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Les Cahiers de l'Égaré

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Lettre à Zohra D./Danielle Michel-Chich

9 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Lettre à Zohra D.
Danielle Michel-Chich
Flammarion 2012
 
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 La Lettre à Zohra D. est le récit des conséquences sur l'auteur de l'attentat à la bombe du 30 septembre 1956 au Milk Bar à Alger et une amorce de réflexion morale sur le terrorisme aveugle, sur l'emploi de moyens violents contre des innocents au nom d'une cause « juste ».
En tant que récit, cette lettre très précise montre comment une petite fille de 5 ans s'installe dans le déni de ce qui est arrivé, la perte de sa grand-mère et la perte d'une jambe. Ne mettant pas de mots sur l'événement (tabou familial), elle se construit une personnalité où l'imaginaire occupe une grande place. Elle se construit une vie à côté, trouve dans la lecture, certains jeux et dans l'école, à Alger d'abord puis à Toulon, de quoi compenser ce qui n'est pas vécu, nommé comme traumatisme, handicap. Elle sublime, compense, devient excellente élève et cela jusqu'à la fin de l'adolescence. Devenue étudiante à Marseille puis Paris, elle s'échappe du milieu familial, du silence dans lequel se sont installés ses parents. L'événement ne compte pas, ne pèse pas. Ce qui compte c'est la vie à vivre, à construire. C'est l'après-68. L'auteur milite, est engagée dans des combats libérateurs, émancipateurs. Elle construit un couple, une famille sans regard sur le passé et l'origine de ce qu'elle devient par résilience. Le passé, l'événement est un « bas-parleur ». Mais 55 ans plus tard, elle éprouve le besoin de visiter ce qu'elle a si bien occulté. Elle raconte la difficulté à écrire ce récit, les interruptions et les larmes, les affects si longtemps refoulés se manifestant avec violence. Zhora D. jusqu'à la page 69 n'est que Madame. Elle n'a pas de consistance, elle était anonyme pour la petite fille se la représentant en grandissant en sainte révolutionnaire, égérie, icône de la révolution algérienne. La version officielle sans affect qu'elle s'était construite explose, elle se trouve confrontée à Zohra D. qu'elle ne connaît pas, qu'elle découvre un peu par internet et elle s'adresse à Zohra Drif, l'"apparatchik" selon l'auteur, faisant carrière dans les allées du pouvoir algérien. Elle se refuse à être victime, elle se refuse à gémir, elle se refuse à hurler de concert avec les nostalgiques de l'Algérie française, elle se refuse à condamner Zohra Drif, elle veut seulement poser, dans le sillage des Justes de Camus, la question morale de la fin et des moyens : une fin « juste » justifie-t-elle l'emploi de moyens violents détruisant des vies innocentes.
L'auteur se situe dans le cadre qui a opposé Sartre, partisan de la violence dans le cas de causes « justes » et Camus se posant la question morale de la fin et des moyens.
Se pose cette question, 55 ans après, l'auteur, « victime » innocente du « terrorisme aveugle ». Ne se la pose pas, la poseuse de bombe ni sur le moment, ni 55 ans après. Comme le montre la réponse de Zohra Drif à Danielle Michel-Chich à Marseille, le 1° avril 2012 au Théâtre de la Criée lors d'un colloque sur les 50 ans de l'indépendance de l'Algérie.
 
 


Je voudrais me coltiner un peu à cette question en évitant deux langues de bois, celle de Zora Drif, évacuant sa responsabilité (car elle s'est portée volontaire pour la guerre urbaine), en la déplaçant sur les pouvoirs français qui ont colonisé l'Algérie, celle de BHL parlant de « terrorisme », reprenant à son compte le paradigme mis en place par les Américains après le 11 septembre 2001, notion permettant d'évacuer les responsabilités des « démocraties » créant les conditions de la haine et du désir de revanche des opprimés, des exploités, des spoliés, Palestiniens par exemple, qui voient bien qu'il y a deux poids, deux mesures entre eux et les Israéliens.
La question morale est-elle légitime ? C'est d'abord à cette question qu'il faut répondre avant de la poser. À quoi a-t-on affaire avec un acte de « résistance » pour le poseur de bombe, de « terrorisme aveugle » pour la victime ? Le poseur de bombe a choisi une éthique de l'action, y compris au risque de sa vie quand il se fait exploser avec sa bombe. La victime choisit une éthique de la vengeance ou du pardon ou de la réconciliation ou du respect de toute vie. J'emploie le mot éthique et non le mot morale car il s'agit de choix individuels peu ou fortement influencés par des idéologies dont les religions sont souvent une version hard, selon des valeurs personnelles ou collectives. Ces choix éthiques n'ont pas vocation à l'universalité. Ce sont des choix relatifs à une personne donnée, dans un contexte donné. Et donc poser la question morale universelle à propos de choix éthiques personnels ne semble pas légitime.
La question est donc : peut-on juger ces éthiques en jeu ? Peut-on établir une échelle des valeurs disant que l'éthique de la violence est condamnable, que seule l'éthique de l'adéquation entre les moyens et la fin est seule valable ?
En droit, cela est possible. C'est ce que tente Kant avec ses impératifs catégoriques. C'est ce que tente Marcel Conche en fondant la morale universelle des droits de l'homme (Voir Le fondement de la morale) sur le dialogue, c'est-à-dire sur le fait que dialoguer suppose reconnaître l'autre comme son égal, également digne, libre, être de raison et donc susceptible de changer de point de vue, d'attitude. Or à Marseille, Zora Drif a refusé de rencontrer sa « victime » et a opéré une scission entre un point de vue humain qui lui permet personnellement de comprendre et compatir aux souffrances des victimes des bombardements de Dresde (mais pas celles de ses victimes) et un point de vue historique (nous étions prises toutes les deux dans la tourmente de la guerre dont vos gouvernants avaient la responsabilité).
On voit bien que dans les faits, la plupart du temps, la question morale ne change rien. La question morale n'est pas destinée à changer les choix des gens ou plutôt n'a pas le pouvoir de les changer. La morale n'est pas la justice. Elle ne dispose d'aucune force contraignante pour orienter, imposer les choix. D'un point de vue pratique, la question morale est sans effet sur quelqu'un qui ne veut pas se la poser, qui ne veut pas dialoguer, qui est persuadée d'avoir (eu) raison. L'attente de Danielle Michel-Chich ne pouvait être que déçue. Zohra Drif ne pouvait en aucun cas être celle qu'elle souhaitait. Cela est confirmé par le livre de Danielle-Djamila Minne-Amrane sur les militantes du FLN, peu enclines à se remettre en question, à reconnaître que ce n'était pas bien.
Dans l'excellente fiction documentée de Marcel Bluwal, Jeanne Devère, réalisée en 2011, celle-ci abat son amant, bien après la guerre, milicien infiltré dans son réseau de résistance et responsable de l'arrestation et de la mort de ses compagnons, éthique de la vengeance donc. La justice a condamné à mort par contumace le salaud mais ne cherche aucunement à lui mettre la main dessus. Jeanne fait donc elle-même justice sans se référer à cette valeur. Cette période de violence, d'épuration succédant à une autre période de violence, de tortures montre bien que ce sont les rapports de force qui sont déterminants. Il y a le temps de Vichy et des miliciens, il y a le temps de de Gaulle, des résistants et des communistes. En Algérie, il y a eu le temps des colons, de l'OAS, de l'armée française et de leurs exactions et en même temps le temps du FLN, des attentats aveugles puis l'indépendance arrachée, le temps du prix à payer pour les harkis, les pieds-noirs. On est en politique avant d'être dans l'Histoire donc dans les rapports de force. Difficile de parler par exemple du bilan de la révolution algérienne et de l'indépendance de l'Algérie. On voit bien que les « héros » de l'indépendance (FLN, armée des colonels) ont confisqué le pouvoir à leur profit. De quoi aussi décevoir l'auteur car la « juste » cause de l'indépendance a accouché d'un régime et d'une Zohra D. peu à l'écoute de ses peuples.
La politique est le domaine des intérêts qui s'affrontent. La démocratie est le régime qui semble être le plus à même de faire que les conflits, les différends se règlent par la négociation mais ce qui est vrai à l'intérieur des états démocratiques ne le semble plus à l'échelle internationale. Contre le nazisme, aucune morale ne pouvait rien. Il fallait le vaincre. Dresde en paya le prix fort comme Hiroshima, Nagasaki. Aujourd'hui dans les guerres asymétriques comme on les appelle, on voit bien que seule la force peut avoir raison provisoirement de groupes déterminés. Pas de négociation possible avec les nébuleuses islamistes des fous de Dieu comme on l'a vu avec les talibans en Afghanistan ou aujourd'hui au Mali. Plus délicate, l'ingérence dans les affaires d'un état souverain comme la Libye ou la Syrie. Dans l'un on intervient, dans l'autre, pas. À cela ajoutons ce que l'on a appelé les révolutions du printemps arabe, en Tunisie, en Égypte, au Yémen. Des peuples se soulèvent contre des dictatures et la démocratie naissante installée engendre des régimes islamistes peu soucieux de tolérance, de démocratie, de laïcité. J'emploie le mot laïcité pour faire entendre qu'une éducation laïque, à la différence d'une éducation religieuse vise l'universel, reconnaît à tout homme une égale dignité, reconnaît l'humanité de tout homme. Ce n'est pas sans incidence. Il y a eu, il y a, il y aura des tentatives pour « humaniser » la guerre. Nombre de conventions, plus ou moins appliquées, font qu'on ne fait plus certaines guerres comme avant, qu'on n'est jamais à l'abri de la justice internationale pour crimes de guerre contre l'humanité. Des forces d'interposition tentent de modérer les belligérants, des couloirs sanitaires, humanitaires ou aériens tentent de protéger des populations civiles menacées. L'aide sanitaire et humanitaire tente de s'adresser aux réfugiés de ces conflits. Au nom des enfants, victimes innocentes du mal, devenant mal absolu s'agissant d'enfants, Marcel Conche opte pour le pacifisme, juge des régimes et des conflits en fonction du sort réservé aux enfants, juge les hommes politiques en fonction de leurs efforts de paix, de leur apport à la cause de la paix universelle. Zohra Drif et les gouvernants algériens n'ont pas été, avant la loi sur la concorde civile proposant l'amnistie aux islamistes du FIS et du GIA sur renoncement à la lutte armée, ce qu'on appelle la décennie noire en Algérie où l'armée et les services secrets ont joué un double jeu, infiltrant le FIS pour le manipuler, lui écrire ses tracts, lui communiquer ses cibles, des partisans convaincus de la paix civile dans leur pays.
Pour conclure, si on veut être en accord avec la morale universelle des droits de l'homme, mieux vaut s'abstenir de partir à la guerre, de s'engager politiquement voire syndicalement, mieux vaut traiter autrui, à commencer par ses proches, avec respect, en bref être un insoumis qui ne se fie qu'à sa raison pour juger, évite toute tentation, inféodation idéologique ou religieuse, choisit et préfère la recherche de la vérité à toute autre recherche, même du bonheur qui souvent se paie du malheur des autres. En clair, la morale est à usage individuel, les droits de l'homme une protection des individus contre tout état et ses abus. La morale peut donc être un guide pour le choix d'une éthique, le refus d'une autre. Si elle vaut universellement en droit, elle dépend en pratique de notre choix personnel.
 
