui n’est pas encore sortie de la crise métaphysique et qui, par conséquent, dans l’absence d’une vision métaphysique nette, a beaucoup de difficultés à trouver une cohérence entre un énoncé éthique et une nouvelle vision métaphysique pas encore configurée, car la méfiance à l’égard de la métaphysique traditionnelle et ses fausses illusions semble avoir discrédité toute tentative de métaphysique. Par conséquent, comme beaucoup, nous évoluons habituellement dans le relativisme du pluralisme éthique : sans critère clair pour nous définir personnellement, comme si tout dépendait finalement des circonstances plus que de nous-mêmes. Mais le problème est que de toute façon, nous devons vivre et, si possible, trouver une réconciliation avec « la réalité » telle qu’elle est. Nous savons que cette réalité est problématique, en un double sens : premièrement au sens immédiat de la réalité commune, où nous rencontrons des problèmes vitaux auxquels nous devons répondre ; mais aussi en un second sens « métaphysique ». Et la sagesse, telle que l’entend Conche, implique un mode de vie en cohérence avec une compréhension métaphysique déterminée. Comment trouver une cohérence avec quelque chose qui n’est pas clair ? À partir de la défense d’un pluralisme philosophique, il est possible d’accepter différents modèles de sagesse. Mais, comme nous ne vivons qu’une vie, un choix vital et intellectuel s’impose en même temps à chaque individu.
L’on dit souvent que la philosophie est l’amour de la sagesse. Mais Conche ne voit pas les choses exactement ainsi. Il croit que l’objet ou la finalité de la philosophie n’est pas la sagesse, mais simplement la vérité. Pour chercher la vérité, et ne s’intéresser qu’à la philosophie, en laissant de côté une grande quantité d’intérêts « mondains », il est nécessaire d’avoir déjà, préalablement, beaucoup de sagesse. Autrement dit, la sagesse est une condition de la philosophie, et peut-être est-ce la raison pour laquelle les philosophes sont « rares ».



Marcel Conche par Jean Leyssenne


DU CHOIX D’UNE MÉTAPHYSIQUE
POUR DONNER DE LA VALEUR À SA VIE
POUR VIVRE VRAIMENT

Notre monde, notre époque, post-modernes pour certains, se caractérisent par la perte du sens et de la valeur. Le nihilisme et le relativisme conjuguent leurs effets dévastateurs sur les esprits qui ne croient plus à rien si ce n’est au triomphe du rien. Il y a là quelque chose qui semble profondément vrai : tout ce qui existe est voué à disparaître, ne laissant à terme aucune trace. Il n’y a pas d’être, il n’y a que  l’apparence absolue, tout étant voué à la mort, au néant. Ainsi donc, il y a un nihilisme ontologique indépassable. Mais il ne se déduit pas de ce nihilisme que, tout étant voué au rien, rien n’a de valeur. Paradoxalement, cette destinée, cette destination n’influent pas sur ma liberté : voué au rien, mais vivant , pour un certain temps, inconnu de moi, j’ai toute latitude pour vivre ma vie, un don, comme je l’entends. La fin, connue, anéantissement, néantisation, ne détermine en rien mon chemin, mon parcours : c’est moi qui le dessine et rien ni personne, même si aucune trace ne subsiste, ne pourront faire que mon dessin n’a pas été dessiné. Cette métaphysique de l’apparence ne m’affaiblit pas, ne me mutile pas.
Au contraire, je découvre que la valeur et le sens de ma vie, c’est moi qui en décide : je peux être cause de moi-même, dessiner mon parcours même si je sais qu’il peut être interrompu à tout moment, brutalement. Je peux décider de devenir ce que je suis, de développer mes dons (ce dont la Nature m’a fait don, ne serait-ce que cette faculté commune à tous les hommes : penser). Il y a là une posture tragique : affirmer ma vie et mes dons, malgré la mort qui me guette, qui n’est pas dans l’air du temps. On aurait plutôt tendance à baisser les bras, à se laisser aller, à se laisser vivre. Tel n’est pas mon choix : malgré les terribles épreuves infligées par la mort, j’ai fait choix de travailler à la mémoire des disparus, d’inscrire ce travail dans un travail plus vaste de partage de ce dont je suis convaincu et que j’appelle pour le moment : gai savoir mais que je devrais appeler : sagesse tragique. J’invite ceux qui se sentent un  peu dans cet état d’esprit à lire, méditer Marcel Conche.
Jean-Claude Grosse, 25 novembre 2006




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Une opérette à Ravensbrück/Germaine Tillion

30 Avril 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Une opérette à Ravensbrück

de Germaine Tillion

Collection Points

 « Vivre et agir sans prendre parti, ce n'est pas concevable : la vie n'est qu'options (...) nous optons sans cesse entre les êtres, entre les actions et nous sommes constamment orientés, fibre par fibre, vis-à-vis de cet immense réseau d'événements et d'enchaînements qui tisse l'histoire. Et, de même qu'il n'existe pas, moralement, de vrais médiocres, mais seulement des êtres qui n'ont pas rencontré les événements qui les révéleront, il n'existe pas davantage de vrais indifférents, de vrais neutres, mais seulement des êtres qui, par manque d'expérience, se croient neutres »

Comme une bonne librairie est incitative. C'est le cas de L'arbre à lettres au bas de la rue Mouffetard où je me rends chaque fois que je monte à Paris.

Là, ça faisait trois ans.

Bien sûr, c'est l'actualité qui commande sur les espaces dédiés à l'histoire, à la politique, à la philosophie et aux sciences humaines, au roman, à la poésie...

N'empêche qu'en une heure, j'ai mis de côté 20 livres, soigneusement choisis, chacun pour des raisons différentes.

Avec Quand le soleil voulait tuer la lune, chez Métailié, j'ai renoué avec une histoire vieille de 42 ans.

Déjà professeur dans le Nord mais encore étudiant 3° cycle en Sorbonne et à Nanterre, j'avais entendu parler par Leroi-Gourhan ou Roger Bastide ou Lévi-Strauss de la dernière des  Fuégiens, des Selk'nam, interrogée par une ethnologue et cela m'avait fait bondir, peuple génocidé par les blancs avec ethnologue sauvant par ses entretiens la culture de ce peuple. D'autres avaient déjà fait cela : Malinovski en Nouvelle-Zélande qui eut l'idée d'introduire le rugby pour remplacer la guerre entre les tribus ce qui a conduit au fameux cri de guerre des all blacks, le haka,

Bernardino de Sahagùn avec son Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne, livre qui disparut pendant deux siècles avant d'être retrouvé à Madrid et à Florence et sans lequel on ne saurait rien des Aztèques.

42 ans après la mort de Lola Kiepja, son informatrice, voici que paraît en français, le livre d'Anne Chapman consacré aux rituels et au théâtre, le Hain, de ce peuple disparu.

Je le lirai avec une émotion particulière et peut-être la même répulsion pour l'Occident que celle que j'avais à l'époque.

Qu'est-ce qui m'a conduit à choisir le texte de Germaine Tillion ?

Le sujet et les circonstances : une pièce écrite en camp.

J'avais accueilli en novembre 2004 à la maison des Comoni, au revest : Qui ne travaille pas ne mange pas, spectacle documentaire sur le théâtre au goulag, mis en scène par Judith Depaule.

Se saisir de sujets aussi terribles me semble une des missions du théâtre ou du cinéma, de la littérature aussi. D'où mon intérêt pour le texte de Germaine Tillion, mais aussi pour le livre de Jonathan Little : Le sec et l'humide.

Là, anecdote. Un des comédiens du spectacle sur le goulag, chez lequel je suis hébergé lors de mes sorties parisiennes, me parle de sa conversation avec Jonathan Little, venu voir le nouveau spectacle de Judith Depaule sur Gagarine à Chelles, le 27 mars, lui ne connaissant pas l'écrivain et l'écrivain parlant russe avec ce comédien, évoquant ses 2 années passées en Tchétchénie, ses rencontres avec Bassaiev et les risques encourus avec Khattab.

Feuilletant le livre, je trouve en fin de livre l'épilogue sur Bassaiev. D'où l'achat, d'autant que le sujet est : une brève incursion en territoire fasciste.

L'opérette-bouffe de Germaine Tillion : Le Verfügbar aux enfers, écrite à Ravensbrück en 1944 a été publiée en 2005, en poche en 2007. Germaine Tillion avait gardé sous le coude ce texte parce qu'il avait eu son utilité en son temps, le temps de son écriture et qu'elle ne voyait pas comment ce texte pourrait être reçu par des spectateurs sans expérience du camp.

Cette opérette a été écrite par la détenue NN, nuit et brouillard, Germaine Tillion, entre octobre 1944 et janvier 1945, à Ravensbrück.

Germaine Tillion refusa de travailler pour les nazis, devenant une Verfügbar, disponible pour toute corvée mais aussi et surtout une prisonnière rebelle, se cachant de block en block, au milieu des dormeuses (celles qui avaient travaillé de nuit). Protégée par ses compagnes de détention, écrivant dans une grande caisse, quand elle était envoyée au tri du pillage de l'Europe par les nazis, ayant mis en place  dans son block, le cercle d'études,  autre façon de résister ou de survivre, ultime forme du sabotage selon une de ses expressions, Germaine Tillion, ethnologue de métier et résistante de conviction, décédée le 19 avril 2008 à presque 101 ans, a écrit cette opérette bouffe pour ses compagnes car que reste-t-il comme arme de résistance, de survie, dans un univers de cette brutalité : le rire, le rire le plus caustique, le rire sur soi, le rire aussi sur les bourreaux mais l'essentiel est bien le regard porté sur cette nouvelle espèce, décrite par un naturaliste, charrié par le chœur, le Verfügbar aux enfers, titre inspiré d'Offenbach, Orphée aux enfers.

