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Les Cahiers de l'Égaré

sur Maryse Condé

Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture, #écriture

 

Dimanche 2 juin, 15 H - 16 H 30, Mucem, oh les beaux jours, rencontre avec Maryse Condé, Prix de littérature de la Nouvelle Académie 2018. Mon 1° Mucem, un voeu, en compagnie de Sophia Johnson, Moni Grégo (qui fut à l'initiative de la question de théâtre du 14 juillet 2011 sur Maryse Condé et la traduction à la Maison Jean Vilar par les EAT Méditerranée au temps de ma présidence de cette filiale des EAT 2010-2015) et d'autres amis. 
Une rencontre inoubliable avec une femme de 82 ans, atteinte d'une maladie dégénérative, à l'élocution laborieuse, à l'humour ravageur, allant à l'essentiel par économie. Deux beaux moments en particulier, la lecture par son mari (depuis plus de 50 ans; dans un vieux couple, on ne se parle plus, la parole est silencieuse; et traducteur (en anglais) de sa femme), lecture donc de la fin d'Une vie sans fards; et l'hommage de Christiane Taubira, en mars à l'antenne parisienne de Columbia University (voir la vidéo, minutes 18 et +, lien trouvé par Sophia Johnson). J'ai retenu 4 phrases: "grâce à Maryse Condé qui a su les faire exister en tant qu'entité collective à travers des destins singuliers, on sait que les afro-caribéennes sont des femmes imparfaites et en même temps parfaites, qu'elles sont insupportables et en même temps supportables, exténuées et inépuisables, imprévisibles et sachant prévoir le monde."
Dans Le Passage du temps, publié par Les Cahiers de l'Égaré en octobre 2018, Maryse Condé a livré un texte-bilan sur son parcours d'écrivain: Somnambule du soleil, de la lumière à la pénombre. De la lumière à la pénombre, étonnant non ?
J'ai été sensible aussi à la présentation de l'exposition du quai d'Orsay, la représentation du corps noir, visible jusqu'au 21 juillet. Et à celle du mouvement Décolonisons les arts. Pas facile d'être serein sur ce terrain, fort polémique.
Auditorium plein, 300 personnes, ovation, signature (avec un tampon par économie). 
Rencontre inopinée avec Laurent Ghilini qui fut un temps le DRAC de la Guadeloupe après avoir été le directeur du Festival de Martigues puis de la scène nationale de Martigues. Parmi les intervenants, la très engagée Eva Doumbia qui a mis en scène à La Criée, La vie sans fards suivi de Ségou que j'ai vu, spectacle en 3 moments. C'était en mars 2016.
Petit rappel, l'autre Nobel guadeloupéen, Saint-John Perse, est enterré dans la presqu'île de Giens.

 

Remerciement de Maryse Condé pour le prix de la Nouvelle Académie 2018, lu au Mucem

« Je ne sais comment vous remercier. Depuis que vous m'avez attribué ce prix, un gigantesque boucan s'est allumé et me réchauffe entièrement. Je ne parle pas de mon cercle familial qui m'a toujours entourée de son affection et soutenue : mon mari Richard, mes trois filles, Sylvie, Aïcha, Leïla, mes petits-enfants, Raky, Sérina, Maryse, Mounir, Youssouf, et mes deux arrière-petits-enfants qui ne perdent rien pour attendre : bientôt deux pages obligatoires de Maryse Condé chaque jour. Je parle de ces inconnus qui ont lu mes livres ou qui m'ont rencontrée lors de quelques colloques et qui m'ont assaillie d'e-mails, de coups de téléphone, de SMS pour me signifier leur bonheur de me voir choisie et récompensée. Je n'avais jamais rien connu de tel. »

« Accrocher ma charrue à la plus haute étoile »

« Me voilà confortée dans la conviction que j'ai bien fait de suivre cette voie, celle de l'écriture, et comme le dit le proverbe arabe d'accrocher ma charrue à la plus haute étoile. J'ai failli ne jamais devenir un écrivain. Quand j'avais 10 ou 12 ans, une amie de ma mère, institutrice comme elle, m'a offert un livre pour mon anniversaire. Comme elle savait que je connaissais tous les Flaubert, Balzac, Guy de Maupassant, Apollinaire, Rimbaud possibles et imaginables, elle tenait à me faire un cadeau original. L'auteur du livre s'appelait Emily Brontë, l'ouvrage : Les Hauts de Hurlevent. C'était la traduction en français de Wuthering Heights. Le soir venu, je me mise au lit avec ce livre. Dès les premières pages, le miracle se produisit : je fus transportée. Malgré moi, je riais ou j'éclatais en sanglots. De même que l'héroïne Cathy s'exclame : Je suis Heathcliff, de même, j'étais sur le point de m'écrier : Je suis Emily Brontë. On s'étonnera qu'une petite Guadeloupéenne puisse s'identifier si parfaitement avec une Anglaise, fille d'un pasteur protestant, vivant sur les landes du Yorkshire. Mais c'est là la force et la magie de la littérature. Elle ne connaît pas les frontières, c'est un territoire de rêves, d'obsessions, de désirs plus ou moins réalisés qui rapproche les êtres à travers le temps et l'espace et les fait communier ensemble. »

« Les gens comme nous n'écrivent pas »

« C'est le même sentiment que je devais éprouver des années plus tard quand je me rendais au Japon. Les Japonais étaient très différents de moi par leur physique, leur éducation et leur mode de vie. Cependant, il suffisait que l'interprète s'installe et commence à lire la traduction de mes textes pour qu'une vibrante solidarité envahisse la pièce. Le lendemain de ce bouleversement, je courus chez l'amie de ma mère pour la remercier de son cadeau et lui décrire l'effet qu'il avait produit en moi. Naïvement j'ajoutai : Un jour, tu verras, moi aussi j'écrirai et mes livres seront aussi beaux, aussi poignants que celui d'Emily Brontë. Elle me regarda avec stupeur et commisération : Qu'est-ce que tu racontes ? Les gens comme nous n'écrivent pas ! Que voulait-elle dire par cette expression les gens comme nous : les femmes ? les Noirs ? Les originaires d'un petit pays sans importance ? Je ne le saurai jamais exactement. Toujours est-il que cette conversation m'anéantit complètement. Par la suite, je ne pus jamais commencer un livre sans croire que je m'engageais dans une voie interdite. Quand je rédigeais mon adaptation, ma cannibalisation des Hauts de Hurlevent que j'intitulais La Migration des Cœurs, j'eus constamment l'impression de commettre un sacrilège. Aujourd'hui, grâce à ce prix, j'ai l'impression bénéfique d'avoir relevé un triple défi. »

« Richard fut mon oxygène constant »

« Maintenant, je voudrais partager symboliquement ce prix avec mon mari Richard, Richard Philcox. Je sais en cette période de libération et de

combativité féminines, quand une femme parle de l'homme avec qui elle vit depuisun demi-siècle et se vante d'être bien avec lui, elle fait figure d'attardée ou, comme on dit, de ringarde. J'assume entièrement. J'ai d'excellentes raisons de partager symboliquement ce prix avec Richard. D'abord, il est le traducteur en anglais de la plupart de mes livres. Sans lui, mes ouvrages demeureraient confinés dans l'espace francophone. Ils ne seraient pas connus, lus, étudiés dans des pays comme l'Angleterre, l'Afrique du Sud, les États-Unis, l'Australie, l'Inde par exemple. Ensuite, sur un plan plus personnel, ma longue carrière d'écrivain et de militante a été parcourue de périodes de découragement, de doute, de lassitude. Le plus dur, c'étaient les rentrées littéraires quand les Français partagent les prix entre les maisons d'édition qu'ils estiment importantes. Richard était toujours à côté de moi pour me prendre la main, m'aider à survivre, à vivre tout simplement. C'est pourquoi paraphrasant André Breton parlant d'Aimé Césaire qu'il venait de découvrir à Fort-de-France et disant la parole d'Aimé Césaire belle comme l'oxygène naissant, je dirais : Richard fut mon oxygène constant. «

La voix magique de la Guadeloupe

« Je voudrais enfin dédier mon prix à la Guadeloupe. Ma petite terre natale tellement travestie, humiliée, méconnue, et à tous les Guadeloupéens et Guadeloupéennes qui ont voté si massivement pour moi. Croyez-moi, ne prêtez pas attention aux dépliants touristiques qui promettent des vacances à bon marché dans les îles où on parle le français. Il n'est pas facile d'appartenir à cette partie du monde. On peut même se demander si la Guadeloupe est vraiment un pays. La loi en 1946, dite loi d'assimilation, initiée par le député de la Martinique Aimé Césaire, en a fait un département français d'outre-mer (D.O.M.). Je ne suis pas de celles qui vilipendent Aimé Césaire pour son action politique. La beauté de sa poésie m'oblige à tout lui pardonner. Mais avouons que, sur ce point, il s'est lourdement trompé. À cause de lui, les habitants de la Guadeloupe sont devenus des Domiens. Ainsi, je suis une Domienne. Nous n'avons pas de langue. Le créole est un jargon longtemps interdit dans les écoles et il fallut le courage de certains intellectuels pour qu'enfin soit reconnu un Diplôme d'études créoles. Nous n'avons pas, dit-on, de créativité. Nous sommes soit les descendants des esclaves africains, soit les descendants des engagés indiens, soit les descendants des Français. Personne ne pense que nous ayons pu édifier une culture, une civilisation originale basée sur ces différents apports. Il n'y a pas de travail à la Guadeloupe. Le taux de chômage atteint des chiffres records. La population est obligée de s'expatrier, en France principalement, mais on trouve des Guadeloupéens à travers le monde. Ceux qui restent au pays sont souvent réduits à se droguer ou à voler et cette violence commence de se faire jour à travers les lignes des journaux français. J'appartiens à un groupe qui, horrifié par ces maux, a fondé un parti politique. Nous proposons un changement de statut, l'indépendance. Mais la majorité démotivée, n'ayant plus d'espoir en rien, ne nous suit pas et nous menons, je le crains, un combat d'arrière-garde. Aujourd'hui, la Guadeloupe est pratiquement un zombie. On ne parle d'elle qu'au moment des cyclones, de la Route du rhum et lorsqu'un chanteur populaire décide de se faire enterrer à Saint-Barthélemy, une île voisine. Je suis heureuse, je suis fière, profondément fière, d'être celle qui a fait entendre sa voix, une voix qui, malgré ses malheurs, continue de dire non, une voix qui reste forte, qui reste magique. Je vous remercie. »

Somnambule du soleil : de la lumière à la pénombre  

(le début-extrait, paru dans Le Passage du temps, Les Cahiers de l'Égaré, octobre 2018)

Maryse Condé

Quand j’étais petite, comme tous les enfants guadeloupéens, je détestais l’ombre, la « noirceur » comme on l’appelle. C’était le périmètre des soukougnans buveurs de sang, de ti-sapotille, de la bête à Man Hibet dont on entendait le cheval à trois pattes galoper en claudiquant. Après avoir tracé une croix sur mon front, ma mère posait sur la commode de ma chambre une grosse lampe à pétrole. Quand je m’éveillais, le regard de cet œil rougeoyant m’apaisait. Puis je me suis voulue « somnambule du soleil » pour reprendre la belle expression de l’écrivaine cubaine Nivaria Tejera. Je ne partageais pas l’opinion du grand poète martiniquais Aimé Césaire qui pensait que la force tellurique de nos volcans nous anime. Je penchais plutôt pour l’auteur haïtien Jacques-Stephen Alexis dont le roman Compère Général Soleil (1955) m’avait séduite. Oui cet astre lumineux m’avait créée. Il gérait ma vie. Il avait la clef du mystère qui me torturait depuis l’enfance : ma créativité qui se manifestait par des périodes d’hyper-sensibilité que je ne parvenais pas à gérer. Avais-je le goût du mensonge, de la supercherie ou étais-je habitée d’une force que je ne contrôlais pas ? C’est un jour de grand éblouissement lumineux que m’est venue la conscience de ma vocation d’écrivain. J’avais toujours été une petite fille la tête pleine d’histoires, de menteries comme disait sévèrement ma mère. J’inventais des amis entièrement imaginaires, des rencontres, des épisodes de fantaisie. Ce jour-là avec trois petites cousines j’étais partie à la recherche d’icaques, ce fruit multicolore adoré des enfants, pratiquement disparu au jour d’aujourd’hui. Nous avions gravi une butte, un morne comme on dit chez nous. Arrivée à sa tête, je me retournai et la splendeur du paysage m’assaillit. A l’horizon la mer, toujours la mer, bleue et couronnée d’écume. A gauche la chevelure bouclée des bananiers montant à l’assaut du volcan. Un peu partout, les cannes à sucre tigeant vers le ciel. Par-dessus tout cela, la calotte bleue du ciel percée de la fenêtre incandescente du soleil. Je me sentis pleine d’une émotion que je n’avais jamais éprouvée auparavant. J’étais dévorée du désir de reproduire avec des mots et les sonorités du langage autant de beauté, perforer l’âme et les sens. Je crois d’ailleurs que le temps qu’il m’a fallu pour me décider à écrire fut causé par ma peur intérieure : comment remplir le gouffre qui existait entre mes aspirations et le réel ?...

livre pluriel sur le passage du temps, projet photographique et littéraire

livre pluriel sur le passage du temps, projet photographique et littéraire

quelques livres de Maryse Condé
quelques livres de Maryse Condé
quelques livres de Maryse Condé
quelques livres de Maryse Condé
quelques livres de Maryse Condé
quelques livres de Maryse Condé

quelques livres de Maryse Condé

UN VOYAGE JUSQU’AU BOUT DES ÂMES

préface de Moni Grego à La faute à la vie, pièce de théâtre de Maryse Condé, Lansman

 

Maryse Condé est une personne qui est comme un album de femmes. En elle, la petite fille de quatre ans, l'adolescente, la jeune fille de vingt ans, l'adulte de trente, la grand-mère... Et tous les âges se feuillettent lorsqu'elle vous parle, au coin d'un sourire, d'un fou rire, d'un froncement de sourcils, d'un grand geste de la main. Visage de marbre, de sable, d'enfant, intact. Maryse Condé a le sens du dialogue, elle s'intéresse à vous, à tout, elle vous enjôle avec sa cuisine sucrée salée, elle vous charme avec son écriture foisonnante, libre, éclairée, agissante. Une écriture pleine d'histoires, car il y a certainement plus de chances de toucher à des vérités en écrivant des histoires plutôt qu'en croyant détenir la vérité. Une écriture tourbillonnante de mouvements, de déplacements, de nomadisme des personnages, de courses des paysages, de friselis du temps. Chez elle tout bouge.

 

          Cette impressionnante et familière auteur est aussi une toute jeune auteur de théâtre."LA FAUTE À LA VIE" dévoile deux personnages de femmes complexes, naïves, graves, drôles, diaboliques... que Maryse Condé façonne avec tendresse et humour, avec colère aussi parfois. Théâtre d'une joyeuse cruauté, son écriture joue avec un langage simple, quotidien dont l'écoute fine révèle une tournure tragique, la mort rôde, elle aussi.... Une noire, une blanche, un pays, ses sonorités, ses enchantements, ses misères... Deux femmes ont aimé et ont été aimées par un même homme. Elles sont amies et ce lien va mettre à jour bien des ressemblances et des différences. Comme deux sœurs elles se chamaillent et s'adorent, chacune jouit ou souffre de son rôle qui, pour être donné comme à jamais, n'est pas sans les encombrer quelquefois. Chien et chat, directes et crues dans leurs dires, elle ouvrent le livre de leur vie, où leur fascination pour la beauté, le courage, le charisme de cet homme nous le montre aussi, par endroits, odieux, lâche, fuyant, menteur. Ce trio infernal nous ramène à la vie, à ses injustices, ses violences, mais aussi, sa générosité, ses saveurs, ses heureuses surprises.

 

          Musicale, l'écriture de Maryse Condé nous chante l'amour et le désamour avec un rythme doux et scandé, un air de tango ou de rumba. La construction de la pièce est architecturée comme un labyrinthe où des énigmes vont nous être confiées, choses sues de tout temps et qui s'entendent uniquement lorsqu'enfin les mots sont là pour les dire... Maryse Condé catalyse des bribes de sa vie personnelle mouvementée. Elle filtre par l'alchimie singulière de ses mises en fiction ce qui, de l'expérience intime, devient ouvrage utile, don à l'universel.

