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Les Cahiers de l'Égaré

Derniers fragments d’un long voyage de Christiane Singer

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Cette note de lecture date du 24 mars 2008 soit un an après le départ à 64 ans d'un cancer de Christiane Singer (1943-2007).

Depuis quelques semaines Christiane Singer est revenue dans ma vie. Sans doute parce que depuis le départ de ma femme, Annie Grosse-Bories, en 1 mois, d'un cancer foudroyant en novembre 2010 à 62 ans (1948-2010), je me suis embarqué dans un cheminement spirituel qui est en même temps un cheminement existentiel. Prenant conscience, en lien avec une question posée par Annie: je sais que je vais passer, où vais-je passer ?, que le passé ne s'efface pas, que donc tout ce qu'on vit, ressent, éprouve, pense, rencontre devient au fur et à mesure notre livre d'éternité, non écrit d'avance, non destiné à un jugement dernier, notre livre singulier, unique en lien avec notre statut ontologique (personne ne naît à ma place, personne ne meurt à ma place), cela m'a amené à écrire L'éternité d'une seconde Bleu Giotto, paru le 29 novembre 2014 et à percevoir différemment le temps, à m'émanciper (retraite le permettant) des contraintes de temps, je ne cours pas à droite, à gauche stressé par le temps qui manque, submergé par tout ce qu'il y a à faire et que je n'ai pas le temps de faire. Je vis le plus possible ici et maintenant, le moment présent, disponible à ce qui s'offre et qui a souvent une apparence minuscule et un surgissement inattendu, une mésange dans les oliviers en face de l'ordinateur sur lequel j'écris ce texte, comme j'accepte que ce moment présent soit rempli de pensées vagabondes et qui me conviennent, pourquoi les chasser; là je suis Montaigne. À la différence peut-être des animaux, nous sommes aussi des êtres pensants, pas seulement bien sûr, donc j'assume et j'accepte le fait d'être "distrait" par des pensées, vagabondes, quand j'essaie d'être centré sur le moment présent par la conscience de respirer (temps de méditation); Montaigne écrit ça très bien: Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; voire et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses, et nous y convie non seulement par la raison, mais aussi par l’appétit : c’est injustice de corrompre ses règles....

Une histoire d'amour, allant d'une déclaration d'amour à une offre de mariage (Christiane Singer a écrit Eloge du mariage, de l'engagement et autres folies) engendrant une rupture brutale et évidemment beaucoup de souffrance (d'où l'écriture toujours en cours de Your last video (porn theater) avec hasard ou non ? une reprise de cette histoire mais toute autre depuis quelques mois, une nouvelle histoire d'amour-d'amitié-d'amitié amoureuse (va démêler !) que je vis comme une chance et un bonheur n'est pas sans effets sur mon cheminement personnel où un Je croise, rencontre un Tu (j'en suis encore au Vous) pour un peut-être Nous.

Des expériences personnelles dont l'apprentissage de la méditation (via Deepak Chopra), une pratique du tango argentin durant trois ans, du qi jong mystérieux de la grande ourse pendant un an, des lectures (Marcel Conche, Deepak Chopra, Christian Bobin, Joseph Delteil, Jean-Yves Leloup, Jacqueline Kellen, Christiane Singer...) m'ont éloigné de l'athéisme, du matérialisme. Je n'ai pas encore tranché comme certains affirmant il n'y a pas de hasard ou affirmant que tout est affaire de hasard, de coïncidences, voire de synchronicités (les hasards nécessaires de Jean-François Vézina). Je n'ai pas encore tranché entre conscience voire pleine conscience (je me méfie de la volonté de puissance, de toute puissance que je sens chez certains) et jeux de et avec l'inconscient (danser avec le chaos de Jean-François Vezina, Alessandro Jodorowski, Jung). Je n'ai pas encore tranché entre Einstein et les quantiques, entre Einstein et Tagore. J'ai participé à un atelier de Transcommunication hypnotique pour voir si je pouvais voyager dans le tunnel et monter dans les étages via la conscience extra-neuronale après mise en veilleuse du mental. Je suis les posts de certains quantiques comme Thierry Zalic, de certains expérimentateurs comme Jean-Marc Terrel ou Daniel Tahl. Un vrai patchwork et sans doute un marché avec des gourous peut-être pas si top que ça (dans les chamans, il y a des charlatans dangereux...) Participer à deux cercles de lecture est aussi un moyen de cheminer, en apprenant à trier, à se méfier... Bref, je chemine en zigs et en zags, un peu au feeling, à l'intuition.