«L'humour noir et l'autodérision tendent aux détenues un miroir sans pitié, dont la description même force la réaction, entraîne le refus et représente une victoire de l'esprit sur le système de déshumanisation», analyse Claire Andrieu, dans la préface du Verfügbar.

L'opérette comporte plusieurs registres :

- un registre d'observations sur l'organisation du camp, son vocabulaire particulier, les différentes catégories de prisonniers, les différents niveaux de la hiérarchie, les différents niveaux de traitements infligés aux prisonniers, observations concises, précises, sans concession, dans leur cruauté, maladies, dysenterie chronique, blessures infligées, sélection pour élimination par différents procédés, expériences médicales ou chirurgicales...On a la vie quotidienne au camp et entre le 1° et le 3° acte, celle-ci envahit l'opérette comme si l'écriture ne pouvait suivre la dégradation des conditions de vie avec l'avancée des alliés, la désorganisation et la folie saisissant les SS : une des chansons est explicite, celle des 30 jeunes filles rencontrant un SS hurlant qui en tue une, la 30° puis au couplet suivant, la 29° et ainsi de suite.

- un registre d'airs et de chansons connus, aux paroles détournées, adaptées à la situation mais permettant à toutes les compagnes d'être dans le coup, de chanter.

- un registre de dérision par le jeu entre le naturaliste et le chœur, indocile, interrompant le conférencier pour apporter son grain de sel, son information, sa précision mais aussi ses rêves de bons repas dans les diverses provinces françaises.

Il se trouve que le Théâtre du Châtelet a eu l'heureuse initiative en juin 2007 pour les 100 ans de Germaine Tillion, avec son accord, de faire créer pour 3 représentations, l'opérette bouffe. L'initiative est revenue à un théâtre privé. Pas au théâtre public, faut-il s'en étonner ?

 

Jean-Claude Grosse

 

Le Verfügar aux Enfers
de Germaine Tillion

Opération survie en humour noir et musiques joyeuses Paris - Théâtre du Châtelet

Germaine Tillion, ethnologue, humaniste et grande résistante a eu cent ans le 30 mai dernier. Pour rendre hommage à cette personnalité d'exception le Châtelet a eu l'heureuse initiative de ressusciter un texte inédit rédigé en cachette dans le camp de Ravensbrück où elle était déportée. Pour soutenir le moral de ses camarades de captivité, elle avait inventé des couplets à l'autodérision couleur d'encre, faits pour être fredonnés sur des musiques familières. Une façon de ne pas se laisser aller à mourir comme des bêtes et à tracer des pistes de mémoire. Un outil pour déclencher les rires autour des corps dévastés et des têtes vidées, de la pire dégradation humaine.

Raconter l'horreur en s'en moquant

Germaine Tillion raconte l'horreur en s'en moquant, par petites phrases et petites rimes et les colle aux refrains connus, d'Offenbach à Gluck, en passant par Bizet, Hahn, , Christiné ou Lalo, par les rondes enfantines et les comptines... Le tout gravitant autour du thème des « Verfügbar », les « disponibles », les filles bonnes à tout faire, condamnées à toutes les corvées, substituts réactualisés des antiques esclaves ou des serfs du moyen-âge. Une race à part donc qu'un naturaliste de carnaval vient présenter au cours de conférences délirantes qui servent de fil rouge. Bérénice Collet pour la mise en scène et Christophe Ouvrard pour les décors et les costumes ont relevé le défi de mettre en images et en mouvement ce qui était à priori indescriptible. Quelques bancs, deux panneaux jouant sur les transparences et les projections qui sui suggèrent l'intérieur des baraquements ou des paysages en désolation, des robes colorées comme des rêves d'un autrefois fantomatique...

Un petit air de grande production


En dialogues, en chants et en chansons méticuleusement reconstitués par Christophe Maudot, six solistes connues des scènes lyriques, Hélène Delavault, Emmanuelle Goizé, Gaële Le Roi, Jeannette Fischer, Carine Séchehaye, Claire Delgado-Boge jouent et chantent en charme, aplomb, émotion autour du naturaliste Alain Fromager, Les choristes de la maîtrise de Paris et des chœurs des collèges Camille Claudel et Evariste Galois, ainsi qu'une équipe de jeunes danseuses issues de divers conservatoires parisiens s'intègrent aux actions, les illustrent et donnent à l'ensemble un petit air de grande production. Les instrumentistes de l'Orchestre de Chambre Pelléas dirigés avec cœur et doigté par Hélène Bouchez soutiennent autant qu'ils accompagnent cette magnifique leçon d‘espoir, cet acte de création et de civisme à nul autre pareil..

Un seul regret : qu'il n'y ait eu que trois représentations pour s'imprégner de cette page d'histoire qui a bouleversé les spectateurs qui ont le privilège d'y assister.

Le Verfügbar aux Enfer- opérette-revue à Ravensbrück, textes de Germaine Tillion, musiques de Bruno Coquatrix, Reynaldo Hahn, Georges Bizet, Henri Christiné, Oscar Straus, Henri Duparc... Orchestre de Chambre Pelléas, direction Hélène Bouchez, mise en scène Bérénice Collet, restitution et compositions musicales Christophe Maudot, décors et costumes Christophe Ouvrard, chorégraphies Danièle Cohen. Avec Gaële Le Roi, Jeannette Fischer, Carine Séchehaye, Claire Delgado-Boge, Emmanuelle Goizé, Hélène Delavault, Alain Fromager. Chœurs de la Maîtrise de Paris et des collèges Camille Claudel et Evariste Galois, danseuses des conservatoires municipaux de Paris.

Théâtre du Châtelet à Paris, les 2 & 3 juin 2007

 



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Toujours la vie invente/Gilles Clément

30 Avril 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Toujours la vie invente

de Gilles Clément

Editions de l'Aube, poche essais


Ce petit livre d'une cinquantaine de pages est né de la conférence de Gilles Clément à la fête du livre d'octobre 2007 à Mouans-Sartoux. Déjà Albert Jacquard et Pierre Rahbi l'avaient précédé.

Voilà une ville, une municipalité qui ne se contentent pas de parler, qui agissent en matière de paysage, de développement durable. Dans l'essai, on trouve citées, Rennes et Curitiba en particulier.

J'ai retrouvé dans ce court essai, l'essentiel des idées de Gilles Clément, à savoir le lien existant entre tous les êtres (l'écologie bien comprise, comme humanisme respectueux de ce qui existe, le jardin sauvage ou en mouvement, sauvegarde de la biodiversité menacée par les multinationales et les semenciers, par le mode de vie des sociétés riches tendant à se mondialiser alors que le jardin planétaire est fini et qu'il ne peut donc y avoir de croissance infinie.

D'où nécessité de démondialiser, de relocaliser, de décroître.

Les émeutes récentes de la faim montrent bien l'erreur grossière, le crime même contre l'humanité, qu'a constitué le remplacement de l'agriculture locale vivrière par l'agriculture intensive d'exportation pour pays riches et classes moyennes avides de biens.
Allez donc demander aux gens de faire le choix :

Ou la satisfaction des besoins élémentaires pour tous : manger, se vêtir, se loger, se soigner, s'instruire

Ou la satisfaction de besoins futiles innombrables pour une minorité abondante de gens moyens : énumérons nos objets futiles pour faire un beau poème à la consommation

Ou la satisfaction de besoins de luxe pour une minorité de gens très riches : énumérons quelques objets de ce luxe, qui nous font baver d'envie et ne nous font plus braver le capitalisme prédateur.

Et sans doute vous comprendrez que nous irons dans le mur malgré les avertissements, malgré les solutions possibles.


 

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Derniers fragments d’un long voyage de Christiane Singer

24 Mars 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture


Derniers fragments d’un long voyage
de Christiane Singer  chez Albin Michel (2007)

Voici un récit commencé le 28 août 2006 et terminé 6 mois après, le 1° mars 2007, délai annoncé et prononcé comme un décret par un jeune médecin : Vous avez encore six mois au plus devant vous, avait-il dit à Christiane Singer. Le 4 avril 2007, elle mourait ayant laissé en partage ce récit poignant.
De cette lecture, je retiens surtout que certaines souffrances nous seront toujours étrangères, que devant elles et en présence des personnes qui en sont traversées, il ne faut pas chercher des paroles de réconfort, exhorter à aimer la vie, à ne pas penser à la souffrance, à la mort, toutes attitudes et paroles incongrues, à côté. Mieux vaut le silence, le regard ou une vraie rencontre de quelques minutes, une vraie conversation où c’est le « malade » qui guide le bien portant. Je mets le mot entre guillemets parce que Christiane Singer le récuse. Parler de maladie, c’est se situer dans un registre d’oppositions : maladie, santé qui occulte la réalité, qui sépare ce qui est lié, uni et que nous n’avions jamais envisagé les choses comme cela.
Que vit le « malade » ? Indéniablement, Christiane Singer a tenté d’être au plus près de ce qu’elle éprouvait et le moins qu’on puisse dire c’est que les repères habituels s’estompent, ne fonctionnent plus et que cette expérience violemment physique est en même temps, une expérience métaphysique où des mots comme « ma vie », « la vie », « la mort », « ma mort » ne sonnent plus pareil .
Je me garderai bien de contester l’expérience de Christiane Singer. Éprise de religions et de pratiques spirituelles, elle a, « grâce » aux cruelles souffrances, accompagnées de rémissions passagères, renoncé à juger, à espérer, à craindre : elle a appris à accepter, à connaître joie et bonheur, à ne pas vivre comme des contraires ce qui nous apparaît tel, à voir la vie à l’œuvre là où nous voyons la mort à l’œuvre, à voir l’amour universel qui baigne tout, qui embrasse tout, qui est plus que reliance, qui est comme la matière, l’esprit de tout ce qui apparaît-disparaît sans qu’on puisse vraiment distinguer le passage. A-t-elle connu une expérience mystique ? Comme pour la « maladie » que je n’ai pas connue, je préfère me taire, n’ayant jamais connu, vécu d’expérience mystique.
Ce récit, sans doute à lire et relire, me permettra, je l’espère, en présence de souffrances terribles, celles d’autrui ( je pense à mon père, je pense à ma mère : ai-je su avoir la modestie, l’humilité devant ce contre quoi on ne peut rien, à part alléger la souffrance et encore), les miennes peut-être un jour, me permettra peut-être d’accepter et de découvrir, d’apprendre comme Christiane Singer, en acceptant l'"épreuve", a découvert et appris et transmis.


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La part du colibri de Pierre Rabhi

20 Février 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

La part du colibri de Pierre Rabhi
La part du colibri
L’espèce humaine face à son devenir
de Pierre Rabhi
Collection poche essai L’aube

Voilà un tout petit livre d’une quarantaine de pages, paru en 2006, réimprimé en 2007, qui nous met bien en face de nos responsabilités collectives et individuelles par rapport au devenir de l’espèce. Si nous disparaissions, la Terre, elle, ne disparaîtrait pas. Il faut bien avoir présent cela à l’esprit. Se soucier de la planète, c’est d’abord se soucier de nous comme espèce pouvant continuer à vivre sur la planète. Si nous sommes assez stupides pour ne pas changer de paradigme, de comportements, sans doute irons-nous dans le mur ? La Terre se remettra de notre passage sur terre comme elle l’a déjà fait dans son histoire. Disons que c’est une autre histoire que la nôtre qui s’écrira s’il y a de nouveaux êtres pensants et écrivant.
Ce qui m’a le plus intéressé dans ce petit livre, c’est ce qui lui donne son titre : La part du colibri. Nous sommes chacun d’entre nous, un colibri, insignifiant par rapport au temps et à l’espace infinis. Mais cela n’enlève rien à notre responsabilité ; Nous avons à jeter sur l’incendie, les quelques gouttes d’eau que nous récupérons pour le combattre. L’incendie est tel, que les quelques gouttes d’eau ne suffiront pas à l’éteindre. La légende amérindienne qui raconte cette histoire montre bien que chacun doit prendre sa part, avec ses moyens, dans cette lutte contre le risque que nous encourons à persister dans un système de croissance, de surconsommation. Non, nous ne sommes pas impuissants, nous n’avons pas à nous dédouaner devant l’immensité, l’impossibilité de la tâche ; nous avons à faire notre part, celle du colibri.
Pour en savoir plus, on consultera le site

 
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Chagrin d'école de Daniel Pennac

9 Janvier 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Chagrin d’école de Daniel Pennac
chez Gallimard

Ce récit  a pour figure centrale, le cancre, le mauvais élève. Figure déclinée à la 1° personne quand l’auteur évoque sa longue cancrerie, n’hésitant pas à passer à la 3° personne comme pour se mettre à distance, objectiver le portrait, permettre l’identification par autrui.

L’auteur n’est plus le cancre qu’il fut. De cancre à professeur puis écrivain populaire, voilà une métamorphose  peu banale qui doit beaucoup, l’essentiel,  à l’amour.
Mais le cancre n’est pas mort avec le professeur ou l’écrivain. Le professeur lui doit une attention particulière aux cancres et une réflexion pleine de bon sens sur l’école de la République. L’écrivain lui doit des interpellations, des interruptions, des irruptions intempestives, savoureuses, qui font « bruit » dans la belle construction du professeur écrivain, montrant combien l’opposition cancre-professeur, ignorance-savoir est devenue dialectique fructueuse, non élimination du contraire mais enrichissement réciproque : l’ignorant apprenant à savoir, le savant apprenant à ignorer.
Le récit finit presque par donner le dernier mot au cancre : L’amour. Comme le professeur, pédagogue, veut nous faciliter la compréhension du mot, il transforme en poète, une situation réelle en métaphore : c’est l’amour qui nous fait ranimer une hirondelle assommée, point  final. Doublon du dessin métaphorique-métonymique du début où le  « a » engendre le « b » puis un personnage batifolant horizontalement, loin des contraintes du cartable, avant de plonger, de se noyer et d’être repêché par le fond du pantalon, sauvé par un professeur-sauveteur renvoyant le cancre aux joies du cartable.
Les portraits de professeurs-sauveteurs, variés, révèlent à quelles conditions le sauvetage est parfois, souvent, possible : être pleinement présent à la matière enseignée, être pleinement présent aux élèves de la classe,  à « ses » élèves  de « sa » classe.
Le 1° paragraphe de la page 123 énonce fortement ces vérités : les maux de grammaire se soignent par la grammaire… De nombreux passages montrent comment la grammaire, sous forme de questions-réponses adressées à l’un, à toute la classe, permet de rompre avec la pensée magique (on rompt un sort, on sort du rond), de trouver le sens de ce qu’on dit sans réfléchir : je n’y arriverai jamais ; je l’ai pas fait exprès ; les profs, ils nous prennent la tête, m’sieur !…
Loin des sermons, des appels à la volonté, à l’effort, loin de la notation des réponses absurdes, loin des mensonges et hypocrisies du système, loin de l’humiliation et de la culpabilisation, ces exemples constituent une propédeutique pour un autre regard sur les élèves en difficulté. Les professeurs-sauveteurs ne sont pas des héros, ils ne réussissent pas avec tous les élèves. Par contre, ils ne s’exonèrent pas de leurs responsabilités par l’excuse : nous n’avons pas été préparés à ça, à savoir à trouver dans nos classes, des élèves estimant ne pas être faits pour ça, à savoir apprendre à l’école. Ils sauvent par amour comme devoir, par devoir d’amour, sans tri affectif, sans ostracisme, sans racisme, par agapé, par bonté  (dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l’être assez ; Marivaux : Le jeu de l’amour et du hasard).
La figure du cancre est traitée à travers des exemples individuels (celui de l’auteur, celui de Maximilien, le coupable idéal et d’autres) mais aussi de façon générale dans le contexte sociétal et historique.
Au cancre quasi-impersonnel à bonnet d’âne  en fond de classe s’est substituée l’image raciste, ostracisante de la caillera, colportée, massifiée par les médias, véritable crime contre l’école, véritable arme électorale contre plus de justice,  plus d’égalité. Maximilien en est le symbole.
Et changement radical, bouleversant l’école, la société de consommation, Mère-Grand marketing  a transformé enfants et adolescents en clients comme leurs parents. Un enfant moyen, un adolescent moyen va à l’école avec 880 euros de marques de toutes sortes.
La société de satiété permet à l’enfant, à l’adolescent de prendre ses désirs pour  des besoins, de se sentir tout-puissant. Changement de comportements, changements de mentalités qui font voir l’école comme  un ghetto, image également colportée par les médias. L’école de Jules Ferry a donc duré un siècle, de 1875 à 1975.
Dans ce contexte, les professeurs-sauveteurs, s’ils sont indéniablement à la hauteur, ne me semblent pas suffisamment nombreux pour rendre leur tête à tous les Maximilien. Plus, l’école telle qu’elle est ne me semble pas à même de vaincre Mère-Grand, la grande dévoreuse de temps, d’argent, de gens.
Les vérités de la page 123 et de bien d’autres pages  me semblent convenir à la période d’avant 1975 et au cas par cas, à aujourd’hui mais le cancre consommateur d’aujourd’hui, deviendra peut-être le professeur consommateur de demain, donc le client de la société de satiété jusqu’à une fin de carrière comme celles décrites  page 74 : ôtez-nous  le rôle, nous ne sommes même plus l’acteur ; réduits à nous-mêmes, nous nous réduisons à rien. Heureux qui sait alors quitter l’état qui le quitte, et rester (devenir) homme en dépit du sort ! (Rousseau, page 164)
Cette faille, à tout le moins, dans notre éducation (page 74) me semble être aussi la faille, à tout le moins, dans ce récit. La mission de l’école de Jules Ferry (pages 284-285) ne suffit plus. L’école peut-elle nous apprendre à nous émanciper de la servitude volontaire (vécue comme toute-puissance) popur essayer de devenir cause de soi-même (plus précis, plus exigeant que devenir ce que l’on est, se connaître soi-même) ? C’est la question non abordée par ce récit car quant à lui parler (à l’élève) de nous ou de lui-même, pas question : hors sujet (page 132).
On pourra donc dépasser le chagrin d’école en plongeant dans Pour une école du gai savoir (un livre qui débloque), édité à 700 exemplaires en 2004 et dont il reste 200 exemplaires aux Cahiers de l’Égaré. Ce n’est donc pas un succès de librairie, cette école du gai savoir en compagnie de Rabelais,  La Boétie, Montaigne, Nietzsche, Marcel Conche. Rares sont ceux, à commencer par les adultes, qui ont la passion de la purgation, de la purge, prescrite par Ponocrates, purge de légende, métaphore dont il nous faut, chacun de nous, pour soi-même, trouver l’usage pour tenter de vivre notre vie en connaissance de cause, en cause de soi-même.

Jean-Claude Grosse

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Emmanuelle Arsan sur la grotte Chauvet

23 Octobre 2007 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #philosophie

 
 
 
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Emmanuelle Arsan vers 1975


Je mets en ligne ce très beau texte d'Emmanuelle Arsan, écrit en postface au texte de Roger Lombardot: La Rose, hommage théâtral à la grotte Chauvet, accompagné de 18 photographies, que Les Cahiers de l'Égaré viennent de rééditer.
Un texte intitulé:

paru dans le N° 12 de la revue Aporie, en 1989, introuvable, vient d'être mis en ligne, avec des portraits d'Emmanuelle Arsan. Bonne lecture.

Jean-Claude Grosse

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ISBN 978-2-908387-97-1
72 pages, 15 x 21, 15 euros


Parce qu'ils ne pouvaient pas s'en empêcher


Les merveilles retrouvées de la grotte de Vallon Pont d'Arc m'inspirent une passion véritablement amoureuse. Toute écriture qui traite d'elles, toute publication qui les reproduit avec fidélité et clarté me paraît donc digne d'intérêt. Mais La Rose me touche plus personnellement qu'aucun autre texte.
Son intelligence des sillons creusés au burin, des peintures à l'ocre ou au charbon sur les parois de roche me semble incomparable. Mieux encore : l'intuition que Roger Lombardot a des intentions de leurs auteurs évite bienheureusement les poncifs des interprétations religieuses ou magiques à la mode. Quel soulagement !
Surtout, cet écrivain accorde une juste attention à la question que chacun se pose, là et ailleurs, qu'il s'agisse de relations entre gens de l'âge de pierre ou entre citoyens du nôtre – ou entre ces ancêtres préhistoriques et nous : « Comment peut-on communiquer une émotion ? » Et il s'avise que la réponse est inscrite en toutes lettres dans le témoignage de notre identité immémoriale que ces grottes ont préservé. Cette réponse tient en trois mots : « par l'art ».
Leurs parois gravées nous apprennent, en effet, que depuis la nuit des temps et dans la nuit des cavernes notre espèce sapiens et faber cherchait déjà, comme elle n'a jamais cessé ensuite de le faire, à exprimer par des points, des lignes droites et des courbes sa perception de l'univers, de la vie et de la pensée – et son désir de créer.
Cet « enchantement » séculier, temporel, humain, cette invention profane d'un royaume qui est de ce monde, suffit à rendre compte de ce que nous voyons et à justifier le bonheur que nous éprouvons à le voir. Cette compréhension repose physiquement, matériellement – diététiquement – nos esprits, lassés de nourritures spirituelles.
Il n'y a pas lieu, en effet, de croire, quia absurdum, que ces peintres disparus (et qui ne peuvent donc plus se disculper en personne) obéissant à Dieu sait quelle vocation sacerdotale ou observaient d'occultes rites sacrificiels. Il est tout aussi arbitraire de supposer qu'ils s'acquittaient par leur peinture de dévotions propitiatoires, que ç'ait été pour se concilier les démons de la chasse, ou pour envoûter de loin le gibier convoité.
Au contraire de ce que vaticinent à ce sujet trop de spécialistes excités par le surnaturel et le sacré, les grottes de ce temps-là n'étaient pas forcément des sanctuaires, ni des refuges de sorcellerie. Et nous n'avons aucune bonne raison de penser que leurs roches servaient d'autels à des chamans.
Je sais : je risque fort, aujourd'hui, d'être qualifiée d'illettrée, ou à tout le moins d'arriérée, si je ne professe pas que le chamanisme sévissait dans les années 30.000 avant notre ère comme il prospère en 2003 à Paris. Désolée, mais je ne suis pas initiée à ces obscures clartés et je ne souhaite pas le devenir. Communier avec l'esprit de l'art suffit à m'éclairer.
Or, qu'est-ce que l'art, sinon ce qui fait plaisir à l'artiste ? C'est ce qu'a mémorablement formulé George Bernard Shaw, lorsqu'il s'est demandé pourquoi diable Milton avait écrit Paradise Lost. Était-ce pour nous amuser, pour nous édifier, pour nous aider à faire notre salut, pour sauver de l'enfer notre âme mortelle, ou dans quelque autre dessein pie aussi farfelu ? Non. C'était « parce qu'il ne pouvait pas s'en empêcher ».
Cette explication rend toujours compte de la seule et unique motivation de l'art qui ne soit pas une imposture : à savoir, le désir irrépressible que ressent l'artiste de traduire en formes non conformes sa vision non naturelle des choses et des êtres, des idées et des faits – ou, ce qui, curieusement, revient au même, le plaisir impénitent de suivre la pulsion qui l'invite à la mise au monde de la beauté.
Quand un jeune Aurignacien éprouvait plus de satisfaction à rester à l'écart du camp qu'à participer aux aventures coutumières de sa horde, quand il s'isolait pour chercher, par touches risquées, la symbolisation agréable qui exprimerait, à sa façon, sur un pan de roche plus ou moins plan, la cavale hilare d'un bison, la carnalité d'un félin, l'humour rondouillard d'un grand-duc, l'humeur buissonnière d'un amour de petit ours rouge, le ménage à trois et le mariage à quatre des chevaux, avec plus de relief et de grâce que n'en offrait le naturel croustillant des dépouilles livrées au feu du cuisinier, c'en était fait : une mutation s'était accomplie. Ce déviant avait cessé d'être l'enfant tranquille d'un peuple terrible, il était devenu un enfant prodige du peuple de la beauté.
Enfant prodigue, jugeait plutôt le chef du clan. Déjà à cette époque, le garçon (il est peu probable que ses sœurs osaient avouer leur vocation ludique, encore moins la suivre) qui annonçait, au petit matin, qu'il préférait rester à jouer du pinceau (ou de la flûte de roseau), au lieu d'accompagner ses aînés dans la combe et tirer à l'arc sur le mégacéros piégé sous le pont, ne s'assurait pas un franc succès familial. L'exclusion de la tribu le guettait.
La rossée pédagogique qui saluait sa transgression et l'interdiction qu'on lui faisait de passer du concept à l'acte suffisent à expliquer pourquoi ce rêveur irrécupérable choisissait le fond d'une grotte pour dessiner ses mammouths et les signer de l'empreinte rouge de sa main (difficilement identifiable par les services secrets du temps) : ce n'était pas par goût pour les ambiances magiques, c'était, tout bêtement, pour se cacher ! Se cacher des bourgeois et des vieux.
Si cet intermittent improductif avait commis l'imprudence de transcrire à l'air libre, sur un morceau de bois exposé à la pluie et aux vents, sa découverte des devoirs de l'imagination et des pouvoirs du dessin, non seulement il aurait vu la nature effacer promptement son tableau, mais il aurait aussi, tôt ou tard, dû courber le dos devant les gardiens de la morale et de l'orthodoxie économique : les pointes de leurs sagaies lui auraient incisé leur loi dans la chair, en traits plus cuisants et presque aussi ineffaçables que les intailles extravagantes dont lui-même marquait la peau des gouffres.
Les professeurs de culture préhistorique ont pour usage de distinguer les cavernes où l'on a retrouvé ces œuvres en les nommant « grottes ornées ».
Cette terminologie me paraît regrettablement impropre. Elle suggère que l'homo artifex de l'époque s'employait à parer ces grottes, à les enjoliver, les toiletter, les « relooker tendance », comme le ferait à présent chez nous n'importe quel décorateur éphémère et intempéré.
Or, il est bien évident que le fier pionnier d'un art pariétal durable ne se souciait de rien de tel. J'ose même dire qu'il s'en battait très franchement l'œil, au propre comme au figuré. Sinon, il n'aurait pas disposé ses peintures comme il l'a fait, c'est-à-dire, dans un désordre tout à fait désinvolte, en se moquant comme de sa première chemise en peau de chamois de la valorisation esthétique que, par leur ensemble, elles pourraient apporter au lieu où elles étaient conçues et réalisées.
Si choix de surface il y avait, le seul élément de cette préférence qu'on puisse se hasarder à reconnaître à présent est l'utilisation opportune d'un modelé irrégulier de la roche. À certains endroits, un gonflement, une bosse, un adouci ou un creux de la paroi semble bien avoir été mis à profit pour suggérer une courbure, une cambrure ou les rondeurs coquines du corps dessiné. Mais c'est tout juste ! Et ce n'est pas toujours le cas.
Autant que cette annexion espiègle du relief, la répartition des œuvres, ou plus exactement la pagaïe de leur entassement, évoque un souci d'économie de l'espace, plutôt qu'un projet d'amélioration du décor. Comment ne pas s'étonner que les dessins se serrent l'un contre l'autre, empiètent l'un sur l'autre, se montent dessus, se superposent, s'empilent à la bonne franquette, empruntent un membre du voisin, rapetissent pour ne pas le gêner, à moins qu'ils ne lui tournent le dos, ou se maniaturisent pour tenir dans un coin, quand ils ne s'effacent pas mutuellement à demi, ou en plein ?
Tout ça comme si la place manquait ! Alors que des segments de roc cent fois plus vastes s'offraient tout à côté ! Bizarrement, le peintre, tout à l'idée fixe de peaufiner, droit devant lui, son bestiaire exquis, laissait ces aires à leur virginité natale.
Cette accumulation ponctuelle est-elle due au savoir trop précaire d'un débutant maladroit, autodidacte et enténébré ? Se réduit-elle à un épisode individuel de dépression nerveuse paléolithique ? Révèle-t-elle un déclin de civilisation, comme on en observe biennalement les signes insignifiants à Venise ? Non. À l’aise et florissante dans les cadres qu'elle s'est choisis, cette prédilection pour le sur-place sûr de soi s'est répétée de millénaire en millénaire, puisqu'il est acquis que les peintures qui ont été mises au jour en 1994 à Vallon Pont d'Arc datent de périodes que des siècles et des dizaines de siècles séparent.
Rebelles comme lui aux mœurs prosaïques des chasseurs et des cueilleurs du ravin, les continuateurs du jeune artiste de la grotte ont donc entendu la leçon qu'il leur avait laissée dans sa langue de pierre. Ils ont donné son sens à une situation dialectique que, mille générations plus tard, Hegel traduirait par son inoubliable adage : « ici est la rose, ici il faut danser ».
Leur fidélité à un style et à un support circonscrit n'était pourtant pas l'effet d'une allégeance à un conformisme et à un conservatisme sans mémoire, ni elle ne faisait d'eux des voyants précoces de notre confuse négation du mouvement de l'histoire. Tout au contraire, leur conscience naissante du paradoxe de l'art, contournant leur illusion pré-éléatique d'« Achille immobile à grands pas », évoluait en volonté transmissible de perfection.
Ainsi, à force de pensée, la poésie pétrifiée de ces peintres rupestres devenait-elle une lointaine annonciatrice de ce qui serait un jour le bonheur grec.
Mais il n'est pas nécessaire de voyager si logiquement – ou si chorégraphiquement – dans le temps pour comprendre que la localisation entêtée d'œuvres successives sur les mêmes portions de parois, dans une grotte aux dimensions et aux disponibilités pratiquement illimitées, ne constitue pas vraiment une énigme. Une contingence toute simple l'explique.
Les artistes originels et leurs héritiers ont choisi avec constance le même petit pan de mur jaune pour s'exprimer, tout bonnement parce que ce pan-là était le seul qui soit convenablement éclairé.
Il était éclairé, lorsqu'une fente dans la façade opposée laissait passer quelques rayons de soleil. Fente étroite, peut-on présumer, et donc surface illuminée réduite. Aubaine, néanmoins, pour le peintre, qui ne voyait, dès lors, pas d'avantages à déborder de la tranche frappée par la lumière. D'où son dédain du reste de la paroi.
Aucune fissure du genre souhaité ne peut être repérée, de nos jours, objectera-t-on. Et alors ? Quel géologue sera assez présomptueux pour jurer sur la tête de ses instruments qu'un mouvement de terrain, aujourd'hui indétectable, n'avait pas momentanément rompu, à l'époque étudiée, la continuité du rocher ? S'il se trouve cependant un de ces savants qui soit si sûr de son fait qu'il réussisse à nous convaincre, nous supposerons autre chose.
Notre conjecture de rechange admettra qu'il ait pu faire en plein jour, il y a 30 ou 32.000 ans, aussi noir dans la grotte que de notre temps. Donc, le travailleur avait besoin d'un éclairage artificiel. Comment y pourvoyait-il ? Bien sûr, en faisant du feu. On en retrouve d'ailleurs la trace, à proximité immédiate des surfaces surpeintes. Trace si vivante qu'on croit encore en sentir la fumée.
Ces foyers excluent-ils radicalement la première hypothèse, celle d'un éclairage solaire délimité ? Nullement, car le peintre, même s'il avait un autre moyen d'y voir clair, devait de toute façon brûler du bois pour se fournir continuellement en fusain.
Mais, quelle qu'ait été la destination de ces brasiers, ils n'étaient pas aisément transportables. On conçoit donc que l'artiste, ayant peiné à allumer et entretenir une flambée qui lui procurait à la fois une lumière avare et du noir de charbon, n'ait eu aucune envie de répéter cette corvée tous les dix mètres. Il préférait profiter, là où il se trouvait, des dernières lueurs disponibles, quitte à écraser l'arrière-train d'un daim par le museau d'une autre bête.
Et ses successeurs et émules ont suivi.
Tous ont persisté à élire cette grotte malcommode et son déplorable éclairage, pour le même motif, inentamé par le passage des siècles : le devoir de se cacher pour pouvoir œuvrer. Pouvoir, dans cette place de sûreté incroyablement peu sûre, être libres, infatigables, incompris, risibles, incroyants, joyeux.
Sisyphes de refiguration du monde, ils se sont obstinés à pousser vers une cime imaginaire leur pierre toujours recommencée.
L'inconfort de l'endroit, son insalubrité, sa solitude, les imprévus de sa fréquentation par une faune misanthrope auraient pu décourager leur rêve. Mais non – parce que la pente de rocher qui menait à leur grotte les protégeait de ce qu'ils redoutaient le plus : l'incursion de pères béotiens, résolus à renvoyer leurs enfants fleurs aux convenances et aux soumissions de leur race.
Cette raison terrestre du choix d'un refuge enfumé et crotté par les ours n'a évidemment pas l'attrait féérique qu'ont les thèses des ésotéristes postmodernes et elle sera ridiculisée par les oblats décrypteurs de légendes et les experts en mythes, en mystique, en mystères et en miracles. Mais, n'en déplaise aux trafiquants d'âmes et aux extralucides de la foi, ma lecture de la grotte ardéchoise me paraît être la plus simple possible – donc la plus scientifique. Voire la seule qui tienne debout.
Et c'est pourquoi, pour parler de ces laboratoires pléistocènes de recherche artistique, je propose de substituer à l'appellation traditionnelle « grottes ornées » celle de « grottes ateliers ».
Reste l'inconnue de la musique ?
Il serait déraisonnable, et d'ailleurs personne n'y songe, de supposer que des hommes aussi capables que nous de tirer d'un profil animal un postulat géométrique et de changer une croupe en œuvre d'art soient restés sourds à la séduction des sons recréés. Le chant des oiseaux et le contrepoint des torrents leur portaient un défi aussi tentateur que le mufle des cerfs et des faons.
De fait, nous ne manquons pas, dans nos musées spécialisés, de pipeaux, de chalumeaux, de flûteaux et de flageolets taillés dans l'os ou la corne et que nous étiquetons « Cro-Magnon ». Mais nous n'avons aucun moyen véritable de connaître les airs que les musiciens d'alors jouaient sur ces instruments et sur d'autres, dont le bois et les cordes ont pourri.
Pour peu, cependant, que nous sachions faire appel aux correspondances que nous a enseignées Baudelaire et que nous tendions l'oreille à la musique éteinte du Vallon d'Arc, l'héritage visible de l'âge de pierre dessine encore pour nous ce qui ne peut plus être entendu.
Comme je l'ai suggéré dans Une musique ocre et rouge, rêverie accueillie dans votre Agora de 1999/2000, l'art n'est pas seulement une caisse de résonance baudelairienne, où les parfums, les couleurs et les sons se répondent, il est d'abord un grand système intuitif cohérent, un « héritage de nos ancêtres flûtistes peintres des cavernes, dont les ours, les bisons, les panthères sirènes, les rhinocéros embrassés, les lions amoureux, les hiboux furent les premières métaphores, la première beauté. »
Et je remarquais que « la vie n'est pas une abstraction. L'œuvre d'art, si. Toujours. Déjà, les bisons peints de la préhistoire étaient des imaginations de bisons, ricercari et fugues de bisons, mimesis à deux dimensions, figuration dénaturante du plaisir que l'artiste prenait à ses bisons intimes, abstraction plus belle que la réalité poilue des bisons d'autrui. Son chef-d'œuvre, autant qu'un codage du savoir, était une effusion lyrique, une partition de sentiments. Cadençant le chant des chasseurs, des cornes et des sabots sauvages faisaient gronder leurs doubles croches sur des portées de rocher. »
Il y a trente mille ans, les artistes étaient donc exactement ce qu'ils sont aujourd'hui. Ils voyaient et entendaient le monde comme un tout. Ils ne le fragmentaient pas en sensations séparées, en volonté et en représentation cloisonnées. Ils ne savaient jamais très bien s'ils dessinaient ou s'ils chantaient. Il faut imaginer qu'ils dessinaient en chantant. Chantaient en dessinant…
Il faut les « imaginer heureux ».
Mais surtout, et c'est là l'essentiel : en couleur, en musique, ils travaillaient for the love of it : pour le plaisir. Pour le plaisir de la liberté. Pour le plaisir de la différence. Pour le plaisir de laisser sur la terre plus qu'ils n'y avaient trouvé.
Leur jeu était de produire une œuvre : un objet que, sans eux, la nature n'aurait pas pu, ou la société n'aurait pas su, inventer.
Accédaient-ils ainsi à l'immortalité ? Jamais de la vie ! Si robuste soit-il, l'art n'a pas la résistance éternelle à l'usure que lui souhaitait Théophile Gauthier.
Si le buste ne survit pas toujours à la cité atomisée ou s'il n'en perpétue pas durablement l'image, à quoi l'art sert-il, alors ? À rien.
La fonction de l'art n'est pas d'être utile. L'art est même souvent plus qu'inutile : encombrant, agaçant, coûteux. Mais, pour tautologique que soit le concept d'« art pour l'art », du moins exclue-t-il les égarements stalinistes et les opéras maoïstes.
Déjà ça de gagné !
L'art ne sert à rien, mais il gagne toujours. Non seulement ses adversaires finissent par mourir, mais il se tire des chausse-trappes que les artistes eux-mêmes s'ingénient à ouvrir sous ses pieds. Car, s'ils sont des génies dont ne peut se passer la douceur de la vie, ils ne sont certainement pas des saints.
Et c'est tant mieux !