 

          Mémoires et désirs, fêlures et jubilations, son phrasé théâtral ravive nos blessures mais aussi notre capacité à les apaiser. Elle crée une parole mélodique, proche et légère qui nous ouvre de miroitants plaisirs d'écoutes et de visions.

 

          L'énigme est dans les mots, dans l'aveu, elle se dénoue réplique après réplique, face à nous. Comme dans les pièces les plus classiques, l'action est dans le verbe.

 

          Quant aux relations des personnages, elles disent notre modernité. Grâces et tourments de la vie en couple, Clown Blanc et Auguste, bourreau et victime, amour/haine, attraction/répulsion... même si ces ingrédients, comme l'usage, de ci de là, de la langue créole, relèvent nos attentes, c'est dans les virages inattendus, comme des trouées de rêves ou de cauchemars que la magie dramaturgique de Maryse Condé nous bouleverse.

         

          Monter ce texte au théâtre sera la rencontre fructueuse d'hommes et de femmes amoureux de cette écriture et de son auteur. Maryse Condé est une femme franche et mystérieuse, une femme double et entière, il faut au moins cela pour nous guider dans ce voyage, ce très beau voyage que nous commençons, jusqu'au bout des âmes.

 

Moni Grégo.

 

au Mucem, fut évoquée la figure de Jean Léopold Dominique; on comprit qu'il y avait là, une blessure encore vive, 66 ans après, évoquée dans Une vie sans fards, ce qui amena à des correctifs de la part de la fille de Jean Léopold Dominique, journaliste et leader haïtien assassiné le 3 avril 2000.

maryse-conde-

Maryse Condé : La vie sans fards, Paris, J.C. Lattès, 2012, 334 p., 19 €.

En plaçant d’entrée ce livre de mémoires sous l’invocation de Jean-Jacques Rousseau et de ses Confessions, Maryse Condé (née en 1937) annonce la couleur. Loin de vouloir dresser pour la postérité une statue à sa gloire, elle livrera aux lecteurs le récit « sans fards » de ses années de jeunesse. Ce livre devrait passionner, au-delà des admirateurs de l’auteure de Ségou (publié en 1984), les Africains, sans parler de tous les Européens ou Antillais qui, comme elle, ont laissé une part d’eux-mêmes sur « le continent ». C’est pourtant en Haïti que ces nouvelles confessions ont fait le plus  de bruit (1) quand il est apparu que le père de Denis, le fils aîné de M. Condé, né en 1956, n’était autre que Jean Dominique (1930-2000), une figure de la résistance contre les Duvalier, coupable d’avoir abandonné Paris et sa jeune maîtresse passionnée lorsqu’il apprit qu’elle était enceinte de ses œuvres. Mais ceci n’est que le premier épisode des frasques sentimentales de la future écrivaine, mariée en 1958 avec le comédien guinéen Mamadou Condé, le père de deux de ses filles, Sylvie-Anne et Leïla, entre lesquelles s’intercale une autre fille, Aïcha, née d’une nouvelle aventure passionnée de M. Condé pour un Haïtien, Jacques V., enfant naturel de François Duvalier (2). On peut difficilement imaginer vie plus romanesque que celle-ci, d’autant que notre héroïne, après avoir quitté sa Guadeloupe natale à 16 ans pour préparer au lycée Fénelon le concours de l’École normale (Sèvres) se détourna rapidement de ce projet. Mère de famille sans ressource, elle eut à peine le temps de confier son fils à l’assistance publique avant qu’un début de tuberculose ne se déclare. Envoyée dans un sanatorium à Vence, c’est là où elle acheva de préparer sa licence de lettres modernes. De retour à Paris, elle tâta de quelques petits boulots, rencontra Condé, l’épousa, se sépara de lui bien qu’à nouveau enceinte, et, après avoir récupéré son fils déjà né, embarqua, enceinte, pour la Côte-d’Ivoire et le collège de Bingerville où elle devait enseigner le français. M. Condé avait d’abord découvert l’Afrique en même temps que son africanité à travers Césaire et les poètes de la négritude. Ce fait n’est certainement pas étranger à sa volonté de s’implanter en Afrique en dépit de toutes les vicissitudes. En dehors quelques interruptions, elle y restera de 1959 à 1973, avec de rares interludes en Europe, ballotée d’un pays à l’autre (Côte-d’Ivoire, Paris, Guinée, Ghana,  Londres, Sénégal), toujours accompagnée de ses quatre enfants, dans des conditions matérielles et psychologiques le plus souvent difficiles, enseignante le plus souvent, parfois journaliste à la radio, ignorant pendant longtemps sa véritable vocation. Quand ces mémoires s’interrompent, l’auteure est en train d’achever son premier livre, Heremakhonon, largement inspiré de sa vie en Guinée (3), qui sera publié en 1976 dans la collection 10/18 par Stanislas Adotevi. M. Condé aura alors quarante-deux ans.

Ces mémoires sont un témoignage de première main sur la Guinée socialiste de Sékou Touré, avec ses pénuries incessantes et son dévoiement progressif en une société à deux vitesses, mais aussi les conversations passionnées entre intellectuels révolutionnaires. M. Condé parfaisait son éducation politique avec des leaders africains comme Mario de Andrade ou Hamilcar Cabral qui fréquentaient un couple d’amis pendant leurs séjours à Conakri ! Le tableau du Ghana également socialiste de Kwame Nkruma montre les Africains-américains qui tiennent le haut du pavé tandis que les grands seigneurs féodaux s’efforcent comme ils peuvent de retenir leurs privilèges ancestraux. M. Condé ne livre pas précisément dans ce livre son opinion sur le socialisme africain mais l’on peut penser qu’elle adhère au discours du romancier guyanais Jan Carey, qu’elle cite, selon lequel l’Afrique ne fonctionnant que sur des différences et des inégalités acceptées, ne peut qu’être réfractaire au socialisme, puisque ce dernier vise l’abolition des privilèges et l’avènement d’une société sans classe (cf. p. 268). 

M. Condé s’explique dans ce livre sur son rapport à Césaire et à Fanon. Le contact prolongé avec l’Afrique ne pouvait laisser indemne la mythologie de la Négritude (4) portée par le poète martiniquais. Quant à Fanon, elle avait commencé par détester Peau noire, Masques blancs au point de se fendre d’une lettre très critique lorsque la revue Esprit en avait publié des « bonnes feuilles ». Cela se passait quand elle était encore lycéenne, mais la lecture des Damnés de la terre, en 1961, alors qu’elle vivait en Afrique depuis déjà deux ans, fit d’elle, de son propre aveu, une « fanonienne convaincue ». Fanon, mort si tôt, avait pourtant déjà lucidement analysé, en effet, par quel processus « les auteurs de la révolution [africaine] en devi[nr]ent peu à peu les fossoyeurs » (p. 128). 

La qualité principale de ce livre, et ce qui le rapproche effectivement des Confessions de Rousseau, c’est sa simplicité et sa sincérité. Les noms de littérateurs célèbres comme Cheik Hamidou Kane, Mariama Bâ, Roger Dorsinville, Guy Tirolien, Daniel Maximin, etc., de cinéastes comme Sambène Ousmane, ou encore de grandes figures politiques comme Julius Nyerere, Che Guevara ou Malcolm X. traversent ce récit sans la moindre apparence de snobisme : simplement, l’auteure nous fait savoir qu’elle s’est trouvée aux bons moments aux bons endroits. Quant à la sincérité,  M. Condé ne se juge pas elle-même mais laisse le soin à d’autres de la juger, sans fausse humilité ni complaisance. Exemple : « Tu sais bien que tu ne seras jamais acceptée par les Africains […] Tu veux rester en Afrique ? Restes-y ! Avec l’intelligence que tu as, tu ne fais que des conneries » (p. 157). Qu’est-ce donc alors que M. Condé a cherché pendant toutes ses années en Afrique ? Une dramaturge ghanéenne se charge de lui donner la réponse : « Une terre faire-valoir qui te permettrait d’être celle que tu rêves d’être. Et sur ce plan, personne ne peut t’aider » (p. 271). 

Case-Pilote, 10 mars 2014, Michel Herland

 

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