 
Jean-Claude Grosse

 

Retours

 

Pluralité des mondes et risque d'une totale étanchéité entre eux ?

Si, au sens plein, il y a un temps de la guerre et un temps de la paix ou de l'entre-guerres, ils peuvent être tellement incommensurables qu'ils rendent vains de se transporter de l'un à l'autre pour prétendre juger. Nous serions alors absolument enfermés dans des " situations " de relativité.
Si le fond de l'éthique, c'est quasiment la seule individualité des choix, tout dialogue entre individus devient problématique comme échange, a fortiori travail possible de modification des points de vue et des choix. A la limite, le dialogue se réduirait à l'enregistrement auditif d'un problématique quelque chose du point de vue de l'autre, de son monde.
S'il y a incommensurabilité totale des temps et des mondes, ne se pourrait-il pas qu'il en aille de même des temps, voire des mondes, de chaque individu. Ne serait-ce pas alors la ruine de tout dialogue possible avec soi-même ?
Si chaque temps historique fait son monde, notamment de valeurs, et si les choix de chaque individu procèdent quasiment de son seul monde à lui, comment chaque temps-monde historique pourrait-il jouer sur chaque temps-monde individuel, et réciproquement ? Ne se retrouve-t-on pas dans une sorte d'emboîtement de poupées gigognes ou de monades de dimensions diverses, sans aucune communication possible entre elles digne de ce nom ?
A une morale universelle à prétention rationnelle, opposer une éthique des choix individuels indiscutables au fond d'un homme à l'autre et sans doute, de ce fait, très problématiquement discutables par chaque individu capable de tels choix (on voit mal comment un exercice individualisé de la raison pourrait nous prémunir contre un fondamental arbitraire de nos choix), cela ne tend-il pas à nous réduire, nous et nos choix, avant même de mourir, à l'état de grains de poussière infiniment sécables (et nos collectivités à des tas) ?

Gérard L.

 

je pense que tu vois et dis juste
je vais au bout ou à peu près de la métaphysique de Conche
oui, pas de communication, pas de dialogue entre mondes, entre mondes personnels
pas de connaissance même de son monde, de sa monade
l'opacité quasi-générale, l'aveuglement
un photon engendré au coeur du soleil met 100.000 ans pour éventuellement traverser l'opacité gazeuse qu'est le soleil et s'il arrive à la photosphère, alors il accède à l'espace transparent, lumineux et met 8 minutes pour rejoindre la Terre
et bien voilà, ça me semble comme ça: 100.000 ans d'opacité, 8 minutes de lumière
même l'amour (où la sexualité n'est que seconde, le pur amour donc) est impuissant à la transparence
mais on peut vivre sans noirceur dans cette opacité, ce brassage de hasards, d'ordre-de désordre, en acceptant
(c'est possible) ça va, titre du dernier spectacle de Cyril résume bien la situation
merci de ton apport
JC

 

Étonnant ça va, d'aller opaque. Etats d'opacité appelés états de lumière. Transparence comme limite de l'opacité, quand celle-ci paraît disparaître plus qu'elle ne s'efface réellement. Ca va, pour l'essentiel sans moi, ça va, que ça se dérègle ou pas. De toute manière, ce n'est jamais seulement réglé. Ça va tout court, fondamentalement ni où ni comment. Ça va opaque, mais il semble au moins certain que quelque chose va qu'on peut appeler ça. Le moi comme membrane pour qu'un ça aille le moins faussement possible à travers elle (et pas seulement le ça de la psychanalyse : un ça boume baigne de dimensions inconnaissables). Ce n'est pas parce que c'est opaque que ça va moins bien. Ça va comme ça, c'est-à-dire comme ça va, opaquement, sans interdire d'en sourire. Sagesse comme un certain sourire-limite ?

G.L.

 

Il me semble que la(es) question(s) que tu pointes ne se réduisent pas
dans les 2  cas à la seule et même conclusion que tu cites.
Pourquoi ne pas se diriger vers positionnement (incertain et
fluctuant) suivant : A chaque questionnement, sa réflexion (relisons
Diderot qui nous aide bien à renconnaître que les contradictions
assumées sont une preuve de vie, de mouvement, d'élan et qu'elles ne
doivent pas être considérées commee une marque de faiblesse).
M V

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La mort de la bien-aimée/Au-delà de l'absence/Marc Bernard

1 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

La mort de la bien-aimée

Au-delà de l'absence 

Marc Bernard 


L'imaginaire Gallimard

 

marc-bernard.jpg

http://marcbernardecrivain.blogspot.fr/

http://www.franceculture.fr/emission-l-atelier-de-la-creation-le-biographe-marc-bernard-et-moi-2013-02-14

 

Le 14 février 2013, avec trois amis, je fête l'anniversaire d'Annie, la mouette à tête rouge. Elle aurait eu 65 ans si un cancer foudroyant ne l'avait emportée le 29 novembre 2010. Pendant cette soirée, France Culture diffuse à 23 H, sans que j'en sache rien, un atelier de création de Stéphane Bonnefoi : Le biographe (Marc Bernard et moi).
Le 19 février 2013, je participe à une soirée de lectures Salle Vasse à Nantes. J'échange avec un inconnu qui m'est présenté : Bernard Bretonnière, ancien responsable du fond théâtre de la bibliothèque de Saint-Herblain. Sa connaissance des Cahiers de l'Égaré, son évocation de propos que j'ai tenus lors des Controverses d'Avignon off me le rendent attachant et je lui raconte le départ précipité de l'épousée, lui offre  L'Île aux mouettes, écrit pluriel dans lequel je tente de m'apaiser en revivant une si longue histoire d'amour que je la croyais vouée à se poursuivre et si brutalement interrompue. Bernard me cite alors le titre d'un livre, La mort de la bien-aimée de Marc Bernard. Je n'en ai jamais entendu parler. Dès le 20, je trouve le livre chez Vents d'Ouest à Nantes, ainsi qu'Au-delà de l'absence.

Je lis les deux livres lors du voyage retour (7 H de TGV). C'est vraiment un éblouissement, une découverte. Depuis, j'ai effectué quelques recherches sur Marc Bernard.
Dans cette note, je veux parler de ces deux récits, si proches de ce que j'ai vécu puisque Marc Bernard les écrit après la perte de son grand amour, Else, partie d'un cancer elle-aussi. Elle avait 66 ans, c'était en 1969, ma mouette allait avoir 63 ans.

 

la mort de la bien-aimée


La mort de la bien-aimée, publié en 1972, est un récit de fidélité à la disparue, à la bien-aimée. Leur histoire de 31 ans commence par une rencontre de hasard au musée du Louvre, en 1938, devant la Vénus de Milo. Marc Bernard, ébloui par cette beauté, ose et s'adresse à elle qui s'apprête à partir pour l'Amérique. Après quelques péripéties, le couple se constitue et va vivre une vie d'artiste, d'écrivain, Marc Bernard ayant décidé un beau jour de ne plus travailler. C'est souvent limite mais ils préfèrent la pauvreté libre à la sécurité aliénante. Ce récit, un peu au fil de la plume, sans ordre apparent, plutôt désordonné est à la fois descriptif, intime et réflexif. Pas d'outrances dans l'évocation de cet amour dans différents contextes (celui de Majorque est essentiel). Marc Bernard s'interroge sur le devenir d'Else, morte éternelle mais surtout vivante éphémère, sur le « hasard » de leur rencontre. Il passe d'eux à l'univers, se pose des questions d'enfant, les vraies questions philosophiques, d'où venons-nous, où allons-nous, la vie a-t-elle un sens, tout est-il voué au néant, tout est-il absurde ? Que reste-t-il de l'aimée après sa disparition ? Des souvenirs, des images, des habitudes, des rituels, de la nostalgie, de la tendresse, des moments d'émotion, des attentes, des espoirs, un rayonnement qui ne s'atténue pas même si la présence devient intermittente, à éclipses. La fidélité à la disparue est encore plus fidèle que la fidélité du vivant de la bien-aimée car l'autre étant vivant, souvent on est aveugle au miracle de sa présence, on ne sait pas assez contempler ce visage comme on contemple un paysage.

 

au-delà de l'absence

Au-delà de l'absence, publié en 1976, va plus loin dans la partie réflexive ; bien que des souvenirs remontent en surface, que la bien-aimée soit toujours présente. J'ai été surpris par l'actualité des réflexions métaphysiques de Marc Bernard. Ses connaissances scientifiques, celles de quelqu'un qui s'intéresse à son temps, lui permettent de tenter de trancher entre une conception théologique et une conception matérialiste de la création et de l'évolution. Il y a vraiment de très belles méditations à partir de ce qu'il a sous les yeux à Majorque. C'est en quelque sorte la contemplation de la nature, la mer, le ciel, de jour, de nuit, les étoiles, les tempêtes et orages, les vents, le calme serein, qui le réconcilie avec ce qui l'entoure, apaise sa douleur, lui ouvre les voies d'une métaphysique naturaliste où Else en poussière a sa place ainsi que lui, elle disparue dans le grand brassage universel, lui issu de ce brassage et devant le rejoindre un jour. Vie et mort sont à la fois séparées, opposées et conjointes. Mais si cette option naturaliste, issue de la contemplation, semble avoir son adhésion, il hésite aussi, oscille et assez souvent s'adresse à Lui. Cela dit, son adresse ne ressemble aucunement à celle d'un croyant. Les mots qu'il emploie pourraient être les mots d'un matérialiste ou acceptés par un naturaliste.

 

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Lisant, je ne pouvais m'empêcher de penser à la métaphysique de Marcel Conche et je me disais que sa fréquentation contribuait à clarifier les propos que je lisais chez Marc Bernard.

