Overblog
Editer la page Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Les Cahiers de l'Égaré

Derniers fragments d’un long voyage de Christiane Singer

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Cette note de lecture date du 24 mars 2008 soit un an après le départ à 64 ans d'un cancer de Christiane Singer (1943-2007).

Depuis quelques semaines Christiane Singer est revenue dans ma vie. Sans doute parce que depuis le départ de ma femme, Annie Grosse-Bories, en 1 mois, d'un cancer foudroyant en novembre 2010 à 62 ans (1948-2010), je me suis embarqué dans un cheminement spirituel qui est en même temps un cheminement existentiel. Prenant conscience, en lien avec une question posée par Annie: je sais que je vais passer, où vais-je passer ?, que le passé ne s'efface pas, que donc tout ce qu'on vit, ressent, éprouve, pense, rencontre devient au fur et à mesure notre livre d'éternité, non écrit d'avance, non destiné à un jugement dernier, notre livre singulier, unique en lien avec notre statut ontologique (personne ne naît à ma place, personne ne meurt à ma place), cela m'a amené à écrire L'éternité d'une seconde Bleu Giotto, paru le 29 novembre 2014 et à percevoir différemment le temps, à m'émanciper (retraite le permettant) des contraintes de temps, je ne cours pas à droite, à gauche stressé par le temps qui manque, submergé par tout ce qu'il y a à faire et que je n'ai pas le temps de faire. Je vis le plus possible ici et maintenant, le moment présent, disponible à ce qui s'offre et qui a souvent une apparence minuscule et un surgissement inattendu, une mésange dans les oliviers en face de l'ordinateur sur lequel j'écris ce texte, comme j'accepte que ce moment présent soit rempli de pensées vagabondes et qui me conviennent, pourquoi les chasser; là je suis Montaigne. À la différence peut-être des animaux, nous sommes aussi des êtres pensants, pas seulement bien sûr, donc j'assume et j'accepte le fait d'être "distrait" par des pensées, vagabondes, quand j'essaie d'être centré sur le moment présent par la conscience de respirer (temps de méditation); Montaigne écrit ça très bien: Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison, mais aussi par l’appétit : c’est injustice de corrompre ses règles....

Une histoire d'amour, allant d'une déclaration d'amour à une offre de mariage (Christiane Singer a écrit Eloge du mariage, de l'engagement et autres folies) engendrant une rupture brutale et évidemment beaucoup de souffrance (d'où l'écriture toujours en cours de Your last video (porn theater) avec hasard ou non ? une reprise de cette histoire mais toute autre depuis quelques mois, une nouvelle histoire d'amour-d'amitié-d'amitié amoureuse (va démêler !) que je vis comme une chance et un bonheur n'est pas sans effets sur mon cheminement personnel où un Je croise, rencontre un Tu (j'en suis encore au Vous) pour un peut-être Nous.

Des expériences personnelles dont l'apprentissage de la méditation (via Deepak Chopra), une pratique du tango argentin durant trois ans, du qi jong mystérieux de la grande ourse pendant un an, des lectures (Marcel Conche, Deepak Chopra, Christian Bobin, Joseph Delteil, Jean-Yves Leloup, Jacqueline Kellen, Christiane Singer...) m'ont éloigné de l'athéisme, du matérialisme. Je n'ai pas encore tranché comme certains affirmant il n'y a pas de hasard ou affirmant que tout est affaire de hasard, de coïncidences, voire de synchronicités (les hasards nécessaires de Jean-François Vézina). Je n'ai pas encore tranché entre conscience voire pleine conscience (je me méfie de la volonté de puissance, de toute puissance que je sens chez certains) et jeux de et avec l'inconscient (danser avec le chaos de Jean-François Vezina, Alessandro Jodorowski, Jung). Je n'ai pas encore tranché entre Einstein et les quantiques, entre Einstein et Tagore. J'ai participé à un atelier de Transcommunication hypnotique pour voir si je pouvais voyager dans le tunnel et monter dans les étages via la conscience extra-neuronale après mise en veilleuse du mental. Je suis les posts de certains quantiques comme Thierry Zalic, de certains expérimentateurs comme Jean-Marc Terrel ou Daniel Tahl. Un vrai patchwork et sans doute un marché avec des gourous peut-être pas si top que ça (dans les chamans, il y a des charlatans dangereux...) Participer à deux cercles de lecture est aussi un moyen de cheminer, en apprenant à trier, à se méfier... Bref, je chemine en zigs et en zags, un peu au feeling, à l'intuition.

Je pense, je sens que l'essentiel se joue autour de ce qui peut-être se cache, se voile (la Nature aime à se cacher dit Héraclite, Bernard d'Espagnat parle de réel voilé, d'autres parlent de La Présence derrière toute présence, Marcel Conche pense que la Nature créatrice, naturante, est derrière toutes les manifestations de la nature naturée, ce qui apparaît puis disparaît pour céder la place à une autre création-créature, Christiane Singer renvoie à cette citation sans auteur : Un arbre qui tombe fait plus de bruit que toute une forêt qui pousse).