Je pense, je sens que l'essentiel se joue autour de ce qui peut-être se cache, se voile (la Nature aime à se cacher dit Héraclite, Bernard d'Espagnat parle de réel voilé, d'autres parlent de La Présence derrière toute présence, Marcel Conche pense que la Nature créatrice, naturante, est derrière toutes les manifestations de la nature naturée, ce qui apparaît puis disparaît pour céder la place à une autre création-créature, Christiane Singer renvoie à cette citation sans auteur : Un arbre qui tombe fait plus de bruit que toute une forêt qui pousse).

L'effet papillon renvoie à la notion quantique d'intrication, ce qu'Einstein appelait ghostly event, action fantôme à distance; dans un texte que j'ai écrit sous le pseudo d'Henri Aparis, 23 abril 2015, Ghostly events, il y a plein d'effets "bizarres" entre un hacker et un banquier se disputant les fantômes de Cervantes et Shakespeare, morts tous les deux le 23 avril 1616.

Le 14 juillet 2019 a été prise la première photo d'une intrication quantique entre deux photons; en pratique, des scientifiques chinois sont parvenus en 2017 à « téléporter » l’état d’un photon à un autre sur une distance de 1 200 kms kilomètres.

Les liens de vidéos que je donne montrent le côté habité de Christiane Singer.

JCG, 19/11/2019

 
Derniers fragments d’un long voyage
de Christiane Singer  chez Albin Michel (2007)


Voici un récit commencé le 28 août 2006 et terminé 6 mois après, le 1° mars 2007, délai annoncé et prononcé comme un décret par un jeune médecin : Vous avez encore six mois au plus devant vous, avait-il dit à Christiane Singer. Le 4 avril 2007, elle mourait ayant laissé en partage ce récit poignant.
De cette lecture, je retiens surtout que certaines souffrances nous seront toujours étrangères, que devant elles et en présence des personnes qui en sont traversées, il ne faut pas chercher des paroles de réconfort, exhorter à aimer la vie, à ne pas penser à la souffrance, à la mort, toutes attitudes et paroles incongrues, à côté. Mieux vaut le silence, le regard, des gestes, caresses ou une vraie rencontre de quelques minutes, une vraie conversation où c’est le « malade » qui guide le bien portant. Je mets le mot entre guillemets parce que Christiane Singer le récuse. Parler de maladie, c’est se situer dans un registre d’oppositions : maladie, santé qui occulte la réalité, qui sépare ce qui est lié, uni et que nous n’avions jamais envisagé les choses comme cela. L'Unité de ce qui est vécu comme opposés, c'est l'intime conviction de Christiane Singer, sa passion, ce à quoi elle aboutit en fin de vie et cette Unité, cette Présence elle l'appelle aussi Amour.
Que vit le « malade » ? Indéniablement, Christiane Singer a tenté d’être au plus près de ce qu’elle éprouvait et le moins qu’on puisse dire c’est que les repères habituels s’estompent, ne fonctionnent plus et que cette expérience violemment physique est en même temps, une expérience métaphysique où des mots comme « ma vie », « la vie », « la mort », « ma mort » ne sonnent plus pareil .
Je me garderai bien de contester l’expérience de Christiane Singer. Éprise de religions et de pratiques spirituelles, elle a, « grâce » aux cruelles souffrances, accompagnées de rémissions passagères, renoncé à juger, à espérer, à craindre : elle a appris à accepter, à connaître joie et bonheur, à ne pas vivre comme des contraires ce qui nous apparaît tel, à voir la vie à l’œuvre là où nous voyons la mort à l’œuvre, à voir l’amour universel qui baigne tout, qui embrasse tout, qui est plus que reliance, qui est comme la matière, l’esprit de tout ce qui apparaît-disparaît sans qu’on puisse vraiment distinguer le passage. A-t-elle connu une expérience mystique ? Comme pour la « maladie » que je n’ai pas connue, je préfère me taire, n’ayant jamais connu, vécu d’expérience mystique.
Ce récit, sans doute à lire et relire, me permettra, je l’espère, en présence de souffrances terribles, celles d’autrui ( je pense à mon père, je pense à ma mère : ai-je su avoir la modestie, l’humilité devant ce contre quoi on ne peut rien, à part alléger la souffrance et encore), les miennes peut-être un jour, me permettra peut-être d’accepter et de découvrir, d’apprendre comme Christiane Singer, en acceptant l'"épreuve", a découvert et appris et transmis.

JCG, 24/3/2008


 

Christiane Singer est une écrivaine qui au moment de l’annonce de sa mort prochaine, après un cancer, décide d’écrire un journal. Quelques années avant, elle avait déclaré à la radio :

« J’ai écrit un livre sur Les Âges de la vie. J’ai tenté de montrer ces métamorphoses de l’être au cours de la vie. Il est évident que tout cela ne vaut que si l’on a appris en cours d’existence à mourir. Et ces occasions nous sont données si souvent ; toutes les crises, les séparations, et les maladies, et toutes les formes, tout, tout, tout, tout nous invite à apprendre et à laisser derrière nous. La mort ne nous enlèvera que ce que nous avons voulu posséder. Le reste, elle n’a pas de prise sur le reste. Et c’est dans ce dépouillement progressif que se crée une liberté immense, et un espace agrandi, exactement ce qu’on n’avait pas soupçonné. Moi j’ai une confiance immense dans le vieillissement, parce que je dois à cette acceptation de vieillir une ouverture qui est insoupçonnable quand on n’a pas l’audace d’y rentrer. »

C’est sa dernière lettre que nous vous proposons de découvrir. Une lettre poignante d’une femme qui a su, dans la souffrance, découvrir le mystère de la vie. Un bel exemple.

« C’est du fond de mon lit que je vous parle – et si je ne suis pas en mesure de m’adresser à une grande assistance, c’est à chacun de vous – à chacun de vous, que je parle au creux de l’oreille.

Quelle émotion ! Quelle idée extraordinaire a eue Alain d’utiliser un moyen aussi simple, un téléphone, pour me permettre d’être parmi vous. Merci à lui. Merci à vous, Alain et Evelyne, pour cette longue et profonde amitié – et pour toutes ces années de persévérance.

Des grandes initiatives, comme c’est facile d’en avoir ! Mais être capable de les faire durer – durer – ah, ça c’est une autre aventure ! Maintenant ces quelques mots que je vous adresse. J’ai toujours partagé tout ce que je vivais ; toute mon œuvre, toute mon écriture était un partage de mon expérience de vie. Faire de la vie un haut lieu d’expérimentation. Si le secret existe, le privé lui n’a jamais existé ; c’est une invention contemporaine pour échapper à la responsabilité, à la conscience que chaque geste nous engage.

Alors ce dont je veux vous parler c’est tout simplement de ce que je viens de vivre. Ma dernière aventure. Deux mois d’une vertigineuse et assez déchirante descente et traversée. Avec surtout le mystère de la souffrance. J’ai encore beaucoup de peine à en parler de sang froid. Je veux seulement l’évoquer. Parce que c’est cette souffrance qui m’a abrasée, qui m’a rabotée jusqu’à la transparence. Calcinée jusqu’à la dernière cellule. Et c’est peut-être grâce à cela que j’ai été jetée pour finir dans l’inconcevable.

Il y a eu une nuit surtout où j’ai dérivé dans un espace inconnu. Ce qui est bouleversant c’est que quand tout est détruit, quand il n’y a plus rien, mais vraiment plus rien, il n’y a pas la mort et le vide comme on le croirait, pas du tout. Je vous le jure.

Quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’Amour. Il n’y a plus que l’Amour.

Tous les barrages craquent. C’est la noyade, c’est l’immersion. L’amour n’est pas un sentiment. C’est la substance même de la création. Et c’est pour en témoigner finalement que j’en sors parce qu’il faut sortir pour en parler. Comme le nageur qui émerge de l’océan et ruisselle encore de cette eau ! C’est un peu dans cet état d’amphibie que je m’adresse à vous.

On ne peut pas à la fois demeurer dans cet état, dans cette unité où toute séparation est abolie et retourner pour en témoigner parmi ses frères humains. Il faut choisir. Et je crois que, tout de même, ma vocation profonde, tant que je le peux encore – et l’invitation que m’a faite Alain l’a réveillée au plus profond de moi-même, ma vocation profonde est de retourner parmi mes frères humains.

Je croyais jusqu’alors que l’amour était reliance, qu’il nous reliait les uns aux autres. Mais cela va beaucoup plus loin ! Nous n’avons pas même à être reliés : nous sommes à l’intérieur les uns des autres. C’est cela le mystère. C’est cela le plus grand vertige.

Au fond, je viens seulement vous apporter cette bonne nouvelle : de l’autre côté du pire t’attend l’Amour. Il n’y a en vérité rien à craindre. Oui, c’est la bonne nouvelle que je vous apporte. Et puis, il y a autre chose encore.

Avec cette capacité d’aimer – qui s’est agrandie vertigineusement – a grandi la capacité d’accueillir l’amour, cet amour que j’ai accueilli, que j’ai recueilli de tous mes proches, de mes amis, de tous les êtres que, depuis une vingtaine d’années, j’accompagne et qui m’accompagnent – parce qu’ils m’ont certainement plus fait grandir que je ne les ai fait grandir. Et subitement toute cette foule amoureuse, toute cette foule d’êtres qui vous portent !

Il faut partir en agonie, il faut être abattu comme un arbre pour libérer autour de soi une puissance d’amour pareille.

Une vague. Une vague immense. Tous ont osé aimer, sont entrés dans cette audace d’amour. En somme, il a fallu que la foudre me frappe pour que tous autour de moi enfin se mettent debout et osent aimer. Debout dans le courage et dans leur beauté. Oser aimer du seul amour qui mérite ce nom et du seul amour dont la mesure soit acceptable : l’amour exagéré. L’amour démesuré. L’amour immodéré.

Alors, ami-es, entendez ces mots que je vous dis là comme un grand appel à être vivants, à être dans la joie et à aimer immodérément. Tout est mystère. Ma voix va maintenant lentement se taire à votre oreille ; vous me rencontrerez peut-être ces jours errant dans les couloirs car j’ai de la peine à me séparer de vous. La main sur le cœur, je m’incline devant chacun de vous. »

Christiane SINGER

Le féminin, terre d’accueil

Christiane Singer

Illustration by Dianna Xu

Le féminin ? 

Autrefois, on eut certes répondu trop vite : maternité, ordre 

domestique, etc. 

Aujourd’hui on balbutie plutôt, on cherche ses mots, on craint de n’être pas au goût du jour ou soupçonné d’hostilité. On erre, on bafouille. 

Ne pas savoir constitue un bon début. 

Je ne sais pas non plus ce qu’est le féminin. 

Mais ce que je sais avec vigueur, c’est qu’il fait toute la différence. 

Le secret de la vie, c’est la différence. 

Une loi simple de la physique nous enseigne que si la température est la même dans deux pièces voisines, l’air stagne. Si l’air est plus chaud ou plus froid d’un côté ou de l’autre, un échange intense de masses d’air a lieu. 

L’uniformité suspend la dynamique entre hommes et femmes. L’espace de la différence menace de n’être pas assez grand pour que l’amour y puisse croître. 

« Qui confond féminin et masculin commet un attentat contre les mondes en gestations. » (Rilke) 

C’est la différence qui crée le mouvement, qui crée la vie. L’égalité civique—cette formidable et héroïque conquête du XXème siècle—n’est pas en cause, on l’aura compris. Égaux en droits et en devoirs devant la société, hommes et femmes ne sont néanmoins pas semblables. Une maladie terrible s’établit quand la distinction entre politique et ontologie n’est plus perçue. 

Le rêve de l’égalité est un rêve macabre, un rêve d’ingénieur. 

On se croit contraint de construire l’égalité et c’est la maison des morts que l’on bâtit. 

L’idéologie égalitaire a la fonction de s’épargner la rencontre de l’autre et de ses valeurs, d’éviter coûte que coûte l’insécurité qu’elle crée, ce hiatus inévitable dont on ne sort pas indemne, le passage ardu par un inconnu. Toute rencontre crée un espace d’insécurité—jusqu’où suis-je, moi, et où commence l’autre?—qui fait peur. Or s’exposer à cette aventure, oser s’avancer vers l’autre, vers ce qui est nouveau est le premier enjeu de toute éducation. E-ducere : mener hors de . . .  faire sortir de . . .  Être éduqué, c’est prendre le risque de la rencontre. 