D'abord, la confusion entre science et métaphysique. On ne doit pas demander à la science de nous éclairer sur nos questions métaphysiques. Ce n'est pas au musée de l'homme que je vais trouver la réponse au passage de l'inanimé au vivant et au pensant. Ce n'est pas en observant les galaxies que je vais trouver la réponse à la question des origines de tout ce qu'il y a, de comment c'est advenu. La science est source d'illusions en ce qu'elle cherche à unifier alors que de toute évidence métaphysique nous sommes en présence de la diversité des mondes (le monde du chat qui occupe pas mal de pages chez Marc Bernard, le monde de l'énorme araignée vue un jour à Majorque et ces mondes sont inconnaissables), de l'infinité des univers et du mystère de tout ce qu'il y a, pensable mais non connaissable. Les questions que nous nous posons sont métaphysiques et nous devons donc tenter d'y apporter des réponses métaphysiques c'est-à-dire spéculatives. Nous proposerons des arguments et éviterons de nous servir des soi-disant preuves de la science qui ne valent que pour le domaine qu'elles éclairent. Les lois de l'univers ne nous donnent pas la clef de compréhension de tout ce qu'il y a, du Tout. C'est quand il écrit en contemplatif, en poète que Marc Bernard est le plus intuitif, le plus heureux, qu'il trouve les mots qui nous semblent justes, qui nous touchent. Avec le concept de Nature et sa métaphysique naturaliste, Marcel Conche nous montre ce qu'une pensée philosophique exigeante peut nous apporter pour nous éclairer, sans garantie de certitude. Mais personnellement, je me sens bien dans cette Nature, infinie, éternelle, créatrice, poète premier, créant au hasard même si bizarrement, tous les hasards vont semble-t-il dans le même sens, le bon sens, le sens du sens parce que c'est nous qui le donnons, le créons même. Je me sens bien dans une métaphysique genre celle d'Anaximandre, où l'infini est supposé engendrer tout ce qui est fini, où tout ce qui est hasardé doit donc nécessairement mourir pour faire place à d'autres tentatives, d'autres rencontres, télescopages de hasards, infinitésimaux d'ailleurs et ce à l'infini.

(C'est possible), ça va : tel fut le titre du dernier spectacle de Cyril Grosse. Si ça apparaît c'est que c'était possible, ainsi d'une rencontre de hasard au Louvre, ainsi d'une phrase dite dans un couloir de lycée. Et si c'est possible, je n'ai qu'une attitude possible, dire ça va, accepter le hasard de la rencontre, aborder Else, et bien sûr, si ça disparaît, c'est aussi possible (nécessaire et hasardeux parce qu'on ignore le moment et donc accepter la disparition, le retour peut-être au brassage universel).

 

Ensuite et enfin la fidélité à la bien-aimée, à l'épousée relève de ce qu'on peut appeler une sagesse tragique, donner le meilleur de soi pour que vivent autrement, par la pensée, l'évocation, la poésie, l'oeuvre, le meilleur de l'autre, le meilleur d'un amour de 31 ans pour Else et lui, de 46 ans pour la mouette et moi. Marc Bernard s'interroge sur l'homme donnant sens à l'univers ou cherchant le sens par la science. Il se demande à quoi sert ce que l'on fait, ce que l'on vit. Il n'est pas loin de penser « à rien », s'y refuse, cherche dans une sorte de panthéisme, d'harmonie avec la belle nature aux visages variés qu'il contemple à Majorque. Ce qui apparaît pour disparaître n'est pas absurde et n'a pas de sens non plus. Mais ce qui a eu lieu a eu lieu pour toujours. C'est ineffaçable même si on ne peut dire où vont tous nos souvenirs, tous les sens que nous donnons, créons, toutes les valeurs que nous accordons à ce que nous vivons. Cimetière ou source ou les deux à des moments différents du temps. C'est nous qui donnons sens à nos histoires. Elles n'en ont pas en dehors de nous. Alors faisons notre travail d'homme ou de femme : aimons et souvenons-nous de nos morts, ces vivants éphémères que nous éternisons, le temps d'un éclair, le temps de notre passage. Cela débouche sur la temporalité humaine, le temps rétréci dans lequel nous pouvons vivre et projeter sans être effrayé non par les espaces infinis pascaliens mais par le temps éternel de la Nature.

 

Jean-Claude Grosse

 

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Présentation de ma philosophie / Marcel Conche

11 Février 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Présentation de ma philosophie

Marcel Conche

HD 2013, Auxerre

 

Livre-Conche.gif

 

Allant sur ses 91 ans, Marcel Conche n'arrête pas de publier.
Après la série littéraire du Journal étrange (6 tomes), après l'épisode Émilie (Le Silence d'Émilie aux Cahiers de l'Égaré, 2010, prix des Charmettes - J.J. Rousseau) le voici revenu à la philosophie avec la parution de La Liberté (Encre marine, 2011), Métaphysique (2012) et aujourd'hui la Présentation de ma philosophie. Sans oublier une autobiographie ne concernant que les 25 premières années de sa vie : Ma vie (1922-1947) Un amour sous l'Occupation, où la part belle est faite aux lettres de Marie-Thérèse Tronchon, son professeur de lettres classiques devenue sa femme.

Va paraître dans la Revue de l'enseignement philosophique son article le plus récent : Comment mourir ? qu'il nous a lu, à François Carrassan et moi-même, lors de notre dernière rencontre à Altillac, début décembre 2012, un texte en fait d'insoumission, justifiée par le choix de la mort naturelle.

Présentation de ma philosophie est un livre d'une clarté et d'une rigueur exemplaires qui ne s'encombre pas de développements, juste les arguments nécessaires pour exposer sa vérité sur le Tout de la réalité qui pour lui est la Nature.

La préface de 4 pages est d'entrée de jeu un résumé de son naturalisme. On voit comment il décline sa démarche, de la Nature infinie, éternelle, créatrice, à un échantillon de cette créativité, l'homme et son émergence dans un monde de ressources inégalement réparties d'où de la bonté d'origine (bon n'étant pas à entendre en un sens moral, la Nature créant en aveugle si on peut dire mais ce qu'elle crée est bien créé c'est-à-dire naissant, vivant, croissant, dépérissant, mourant) à la violence de l'histoire…

Le 1° chapitre expose phrases-clés et concepts sur lesquels repose sa métaphysique, les concepts-clés comme Nature naturante, nature naturée, mal absolu (déduit de la souffrance infligée aux enfants), les concepts opératoires constitués d'opposés (pensée-connaissance, métaphysique-science, fini-indéfini-infini potentiel-infini actuel …), les concepts métaphoriques comme Nature, source éternelle de vie, nuit = Obscur primordial, fond permanent de toutes choses.
Le 2° chapitre expose l'organisation des pensées de Marcel Conche, en montrant la double cohérence (logique et pratique) et la vérité de sa métaphysique : il s'agit d'une philosophie réelle mais de plus vraie, d'un naturalisme se distinguant du matérialisme. La Nature est omnienglobante, elle est infinie, source de vie (la vie est bonne, la Nature est bonne parce que source de vie), éternellement, créatrice désordonnée, sans plan ni ordre, sans cause ou par causes aveugles, au hasard, le désordre permanent et global engendrant de l'ordre régional, créatrice d'une infinité de mondes finis appelés à disparaître, d'autres naissant pour être voués aussi au néant, à la mort. Dans cette création désordonnée, sans fin, sans pourquoi, par gradation du plus simple au plus complexe, de l'infime à l'indéfini de l'Univers (le nôtre, un parmi d'autres) émerge l'homme proche par tout un tas d'aspects des animaux (sensations, émotions, conscience) mais s'en distinguant par ce qu'il est dans l'Ouvert, ouvert aux autres mondes alors que les mondes animaux sont fermés, qu'on ne peut entrer dans le monde de la mouche par exemple. Cette ouverture de l'homme fait de lui, une liberté. Il s'en sert plus ou moins, plutôt moins que plus, passant souvent à côté de sa nature, prisonnier volontaire de sa culture d'appartenance, subissant avec son consentement le poids de l'histoire qui est l'histoire de la violence entre les hommes (clans, classes, états …) à cause de l'inégale répartition des ressources. Cette situation, liée à ce que la Nature fait émerger l'homme sur la planète terre, limitée en ressources, même si elle dure depuis des millénaires n'était pas telle à l'origine (on retrouve là l'idée du communisme primitif de Marx, confirmé par les travaux de Marshall Salins : Âge de pierre, âge d'abondance) et ne sera pas telle à la fin de l'histoire grâce à la morale universelle des droits de l'homme dont il assure le fondement par le dialogue, cette morale étant l'anticipation aujourd'hui de ce qui doit advenir : la société universelle sans états, sans classes, sans conflits, le communisme de la fin de l'histoire annoncé aussi par Marx.

Le 3° chapitre expose la généalogie des pensées de Marcel Conche. On voit comment elles sont apparues, les unes très vite comme l'impossibilité de justifier le mal absolu (les souffrances infligées aux enfants, problème déjà vu par Saint-Augustin) avec toutes les conséquences qui en découlent, rejet de Dieu, de toute religion, de tout plan de chef d'orchestre, de créationnisme, dissolution de la notion d'Être, récusation de tous les faux débats sur l'Être pour substituer à cette notion celle d'Apparence absolue (empruntée à Pyrrhon), les autres plus tardivement avec le retour aux philosophes grecs d'avant Socrate. C'est avec Montaigne puis Épicure, Lucrèce, Héraclite, Parménide et enfin Anaximandre que Marcel Conche accède à sa vision de la Nature, Phusis, sans hubris, démesure. Il nous montre aussi par quelques anecdotes comment sa philosophie a été vécue par lui, dans sa vie, non simple spéculation ou seulement spéculation mais philosophie en acte, guidant ses choix les plus fondamentaux.

L'épilogue, intitulé Ma sagesse expose ce qu'il appelle sagesse tragique c'est-à-dire volonté de réaliser le meilleur de ce qu'on peut pour soi et autrui, et pour cela se singulariser en étant à l'écoute de sa nature, de ce qui fait que je ne suis pas un autre alors que le conformisme est si facile pour refuser de devenir soi, de s'assumer comme liberté, capacité à dire non puis à dire oui au nom de raisons justifiant mes choix. Avec sa sagesse tragique, il découvre Lao Tseu et le tao.

Deux compléments essentiels : La liberté, propre de l'homme, thème d'une conférence donnée à Saint-Étienne en octobre 2011 et La Nature est sans pourquoi, écho de la formule de Silésius, la rose est sans pourquoi.

C'est sur ces deux compléments que je voudrais interroger la démarche de Marcel Conche.

Il est amené à distinguer deux libertés,

une liberté première abstraite et universelle, celle déjà de l'enfant par exemple, curieux, posant des questions qui sont celles de la philosophie, portant des jugements vrais sur ce qui l'entoure ; c'est une liberté libre comme dit Rimbaud, indéterminée encore,

et une liberté seconde concrète, particulière, liberté rétrécie par l'éducation (qui est religieuse ou laïque, chacune donnant un type d'homme) avec l'assentiment de l'enfant devenant adolescent (qui peut se révolter) puis adulte se soumettant en se justifiant à des normes, des règles, des valeurs, pouvant toujours à un moment donné dire non, adoptant un style de vie d'homme collectif adapté aux attentes de la société ou optant pour le développement de sa nature profonde, sa singularité de naissance, son devenir créateur, inventif.