Emmanuelle Arsan

 

Phaïnoméride, est le nom donné à cette photo par Emmanuelle Arsan.Photo de Patrick Cléret.

Bonheur, édité par Les Cahiers de l'Égaré, en janvier 1993, est épuisé depuis un certain temps et ne sera pas réédité. Mais comme un bonheur peut être suivi d'un malheur ou d'un bonheur, je travaille à l'édition d'un 2° Bonheur pour 2008, à partir de la correspondance échangée avec Emmanuelle Arsan depuis 1988.

Jean-Claude Grosse, responsable des Cahiers de l'Égaré

 

 

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Roman et film sur le naufrage du Koursk/Marc Dugain

26 Juin 2007 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Note de lecture
 Une exécution ordinaire
de Marc Dugain
chez Gallimard

Le Koursk

J’avais déjà lu avec grand intérêt La malédiction d’Edgar, documentaire-fiction consacré à Edgar Hoover, patron du FBI pendant 48 ans et qui a tenu tous les présidents des USA, ayant des dossiers sur chacun, lui-même étant peut-être tenu par la Mafia, ce qui expliquerait en partie l’absence remarquée du FBI avant, pendant et après les assassinats des 2 Kennedy et de Marilyn Monroe.
Une exécution ordinaire est comme le précédent, un roman, un documentaire-fiction sur la terrible tragédie du Koursk, ce sous-marin russe coulé à une centaine de mètres de profondeur dans les eaux glaciales de la mer de Barents, en août 2000, avec 118 hommes à bord.
À la différence du précédent, l’auteur ne s’est pas concentré sur son sujet : il en profite pour remonter dans l’histoire jusqu’à Staline, pour s’attarder sur Poutine, jeune officier du KGB puis 2° président de la nouvelle Russie après Elstine. Mais c’est sous l’angle de la petite histoire que ces personnages sont abordés : Staline parce qu’il souffre d’arthrose fait appel à la mère du narrateur, doctoresse ayant des pouvoirs de magnétiseuse, pour se faire soulager. Les rencontres ont lieu de nuit, le secret le plus absolu doit être gardé, Staline exige la séparation de la doctoresse d’avec son mari, le narrateur naît peu après la disparition du tyran qu’on découvre dans son quotidien et à travers des confidences sur l’exercice de son pouvoir. Poutine, alors jeune officier du KGB, Plotov dans le roman, est mis à l’épreuve en Allemagne de l’Est : in extremis, il n’a pas à abattre la belle espionne traître, il a gagné la confiance du général du KGB ; il se trouve que Plotov est le petit-fils du cuisinier de Staline comme le narrateur est le fils de la magnétiseuse de Staline.
Ce narrateur, professeur d’histoire, est un personnage complexe, pas du tout un héros, portant sur le monde un regard sceptique, capable de s’adapter, ayant une femme dont il pensait se séparer mais dont il va s’occuper après une chute dans un escalier qui l’a faite régresser dans l’amnésie ; il a une amante ; il a une fille et un fils dont la 1° mission comme jeune officier sous-marinier s’effectue sur le Koursk, Oskar dans le roman.
Deux passages sont consacrés au Koursk, Oskar, dans le roman : lors d’une enquête menée par un journaliste occidental, guidé par la fille du narrateur, Anna, son père lui servant de chauffeur. Cette enquête permet à l’auteur de faire le point sur les différentes hypothèses. 1° thèse officielle russe : le Koursk a été coulé par un missile tiré d’un sous-marin américain, type Los Angeles, se sentant menacé par Oskar qu’il reniflait par l’arrière, ce qui avait énervé le commandant du Koursk faisant manœuvrer son sous-marin pour chasser l’américain. J’ai vu un reportage sur France 2 consacré à ce naufrage et on voyait bien, photo parue dans la presse russe pendant 2 jours, que les tôles de l’avant du sous-marin étaient enfoncées vers l’intérieur.

3 photos montrant un impact et non une explosion

 2° thèse officielle russe : l’explosion d’une vieille torpille à l’avant puis explosion du magasin à torpilles. 3° hypothèse : le Los Angeles dans son reniflage a éperonné le Koursk par en dessous, provoquant une explosion. 4° hypothèse : la torpille explosive aurait été sabotée par des tchétchènes et les ingénieurs du Daghestan montés à bord d’Oskar. Comme on le voit, ce n’est pas demain la veille que l’on saura la vérité.
Le 2° passage consacré au Koursk raconte les dernières heures des 23 survivants de l’arrière. Parmi eux, l’officier en 3°, Anton, le meilleur ami du narrateur et Vania, le fils du narrateur. Ces pages sont les plus insoutenables du livre. Mais notre angoisse est contenue par la minutie du comportement d’Anton qui ne cède pas à la panique, calme ses hommes, agit avec méthode. Nous tenons bon, comme eux jusqu’à l’explosion suivant le décapsulage de la 2° cartouche d’oxygène.
Autre chapitre sur lequel je veux m’attarder : celui consacré au comportement de Plotov, alias Poutine. Ce qui est effarant, c’est de voir comment la raison d’état commande son comportement, sans aucune humanité. En effet, il faut qu’il n’y ait aucun survivant c’est-à-dire un possible témoin pouvant contredire la thèse officielle. Il ne faut pas que les secours viennent des occidentaux : ce serait un camouflet pour la Russie et sa flotte en grandes manœuvres, le Koursk ayant tiré avec succès, la fameuse torpille à capitation, Schkval se déplaçant à 500 kilomètres/heure et qui donne l’arme absolue aux Russes puisque capable de couper en 2 un porte-avions.

D’où l’échec des 1° secours russes. Tout le monde morts, les marins deviennent des victimes et on peut accepter l’aide étrangère qui ouvrira avec facilité le sas d’accés.

Bref, un roman que je recommande pour peu qu’on ait été touché par ce drame de l’été 2000.

Le Koursk, longueur 100 mètres, hauteur 49

La vérité sur le naufrage du Koursk

Film de 72 minutes de Jean-Michel Carré

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Oisivetés/Journal étrange/Marcel Conche

11 Juin 2007 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Note de lecture sur :
Oisivetés, Journal étrange 2,
de Marcel Conche

paru en mai 2007 aux PUF.