Tout nivellement sacrifie la relation, met en route un processus d’entropie. Les violences imposées à la terre par l’agriculture extensive sont semblables à celles subies par les humains. Quand toutes les haies, toutes les rangées d’arbres, tous les talus ont été aplanis, un silence de mort s’installe. Chaque culture humaine et agraire nécessite la diversité, l’alternance rythmée des espaces ouverts, des vastes percées et des clôtures. Là où les jardins secrets, les palissades, les haies vibrantes d’oiseaux sont saccagés, c’est l’ère de la barbarie qui commence. 

L’homo economicus ne cesse de se surpasser en trivialité fonctionnelle. Le jeu qu’il fait jouer à la Terre entière n’a qu’une règle : le profit, la meurtrière croissance économique. Aucun jeu de société, dans l’immense diversité des cultures humaines, n’a été plus trivial et plus borné. Maintenant que nombre d’hommes y ont sacrifié leur rectitude naturelle, leur bonté, leur sens de la justice, voilà que les femmes à leur tour excellent à devenir ces hommes-là. Qu’elles excellent en toute position n’étonnera pas : qui a connu l’éprouvante diversité des enjeux de la vraie vie est capable hélas d’apprendre en un tour de main ce jeu univoque et simpliste. Dégringoler intellectuellement et éthiquement une pente est toujours plus facile que la gravir. Et voilà que nous, femmes, aiguisons nos dents et prenons en force les bastions des hommes sous les applaudissements des sots, et des sottes. Nous gagnons ! Et nous nous perdons. 

La phrase impertinente de Flaubert : « Le rêve de la démocratie est d’élever l’ouvrier au niveau d’imbécilité du bourgeois », se laisse cruellement moduler ainsi : « Le rêve de la société industrielle avancée est d’élever la femme au niveau de fonctionnalité synthétique de(s) (certains) hommes. » 

Tout ce qui fait la nature singulière des femmes est déprécié. Pire : arraché au secret naturel de l’être et exposé à la lumière crue des projecteurs. Les cycles lunaires qui les relient aux mouvements des planètes, la silencieuse alchimie de la gestation, la métamorphose de la fécondité matricielle en fécondité de l’esprit. Tout cesse d’être vécu par les femmes comme une haute distinction pour devenir entrave ou handicap dont la recherche génétique a promis de les délivrer. 

C’est dire que la sujétion chimique et médicale a pris sans transition le relais des soumissions parentales ou conjugales d’autrefois. Charybde le cède à Scylla. 

Mais ne sont-ce pas ces particularités féminines et les fragilités qu’elles causent, diront certains, qui ont précipité les femmes dans la servitude et la dépendance ? N’est-il pas compréhensible qu’elles tendent à s’en délivrer comme d’oripeaux encombrants ? 

Quel malentendu ! 



*

Ces même spécificités ont été leur royauté dans d’autres temps et d’autres civilisations matrilinéaires. 

La mise en dépendance n’est possible que lorsque le subtil mécanisme de l’autodénigrement, de l’autodépréciation est mis en place. 

C’est l’abdication de leur propre noblesse, le rabaissement consenti, le mépris (souvent hérité) d’elles-mêmes qui les y jettent—l’oubli de la vieille alliance entre les femmes et les dieux. 

Aucun joug, aucune domination ne peut vaincre de l’extérieur si, à l’intérieur de la citadelle, la reddition n’a pas déjà commencé. En jugeant encombrantes leurs spécificités biologiques et créatrices, les femmes ont consenties à être promues . . .  à leur propre destitution. 

Une percée de mémoire : le rite que contait une vieille Indienne Hopie—ou mieux : qu’elle transmettait, car comment sinon, serait-il, pendant tant d’années, resté imprimé comme un mandala autour de ma pupille ? 

« Voilà, disait-elle. Au milieu, nous plaçons les petites filles blanches, impubères, puis autour d’elles, en cercle, les jeunes filles nubiles tout juste entrées dans le cycle du sang, puis les femmes rouges dans l’éclat de leur fertilité, puis les femmes blanches sorties du cycle et les anciennes à l’extérieur veillant sur la spirale des vivantes . . .  » 

Ce mandala, il n’est que de le laisser un instant agir pour me guérir de la polémique âcre dans laquelle j’ai glissé. 

« Voilà, disait-elle, comme nous, nous faisons. » 

Je ne sais pas ce qu’est le féminin, disais-je. 

Je sais seulement une chose avec certitude : c’est qu’il constitue un immense et impressionnant mystère. Et pour l’avoir traversé de part en part, du noyau et bientôt jusqu’au cercle extérieur, dans un don entier, je n’ai plus la moindre raison de cultiver la mode du jour. 

« Qui épouse l’esprit du temps sera vite veuf », selon la mise en garde de Kierkegaard, je crains même : cocu. 

Sans le féminin, une société est condamnée à mort. 

Qui prendra soin de la vie dans ses manifestations multiples et infinies ? Qui chantera la mélopée rauque du monde créé ? Parfois, me disait un ami cher, il n’y a plus que les femmes qui puissent nous sauver de nous-mêmes. Les femmes et le féminin au cœur des hommes. 

« J’appelle “féminin” cette qualité que la femme réveille au cœur de l’homme. J’appelle “féminin” le pardon des offenses, le geste de rengainer l’épée lorsque l’adversaire est au sol, l’émotion qu’il y a à s’incliner.  . . .  » 

Je rentre d’Israël où j’ai rencontré des artisans de la paix réunis autour d’Albin Michel. Beaucoup étaient désespérés mais d’un désespoir qui n’était pas sans fissure : à tout instant, la lumière pouvait y filtrer. De nombre de femmes rencontrées—femmes étudiantes arabes de l’université d’Élie Chakroun, Palestiniennes à Gaza ou femmes juives de Jérusalem—émanait un puissant désir de réinventer une vie, un pays. L’une d’elles, Dorit Bat Shalom, a bâti La tente d’Hagar et de Sarah où se réinvente, à partir de la scission initiale que fut la répudiation de Hagar, le balbutiant dialogue des femmes israéliennes et palestiniennes. 

« Au-delà du bien et du mal, il y a une prairie où je t’attends. » Ce vers de Rumi est leur royaume. Loin des distorsions malveillantes des médias, loin des aboiements et des rugissements des partis et des fonctions, il existe un espace auquel elles croient, qu’elles aménagent, qu’elles inventent et qu’elles baignent dans la lumière de leur amour : un espace au-delà du fait d’avoir raison ou d’avoir tort, au-delà des violents tiraillements à hue et à dia, au-delà des revendications justifiées ou injustifiées, au-delà des blessures terribles et des vengences, au-delà de la guerre et de la paix mêmes. Un espace fou, un espace logiquement impossible, politiquement incorrect, rationnellement indéfendable, où les morts de tous bords—terroristes et victimes, kamikazes et passants assassinés, combattants et civils tués—viennent se faire bercer en silence. Et de cet espace-là naît un champ de conscience qui se répand comme une odeur subtile et qu’aucun mur n’est en mesure d’arrêter. Qui l’inspire est contaminé. 

Une chose est sûre : il ne se passera rien de sensationnel qui puisse faire la une des journaux. Que non ! Mais un jour viendra où les accords de paix, à l’étonnement de tous, aboutiront. La haine alors sera sortie du fruit comme un ver—sans qu’on sache pourquoi—et personne ne se posera de questions. Sans tambour ni trompette, une autre ère commencera. 

Nombre de guerres internationales ou civiles finissent ainsi en queue de poisson. Qui a fait sortir la vapeur des colossales machineries de la haine, qui a trouvé les soupapes à clapet ? Ils étaient, elles étaient, ils sont, elles sont, des milliers, des millions, à s’être rendus au rendez-vous ! 

« Au-delà du bien et du mal, du vrai ou du faux, du juste ou de l’injuste, il y a une prairie où je t’attends. » 

Voilà le royaume des femmes. 


*

Dans cette tentative d’appréhender la qualité du féminin, je ne suis pas nostalgique. Je ne déplore pas le déclin de quelque chose qui aurait existé avant et se serait perdu loin derrière nous sur l’axe du temps. Non. Je me réfère à quelque chose qui est là, en cet instant, tandis que j’écris—ici-même—, dans la profondeur du temps et des entrailles. 

J’en appelle à sa surgie hors de l’eau noire de nos mémoires. 