Raffinant cette distinction, il montre que dans l'homme collectif, il y a celui qui se réalisera dans son travail et s'en satisfera et celui qui se sachant inventif renoncera à développer ses dons pour se contenter d'une vie tranquille. Pareil pour les créateurs, les uns échouant par manque de capacité, de chance, insatisfaits négativement, les autres s'affirmant, réalisant, souvent insatisfaits mais d'une insatisfaction les poussant à se dépasser.

« Je me suis choisi poète » dit Rimbaud, voilà la liberté libre en acte, qui se détermine elle-même. Les artistes dit-il, sont les rejetons de la Nature Poète créant par improvisation, créant des individus et non des modèles ou selon des modèles, ils sont à l'écoute de la Nature en eux et à l'écoute de leur nature. Le philosophe lui, se méfie de sa nature, en particulier de sa nature désirante. L'exercice de la raison suppose la mise à l'écart du désir qui fait s'égarer, d'où pour le philosophe, la recherche de l'amour platonique plutôt que de l'amour sexuel. Poètes et philosophes vrais accèdent à la liberté concrète et complète en réalisant leur essence singulière par et dans leur œuvre qui n'est pas donnée à l'avance, inanticipable. Entre la 1° et la 2°, la variété des libertés des hommes collectifs, toujours incomplètes, imparfaites.

Comme il nous présente la Nature comme le Poète universel, créatrice d'individus et non de modèles, je m'étonne du besoin de distinction de Marcel Conche. Je préfère partir de la liberté initiale et indéterminée de chacun et suivre le parcours de chacun, enfin de quelques uns. Je n'aime pas trop le distinguo entre artistes et homme collectif, entre philosophe et croyant. Comme si s'établissait une hiérarchie. Chacun étant une création singulière de la Nature, je trouve plus intéressant de considérer chaque vie comme un roman et à écouter les gens, effectivement, chaque vie est un roman. Les romans des romanciers ne me semblent pas plus intéressants exception faite du style pour les plus grands, que les romans des simples gens, qu'ils soient aliénés dans leur religion, leur statut social, ou libérés par leur exercice de la raison.

La variété des éthiques, choix individuel, justifie qu'on ne porte pas de jugements de valeur sur les vies et éthiques qui ne nous agréent pas. Ces éthiques de vie (selon des valeurs qui ne sont pas la nôtre, gloire, pouvoir, honneurs, richesses...) ne valent pas plus, pas moins que la nôtre. Il n'y a pas à établir une hiérarchie des vies et des éthiques, créations des hommes appelés à disparaître, toutes néantisées par la mort.

Marcel Conche pense que par l'éducation laïque d'une part, par la morale universelle des droits de l'homme d'autre part, il est possible d'arriver à la société humaine universelle, sans classes, sans violence. Il ouvre une perspective pour tous de sortie de l'ubris, de la démesure de l'homme voulant maîtriser la nature et réussissant à la dénaturer, à la détruire, accélérant sans doute à son insu sa propre disparition comme espèce. Je serai plus modeste : chacun est libre de sa sortie individuelle de la volonté de toute puissance sur soi, autrui, la nature. Chacun est libre de développer une attitude de respect pour tout ce qui existe à commencer par lui, respect se justifiant par l'impossibilité de connaître quelque monde que ce soit, monde de mon chat, monde de mon voisin, monde de celle que j'aime... L'empathie n'est pas une voie d'accès à l'autre. Contrairement au projet de Diderot dans Le rêve de d'Alembert (texte ci-dessous)

Amener l'enfant, l'adolescent à apprécier l'ordre et la beauté des mondes qu'il perçoit, voués à disparaître, amener l'enfant, l'adolescent à apprécier la valeur de toute vie car la vie est bonne, c'est peut-être l'amener à respecter tout être vivant, tout être humain, tout ce qui existe, c'est peut-être l'amener à intervenir le moins possible, à ne rien déranger dans l'ordre des mondes, à devenir un contemplatif sachant qu'il n'y a aucune possibilité de comprendre un monde de mouche, de chien, de rossignol, pas davantage le monde du voisin, du copain, de l'ami. Respectueux de l'infinie variété, diversité de ce qui s'offre, il est pleinement ouvert, dans l'accueil. Mais rien ne viendra à lui. Il n'aura pas accès au for intérieur de l'autre, aux mondes autres. Il aura accès à la Bonté de la nature par les êtres vivants qu'elle crée, à la beauté des mondes vivants, il aura des sensations selon ses qualités sensorielles (certains sont plus sensibles que d'autres), il aura des émotions, des sentiments, il se rendra à des évidences, il portera des jugements vrais sur ce qui l'environne mais aucune connaissance ne sortira de cette contemplation du monde de son chien, de son chat, de son amour. Cela me semble se déduire de l'affirmation la Nature est sans pourquoi. Il en est ainsi de toute création de la nature naturée.

Il me semble que notre monde brutal, violent, où nos milliards de décisions quotidiennes, souvent contradictoires, de natures si différentes, ressemblent au brassage perpétuel des élément premiers, infimes, participe du désordre de la Nature d'où tout naît, où le hasard créateur est à l'oeuvre. Je ne suis pas loin de penser que le monde de l'homme composé de 7 milliards de mondes singuliers inconnaissables est gouverné par le désordre et le hasard. Et que toute prétention de rationalité, de mise en ordre ajoute au désordre. Ouvrir une perspective pourtant heureuse de fin de l'histoire, de fin de la violence me semble relever de la démesure. Le sage tragique ne pariera pas sur cette fin heureuse, pas plus que sur son inverse ou que ni l'une ni l'autre..

 

Jean-Claude Grosse

 

Pour se familiariser avec Marcel Conche, on pourra lire les nombreuses notes de lecture publiées sur ce blog ou présentations de sa philosophie.

Les entretiens d'Altillac

Sur la philosophie de Marcel Conche

Note sur le silence d'Émilie

Métaphysique/Marcel Conche

La Liberté/Marcel Conche

 

 

Texte de Diderot

 

Diderot- Avant que de faire un pas en avant, permettez-moi de vous faire l´histoire d´un des plus grands géomètres de l´Europe. Qu´était-ce d´abord que cet être merveilleux ? Rien.

d´Alembert - Comment rien! On ne fait rien de rien.

Diderot- Vous prenez les mots trop à la lettre. Je veux dire qu´avant que sa mère, la belle et scélérate chanoinesse Tencin, eût atteint l´âge de puberté, avant que le militaire La Touche fût adolescent, les molécules qui devaient former les premiers rudiments de mon géomètre étaient éparses dans les jeunes et frêles machines de l´une et de l´autre, se filtrèrent avec la lymphe, circulèrent avec le sang, jusqu´à ce qu´enfin elles se rendissent dans les réservoirs destinés à leur coalition, les testicules de sa mère et de son père. Voilà ce germe rare formé; le voilà, comme c´est l´opinion commune, amené par les trompes de Fallope dans la matrice; le voilà attaché à la matrice par un long pédicule; le voilà, s´accroissant successivement et s´avançant à l´état de foetus; voilà le moment de sa sortie de l´obscure prison arrivé; le voilà né, exposé sur les degrés de Saint-Jean-le-Rond qui lui donna son nom; tiré des Enfants-Trouvés; attaché à la mamelle de la bonne vitrière, madame Rousseau; allaité, devenu grand de corps et d´esprit, littérateur, mécanicien, géomètre. Comment cela s´est-il fait ? En mangeant et par d´autres opérations purement mécaniques. Voici en quatre mots la formule générale : Mangez, digérez, distillez in vasi licito, et fiat homo secundum artem. Et celui qui exposerait à l´Académie le progrès de la formation d´un homme ou d´un animal, n´emploierait que des agents matériels dont les effets successifs seraient un être inerte, un être sentant, un être pensant, un être résolvant le problème de la précession des équinoxes, un être sublime, un être merveilleux, un être vieillissant, dépérissant, mourant, dissous et rendu à la terre végétale.

Jean Starobinski a fait une très belle étude linguistique et stylistique de ce passage dans Diderot, un diable de ramage, (Gallimard 2012, pages 247 et suivantes).
On voit bien le projet des Lumières: rendre la continuité matérielle des molécules universelles à d'Alembert, le génial géomètre. De l'universalité de l'infiniment petit à la singularité de d'Alembert. Mais le même schéma explicatif vaut pour chacun. Il n'explique donc rien ou alors ce qu'il y a de commun entre les humains. Aujourd'hui, ce schéma matérialiste serait plus raffiné, irait jusqu'aux gènes, à l'ADN de d'Alembert. Mais je persiste, tout schéma explicatif de cette sorte ne nous fera pas accéder au for intérieur de d'Alembert, pas même avec les plus perfectionnées connaissances neurologiques au fonctionnement de son génie mathématique.

 

JCG

 

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Prendre le temps de la porosité/Nadia Vadori-Gauthier

23 Juillet 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #agora

extraits de textes

de Nadia Vadori-Gauthier

en lien avec la question de théâtre

du 14 juillet en Avignon

le théâtre existe-t-il sans écriture ?


(rapports d’expérience et textes automatiques)

 

sur le seuil des transductions,

 

Nous nous tenons poreux, incertains, joyeux, oscillant entre le mouvement et l’image, entre un corps et un autre, entre visible et invisible.

Nous habitons l’interface mouvante entre humain et animal, culture et nature, vêtement et nudité, verticale et horizontale, visuel et tactile, lointain et proche...

Nous conjuguons nos vibrations et nos rythmes.

Nous convoquons des forces comme des enfants.

Nous sommes traversés et nous traversons.

Et nos corps sont réels.