L'effet papillon renvoie à la notion quantique d'intrication, ce qu'Einstein appelait ghostly event, action fantôme à distance; dans un texte que j'ai écrit sous le pseudo d'Henri Aparis, 23 abril 2015, Ghostly events, il y a plein d'effets "bizarres" entre un hacker et un banquier se disputant les fantômes de Cervantes et Shakespeare, morts tous les deux le 23 avril 1616.

Le 14 juillet 2019 a été prise la première photo d'une intrication quantique entre deux photons; en pratique, des scientifiques chinois sont parvenus en 2017 à « téléporter » l’état d’un photon à un autre sur une distance de 1 200 kms kilomètres.

Les liens de vidéos que je donne montrent le côté habité de Christiane Singer.

JCG, 19/11/2019

 
Derniers fragments d’un long voyage
de Christiane Singer  chez Albin Michel (2007)


Voici un récit commencé le 28 août 2006 et terminé 6 mois après, le 1° mars 2007, délai annoncé et prononcé comme un décret par un jeune médecin : Vous avez encore six mois au plus devant vous, avait-il dit à Christiane Singer. Le 4 avril 2007, elle mourait ayant laissé en partage ce récit poignant.
De cette lecture, je retiens surtout que certaines souffrances nous seront toujours étrangères, que devant elles et en présence des personnes qui en sont traversées, il ne faut pas chercher des paroles de réconfort, exhorter à aimer la vie, à ne pas penser à la souffrance, à la mort, toutes attitudes et paroles incongrues, à côté. Mieux vaut le silence, le regard, des gestes, caresses ou une vraie rencontre de quelques minutes, une vraie conversation où c’est le « malade » qui guide le bien portant. Je mets le mot entre guillemets parce que Christiane Singer le récuse. Parler de maladie, c’est se situer dans un registre d’oppositions : maladie, santé qui occulte la réalité, qui sépare ce qui est lié, uni et que nous n’avions jamais envisagé les choses comme cela. L'Unité de ce qui est vécu comme opposés, c'est l'intime conviction de Christiane Singer, sa passion, ce à quoi elle aboutit en fin de vie et cette Unité, cette Présence elle l'appelle aussi Amour.
Que vit le « malade » ? Indéniablement, Christiane Singer a tenté d’être au plus près de ce qu’elle éprouvait et le moins qu’on puisse dire c’est que les repères habituels s’estompent, ne fonctionnent plus et que cette expérience violemment physique est en même temps, une expérience métaphysique où des mots comme « ma vie », « la vie », « la mort », « ma mort » ne sonnent plus pareil .
Je me garderai bien de contester l’expérience de Christiane Singer. Éprise de religions et de pratiques spirituelles, elle a, « grâce » aux cruelles souffrances, accompagnées de rémissions passagères, renoncé à juger, à espérer, à craindre : elle a appris à accepter, à connaître joie et bonheur, à ne pas vivre comme des contraires ce qui nous apparaît tel, à voir la vie à l’œuvre là où nous voyons la mort à l’œuvre, à voir l’amour universel qui baigne tout, qui embrasse tout, qui est plus que reliance, qui est comme la matière, l’esprit de tout ce qui apparaît-disparaît sans qu’on puisse vraiment distinguer le passage. A-t-elle connu une expérience mystique ? Comme pour la « maladie » que je n’ai pas connue, je préfère me taire, n’ayant jamais connu, vécu d’expérience mystique.
Ce récit, sans doute à lire et relire, me permettra, je l’espère, en présence de souffrances terribles, celles d’autrui ( je pense à mon père, je pense à ma mère : ai-je su avoir la modestie, l’humilité devant ce contre quoi on ne peut rien, à part alléger la souffrance et encore), les miennes peut-être un jour, me permettra peut-être d’accepter et de découvrir, d’apprendre comme Christiane Singer, en acceptant l'"épreuve", a découvert et appris et transmis.

JCG, 24/3/2008


 

Christiane Singer est une écrivaine qui au moment de l’annonce de sa mort prochaine, après un cancer, décide d’écrire un journal. Quelques années avant, elle avait déclaré à la radio :

« J’ai écrit un livre sur Les Âges de la vie. J’ai tenté de montrer ces métamorphoses de l’être au cours de la vie. Il est évident que tout cela ne vaut que si l’on a appris en cours d’existence à mourir. Et ces occasions nous sont données si souvent ; toutes les crises, les séparations, et les maladies, et toutes les formes, tout, tout, tout, tout nous invite à apprendre et à laisser derrière nous. La mort ne nous enlèvera que ce que nous avons voulu posséder. Le reste, elle n’a pas de prise sur le reste. Et c’est dans ce dépouillement progressif que se crée une liberté immense, et un espace agrandi, exactement ce qu’on n’avait pas soupçonné. Moi j’ai une confiance immense dans le vieillissement, parce que je dois à cette acceptation de vieillir une ouverture qui est insoupçonnable quand on n’a pas l’audace d’y rentrer. »

C’est sa dernière lettre que nous vous proposons de découvrir. Une lettre poignante d’une femme qui a su, dans la souffrance, découvrir le mystère de la vie. Un bel exemple.