Souviens-toi, 

souviens-toi de l’Alliance

Souviens-toi que tu t’es engagée, en venant sur cette terre, à prendre soin—oh, de ce que tu voudras !—, de quelques êtres et de toi-même, de quelques arbres et de quelques buissons, de quelques bêtes qui mangeront dans ta main, ou de toute une école, d’un hôpital, d’une préfecture ou d’un ministère—de toute façon, un royaume ! Tu as le choix ! La seule clause fixée, tu t’en souviens ? La seule condition sine qua non, tu te la rappelles ? 

Oui, voilà que la mémoire te revient : à condition de faire tout ce que tu feras dans une vibration d’amour



*

Libérer la mémoire n’est pas si difficile. 

C’est le jeu de la main chaude auquel nous jouions enfants. 

Qu’est-ce que nous aimons sur cette terre ? Qu’est-ce que nous honorons ? Quelle pensée nous émeut ? De quoi avons-nous une nostalgie fervente ? Voilà la bonne direction : ça chauffe ! ça chauffe ! Tu es tout près de la vraie vie . . .  Poursuis ! Tu y es déjà. 

Quelle pensée te coûte des efforts considérables ? Quelle évocation te vaut des maux de dos, une nuque douloureuse te fait perdre le goût d’avancer ? Là ça gèle, ça gèle, ne continue surtout pas sur ta lancée ! Tu en mourrais ! 

Cette force qui nous entraîne à contrecœur, à contre-âme, à contre-corps, où nous ne voulons pas vraiment aller, c’est la coercion sociale. C’est, en nous, l’usurpatrice qui a pris le pouvoir et mis la reine sous chloroforme. Elle nous mène selon les critères imposés de l’extérieur : le paraître, l’image sociale et professionnelle. Elle nous vend à la consommation, aux modes, nous veut présentables, sans poils, sans odeurs, nous soumet à l’obsession du lisse, du stérile, de l’aseptique, nous fait avaler psychoses, peurs et engouements, nous saoule et nous drogue. 

« Je resterai jusqu’au bout stupéfaite que des créatures qui, par leur constitution et leur fonctionnement, devraient ressembler à la terre puissent être à ce point factices ! » 

Derrière l’usurpatrice « à ce point factice », se tiennent ensorcelées et prêtes à bondir la reine, la sœur, l’amante, l’épouse, l’amie, la mère—toutes celles qui ont le génie de la relation, de l’accueil. Le génie d’inventer la vie. 

Ces femmes que nous sommes et que nous redevenons quand l’usurpatrice est démasquée, renvoyée ! 

Les femmes ! 

Pierre Rabbi a évoqué comment, dans les lieux les plus désolés d’Éthiopie, désertés par les hommes qui ont fui vers la ville, les femmes tiennent la vie debout ! Elles sont là, courent à la rencontre des hôtes, les accueillent avec des rires, une générosité inépuisable, leur mijotent des soupes de chardons et de gratterons et s’enthousiasment des perspectives nouvelles qu’on leur ouvre. 

Dans Milena, l’amie de Kafka, Margarete Buber-Neumann raconte que Milena Jesenka, journaliste et femme de lumière, avait une façon d’accueillir dans sa baraque de Ravensbrück qui, en un seul instant, abolissait l’horreur et transformait ses hôtes, pendant trois ou quatre minutes volées aux gardes-chiourme, de moribondes qu’elles étaient, en invitées choyées, fêtées, aimées. 

Si j’ai choisi ces expériences extrêmes, c’est parce qu’elles illustrent la faculté qu’ont les femmes, quand elles sont rendues à elles-mêmes et à leur vie intérieure, d’accueillir ce qui est, ce qui vient, ce qui se présente—de si royale manière qu’elles n’ont plus à subir quoi que ce soit. 

Le féminin est une vasque, un réceptacle vide. 

Une terre d’accueil. 

Dans notre siècle, si encombré, c’en est bien sûr assez pour créer de l’effroi. 

Tout ce qui n’est pas côté en Bourse est au creux du féminin : le temps suspendu, la patience brûlante, le silence, le don, la gratuité, l’éros de l’attente, le passage obligé par des morts multiples en cours d’existence et la mort. 

C’est à cette aventure exigeante, austère et radieuse que nous sommes conviés. 

Et nous ne jetterons pas aux orties des millénaires de mémoire, de ferveur, de tendresse et d’engagement pour la vie, contre une petite mode sordide qui paralyse l’âme créatrice et qu’on appelle l’actualité. 



Christiane Singer, N’oublie pas les chevaux écumants du passé, Éditions Albin Michel (2005).

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