 

Manifeste 2012 ( à mes loups-nuages-ouragans-poissons-étoiles )

 

Prendre le temps de la porosité

Le temps de traverser les membranes

De se glisser entre les déterminations potentielles

Refuser d'être

Différer de soi-même

Accorder ce même droit à tous

Être outre-humain, outre-animal

Considérer les fixités avec tendresse

Celle que l'on peut avoir pour la fragilité ou la faiblesse

immobilités nourries de la peur

conjurant l'entropie

Accepter, dans la joie, de se défaire

De ne pas aboutir

De se soustraire à la nomenclature

Laisser consciemment s'échapper ce dont nous n'avons pas idée

Danser comme le feu,

changer continuellement de forme, Nuage-dragon-fumée-infra mince

Interstitiel

Se tenir debout parfois, nus,

affirmer comme la montagne ou le vent

Un rythme, un espace, une vitesse et puis

Devenir vague-océan de pierres liquides, sang d'écume

Être flux d'un tambour traversé de vivants

Rire d'être plusieurs, en être soulagé

Multiplicités calmes,

repos des indistinctions

Oppositions tenues tendrement ensemble

Se changeant l'une dans l'autre

Aimer les «différances»

Faire meutes, émeutes,

se composer ensemble, contagier

Musiques, feulements, bleu, indigo, orange, or, vert

Rugir, laisser la peau être nos territoires

Vulnérables à l'aube

Nudités ardentes, lentes, imperceptibles, merveilles

Glissements du réel

Se déshabiller, se rhabiller ensemble, à rebours

Déboutonner les habitudes

Vibrer dans l'enfance de nos présences, I

ncandescents, dézippés

Féroces et doux

Non à la sublimation volontaire

Non à la beauté obligatoire

Non à l'élévation transcendantale

Non à la soustraction des corps

Non à l'éternité post mortem

Apparaître sur la lisière

Oui au sublime accidentel,

orage, éclat de lumière, foudre, douceur du matériau

Oui à la beauté hétérogène née de la nécessité

Oui à l'élévation immanente,

plongée au sein des corps , perception élargie,

État modifié de conscience qui investit les sonorités de la matière,

Contagions des vibrations du réel qui se propagent en cascade

Oui à l'éternité de nos présences vives, ici, au seuil de nos métamorphoses

Oui à la soustraction des corps sans chair,

images mortuaires d'un monde Dépossédé du droit à l'indéfinissable

Déserter les scènes frontales de nos oppositions binaires

Patiemment, amoureusement, défaire,

Fermer les yeux pour mieux entendre

Porter des visions enlacés et danser la plasticité de nos pensées

Étendues de surfaces monochromes

Oui à la couleur

Vibration, témoignage d'invisible, d'indicible, d'inouï, d'illimité, poésie directe,

Oui à la manifestation des phénomènes sans justification

Pulsation, foisonnement abrupt des images sans concession au sens

Scander notre humanité d'animal rythmique

s'animer de la joie de s'affranchir du fixe

Informer le devenir continuel des formes

 

Meute/expérience/4.1.12

 

Mon expérience de la meute est une expérience d'un basculement de la conscience de la perception. Comme si de l'intérieur ou de sa surface-même le visible s'élargissait, s'épaississait et tenait moins à sa forme. La conscience se modifie avec les modulations perceptives et ceci entraîne une façon différente de vivre le corps que celle que je pouvais avoir au quotidien avant cette expérience répétée. Je peux dire que la meute a modifié progressivement ma façon de me vivre en relation avec mon environnement.

J'opère une bascule dans ma perception comme si je plongeais sous l'eau ou que je m'immergeais dans un flux. Je quitte ma vision optique qui parfois me distancie ou me sépare des choses pour entrer dans une épaisseur tactile, une densité vibratoire, une ouate, une matière. Mon corps n'a plus les limites de mon organisme, il baigne dans un matériau mouvant donc il participe. Le monde devient oscillatoire, familier, confortable, intime. Je fais alliance avec le matériau. Pour cela je deviens poreuse. Je laisse la matière me toucher, la couleur, la lumière me toucher. Je me laisse mouvoir par le flux des choses.

Ce serait presque une expérience de dissolution si en même temps je ne sentais pas se condenser mon axe. Mon axe devient plus intense. Il capte des puissances dont la première est celle de sa propre vitalité. Axes du tube digestif et du système nerveux central, corps et esprit, une seule substance, un seul mouvement d'extension et de condensation simultanée. Je sens se réveiller ma bouche, mes dents, ma langue, mes orifices : mes narines, mes canaux auditifs, sexe et anus. Ils commencent à bouger sur des ondes invisibles comme les différents bouches d'une anémone liquide. Ma peau a aussi des bouches, des oreilles, des yeux. Les diaphragmes de mes mains et de mes pieds deviennent des bouches. Des yeux s'ouvrent dans plusieurs points variables de mon anatomie ouvrant et fermant leurs paupières. Je vois avec ma peau, je regarde avec mes vertèbres, mes ischions, mon nombril. J'écoute avec mes yeux, avec ma peau. Je trouve de nouvelles formes, de nouvelles articulations. L'eau me vient à la bouche, non pas pour absorber, mais pour mordre, attraper avec la bouche, jouer. Je serpente, bondis, fleuris, coule, dévale, déferle, pleuvoir, germer, naître, attaquer, neiger. Je cherche des connexions, des frottements, des alliances, je trouve du confort, je le romps, je le reconvoque, je roule comme un coup de tonnerre ou une fleur dans le vent, je fonds, je deviens dragon puis brume, feu d'artifice, palpitation de la couleur dans la pénombre, bouquet de rythmes. Le sol est ma maison, cocon, matrice, bateau, berceau, terreau. De là, tous mes âges,tous mes temps, toutes mes formes sont possibles. Je suis concomitamment plusieurs, vides et pleins. J'oscille avec la matière, je sens son

Aimer l'oscillation en nous des contradictions vivantes qui s'épousent

Être les pendules entre un monde et un autre, une image et une autre,

passeurs d'inachevé

infinité, ma parenté avec elle. Je me sens frère, soeur, enfant, rivière, mère de tous les vivants, feuillage et les bête, humaine et minérale. J'ai plusieurs vitesses.

Faire meute/29.1.12

Faire meute, me condenser autour de mon axe, entrer dans une épaisseur sans paroles, sans la linéarité des mots. M'immerger. Sentir des pulsations différentes, accélérer, ralentir, réveiller les affects de la bouche, envie de mordre,salive,dents. La couleur est mon corps. La couleur comme seule forme, comme seule transcendance, la couleur comme étendard vibratoire. Je m'agence, avance, recule, plie et déplie. Je suis un flux dans un flux. Je m'agence, je convoque la vibration, je la partage, je mets en vagues, je connecte, je reconnecte. Je suis un vecteur de convocation des puissances - rituel - acte chamanique de célébration de nos humanités multiples, kaléidoscope de nos métamorphoses. La meute se module, varie ses intensités. Je suis un point intense de cette constellation mobile,

Je

(...) Puis, accueillir le public, aller à sa rencontre, serrer des inconnus amusés dans ses bras, jouer à semer un doux trouble, une manière inattendue d'aller vers un autre, l'adopter, sceller une fraternité de passage

(...)

 

Écriture automatique/ nadia 26 avril 2012

 

Seuil/ passage/ entre-deux

entre deux loups / entre chien en loup / entre animal et pluie / entre toi et moi / entre /glisse / entre / entre- lace / outre-passe l'outre-monde / entre / passe / passe outre / outre-mer / outre-humain / pendule au mouvement plus ou moins ample, pulsation des apparemment contraires, je passe d'un bord à l'autre, d'une ligne invisible entre mon image et ma désimage, entre mon vêtement et ma nudité/ brouille les pistes des conventions rétiniennes - touche avec tes cils - touche avec ta langue - parle à rebours pour les invisibles - pour les fleurs nocturnes / dissoudre/ dissoudre/

imaginer ce dont l'image ne se laisse pas figer - fondre la glace des représentations / chauffer / rafraîchir / sentir l'air qui glisse de l'un à l'autre homme femme animal

enfant - rêve ou réel comme un galet dans la main entre passé et futur toujours sur la crête de la vague qui déferle vers une intensité imminente toujours à venir toujours passée - entre archaïsme et modernité sauvage d'avant-garde / traduis / passe / passe / passe entre les mondes / habitant des seuils / glisse / glisse du rétinien au tactile - couleur-matière / couleur- lumière / / deviens ton envers / tisse / détruis / rigole - entre organisme et corps d'étoiles - shoote - sors des lapins de ton slip - sois un arbre ou une chaise ou un humain si tu peux - si tu t'arrêtes de correspondre à une idée - si tu coules toujours vers ta source entre cerf et eau...

 

Nadia Vadori-Gauthier

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Mai, juin, juillet/Dans les théâtres de 1968/Denis Guénoun

17 Juillet 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Mai, juin, juillet

Dans les théâtres de 1968

Denis Guénoun

Les Solitaires Intempestifs

 

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J’ai lu cette pièce récente en Avignon entre le 10 et le 13 juillet, en trois temps comme sa construction.

Le 10 juillet, Mai, le 11 juillet, Juin, le 13 juillet, Juillet.

C’est une pièce foisonnante par les lieux évoqués, les personnages mis en jeu,  les thèmes abordés, les formes proposées.

Il s’agit de 68 et du théâtre en 1968.

Mai est le mois de la vague, si haute, si puissante, venue de quelles profondeurs, qu’on pense, que certains pensent qu’elle balaiera le vieux monde.

Denis Guénoun est des deux côtés, côté rue, écoles, usines, Odéon (occupé ; alors que les spectateurs d’un spectacle de danse américain sortent, les manifestants pénètrent dans le théâtre ; on est le 15 mai; Jean-Louis Barrault réussit à s’exprimer, défenseur des poètes donc des jeunes ; il ne rencontre que mépris, confondu par son rôle d’homme de théâtre du pouvoir gaullien) et côté pouvoir: de Gaulle, Malraux ...

La parole est libérée, libre. Les enjeux sont considérables : ou la situation est révolutionnaire et la révolution est possible ou la situation peut se contrôler, des négociations s’engager, des revendications s’arracher.

Côté militants, on voit bien la coupure entre les jeunes et les anciens, l’impatience des uns, la prudence des autres.

Côté pouvoir, on voit bien comment il semble se dissoudre, être démuni, à court de solutions répressives ou concertées, négociées.

La situation de l’Odéon concentre toutes les contradictions, la mise en cause de Barrault par les occupants, la mise en cause du théâtre dans ses fonctions citoyennes d’élévation, d’éducation, de transformation de l’homme. « Barrault est mort ». Vive le théâtre de la vie. Pas le théâtre qui sépare.

On a retrouvé quelque chose de cela à la question de théâtre du 14 juillet. Claudel et Tête d'or, Artaud et le corps sans organes.

Denis Guénoun s'est déjà coltiné à Artaud - Barrault dans un spectacle magnifiquement habité par Stanislas Roquette que j'ai vu à Marseille.

Juin est le mois du reflux, le pouvoir a repris l’initiative avec l’annonce de la dissolution de l’assemblée et des nouvelles élections après le flop de l’annonce d’un référendum, de Gaulle a retrouvé sa voix, déferlante du 30 mai sur les Champs-Élysées

C’est le mois de la rencontre des directeurs de théâtre à Villeurbanne. Ils sont désignés par des noms de villes. Les débats correspondant à ce qui s’est passé sont affligeants, sauf exception, le corporatisme « justifié » par des missions de service public étant le moteur des comportements. Aucune vision, aucune mise en cause.

Juillet, c’est Avignon, l’effervescence du Festival, Jean Vilar défendant son festival y compris contre l’équipe américaine accueillie et dont les jeunes attendent une révolution du théâtre et de la vie avec Paradise now. La rencontre entre Poésie et Révolution sur le trottoir avec l'auteure est une scène fantaisiste qui aborde des questions importantes comme la prééminence, la primauté de la poésie sur la révolution qui se fait rare, est foutue ...

La pièce commence par un prologue, Barrault s’adressant dans une missive à Vilar, s’achève sur un épilogue où Vilar tente dans une missive de s’adresser à Barrault. La boucle est bouclée entre deux géants du théâtre, pas si opposés que ce que l'on a cru. Vilar se hisse jusqu'à une réflexion sur vie et mort qui m'a laissé sur ma faim. La fréquentation de l'oeuvre de Marcel Conche m'apporte beaucoup plus sur ce thème essentiel.

Dans le cours du texte, Denis Guénoun fait intervenir auteure et dramaturges, ce qui permet d’offrir une œuvre ouverte, en construction, agitant ses enjeux sur le plateau, une œuvre où le souci du sens est au cœur, conforté par le souci de quelle forme portera le mieux le sens.
Cette commande du TNP de Villeurbanne et de France-Culture est une excellente initiative. Le texte de Denis Guénoun me semble être un texte essentiel sur cette période clef de notre histoire (déjà 44 ans), événements politiques comme quel théâtre pour quel public, quel souci : la création d’œuvres nouvelles, l’invention de formes nouvelles, le ciblage de publics consommateurs, la politique du chiffre ...

Juillet sera lu le 20 juillet 2012 à 20 H au musée Calvet.

Mai, juin y ont été lus le 20 juillet 2011.

 

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Le spectacle Mai, juin, juillet sera créé le 24 octobre 2012 à Villeurbanne pour une semaine.

Bons vents à ce texte et au spectacle.

 

Jean-Claude Grosse

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Disparition de Georges Mathieu / Le privilège d'être

14 Juin 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Je fais remonter cet article du 2 juin 2007 en mémoire de Georges Mathieu, disparu dimanche 10 juin 2012. Il avait 91 ans.

Le Privilège d’être
  Georges Mathieu

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Éditions Complicités 2007
ISBN 2351200047
20 euros

 

40 ans après la 1° édition chez Robert Morel, (1967), dans une édition de luxe, les Éditions Complicités rééditent ce texte de Georges Mathieu, précédé d’une note au lecteur, d’une introduction et d’un entretien entre le peintre et Christine Blanchet-Vaque.
J’ai eu l’information par le portail d’artistes Art Point France et j’ai commandé et le livre et le film de Frédéric Rossif (1971) sur et avec Mathieu:
commentaires de François Billetdoux, musique de Vangélis, le plus grand film sur le mystère de la création avec Le mystère Picasso de Clouzot. (Durée: 53 minutes, 20 euros chez Zoroastre)

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Vangélis et Mathieu
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Mathieu, Rossif et la célèbre Mercédès 540 K
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Rossif et Mathieu

Je ne découvre pas Mathieu aujourd’hui. Je m’y suis intéressé à l’époque de sa célébrité, de son dandysme. Disons de 1957 à 1968. Je suivais ses frasques à travers la presse à l’affût des sorties de Georges Mathieu. Je me souviens de ses voitures, de ses capes noires avec doublures rouge, de ses moustaches, de ses écrits aussi : L’abstraction lyrique chez Julliard, de son intérêt pour Stéphane Lupasco, de certains écrits-manifestes sur la fête, le sacré, l’art. Je ne l’ai jamais vu peindre en public et je n’ai vu que peu d’oeuvres en vrai.

Le Privilège d’être est un ensemble disparate d’écrits tant dans le fond que dans la forme. Dialogue théâtral favorisant la distanciation avec Les Muses. Journal avec deux semaines non datées : Sept jours et Sept autres jours permettant de découvrir le Maître, ses rencontres, les lettres reçues, ses interlocuteurs, son environnement. Le musée de l’âme est une évocation de son appartement de 12 pièces sur 3 étages où un meuble à chaque fois décide de la destination de la pièce. Du renvoi de Till nous montre le Maître dans ses rapports étranges avec son valet qui apparemment s’autorisait bien des privautés justifiant son renvoi abrupt. Petites confidences et petites impressions libanaises racontent plein d’anecdotes sur le Maître , permettant de se faire une idée de ses comportements au quotidien, de son insolence, de ses goûts et affinités, de ses rejets aussi.
Livre roboratif, plein d’humour et d’esprit où s’exprime un fort refus du conformisme, où se revendique une forte affirmation à être libre, ce que les autres vont appeler anti-conformisme ou snobisme comme façon de se démarquer. Or Mathieu se démarque surtout du bourgeois, de l’américanisme, de l’aristotélisme-cartésianisme. Mathieu se veut à la pointe de l’art et de la science : n’adresse t’il pas un mémoire à Einstein pour réconcilier physique quantique et relativité générale (50 ans après, on court toujours après cette unification) ? Il s’intéresse au passé, essentiellement des batailles, du mobilier, des bustes, des trônes, (il est royaliste mais nous n’apprenons pas pourquoi), il s’intéresse à l’orient, aux nouvelles logiques, à la théorie des jeux. Il comprend le premier l’importance des tachistes américains comme Pollock, lui-même inventant l’abstraction lyrique, l’abstractivisme préfèrerait-il qu’on dise.
Biographie, bibliographie complètent utilement ce livre qui permet de prendre la mesure d’un homme et d’un artiste qui auront marqué avec une force rare l’évolution de la création contemporaine par deux démarches : la peinture en public sur de grands formats à une vitesse surprenante, le tubisme ou tachisme permettant de s’émanciper du constructivisme, du géométrisme ; le signe précédant la signification, ce que nombre de jaloux ou d’incultes lui auront fait payer car Mathieu, polémiste redoutable, aura su mettre le doigt là où ça fait mal : les méfaits ravageurs de la bureaucratie institutionnelle qui occupe les postes de décision, l’inexistence de l’éducation artistique…
Dès 1964, Georges Mathieu s’est lancé dans une croisade en faveur d’une éducation qui ne mettrait plus l’accent sur la raison au détriment de la sensibilité, ni sur le progrès économique au détriment du progrès de l’homme et qui ouvrirait l’accès du plus grand nombre aux joies les plus simples et les plus exaltantes de la vie. Une phrase de Galbraith, qu’il aime à citer, résume sa philosophie : "L’artiste est maintenant appelé, pour réduire le risque du naufrage social, à quitter sa tour d’ivoire pour la tour de contrôle de la société".
Un regret : trop de fautes , voire de maladresses d’expression émaillent le livre, surtout dans l’entretien. Dommage.
Jean-Claude Grosse

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Note sur le film: La fureur d’être, édité par Zoroastre.
Le film de Rossif qui date de 1971 est complété par une interview de Georges Mathieu en date du 14 mars 2006 à Paris soit 35 ans après.
L’interview donne des éclairages sur le film, sur l’interventionnisme de Rossif auquel Mathieu satisfait parce que 2 caméras filment dont l’une au ralenti pour surprendre les « erreurs gourmandes » de Mathieu dit Billetdoux. En réalité, Mathieu n’aime pas les sinusoïdes que lui fait accomplir Rossif et s’en libère par des traits sur les signes qu’il a commis sur « commande ».
Dans la 2° partie du film, pendant que Mathieu peint, agit, Vangélis improvise ainsi qu’une danseuse grecque mais la musique n’influence pas le peintre. C’est Rossif qui nomme la toile : Charles Quint alors que pour Mathieu, il s’agit d’une tragédie grecque avec 3 composantes : l’amour, la vie, la fête.
Le film comme l’interview permettent de comprendre le cheminement de Mathieu qui prend conscience de l’importance du style avec une étude sur Joseph Conrad, en arrive à rompre avec dit-il, 40.000 ans d’histoire de l’art, avec l’héritage gréco-latin, à inventer l’abstraction lyrique, rupture avec tous les courants antérieurs, rupture avec la réflexion précédant l’action. Évidemment, il y a le risque des automatismes mais Mathieu, peintre autodidacte, s’en émancipe souverainement.
Le film est disparate comme le livre : Le privilège d’être, évoquant l’enfance, la guerre, l’amour des voitures, soumettant le peintre à une interview graphique sur la page blanche, nous le montrant dans son appartement « baroque », nous le montrant bien sûr en acte de peindre et c’est assez impressionnant. Mathieu et ses longs pinceaux tenus presque comme des épées, Mathieu et son large pinceau qu’il manie avec dextérité pour des courbes et des volutes, Mathieu et son gant qu’il passe sur la toile comme s’il lessivait, Mathieu bondissant, Mathieu allongé. Au fur et à mesure que le travail avance, Mathieu s’éloigne de plus en plus souvent de la toile, dans des allers et retours rapides, avec une gestuelle variée où j’ai noté des temps d’arrêt pour des bifurcations, des insistances mais cela va vite et la toile se remplit, se charge sans qu’on ait le sentiment d’un excès, d’un trop plein. Mathieu s’adresse aussi à nous comme s’il nous faisait une conférence et c’est avec le film que j’ai compris le titre de son livre : Le privilège d’être, à savoir que ce privilège, on veut nous le confisquer et que nous avons à l’affirmer contre toutes les forces aliénantes. « L’homme moderne sera-t-il demain définitivement frustré de ce privilège démocratique que l’État lui accorde et que la société lui arrache : le privilège d’être ? » Un des très forts moments du film est l’installation des œuvres de Mathieu dans le parc de Versailles, faisant paraître pâle la nature, rendant évidente la puissance créatrice de l’homme.
Voir Mathieu, 35 ans après, a été pour moi une surprise : il a 86 ans, répond aux questions d’ Yves Rescalat, parfois avec quelques difficultés mais avec clarté dans l’ensemble jusqu’à la question finale sur ce qu’est la beauté pour lui, question qui le laisse sans voix jusqu’à ce qu’il réponde d’une façon lumineuse : « c’est une sorte de présence qui sublime le reste. »
Je ne peux que conseiller la découverte ou redécouverte de ce peintre, convaincu d’avoir rompu avec des millénaires de représentation, d’avoir ouvert la voie à la création sans réflexion, sans construction, l’abstraction lyrique, et d’avoir essayé de rapprocher l’art de la vie pour tous d’où ses peintures en public, ses affiches pour Air France, sa pièce de 10 franc, son logo pour Antenne 2…
« Pour aller où tu ne sais pas, va par où tu ne sais pas », cette phrase de Saint-Jean de la Croix, Mathieu la reprend à son compte. Le film se conclut par : « on ne fait pas le portrait d’un artiste, on l’approche à peine. »
JCG
mathieubarth--l--my.jpg
Georges Mathieu: Le Massacre de la Saint Barthélémy
Paris 1945 bis 1965 Museum de Modern Art Linz

MATHIEU - ROSSIF, la rencontre étonnante et détonnante...
«Mon film tente d’exprimer les rapports entre un homme et la peinture. Pourquoi cet homme vit, pourquoi il peint comme ça... J’ai essayé de composer un opéra dont Mathieu serait le livret. Il ne s’agit donc pas d’un portrait; on ne fait pas le portrait d’un artiste, on l’approche à peine. Quoi qu’il en soit, Mathieu est une personnalité extraordinaire, un homme de notre temps avec un immense talent: c’est déjà fascinant. Ce n’est pas un film de peinture. Ce n’est à aucun moment un documentaire. Nous avons tenté en partant de Mathieu de dépasser les notions de réel et d’irréel, les données d’information historiques ou même généalogiques, il fallait par une vision cinématographique faire comprendre l’œuvre d’un visionnaire ». _ Frédéric ROSSIF _

Un film à part ..._Invisible depuis des années, toujours inédit salle, _voici enfin en DVD, pour la première fois entièrement restauré, pour le 35ème anniversaire de sa réalisation, le chef d’œuvre méconnu de Frédéric Rossif. Au delà d’un film sur un peintre, c’est un film sur la peinture, et plus encore une œuvre à part entière sur la création. Eclats d’un tournage porté par la rencontre de quatre grands artistes : les qualités d’auteur, la grandeur et l’éclectisme de Rossif, ne peuvent seules se résumer aux chefs d’œuvre reconnus que sont Mourir à Madrid et de Nuremberg à Nuremberg : on les retrouve dans Georges Mathieu ou la fureur d’être. Ce film singulier, n’en demeure pas moins à part dans sa filmographie. A part également parce que Vangelis, qui a marqué de son talent l’œuvre de Rossif, signe ici par sa présence à l’écran, une première collaboration avec le cinéaste. A part, enfin, car cette musique originale, tout comme le texte remarquable de François Billetdoux, sont toujours inédits.

La création au travail..._Georges Mathieu ou la fureur d’être est un film organisé autour d’une interview graphique improvisée par Georges Mathieu, réalisé à la demande du cinéaste. Elle confère au film une ligne narrative qui, en le « fictionnalisant », restitue, sous la forme du conte initiatique placé sous le sceau du signe, des rites, du cérémonial, tout le mystère et la merveilleuse légende Georges Mathieu. Sous l’œil des caméras de Rossif, Mathieu exécute "L'Election de Charles Quint" et la « Nécessité de l’Espérance » sur la musique improvisée de Vangelis. L’œuvre est bercée par la majesté du commentaire de François Billetdoux, et les voix mélodieuses, envoûtantes du dramaturge, et de celle de la comédienne Nathalie Nerval. C’est alors, par la magie du cinéma, que le mouvement du cinématographe épouse intimement le geste créateur et met en lumière la quintessence suprême du génie de l’ouvrage, l’art de Mathieu, prémisses à la fête suprême de l’être : le privilège d’être.


mathieucapetiens.jpg"Les Capétiens partout" - 295 x 600 cm -
Huile sur toile, signée et datée en bas à droite : Mathieu, 10 octobre 1954 -
Centre Pompidou, Musée national d'art moderne
mathieubogota.jpgComplainte silencieuse des enfants de Bogota face aux commandos de la mort
mathieudana.jpg

Dana
mathieutaverny.jpgTaverny
photos-g-mathieu-011.jpgau centre d'art contemporain de Fernet-Branca en janvier-février 2007

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L'Intranquille/Gérard Garouste

1 Mai 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

 

 

L’Intranquille/Gérard Garouste,

avec Judith Perrignon

Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou

 

Voilà un autoportrait particulièrement prenant. Je ne connais rien de Garouste. Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer son œuvre. Je sais qu’il est à l’origine de La Source, initiative ne pouvant venir que d’un fou et d’un peintre et qui atteint semble-t-il ses objectifs.

·      la prévention,pour venir en aide aux enfants défavorisés, en lien avec les travailleurs sociaux, en utilisant des supports artistiques et culturels, afin de faciliter leur réadaptation sociale et permettre leur épanouissement personnel

·      l'éducation,en développant l'accueil de classes lors d'ateliers de pratiques artistiques, de séjours modulables avec ou sans hébergement, pour favoriser la démarche créative et l'éducation artistique des élèves, en collaboration avec les enseignants.

·      la dynamique artistique et culturelle, auprès du public local et régional, pour promouvoir l'art et la culture, en s'adressant à un public plus large, et en devenant un centre artistique régional en milieu rural, notamment dans le sud de l'Eure.

Autoportrait d’un fils, portrait d’un père, d’une mère, d’une femme, de Léo Castelli, de Fabrice et quelques autres. Garouste est le fils d’un salaud antisémite qui n’a pas hésité à spolier des Juifs pendant la guerre. Il est le fils d’un père sans doute psychopathe, terrorisant sa femme, son fils, lequel va se réfugier dans la lune, le délire, la folie et la peinture. Garouste mettra du temps à s’émanciper du poids de son père. Et paradoxe, ce fils d’antisémite va trouver sa voie, sa langue en apprenant l’hébreu et en nous montrant comment cet apprentissage fut désencombrement, mise à jour des mensonges du catholicisme en particulier, comparant l’éducation religieuse passive du catholicisme à l’enseignement émancipateur de la Thora. Deux exemples : le 1° Honore ton père et ta mère peut être entendu tout différemment, considère le poids de ton père et de ta mère dans ton histoire ; le 2° l’épisode de Saül qui refuse de donner un dernier assaut aux Philistins et de tuer femmes et enfants comme le veut l’Éternel, il perd tout, son royaume et la vie, il est décapité ; leçon catholique : il faut obéir à l’Éternel ; leçon talmudique : tu peux avoir raison et le payer très cher.

Garouste, le succès étant venu, comprend qu’il a un devoir vis à vis des jeunes en difficulté, lui qui a eu tant de mal à se trouver, à se désencombrer. Quand il inaugure La Source, son père a ce mot terrible : C’est dommage que je haïsse l’humanité sinon je serai bien venu.Son père est allé jusqu’à lui demander de renoncer à son héritage pour le transmettre à ses deux fils. Garouste a connu les internements psychiatriques, la camisole chimique, les cocktails de neuroleptiques. Il a même dormi à Sainte-Anne dans la chambre d’Althusser, interné après avoir étranglé sa femme et disant cela à sa femme Elizabeth, il lui serre la gorge (halte ! tu serres !), la sadisant comme il dit. Quand on en est passé là où il est passé, on acquiert une capacité à questionner, mettre en doute ce qui contribue à vous détruire. Aujourd’hui, il contrôle mieux ses émotions qui peuvent le conduire à un épisode de folie, il sait que la folie ne l’aide pas à peindre comme la peinture ne le sauve pas des crises de folie.

Sur son travail de peintre et son positionnement de peintre, il y a des pages très intéressantes. Je retiendrai que pour lui, la peinture, après toutes les aventures de l’art du XX° avec Picasso, Duchamp, Warhol, les installations, performances, surenchères … ne peut consister qu’à raconter des histoires, à questionner, à donner du sens, des sens plutôt parce qu’il glisse sous la peinture de surface, des repentirs qui apparaîtront avec le temps. Il emploie une métaphore, celle de l’Everest. On ne peut monter plus haut que là où les artistes nous ont menés. Alors certains veulent monter à reculons, d’autres torse nu … lui a opté pour mettre ses pas dans ceux des maîtres et chercher sur le toit du monde ses propres sensations, vibrations. Cette métaphore ignore les gouffres où se jettent quantité d’anartistes d’aujourd’hui, comme dirait Rezvani. Monceaux de cadavres, déjections et excréments odorants … que sais-je, des provocations sans lendemain d’après scandale. Il a peint 600 œuvres. Sa peinture demande une herméneutique, lui emploie le mot exégèse, un désencombrement du regard, un déconditionnement. Par exemple, s’il peint Dina, Genèse 34, il la peint en réaction à un texte rabbinique étonnant d’ambiguïté : cette jeune fille était extrêmement belle, vierge et aucun homme ne l’avait connue, sous-entendant qu’une femme peut être vierge et avoir connu un homme (le texte rabbinique évoque alors ces mœurs des jeunes filles consistant à préserver la virginité de l’endroit de la virginité mais à être sans pudeur d’un autre endroit) et donc la Dina de Garouste a deux sexes, deux anus ; Allez savoir avec tous ces trous si elle est vraiment vierge !dit-il.

L’écriture est sobre, efficace. Autobiographie sans haine, lucide et forte.

 

Jean-Claude Grosse, 1° mai 2012

 

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L'Origine du Monde/Serge Rezvani

26 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

L'Origine du Monde/Serge Rezvani

Pour une ultime histoire de l'art

à propos du « cas Bergamme »

Babel 2002

 

Roman étourdissant et éblouissant sur la fin de l'art, de l'Art, sur l'histoire de l'art et du marché de l'art, sur le milieu des conservateurs, restaurateurs, commissaires, journalistes et fous d'art.

Étourdissant par ce qui se dit : les arguments des uns et des autres sont percutants et solides.

Éblouissant par les œuvres évoquées ou certaines révélations sur Rembrandt, Vinci, Picasso ...

Il s'agit des confessions de Bergamme, un fou d'art, voleur de génie qui a subtilisé un certain nombre d'oeuvres célèbres pour les poursuivre, les inachever comme il dit et qui ayant compris le travail destructeur du conservateur du Grand Musée tente de voler L'Origine du Monde de Courbet et se retrouve au cœur de la machinerie muséale. De curieux accidents, crimes, suicides se succèdent jusqu'à l'embrasement final du Grand Musée. Un éthologue de la névrose muséeuse de Bergamme, condamné à vie, obtient ces confessions d'une oralité (écrite) virtuose en ce sens que Bergamme n'est jamais seul à parler mais mêle ses interlocuteurs dans son récit.

Entre les multiples réflexions sur l'art, des récits plutôt désopilants sont le fait de différents protagonistes comme Quevedo, racontant les exploits de son chien, M. Bull, couvrant la chienne papillon ou comme Le Crapaud, faisant des expériences sur les rats-taupes-glabres. Art et science, art et technique ne sortent pas grandis de ce roman.

Le Grand Musée sensé mettre en valeur pour le plus grand nombre, le patrimoine pictural de l'humanité, n'est en réalité qu'un cimetière où dans les combles, les « plombs », pourrissent, fermentent les œuvres impossibles à conserver, restaurées par des générations de restaurateurs à tel point que plus aucune œuvre n'est originale, que toutes sont des œuvres de seconde et troisième et nième main. Cette situation, gardée secrète, n'est plus tenable. Il faut en finir avec l'unicité de l'oeuvre donc avec son caractère périssable, il faut la rendre éternelle par duplication, c'est le rôle de la machine à répliquer qui pourra reproduire l'originale à l'infini mais en l'absorbant, en l'avalant, en la détruisant.

Dans ces « plombs », les personnels du Grand Musée se retrouvent pour des parties de jambes en l'air dont ils comprennent l'origine, L'Origine du Monde. Au milieu de toutes ces œuvres, consacrées au mystère du féminin, à ce quoi toujours caché sous les jupes des femmes et objet de tous les désirs masculins, les personnels sont envahis par une sensualité exacerbant leur sexualité comme celle des rats-taupes-glabres. Les conversations accompagnant ces séances sont profondes et comiques, jubilatoires avec des perspectives ouvertes vertigineuses sur par exemple, la vraie recherche de l'homme, pas le quoide la femme, mais devenir le quoi, devenir femme, avec de nombreuses réflexions aussi dont celle-ci : en peignant d'après photographie le quoi d'une femme, en transgressant le tabou qui faisait du quoi, un lieu sacré, en ramenant la femme à n'être qu'une partie de son corps, en découpant donc l'être mystérieux, Courbet aurait été l'Iconoclaste, il aurait annoncé, préparé les équarrissages de masses et l'émergence des anartistes du n'importe quoi, le conservateur en chef du Grand Musée, un Allemand, multipliant les exemples de n'importe quoi où paradoxe, les anartistes ne revendiquent pas d'être dans la filiation des Anciens mais prétendent au contraire que c'est à partir d'eux que s'éclaire rétroactivement l'histoire de l'art.

Bref, on comprend le sous-titre : Pour une ultime histoire de l'art. À la fin de ce roman, beaucoup d'illusions sont tombées. On ne fréquentera plus les Grands Musées. On ne croira plus à la conservation patrimoniale. On ne croira plus à l'unicité de l'oeuvre. On sera redevenu humain, acceptant la précarité des œuvres, leur éphémère beauté, leur disparition prochaine ; on saura qu'on regarde un faux, prétendu vrai, original. Ce roman est donc une entreprise salutaire de démystification avec les moyens du roman à clefs et à suspense. Le dernier collectionneur de L'Origine du Monden'est pas nommé. Il n'a jamais montré ce tableau, caché derrière un rideau rouge. Il suffit que ce tableau soit su, disait-il, pas vu.

 

Jean-Claude Grosse,

le 23 avril 2012, anniversaire de la mort de Shakespeare et de Cervantes, le 23 avril 1616.

 


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Déluge/Henri Bauchau

22 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Déluge / Henri Bauchau

Babel 2011

 

Le-deluge--par-Michel-Ange.JPGle déluge par Michel-Ange

 

Henri Bauchau fait partie des écrivains que j’aime lire. Il se lit bien, ses mots sont simples, ses métaphores également, mais tout cela est nourri d’une grande écoute de la complexité humaine, des oscillations entre contraires qui font qu’on vit, qu’il y a de la souffrance puis du bonheur, de la création et de la destruction, de l’eau jusqu’au déluge et du feu ou l’inverse. Les histoires d’Henri Bauchau embrassent le temps et l’espace, les mythes d’hier et les légendes d’aujourd’hui.

Dans Déluge, l’histoire nous est racontée par Florence qui atteinte d’une maladie lui laissant peu de répit se retrouve à accompagner un peintre fou. Cet être extravagant se prend d’amour pour Florence, la met au dessin et à la peinture et la guérit de sa maladie. Ensemble et avec d’autres dont Simon, ils entreprennent sous la direction non directive de Florian, le peintre fou, pyromane, dont la vie occupe un chapitre, une œuvre inspirée du déluge. Cette œuvre monumentale leur demande des années, elle provoque des crises, des départs, des retours, des réconciliations, elle fait éclore un amour entre Florence et Simon, à partir de l’Ève peinte par Florian. Ce qui est raconté d’une façon épique, c’est le combat pour réaliser cette œuvre, au péril de leurs vies, il s’agit d’un corps à corps entre les visions, les histoires qu’ils se lisent et leur incarnation sur la toile, dans la toile car tout se passe comme si la toile, lieu de la représentation, de l’image était le lieu de la réalité, de la présence. Pas de distance quasiment entre la vie et l’art, l’art c’est la vie. En réalisant avec d’autres cette œuvre nommée L’œuvre infinie, Florian le peintre qui aimait créer puis détruire ses œuvres par le feu trouve enfin son équilibre, son point d’équilibre entre eau et feu. En brûlant légèrement son Ève, il la transforme en Florence qu’il offre à Simon. « Je survis, je vis, je vais vivre, c’est ce qu Florian montre … Simon est là … en moi qui peux le faire prendre feu à n’importe quel instant comme sans le savoir, et tout tremblant, il peut aussi me mettre en flammes … ce n’est pas ce qu’a peint Florian. Là, entourée d’arbres, je suis souveraine et mérite attente et patience. Simon le sent, il s’écarte, moi aussi. Nous descendons chacun de notre côté, par un escalier différent. Quand nous sommes en bas, Simon s’approche de moi, embrasse ma main, je tremble, il tremble aussi, nous nous séparons.» page 127. Le docteur Hellé, elle-même très malade, qui a suggéré à Florian cette œuvre sur le déluge et qui de loin, s’occupe de Florian qu’elle a confié avec une sûre intuition à Florence, peut voir l’œuvre achevée avant de s’en aller, confiant à Jerry le soin de fermer les yeux de Florian, le moment étant venu qui ne sera pas loin. Jerry a fait promesse à Florian d’achever l’œuvre en composant en musique, plus tard quand il sera grand, l’arc-en-ciel d’après le déluge. 

J’ai trouvé pas mal de similitudes entre les propos sur la peinture de Rezvani et ceux de Bauchau, avec la même fureur créatrice et destructrice mais avec des moments d’apaisement chez Bauchau. Maintenant j’entreprends la lecture de L’Origine du monde. Pour une ultime histoire de l’art, à propos du « cas Bergamme » de Rezvani. Une lecture dans la même veine. Je suis sûr que Pof aurait aimé ces livres.

 

Jean-Claude Grosse, le 22 avril 2012

 

deluge-4.pngla compassion de l'arche

 


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Isola Piccola/Serge Rezvani

21 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Isola Piccola/Serge Rezvani

chez Actes-Sud Papiers, 1994

 

Voilà une pièce qui m'a attiré par ce que dit le Collectionneur en 4° de couverture

« Mais savez-vous que c'est par une infinie répulsion que se tient en place l'univers ? En mathématique comme en chimie ou en physique l'élément d'affinité répulsive sert en quelque sorte de liant. Les affinités répulsives fondent la chimie, la biochimie, la physique nucléaire... et aussi le sexe ! L'univers ne tient ensemble que par le jeu des affinités répulsives. Nous-mêmes ne sommes que des charges électriques dont les phases ne cessent de s'inverser. Cette électricité déphasée, ces pertes et ces retours de tension font de l'univers une curiosité. Sans la folie des flux électriques répulsifs, l'univers ne serait pas cette curiosité qui maintient nos propres flux électriques en éveil. Nous crèverions d'ennui si nous n'étions non seulement plongés dans le chaos mais nous-mêmes chaos. Aucun de nous n'éprouve envers l'Autre ce qu'on nomme naïvement du sentiment... ou si vous préférez une affinité stable. », il dit cela à la Romancière, page 29.

L'histoire, compliquée : la Romancière de la génération perdue a été brisée en pleine gloire par le coup de revolver d'un garagiste admirateur ; paralysée, elle a pour soutien, le Poète. S'aiment-ils vraiment ? Le poison du doute travaille la Romancière paralysée, dépendante de cet homme beau comme un Ange et dont le Collectionneur est amoureux comme la Magicienne est amoureuse de la Romancière gainée comme une sirène. Le collectionneur se propose avec la magicienne de détruire cette relation, d'avoir pour lui, le poète, la magicienne voulant la romancière, d'où l'invitation sur la petite île du collectionneur où viennent d'arriver, invités, un peintre détraqué mais génial, fou quoi, arrivé de Hongrie avec une jeune femme qui s'occupe de lui comme le poète s'occupe par amour de la romancière. Le peintre est sujet à des crises et détruit au couteau une partie des œuvres rassemblées par le collectionneur qui trouve son compte dans ces actes : « Qu'il tue ! Qu'il égorge l'art ! Qu'il fasse saigner ! Saigne, Peintre, saigne-moi ça ! La science qui commande tes gestes fait que l'art se tient sur cette crête ardente du oui et du non, de la foi et de sa négation, de l'édification et de la sublime destruction. » page 34.

L'acmé se met en place avec la proposition de l'intermédiaire de vendre une esquisse du Sacrifice d'Isaac par Tintoretto. Le collectionneur va jusqu'à prendre la place d'Abraham dans l'oeuvre du peintre, couteau à la main, autre main sur la gorge d'un enfant albinos, acheté pour rien et jusqu'à demander à l'Ange de le retenir avec deux doigts sur son bras. Final à votre convenance.

 

10isaac.jpgLe Sacrifice d'Isaac par Tintoretto


C'est une pièce métaphysique par les perspectives ouvertes, sur le mal à l'oeuvre, le silence de Dieu … sur la création, l'art, la destruction, l'amour : « tu ne l'as jamais aimé. Tu t'es aimée à travers lui … Et lui s'est aimé en croyant que tu l'aimais pour lui quand tu l'aimais par ce que tu croyais être son amour de toi. » page 82.

Elle utilise des personnages peu approfondis psychologiquement de façon à ce que ce qui se dit et se passe ouvre sur des perspectives inhumaines si je puis dire. On ne s'étonnera pas de la présence d'une magicienne sans pouvoir autre que celui de manipulation. On ne s'étonnera pas de la mégalomanie et de la perversité du collectionneur, de la paranoïa du peintre, tout cela pour exacerber, porter aux extrêmes. On est chez des très riches mais cela importe peu parce que que ce qui est mis en avant, c'est le pouvoir permis avec l'argent, celui de tuer et non de sauver. Rien ne peut s'opposer aux desseins du collectionneur.

 

PS : hasard des lectures, je suis en train de terminer Déluge de Henri Bauchau, roman de Florian, un peintre détraqué qui peint le Déluge pour peut-être le brûler … (note pour bientôt)

 

Jean-Claude Grosse, le 20 avril 2012

 

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