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Ce journal étrange de 390 pages est intéressant à plus d’un titre.
Pour l’essentiel, les 81 chapitres ou essais commencent, comme le 1° journal, par : Si. Échappent en partie à cette règle l’essai 69 et les 73-74 qui prolongent l’essai sur Louise Labé.
Commencer par Si indique que nous sommes dans le monde ou le règne des possibles, ce que permet l’oisiveté installée dans le temps qui s’écoule (faux, c’est nous qui passons !) d’où le pluriel pour oisivetés, moments propices à l’inattendu, à l’imprévisible. L’esprit libéré des contraintes galope de sujet en sujet. Montaigne avec lequel Marcel Conche a une grande affinité philosophique lui sert d’avertissement. À la différence de Montaigne (mais Montaigne veut nous égarer en parlant de l’ineptie de ses divagations et il serait donc plus juste de dire : à la ressemblance de Montaigne), ces essais ne sont pas chimères et monstres fantasques, sans ordre et sans propos.
Ces essais abordent au gré des jours et des événements, sans préméditation, les sujets les plus divers. Ils ne sont pas datés (pour un journal) mais parfois certains indices nous permettent de savoir que nous sommes le 16 mai, car Marie-Noële (avec un l) est venue ou le 11 juillet, parce qu’une lettre est arrivée de Tarbes (avec allusion aux Fleurs de Tarbes de Jean Paulhan).
Ces essais sont courts en général, 2 à 5 pages. C’est à Louise Labé que Marcel Conche consacre les 3 essais les plus longs pour, avec force et fougue, contester l’affirmation non prouvée de Mireille Huchon qui en fait une « créature de papier ». Textes à l’appui, Marcel Conche montre que seule Louise Labé pouvait écrire ce qu’il nous livre. Oisivetés cite quelques poèmes de troubadours, de Louise Labé, de Sapho et c’est un grand plaisir de retrouver ces textes d’amour avec les subtiles distinctions évoquées au chapitre XIII.
Il me semble que si l’amour sous sa forme « courtoise » ou son fond « brûlure » occupe cette place dans Oisivetés, c’est que l’auteur est plein d’un amour de plus de 50 ans, enfin déclaré, enfin apaisé, enfin réconcilié. C’est ce qui m’a le plus touché dans ce journal : cette présence et cette insistance de l’être aimé. Avec ces tentatives de l’auteur, sans doute réussies, d’entrer dans un monde, hier inaccessible, aujourd’hui, possible, le monde de la foi, non que Marcel Conche se convertisse à elle mais il essaie de se la rendre familière et compréhensible : il s’agit pour lui, parce qu’aimant, d’embrasser plus qu’hier et d’embrasser le monde de l’autre, pas seulement l’autre, même si la demande de baiser est effective. Il s’agit me semble - t’il d’exercices « spirituels », allant jusqu’à demander et obtenir une messe chantée avec texte lu par l’aimée, lors de la disparition de l’auteur et de son enterrement à Altillac. Rien de morbide dans cette démarche, plutôt un accomplissement, un achèvement, une élévation comme un Tombeau anticipé à Marcel Conche. Si Marie-Noële (avec un l) occupe autant de place, c’est que la fidélité de l’auteur à son sentiment est pleine et entière, qu’il peut regarder en arrière, remettre en cause tel jugement par lequel il se racontait des histoires (non, avec M-N, il n’aurait pas renoncé à la philosophie ; oui, avec M-N, il aurait aussi philosophé, il se serait aussi voué à sa vocation.).
Parmi les chapitres qui m’ont le plus éveillé, ceux sur Émile Cioran et sur Clément Rosset. Page 196, il donne 2 exemples de ce qui aurait permis à Cioran de philosopher. « Il (Cioran) dit exceller à percevoir le caractère transitoire de tout. Il lui suffit de poser cela comme une vérité, et il commencera à philosopher : c’est le début de la philosophie d’Héraclite. Il n’y a pas de sensation fausse dit-il. Qu’il pose cela comme une vérité et non comme une remarque ou une opinion que l’on jette en passant, et il commencera à philosopher : c’est le début de la philosophie d’Épicure. » Quant à Clément Rosset, pour ne pas le réduire à « un jouisseur d’existence », à un sage occidental en quête d’un bonheur quotidien à partir d’une certaine manière de vivre s’appuyant sur l’acceptation du réel commun (sans interroger ce réel ordinaire, ce qu’ont fait les philosophes, réfutant d’ailleurs ce réel comme n’étant pas le vrai Réel, le Réel le plus réel) et pour le ramener dans le champ de la philosophie, il lui propose de se rattacher à l’école écossaise qui veut s’en tenir au sens commun et faire du réel ordinaire, le vrai réel (que les philosophes du Réel considèrent comme une pseudo-réalité).
À l’occasion de ces 2 chapitres, j’ai commencé à voir ce que « sont » mes vérités, mes évidences et ce qui me convient dans la philosophie de Marcel Conche et en quoi je m’en éloigne. Sa philosophie de l’apparence absolue me semble vraie et du point de vue des « êtres » (éloïses dit Montaigne) que nous sommes, pour moi, la mort est absolue, concerne toute éloïse et ce n’est pas parce que la vie se renouvelle, se perpétue que cela modifie l’absoluité de la mort. C’est-à-dire que je ne conçois pas l’absoluité de la vie. Ce qui me rend plus difficile l’acceptation de sa métaphysique de la Nature. Car je serais comme Clément Rosset, ne voulant pas sortir du réel ordinaire, le réel des sensations. Je pourrais m’attribuer ce que les troubadours demandent à la formulation de l’amour, à savoir, la mesure : essayer d’appréhender le temps infini, la Nature éternellement créatrice ne me semble pas être à ma portée, le vouloir me semble relever d’une démesure à laquelle je préfère renoncer ; j’aurais la même modestie parlant de création : je ne puis lui attribuer le pouvoir que certains lui attribuent comme Georges Mathieu par exemple.
Cela aussi pour dire que l’on ressent dans certains chapitres le poids d’un rejet du quotidien répétitif, ennuyeux, dans d’autres l’exaltation d’un quotidien créatif avec le surgissement de l’inattendu, de l’imprévisible ou encore le charme, le bonheur de certaines journées, de certains moments, provoqués par des visites, des discussions, des présences féminines le plus souvent.
Je comprends que la seule philosophie ne comble pas une vie d’homme, elle « comble » le philosophe en quête de vérité sans souci de bonheur (il est plus difficile dit-il d’être philosophe que sage), elle ne comble pas l’homme et seul l’amour peut procurer ce sentiment de plénitude. C’est toute l’ambivalence de Marcel Conche, me semble - t’il, un vrai amoureux d’un amour vrai (ça, ce n’est pas universel, ça concerne un ou deux êtres selon qu’il y a réciprocité ou non et ça met en jeu corps, cœur, esprit, âme) et un vrai amoureux de la vérité (ça, c’est universel même si la vérité trouvée, argumentée n’en convainc pas d’autres parce qu’il n’y a pas de preuves en métaphysique). Je crois avoir la chance d’un amour réciproque depuis plus de 40 ans maintenant comme j’ai eu la douceur-douleur d’un amour sans partage, transformé en amitié en pointillés, un peu comme les rencontres à éclipses de M et de M-N, pour comprendre ce qui manque à Marcel Conche mais je ne peux partager cela avec lui car c’est de l’ordre du vécu, du senti, du ressenti et il n’y a pas besoin de la rêverie, de l’imagination pour « vivre » ce qu’on ne vit pas dans le réel ordinaire. Mais les mystiques me feraient mentir et sans doute aussi Marcel Conche qui s’essaie à des étreintes de bonheur, chapitre XXVII, un des très émouvants et très beaux chapitres de ce journal sans date. Avec ce bémol pour moi, d’après mon expérience : l’habitude ne tue pas le regard qu’on porte sur l’autre qu’on aime mais ce n’est pas comme si tout commençait à l’instant car j’ai conscience de ces 43 ans de proximité et d’harmonie, couleurs de notre vie qui n’a pas été « rose » ni « à l’eau de rose ».
L’actualité occupe peu de place dans ce journal : 2 chapitres, un sur le mouvement anti-CPE, l’autre sur le Non au référendum et l’Europe qu’il veut : de l’Atlantique à l’Oural donc avec la Russie, conception avec laquelle je suis d’accord.
L’Histoire occupe plusieurs chapitres, généralement sur des faits, qu’il évoque, qu’il corrige, sur lesquels il porte des jugements (Marie-Antoinette, Berty Albrecht, au chapitre XXXIII), ce qui m’amène à évoquer les fins de chapitre : ni conclusion, ni chute mais comme sonné et sommé d’aller plus loin ; voilà ce que je dis ; à toi lecteur, si tu le veux, de rebondir. « Elle l’avait embrassé parce qu’elle en avait eu la permission – et elle avait eu du remords. Dans la forêt d’Évreux, elle n’avait pas demandé la permission. » Constat : à toi de faire l’usage que tu peux de ce propos.
J’ai apprécié aussi certaines mises au point, sur René Char, Heidegger, la rencontre de ces deux rusés, même s’il est plus facile aujourd’hui qu’en 1966-1969, d’évaluer la portée et la signification de cette rencontre. N’ai-je pas, dans une plaquette consacrée en 1985, à trois poètes d’altitude :Odysseus Elytis, Saint-John Perse, Lorand Gaspar, conclu en écrivant : « À leur écoute, reformulons et travaillons la question de Martin Heidegger : le Var (lui dit : la Provence) est-il cette arche secrètement invisible qui relie la pensée matinale de Parménide au poème d’Hölderlin ? »
Aujourd’hui, j’en sais plus sur les deux rusés. René Char, l’obscur, ne m’attire plus, je ne le lis plus. Au trobar clus ou trobar ric, je préfère le trobar leu, ce que je formule ainsi dans mon recueil, La parole éprouvée : je veux une écriture transparente pour faire entendre une voix juste.
Heidegger est sorti aussi de mes centres d’intérêt mais Marcel Conche qui a écrit Heidegger par gros temps aux Cahiers de l’Égaré en 2° édition ne peut pas ne pas réagir avec raison et pour la vérité, la justice, au livre d’Emmanuel Faye contre Heidegger dans les chapitres XLIX et LVIII.

Le chapitre XI qu’il m’a dédié et je l’en remercie, je ne m’y attendais pas, est consacré à la pièce de Jean-Richard Bloch, Toulon, pièce sur le sabordage de la flotte, que j’ai rééditée aux Cahiers de l’Égaré en 1998, parce que j’escomptais la faire recréer à Toulon même, dans l’enceinte de l’arsenal sur le Clémenceau ou à Châteauvallon, en 2001 ou 2002. 4 ans de bataille soldée par le renoncement au projet mais avec une soirée de théâtre à vif consacré au 60° anniversaire de l’événement, le 27 novembre 2002 (ce fut un succès public malgré le silence de la presse locale) et sans doute une des raisons de mon éviction de La Maison des Comoni, le théâtre du Revest, 2 ans après. L’intérêt de ce chapitre est que Marcel Conche qui ne considère pas que Jean-Richard Bloch a réussi son pari de « transporter avec bonheur l’actualité sur la scène en lui conférant le style et la dignité de l’œuvre d’art » parce que la pièce n’a pas d’intensité tragique, réécrit en quelque sorte le canevas de la pièce pour en faire une tragédie cornélienne. On aimerait qu’il aille au bout de ce canevas. Nul doute que la pièce serait une puissante tragédie avec les personnages de l’Histoire : Pétain, Darlan, Auphan, De Gaulle, de Laborde…Mais je dirai à Marcel Conche que la tragédie n’est pas le seul genre théâtral, que la pièce de Jean-Richard Bloch combine différents registres ou genres (dramatique, mélodramatique, tragique et même « boulevard ») pour sans doute en faire une pièce « populaire ». La tragédie de Marcel Conche aurait indéniablement une valeur éducative, d’édification du caractère, que n’a pas la pièce de Jean-Richard Bloch. Le dossier sorti par les Études Jean-Richard Bloch sur son œuvre théâtrale fait bien le point sur cette pièce et le projet que j’ai portés sans succès. Je signale à la demande de Marcel Conche que l’éditeur a oublié un segment, page 51, avant-dernière ligne, après : (au titre du STO) si on le voulait bien.
Je terminerai sur la beauté du chapitre VIII, du 7 octobre 2005, alors que Marilyne quitte la France pour l’Uruguay. Je suis très sensible à ces évocations de Fanny ou Marilyne qui ont traduit le livre de Pilar Sanchez Orozco, Actualité d’une sagesse tragique (La pensée de Marcel Conche), que j’ai édité aux Cahiers de l’Égaré, étudiantes à Toulon à ce moment-là et auxquelles j’avais confié ce travail qu’elles ont présenté à Marcel Conche à l’occasion d’un séjour chez lui d’une semaine. Apparemment, ce fut une belle rencontre.
Oisivetés, un journal très intime, sans impudeur, limpide, riche, à lire avec une certaine retenue pour en goûter les résonances en soi.
Jean-Claude Grosse, le 21 mai 2007

Avec des « si »
Journal étrange 1

Marcel Conche
PUF
ISBN 2130554601
19 euros

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Voici le dernier livre de Marcel Conche, journal étrange, sous-titre du titre : Avec des « si ».
Pourquoi cet adjectif : étrange ? Le Petit Robert propose : très différent de ce que l’on a l’habitude de voir, d’apprendre ; qui étonne, surprend. Le titre donne la clef : une vie avec des « si », est-ce une vie ? Avec des suppositions, on refait peut-être en esprit une vie mais une vie, ce sont des faits, des événements réels, c’est une réalité qu’on ne peut effacer, qu’on ne peut corriger. Cependant, ces faits, ces événements, éphémères, on peut porter sur eux, un regard, un jugement, différents selon le temps.L’usage que je tente ici du dictionnaire, dont je suis coutumier, Marcel Conche le pratique abondamment, avec raison, allant jusqu’à corriger le dictionnaire pour le mot : « racisme » au chapitre XL, ce que toute personne qui parle, écrit, devrait faire car la langue commune nous est moins familière que nous le croyons. Ce livre est-il donc un journal étrange ? Il surprend si on veut réduire Marcel Conche à ce qu’il a écrit antérieurement et qui est considérable et qui n’a pas la forme de courts chapitres comme ici mais ce serait méconnaître la pensée du philosophe dont la métaphysique première est une métaphysique de l’apparence.
Comment un philosophe de l’apparence absolue, peut-il écrire 84 chapitres avec des « si » ?
C’est que le philosophe tel que le conçoit Marcel Conche n’en est pas moins homme et qu’il est philosophe pour être vraiment homme, vraiment lui. Dès lors, la prise en compte d’émotions, de sentiments, de manques, de bonheurs ou de joie de fond, de rêves, d’amitiés, amène Marcel Conche sur des chemins où le philosophe s’aventure pour son plaisir et notre édification car comme toujours, il est dans le partage, dans le souci d’ajouter au monde.
À la différence de Montaigne qui écrit des essais dont les titres indiquent qu’il veut en faire le tour, par les détours qu’on lui connaît, par sauts et gambades, Marcel Conche, grand compagnon de Montaigne, lui-même convaincu de la nécessité de philosopher aujourd’hui sous la forme d’essais, s’exerce à dire ce qui lui est venu à l’esprit certains jours. Et il le dit en chapitres courts, de deux à quatre pages, véritables pièces à conviction montrant avec clarté, poésie, précision ce que peuvent un esprit capable de juger, un cœur capable d’aimer. Où l’on s’aperçoit que son esprit n’est pas occupé qu’à penser la Nature, ce qui n’est pas rien, mais peut s’attarder à des préoccupations diverses et variées, révélant des aspects de l’homme, de ses rapports à lui, aux autres : sa mère, son père, sa femme, ses amies, à quelques autres : faux grands hommes, hommes ou femmes vrais, de ses rapports au monde, à certains de ses aspects de jadis, d’hier ou d’aujourd’hui, allant jusqu’à dresser les plans de sa maison, des environs d’Altillac et même de la Bérésina. Si on connaît, comprend sa philosophie, on le retrouve, on l’accompagne, on papillonne sur des sujets divers desquels il tire toujours des conclusions conformes à ce qui nous semble être sa philosophie. La précision de ses jugements par la qualité des arguments, la clarté de l’expression fait merveille : belles leçons pour ceux qui hésitent à se servir de leur jugement ou se complaisent dans l’ambiguïté comme pour ceux qui se contentent d’opinions fluctuantes au gré des manipulations médiatiques. On le sent ferme sur des questions comme l’avortement, le pacifisme, l’euthanasie… mais il n’est jamais dogmatique. Marcel Conche est prudent : sa prudence n’esquive pas, elle vient de son enracinement paysan. Et ce qui m’apparaît à cette lecture, c’est le poids de cette origine : il n’y a pas eu de déterminisme socio-culturel pour lui puisqu’il s’en est émancipé, avec de la chance, des choix et beaucoup de travail au service de sa vocation, de ce qu’il était depuis tout jeune : philosophe, c’est -à- dire homme ayant une raison et s’en servant mais n’empêche, cela l’a limité partiellement au niveau des goûts, des ouvertures de l’esprit ; et cela, même s’il n’y a aucune récrimination chez lui, seulement une analyse lucide de ce que ça veut dire : naître fils de paysan en Corrèze en 1922, avoir 18 ans en 1940, éviter la résistance, puis plus tard l’incorporation pour se consacrer à la recherche de la vérité.
J’ai beaucoup aimé le chapitre XXXVI : Si je vais à Montevideo, où il parle si bellement de Maryline ; comme il est sensible aux jeunes filles non coquettes, non séductrices mais pleines de charme parce que profondes, vraies ! et comme je partage ce penchant ! ; le chapitre XXXVIII : S’il est douceur plus grande, où il distingue deux temps de son vécu, l’un d’occupations, l’autre d’éternité à deux, même si cela ne durera pas ; le chapitre XLVI : Si l’on n’attend rien, pour le « déprisement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, travaillent, naviguent et bataillent » ; le chapitre XXXII : Si Manou est mon idéal, pour ce portrait de l’absolue simplicité de la vie.
Pour reprendre sa distinction entre éthique et morale, beaucoup de ces pages révèlent l’éthique de Marcel Conche, sa façon à lui de vivre un certain nombre de choses et de gens. Et je garantis qu’il se dégage de ces pages beaucoup d’émotion, de sensibilité, d’intelligence du cœur à égalité avec la clarté des propos et du jugement. Mais on ne tombe pas toujours d’accord, c’est pourquoi dans le chapitre LXXIII, j’ai aimé la place qu’il laisse à Fanny sur le titre, obscène ou pas : Hiroshima mon amour ; un exemple de discussion ou de dialogue ne débouchant pas sur un accord d’où la présence des deux points de vue, trois même puisque Marcel Conche en expose deux de deux points de vue opposés.
Avec des « si », peut se lire en tous sens et ce n’est pas un mince plaisir de pouvoir vagabonder, d’aller à sauts et à gambades comme lui, qui va ainsi, par les chemins qu’ils tracent à la faucheuse dans son verger, son clos et par la composition de son journal.
Jean-Claude Grosse, le 3 février 2006

Cher Marcel Conche,

Votre philosophie commence par un sentiment très fort : le refus de la souffrance des enfants, du mal absolu, à partir de quoi vous êtes conduit par la pensée à déconstruire Dieu, le Monde, l’Homme, le Cosmos, l’Ordre…et à construire votre métaphysique de l’apparence puis votre métaphysique de la Nature.
Votre philosophie prend donc tout son essor, à partir d’un sentiment et la raison est utilisée pour disqualifier ce qui tente de justifier l’injustifiable et pour proposer une alternative, une autre voie, où la morale devient fondamentale, à fonder, ce que vous faites.
Pour ma part, ce qui me meut encore c’est un profond sentiment d’injustice mais je dois être dans un registre plus relatif que celui du mal absolu. Mais même relatif, le mal m’insupporte. Est-ce que ce sentiment, partagé par beaucoup, et qui m’a fait militer pendant des années, m’a égaré car effectivement, il y a tellement d’injustices que l’on peut courir tout le temps, un peu comme ces signataires professionnels de pétitions ? On pourrait en oublier la vraie vie, la vie brute, à l’état brut, faite de sensations et d’émotions simples, de sentiments simples eux aussi.
Une question se pose à moi : vous évoquez à merveille ce que certaines jeunes filles peuvent provoquer en vous, qui n’est pas désir, sexualité, qui est tout de même amour sans consommation et même quelques fois sans réciprocité. Vous parlez du grand bonheur ardent qui est celui du grand amour, pas ravageur comme l’amour passion mais créateur, source d’accueil de l’infini, d’ouverture à l’infini tant par exemple le visage de l’aimée ne s’épuise jamais dans la contemplation qu’on en a.
D’où ma question : Si moi, Marcel Conche, j’avais philosophé à partir d’un sentiment autre que le refus de la souffrance des enfants mais à partir d’un sentiment de grand amour…
Avec toute mon amitié et dans l’attente de vous revoir au printemps.
Jean-Claude Grosse, le 4 février 2006

PS: sur ce blog, ma note de lecture sur La mort et la pensée, de Marcel Conche.

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JCG avec Marcel Conche


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