« C’est du fond de mon lit que je vous parle – et si je ne suis pas en mesure de m’adresser à une grande assistance, c’est à chacun de vous – à chacun de vous, que je parle au creux de l’oreille.

Quelle émotion ! Quelle idée extraordinaire a eue Alain d’utiliser un moyen aussi simple, un téléphone, pour me permettre d’être parmi vous. Merci à lui. Merci à vous, Alain et Evelyne, pour cette longue et profonde amitié – et pour toutes ces années de persévérance.

Des grandes initiatives, comme c’est facile d’en avoir ! Mais être capable de les faire durer – durer – ah, ça c’est une autre aventure ! Maintenant ces quelques mots que je vous adresse. J’ai toujours partagé tout ce que je vivais ; toute mon œuvre, toute mon écriture était un partage de mon expérience de vie. Faire de la vie un haut lieu d’expérimentation. Si le secret existe, le privé lui n’a jamais existé ; c’est une invention contemporaine pour échapper à la responsabilité, à la conscience que chaque geste nous engage.

Alors ce dont je veux vous parler c’est tout simplement de ce que je viens de vivre. Ma dernière aventure. Deux mois d’une vertigineuse et assez déchirante descente et traversée. Avec surtout le mystère de la souffrance. J’ai encore beaucoup de peine à en parler de sang froid. Je veux seulement l’évoquer. Parce que c’est cette souffrance qui m’a abrasée, qui m’a rabotée jusqu’à la transparence. Calcinée jusqu’à la dernière cellule. Et c’est peut-être grâce à cela que j’ai été jetée pour finir dans l’inconcevable.

Il y a eu une nuit surtout où j’ai dérivé dans un espace inconnu. Ce qui est bouleversant c’est que quand tout est détruit, quand il n’y a plus rien, mais vraiment plus rien, il n’y a pas la mort et le vide comme on le croirait, pas du tout. Je vous le jure.

Quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’Amour. Il n’y a plus que l’Amour.

Tous les barrages craquent. C’est la noyade, c’est l’immersion. L’amour n’est pas un sentiment. C’est la substance même de la création. Et c’est pour en témoigner finalement que j’en sors parce qu’il faut sortir pour en parler. Comme le nageur qui émerge de l’océan et ruisselle encore de cette eau ! C’est un peu dans cet état d’amphibie que je m’adresse à vous.

On ne peut pas à la fois demeurer dans cet état, dans cette unité où toute séparation est abolie et retourner pour en témoigner parmi ses frères humains. Il faut choisir. Et je crois que, tout de même, ma vocation profonde, tant que je le peux encore – et l’invitation que m’a faite Alain l’a réveillée au plus profond de moi-même, ma vocation profonde est de retourner parmi mes frères humains.

Je croyais jusqu’alors que l’amour était reliance, qu’il nous reliait les uns aux autres. Mais cela va beaucoup plus loin ! Nous n’avons pas même à être reliés : nous sommes à l’intérieur les uns des autres. C’est cela le mystère. C’est cela le plus grand vertige.

Au fond, je viens seulement vous apporter cette bonne nouvelle : de l’autre côté du pire t’attend l’Amour. Il n’y a en vérité rien à craindre. Oui, c’est la bonne nouvelle que je vous apporte. Et puis, il y a autre chose encore.

Avec cette capacité d’aimer – qui s’est agrandie vertigineusement – a grandi la capacité d’accueillir l’amour, cet amour que j’ai accueilli, que j’ai recueilli de tous mes proches, de mes amis, de tous les êtres que, depuis une vingtaine d’années, j’accompagne et qui m’accompagnent – parce qu’ils m’ont certainement plus fait grandir que je ne les ai fait grandir. Et subitement toute cette foule amoureuse, toute cette foule d’êtres qui vous portent !

Il faut partir en agonie, il faut être abattu comme un arbre pour libérer autour de soi une puissance d’amour pareille.

Une vague. Une vague immense. Tous ont osé aimer, sont entrés dans cette audace d’amour. En somme, il a fallu que la foudre me frappe pour que tous autour de moi enfin se mettent debout et osent aimer. Debout dans le courage et dans leur beauté. Oser aimer du seul amour qui mérite ce nom et du seul amour dont la mesure soit acceptable : l’amour exagéré. L’amour démesuré. L’amour immodéré.

Alors, ami-es, entendez ces mots que je vous dis là comme un grand appel à être vivants, à être dans la joie et à aimer immodérément. Tout est mystère. Ma voix va maintenant lentement se taire à votre oreille ; vous me rencontrerez peut-être ces jours errant dans les couloirs car j’ai de la peine à me séparer de vous. La main sur le cœur, je m’incline devant chacun de vous. »

Christiane SINGER

Partager cette page
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :