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Les Cahiers de l'Égaré

theatre

Vols de voix (farce sur la présidentielle 2017) / É Say Salé

Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré, #théâtre

couverture de Vols de voix, farce pestilentielle sur la présidentielle 2017

couverture de Vols de voix, farce pestilentielle sur la présidentielle 2017

Farce pestilentielle à l’occasion de la présidentielle 2017

mettant en jeu insoumis, patriotes, girouettes

merdre, c’est dans le désordre

cette farce a pour thème

la propriété c’est le vol

toutes les répliques (et leurs personnages) ont été volées sur facebook


morale de cette fable personne n’est propriétaire de sa voix

CQFD

début

Le présentateur – Sans surprise, les vainqueurs du premier tour de cette élection présiden- tielle, ce 23 avril 2017, sont Marine Le Pen et Emmanuel Macron...

patriotriste 1 – Madame Patriote vs Monsieur Ni-Ni.

patriotriste 2 – Madame Vraie Droite vs Monsieur Je Racole Partout.

patriotriste 3 – Madame J’ai Un Programme vs Monsieur On Prend Les Mêmes Et On Recommence.

La rédactriste – Rendez-vous dans deux semaines, pour la décision finale des Français.

Le réducteur – Bravo aux Patriotes pour avoir permis à Marine Le Pen d’être sur la ligne d’ar- rivée, face au chouchou des bobos et médias.

patriotriste 1 – Comme quoi, la bien-pensance a un adversaire de taille : LE PATRIOTISME !

patriotriste 2 – Rien n’est cependant encore gagné et chaque vote aura son poids pour ce second tour.

patriotriste 3 - Seul un VOTE MASSIF pourra enfin sauver la France. L’union fait la France.

Le soliste qui œuvre en sous-sol – Il y a dans l’air comme une odeur de printemps avorté. L’espoir boite des ailes. Regarde bien, petit, regarde bien. Dans l’arène, deux lions se battent. Mais tends l’oreille, petit. Tu entends ? Des bruits de grattage, de reniflage, de coups de pioche. C’est le bruit des taupes.page4image3716400

Marchiste – Où est ta cohérence ? Tu jettes tes mégots et tes paquets de clopes par la fenêtre de ta bagnole mais tu vas voter Front National parce qu’y en a marre de tous ces jeunes irrespectueux !

érectriste – Mais je t’encule, moi ! Cohérence, cohérence, qu’est-ce que ça veut dire d’abord ?

Marchiste – Tu couches sans capote avec des filles que tu connais à peine sans te soucier de leur mode de contraception mais tu vas voter Front National parce que quand même, tout cet argent qui va à des associations qui prônent les IVG de confort hein, ça suffit !

érectriste – Tu sais pas que ça plaît aux salopes qu’on les sodomise à sec ; ça t’en bouche le trou de balle hein ?

Marchiste – Pointer tes incohérences, ça te hérisse le pénisse, hein ?

érectriste – T’es dans ma tête ? tu sais pourquoi je vote FN ? t’as pas à m’en dissuader en pointant mes incohérences. Je vote irrationnel ! Na ! Na !

correctriste – Incohérence toi-même. T’achètes pas des jouets à Noël fabriqués par des petits chinois sous-payés parce que c’est moins cher ?

cul-bénite – Je vais à la messe tous les dimanches, mes enfants sont baptisés, j’espère que le Seigneur voit ma faute quand j’achète chinois et me la pardonne. Toi, t’as jamais ouvert une Bible et tu votes FN à cause des musulmans qui hahannent le Coran.

Lèche-culiste – Je te lèche la chatte, suceuse de bites catholiques, apostoliques et romaines.

érectriste – Tu as oublié les bites « universelles ». Sa Sainte-Mère l’Église, elle est catho- lique, apostolique, romaine et universelle.

correctriste – Nique la Mère !

Le soliste qui œuvre en sous-sol – Sous la poussière de l’arène médiatique, des millions de taupes travaillent pour préparer le monde de demain. Regarde bien, petit, regarde bien.

L’évidentriste – Avant de mettre votre bulletin dans l’urne, demandez-vous au moins si ce que vous faites au quotidien a un vague rapport avec ce pour quoi vous allez voter dimanche

L’anartiste – Les érections, pièges à cons. 

L’anarchiste – Les élections, c’est du vol de voix organisé par des bandes de faux-monnayeurs.

L’altiste qui œuvre sur Les toits et qui voit – Y’a un homme qui vient que je ne connais pas. Il revient de l’arène. C’est l’espoir qui boite des ailes. La boue entre par les trous dans ses semelles. La faim qu’il ne sentait plus hier est revenue.

slamiste – France d’en bas de gamme contre France haut-de-forme
France baskets ou France de l’uniforme

France qui se noie ou France qui brûle

France éveillée ou France somnambule
France qui s’assume ou France qui se fume

France agricole et France du bitume
Certains te baisent la main, les autres te font la nique
On veut gagner ton cœur et c’est matière à polémique

...................................

persil et om– Mon slogan : Voter blanc... c’est voter brun !

L’anarchiste – Le pouvoir c’est le mal, il n’y a pas de bon pouvoir, de pouvoir contrôlable, donc ce qu’il faut viser, c’est la neutralisation du pouvoir qui ne sera jamais au service de la veuve et de l’orphelin.

L’insoumiste – Il faut un grand coup de balai, le dégagisme est une nécessité mais ça ne doit pas être pour changer le personnel politique. Il faut de la démocratie directe. Même la révo- cation d’élu par référendum, c’est insuffisant.

 é say salé – Au Burkina Faso, on a eu le mouvement du balai citoyen pour chasser Blaise Compaoré après presque 30 ans de pouvoir omnipotent obtenu par un coup d’état contre Thomas Sankara assassiné. 

L’helvète – La neutralisation du pouvoir, les Suisses la pratiquent avec la Landsgemeinde.

Le village de saillans – Mais vous oubliez ce qui se passe à Saillans. Vous ne connaissez pas ce village de la Drôme ?

é say salé – Au Burkina Faso, on le connaît très bien, on y a envoyé une délégation pour voir votre pratique au quotidien de la démocratie directe depuis 2014.

(Parenthèse de é say salé) – J’ai écrit une farce en 2009 sur des élections municipales dans un village, Gogoland, le village des Gogos. Elle s’appelle Moi, Avide Ier, l’Élu. Le discours du maire sortant-rentrant me fait toujours rire.

Le soliste qui œuvre en sous-sol – Il y a dans l’air comme une odeur de printemps avorté. Les horizons qui le faisaient chanter hier encore lui sont retombés sur le crâne. Il a mal à la tête, il veut s’allonger, faire la sieste pour les quinze prochains jours. Et peut-être pour les cinq ans à venir.

L’insoumiste – Bon beaucoup de pressions pour faire voter Macron. Laissez un peu les personnes se faire leur opinion, donnez des arguments plus que des ordres ou des leçons d’antifascisme et comprenez les difficultés que beaucoup d’entre nous ont.

Le beau parleur – Je suggère aussi à tous ceux qui ont du temps d’essayer de convaincre les électeurs FN du premier tour de ne pas renouveler leur vote. Quitte à ce qu’ils s’abstiennent. Je vous promets que c’est très efficace aussi. Vous ne connaissez pas d’électeurs FN ? Regardez autour de vous, c’est quand même un électeur sur 5 ! Et dans mon département, le Var, au sud du sud, le joli Var, c’est 1 sur 2.

L’insoumiste – La pression indignée et vertueuse de beaucoup envers les femmes et les hommes de gauche qui hésitent entre le vote Macron et le vote blanc, nul ou l’abstention, m’exaspère.

La soudoumiste – Je la trouve même culottée. Ceux qui s’y prêtent sont ceux qui : 1, pour beaucoup ont soutenu jusqu’à aujourd’hui la politique économique et sociale inspirée par Macron. 2, ceux qui, lorsque les sondages ont indiqué que JLM pouvait barrer la route du deuxième tour à Fillon et MLP, ont refusé de lui accorder les quelques voix qui l’auraient permis. 3, ceux dont les cris de dénonciation du fascisme eussent pourtant été totalement impuissants à limiter la progression de Le Pen aux 26-28 % qui lui étaient promis il y a 6 mois. Seuls les insoumis y étant parvenus. Alors, mesdames et messieurs, de la décence, s’il vous plaît. Moi-même et l’énorme majorité des électeurs de gauche, nous ferons notre devoir. Vous, fermez-la !

arlette du Musée grévin – J’ai voté pour l’extrême gauche Poutou – merde, j’ai confondu avec Arthaud – au premier tour, en toute conviction, pour faire entendre une idée simple : le monde capitaliste dans lequel nous vivons est abscons et il est encore possible de PENSER et d’AGIR collectivement pour construire un autre monde pour nos enfants ou petits enfants, démocratique, égalitaire, sans frontières et où la liberté a un sens. Je voterai Macron au second tour sans aucun état d’âme. Et sans aucune illusion.

Le penseurtriste – Voter au premier tour Poutou par conviction en sachant qu’il ne passera pas et voter « sans état d’âme »Macron au second « pour faire barrage à Le Pen » me semble le comble de l’intellectualisme. On retrouve ce raisonnement chez celles et ceux qui ont voté Hamon. Pour Arthaud, je ne sais pas. Aucun « retour ». Mais pour ne pas avoir à voter Macron au second tour, il aurait fallu voter « sans état d’âme » Mélenchon au premier tour. Mais ça, c’était pas possible ! C’était « trop ». La seule chose que j’espère maintenant c’est qu’on se retrouvera « sans état d’âme » pour les législatives.

Le soliste – Regarde bien, petit, regarde bien. Dans l’arène, le spectacle continue. L’armée des Sauveurs de la République brandit les grands mots d’un régime à bout de souffle. Tout autour, les prêtres de la messe télévisuelle tendent leurs micros : Vous en appelez à voter pour... ? Ce soir vous nous dites que vous vous ralliez à... ?

La sonde dans le trou de balle – 57% de mélenchoniens « responsables » voteront Macron parce que Marine Le Pen est une affreuse raciste, contrairement aux vrais socialistes comme Valls (qui trouvait que sa commune d’Evry manquait de « blancos ») ou aux vrais humanistes antiracistes (comme le noble Sarkozy qui ne confond pas les enfants d’immigrés avec de la « racaille ») ni Emmanuel Macron (qui trouve qu’« Uber leur apprend au moins à mettre un costume plutôt que de dealer du shit. »)... Ceux-là voudront que Macron fasse le score le plus haut possible et Marine Le Pen le score le plus faible possible.

Le troué de balle sondé – 26 % s’abstiendront ou voteront Blanc ou nul « parce qu’il ne faudrait quand même pas non plus les prendre pour des cons », et que Chirac à 80 % a eu une autoroute pour défoncer la protection sociale, les retraites, la santé, etc., etc. alors un Macron à 80 % t’imagines même pas son bonheur et sa légitimité pour finir de tout péter. Ceux-là se disent que le combat continuera dans la rue et dans le mouvement.

La trouée de balle sondée – 17% voteront Marine Le Pen en se disant qu’elle sera dans l’incapacité de gouverner et de dégager une majorité et qu’à tout prendre, il vaut mieux une Marine Le Pen paralysée et incapable de gouverner, qu’un Macron avec les pleins pouvoirs. « Le chômage de masse en France c’est parce que les travailleurs sont trop protégés » a dit Emmanuel Macron. On compte sur lui pour nous affaiblir mais ça n’est pas du fascisme. Ne mélangeons pas tout. Ceux-là voudront que Macron fasse un score le plus bas possible. Voire pas de score.

La voyantriste – Tu lis dans le marc de café avec tes pronostics tirés de sondages dans des trous de balle ?

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Tout en chanson 
Toute cette histoire commence à me hacher menu l’abricot,
me déchirer le berlingot m’anéantir la tabatière
me houspiller la bonbonnière me courir sur la counette,
me brouter la rosette,
me casser le divertissoire m’enquiquiner le foutoir
me défriser la cressonnière
me vider la pissotière
me chatouiller la guenuche
me lustrer la nunuche
me désherber la motte
me reboucher la grotte

me trouer le saint frusquin,

me déprimer le bégonia
me défoncer le moulin
me bouffer le baba

me redessiner l’herbier

me lapider le mortier

m’assécher la cramouille,

m’effeuiller le millefeuille

alors que moi

je rêve de pâquerettes,

je rêve de pâquerettes

et puis aussi

de m’en battre les escalopes !

Me faire traiter de salope
M’en tamponner la forge à cocus

Et m’en bourrer le matou fendu !

Vive la moniche libre !!!

PPP – Une bonne partie de l’antifascisme d’au-jourd’hui, ou du moins ce qu’on appelle anti- fascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. En effet elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique qui ne peut plus faire peur à personne. C’est en sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation, définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. Si l’on observe bien la réalité, et surtout si l’on sait lire dans les objets, le paysage, l’urbanisme et surtout les hommes, on voit que les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple.

Le sosie de ppp – Si le terme fascisme signifie arrogance du pouvoir, la société de consom- mation a bel et bien réalisé le fascisme.

L’écho de ppp – Le néolibéralisme est un fascisme, car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. L’État est maintenant au service de l’économie et de la finance qui le traitent en subordonné et lui commandent jusqu’à la mise en péril du bien commun.

Le soliste – Il va te falloir choisir, petit. Dans chaque geste de ta vie. Entre ce qui s’agite à la surface et ce qui travaille en sourdine. Entre ceux qui attendent que le changement vienne d’en haut et ceux qui l’appliquent dans chaque geste. Entre ceux qui ont renoncé à leur puis- sance et ceux qui la reconquièrent. Entre ceux qui font faute de mieux et ceux qui œuvrent pour faire mieux. Entre ceux qui se contentent du monde tel qu’il est et ceux qui poursuivent le monde tel qu’il devrait être.

..........................................

Victor Hugo, lhomme qui rit – Ils ont voté !

Troupeau que la peur mène paître
Sots, qui vous courroucez comme flambe une bûche ;

Qui déclarez, devant la fraude et l’attentat,
La tribune fatale et la presse funeste ;
Fats, qui, tout effrayés de l’esprit, cette peste,

Criez, quoique à l’abri de la contagion ;
Niais, pour qui cet homme est un sauveur ; vous tous

Qui vous ébahissez, bestiaux de Panurge,

Est-ce que vous croyez que la France, c’est vous,
Que vous êtes le peuple, et que jamais vous eûtes
Le droit de nous donner un maître, ô tas de brutes ?

Monsieur bLanc – BLANC SUR L’ÉCRAN.

L’heureux élu accompagné de son épouse de 20 ans de plus (y a aucune ironie de la part de l’auteur) au bord des larmes et qui Lui baise la main droite (il a sa main gauche dans le pantalon pour cacher son érection, aucune ironie de la part de l’auteur) – 

Je sais la colère, l’anxiété, les doutes qu’une grande partie d’entre vous ont exprimés. Il est de ma respon- sabilité de les entendre, en protégeant les plus fragiles, en organisant mieux les solidarités, en luttant contre toutes les formes d’inégalité ou de discrimination, en assurant de manière implacable et continue votre sécurité. La France doit être une chance pour tous. Je m’engage à vous servir avec amour.

En garantissant l’unité de la nation. Car derrière chacun des mots que je viens de prononcer, je sais qu’il y a des visages, des femmes et des hommes, des enfants et des familles, des vies entières, il y a vous et les vôtres. Ce soir, c’est à vous tous que je m’adresse. Vous tous ensemble, le peuple de France.

Nous avons des devoirs envers notre pays. Nous sommes les héritiers d’une grande histoire et du grand message humaniste adressé au monde. Nous devons les transmettre d’abord à nos enfants, mais plus important encore, il faut les porter vers l’avenir et leur donner une sève nouvelle.
À compter de ce soir et pour les cinq années qui viennent, je vais avec humilité, avec dévoue- ment, avec détermination, servir la France en votre nom. Vivre la République, vive la France.

La metteur en scène sur ses hauts talents – Voir un président faire son entrée sur « l’hymne à la joie » (accessoirement Hymne Européen), parler d’humilité et terminer son discours sur le mot Amour...Ben moi, ça me plaît ! J’y peux rien, j’aime les bonnes mises-en-scènes.

...........................;

fin

serge alias MicheL – Les loups sont entrés dans Paris.

L’idiot – Quels loups ?


Leonardo – Les loups de Wall Street. Les loups de Maastricht.

La voix rocailleuse – Il a une tâche immense à accomplir, elle n’est ni exclusivement écono- mique, ni sociale, ni environnementale, elle est sociétale, elle engage l’avenir de la France mais aussi de l’Europe: il lui faudra rétablir la CONFIANCE. Pour cela et avant toute chose, il faudra que son gouvernement ait le projet intraitable de faire cesser tous les abus institutionnels qui se sont lentement et sûrement installés dans notre pays et qui sont en totale contradiction avec les valeurs de la République. De ces abus, les honnêtes fonctionnaires et les citoyens souffrent profondément. Ils se taisent. Il faudra que ce gouvernement sache instaurer un vrai management positif, relié à une démarche éthique incontournable, d’accueil et de respect pour les citoyens.

Le fils de la rocailleuse – Ah ça alors ! t’es forte de la cafetière ! Insoumise hier, tu rejoins aujourd’hui la macronie. T’es pas la seule ! C’est le temps et la République des girouettes prêtes à franchir le rubimacron. On a connu ça entre 1814 et 1820, le 1er gouvernement d’extrême centre, libéral-autoritaire. À son programme libéral-égalitaire, tu substitues le tien et par la magie de ton verbe, tu transformes l’équilibriste sur la corde raide égalité ou liberté jouant du balancier des capabilités, en homme de la confiance entre tous, de la fraternité quoi ! Tu dois devenir sa Première ministre.

L’anarchiste – Pas de président, pas de gouvernement. Ils ne représentent qu’eux et surtout pas la veuve et l’orphelin, les faibles, les exclus.

Le libertariste – Ce qu’il faut, c’est neutraliser le pouvoir des soi-disant représentants et exercer le pouvoir ensemble, directement.

un de baumugnes – À Saillans, mon village dans la Drôme, on en avait marre d’un maire qui décidait tout seul. En 2014, on s’est présentés tous sur la même liste, on a été 1199 à être élus au 1er tour. Et depuis on décide tout, tous ensemble.

Le philosophe politique – Le principe de subsidiarité est de nos jours perçu comme une concession du global au local ; quand au contraire, en démocratie, c’est le contenu qui concède au contenant, mots qui ne gomment rien de la chaîne des emboîtements : on peut y voir le citoyen autant que le village, la région, le pays, le continent, la planète, l’essentiel étant que toujours le contenu garde la main et le contrôle du contenant.

Le disciple – C’est ce qui est faible qui doit gouverner ce qui est fort, et non pas le contraire ; afin que la force soit la force de tous et non pas celle de quelques-uns.

ici éric – La démocratie gigogne, c’est-à-dire un réseau dense d’assemblées délibératives et décisionnaires organisées en poupées russes et pensées dans l’esprit de la subsidiarité ascendante, ça a déjà existé, CNT en Espagne, Chiapas au Mexique, ça existe, Marinaleda depuis 1979, Saillans depuis 2014. Alors, l’imagination au pouvoir.

 Électre – Où nous en sommes ?

La femme narsès – Oui, explique ! Je ne saisis jamais bien vite. Je sens évidemment qu’il se passe quelque chose, mais je me rends mal compte.

 Électre – Demande au mendiant. Il le sait.


Le Mendiant – Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore.

Rideau – Je tire le rideau

La black panther – L’aurore aux doigts de rose s’est-elle levée, ce matin du 8 mai 2017, 72anniversaire de la capitulation nazie alors que toutes les Cassandre nous annonçaient le nazisme du pénis revanchard en France au soir du 7 mai et nous sommaient de faire barrage ? Et se lèvera-t-elle au matin du 10 mai pour le 169anniversaire de l’abolition de l’esclavage

Le vomissoir – Je pars hors de France où je commence à avoir des nausées.

L’urinoir – J’ai tout essayé contre la nausée : le poing levé, le bras d’honneur, le pas de deux, rien n’y fait.

La tanguera – Je vais essayer le pas de deux en trois temps.

La psy – Mais vous pleurez les larmes de l’Ange, madame ? Un Ange (qui n’a pas de sexe dit-on), comment fait-il pour pleurer s’il n’a pas les ailes du désir ?

La romancière à succès – Tout dépend de la définition de l’Ange. J’entends par ce titre quelque chose d’un peu philosophique. Il y a toujours de la tristesse dans la beauté et la sincérité. Il y a toujours des larmes dans l’immortalité d’un instant. Et il y a rarement des fins heureuses. « note à moi-même, prendre rdv chez la psy ».

Le bègue – S’il venait, venait un homme,
venait un homme au monde, aujourd’hui, avec la barbe de clarté
des patriarches : il devrait
s’il parlait de ce
temps, il
devrait bégayer seulement, bégayer, toutoutoujours
bégayer.
page52image5779648 

Le poète partisaniste –
C’est un temps déraisonnable
On met les morts à table
On fait des châteaux de sable
On prend les loups pour des chiens

Tout change de pôle et d’épaule
La pièce est-elle ou non drôle
Moi si j’y tiens mal mon rôle
C’est de n’y comprendre rien

La promesse intenable – On va clarifier la situation aux législatives, les 11 et 18 juin 2017, on a le président, on aura une assemblée d’alternance à majorité d’insoumis, le chaos.

Le romain à succès en 1956 – Le député était préoccupé. Il essayait de se rappeler à quelle formation politique il appartenait. Son parti s’était scindé en deux, les éléments des extré- mités de chaque tronçon se repliant eux-mêmes par des systèmes d’imbrication vers trois formations diverses, lesquelles exécutaient un mouvement tournant autour du centre afin de s’y substituer, cependant que le centre lui- même subissait un glissement vers la gauche dans ses éléments centripètes et vers la droite dans ses éléments centrifuges. Le député était à ce point dérouté qu’il en venait à se demander si son devoir de patriote n’était pas de susciter lui-même la formation d’un groupement nouveau, une sorte de noyau centre-gauche-droite avec apparentements périphériques, lequel pourrait fournir un pivot stable aux majorités tournantes, indépendamment des charnières qui articulaient celles-ci intérieurement, et dont le programme politique pourrait être justement de sortir du rôle de charnière pour accéder au rôle de pivot. De toute façon, le seul moyen de s’y retrouver était d’avoir un groupe à soi. Il leva brusquement vers le barman un regard désemparé.

é say salé – Quand je vote, ce n’est pas moi. Mon vote ce n’est pas ma voix.

é say salé – Les résultats, ce n’est jamais égal à moi, c’est toujours inférieur à moi.

é say salé – Ma voix est tremblotante et trébuchante, elle n’a pas de prix.

Ouagadougou, 23 avril-10 mai 2017 (pour le 169anniversaire de l’abolition de l’esclavage)

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Le Théâtre et la cité au Théâtre 95 / Changer la ville, changer la vie / J.C.Grosse

Rédigé par grossel Publié dans #EAT (Écrivains Associés du Théâtre), #théâtre, #écriture

Le théâtre dans la cité

ou changer la ville, changer la vie

texte écrit pour le Théâtre 95 à Cergy-Pontoise, non sélectionné

 

La Parole inaugurale (celle de 1965-1970) :

- Vous tous, ici rassemblés, concepteurs et réalisateurs de cet innovant projet de Ville Nouvelle, Cergy Pontoise, je voudrais vous donner des directives claires et un exemple historique. Voyez grand, voyez loin. Pensez à ceux qui se sont lancés, il y a 70 ans, dans un projet fou de Ville Nouvelle en Sibérie. Aujourd’hui, Novossibirsk est une ville de 2 millions d’habitants, vivant 4 mois par an à - 20, - 30°, la ville la plus jeune, la plus dynamique de Russie, avec 250.000 étudiants, avec sa cité des savants d’Akademgorodok. Je suis allé voir ces chercheurs et leurs laboratoires du futur. J’ai survolé le Vexin français, la Plaine de France. Peut-on être aveugle au potentiel de cette courbe de l’Oise à 25 kilomètres de notre capitale ? Tournez-vous résolument vers elle, défiez-là, complétez-là ! Voyez cette carte, ce panoramique ! Il n’y a encore rien. Puissiez-vous caresser de la main ces courbes, ces lignes, ces monts et mamelons, ces vallons, puissiez-vous embrasser du regard ces horizons, ces lointains et ces prochains ! Faites chanter en ritournelle dans votre âme, avant toute projection sur la carte, le nom des 11 villages : Vauréal, Saint-Ouen-l’Aumône, Puiseux-Pontoise, Osny, Neuville-sur-Oise, Menucourt, Jouy-le-Moutier, Eragny-sur-Oise, Courdimanche, Cergy, Boisemont et celui de la ville cent fois assiégée, un temps royale: Pontoise. Pensez à leur position, à leur histoire, à leur population, pensez à ces agriculteurs qu’il faudra exproprier. Fermeté des décisions certes mais justice des indemnisations et respect de ces gens dont la vie va basculer dans un vivre ensemble avec d’autres qu’eux. Respectez ces paysages et ces visages. Inscrivez votre projet dans le temps, sans précipitation, sans déplacement de montagnes. Poursuivez sur ma lancée ! Je vous fais confiance. Mais je vous aurai tout de même à l’œil. Au travail ! 

La Parole technique et artiste (celle des années 1975-2010) :

- La Ville Nouvelle, conçue comme œuvre publique dont il faut faire usage créatif, nous en devons la pensée à Henri Lefebvre. Le droit à la ville pour résister à la colonisation de la vie quotidienne, notre seule vie, par la consommation libéralement imposée, individuellement acceptée. Nous avons dédié, destiné les plus beaux espaces à l’appropriation publique, pas à la propriété privée. Valeur d’usage plutôt que valeur d’échange. Le premier geste structurant de Cergy Pontoise la Nouvelle a été ce grand trait rouge sur la carte, s’affirmant comme l’axe majeur du projet. L’artiste, Dani Karavan, a donné toute sa force symbolique, architecturale, paysagère à une œuvre urbaine attirant des foultitudes et des solitudes dont les usages du site sont d’une variété inouïe. Œuvre encore inachevée de 12 stations édifiées en 30 ans, la Tour du Belvédère, la Place de la Tour, le Verger des Impressionnistes, l’Esplanade de Paris, les 12 Colonnes, la Terrasse, le Jardin des Droits de l’Homme, l’Amphithéâtre et la Scène, la Passerelle, l’Île astronomique, la Pyramide, le Carrefour du Ham. 12 stations, comme les 12 communes, les 12 heures du jour, les 12 heures de la nuit, les 12 mois de l’année. La créativité dans la dénomination des emplacements, des emmarchements, des déplacements, des impasses et des traverses invite à inventer la ville, à s’y inscrire, à la faire sienne, à la marquer d’empreinte et d’utopie. Rue des maçons de lumière, rue du désert aux nuages, rue de la Justice mauve, orange, pourpre, turquoise, verte. Allée de la fantaisie. Avenue de l’Embellie. Boulevard des Merveilles. Chemin de la galaxie. Cour céleste. Passage des murmures, passage de l’aurore, passage du bateau ivre. Place des Allées et Venues. Pas de noms de dérisoires célébrités inaptes à indiquer les parcours de fermeté dont nous avons besoin pour la seule Terre possible, la seule Terre permise, la Terre non promise, la Terre paisible. Avons-nous su respecter la Parole inaugurale ? À vous d’évaluer cette oeuvre évolutive, collective, au rythme décennal ! 




La Parole de l’aède (depuis Homère) :

- Je m’en irai par les rues de Cergy la Nouvelle
par les avenues de Cergy la Prospère
je m’en irai sans attirance pour les valeurs de l’ESSEC
volonté de puissance sur l’autre la vie la nature
fortune à tout prix toute vitesse presse et stress
je m’en irai sans me laisser séduire
par les promesses d’affiches paillettes et strass
je m’en irai à ta rencontre
loin des Avenues des Banksters
et des Places de l’Envie manifestante
loin du court du moyen du long terme
car je sais que là où s’achève
Cergy aux filles de rêve
qui enlèvent le haut puis les bas
je ne t’aurai pas dés/liré(e)

Alors j’irai par les campagnes du Vexin
abandonnées par les maîtres des saisons
livrées à l’ivraie par les servantes de Déméter
j’irai sans m’attarder
dans les auberges au petit luxe
sans m’attacher aux filles légères
ô filles d’indécence sur litières de jouissance
qui te montrent tout par petits bouts
j’irai à ta rencontre
loin des agneaux sacrificiels
loin des sabbats des sorcières
car je sais que là où se ressourcent
les nostalgies de Belle et Grande Époque
à Vauréal Menucourt Courdimanche
je ne t’aurai pas dél/siré(e)

Alors j’irai jusqu’au carrefour du Ham
là où se perd le rayon laser de l’Axe Majeur
car c’est ailleurs qu’il faut chercher
nos sentiers de la première chance l’unique
vouloir l’amour du dernier jour
comme au premier jour
car je sais que là où rien ne s’indique
au hasard d’un brouillard
je crois bien que je te connaîtrai
passage de Bonne Espérance
impasse des Naufrages
traverse des Renaissances
éloigné(e) de toute maîtrise comme de toute servitude
vivant nos vies sans hurler à la mort ni aboyer à la lune
jusqu’à épuisement de nos jours et de nos nuits 





La Parole du directeur du Théâtre (depuis Jeanne Laurent, 1946) :

- Ma parole, quel rôle puis-je jouer dans cette œuvre publique et collective qui  amorce sa quatrième décennie, avec ce théâtre public à scène modulable de 400 places ? Je ne suis l’homme d’aucune maîtrise, pas homme non plus de déprise, courtisan sans courbettes tant des hommes politiques que des publics. Éclectique, pour toucher, satisfaire le plus grand nombre qui reste un petit nombre. Que faire ? Je propose des formes multiples et nouvelles selon l’air du temps. Parfois je précède, le plus souvent, je suis. Je provoque des débats contradictoires qui n’aident personne à se repérer, encore moins à penser. Moi-même ne me prononce pas. Faut-il prendre sa part de la misère du monde, comme Cergy, formidable ville d’accueil, l’a fait ? Comment évaluer cette part ? Ai-je une ligne artistique convaincue, un axe politique fort ? Si j’en crois ma durée à ce poste de directeur du Théâtre, il y a peut-être une reconnaissance publique de notre travail rassembleur et découvreur, fruit d’adaptations diverses, de compromis consensuels. Puis-je continuer à marquer petitement mais essentiellement cette Plaine de France par mon amour de l’éphémère ? Mes amis ici rassemblés, sous l’Atrium, notre Passerelle, liaison entre l’ancien et le Nouveau théâtre, je vous invite à inventer avec nous de nouveaux usages du théâtre public. Déjà, nous sortons des murs, nous allons à votre rencontre, nous donnons la parole à vos formes d’expression, nous voulons les faire entrer au répertoire. Oui à La Princesse de Clèves, oui à Pierre Guyotat, oui au Slam. Comme Molly en conclusion d’Ulysse, je dis « et oui j’ai dit oui je veux bien  Oui »

 

Jean-Claude Grosse (juin 2010)

les questions du mode de vie de Trotsky / de la vie nouvelle aux problèmes urbains URSS 1917-1932, un livre remarquable sur les tentatives de transformation de la vie et de la ville en union soviétique / le droit à la ville, livres essentiels d'Henri Lefebvre
les questions du mode de vie de Trotsky / de la vie nouvelle aux problèmes urbains URSS 1917-1932, un livre remarquable sur les tentatives de transformation de la vie et de la ville en union soviétique / le droit à la ville, livres essentiels d'Henri Lefebvre
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les questions du mode de vie de Trotsky / de la vie nouvelle aux problèmes urbains URSS 1917-1932, un livre remarquable sur les tentatives de transformation de la vie et de la ville en union soviétique / le droit à la ville, livres essentiels d'Henri Lefebvre

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À la flotte! sabordage à Toulon/théâtre à vif/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #théâtre

article sur le sabordage
Jean-Claude Grosse

À la flotte !
(soft)


- 1-

Le clown – Bonjour les petits enfants. Pléonasme. Bonjour les grands parents. Pléonasme. Je sais que raconter les histoires que m’a racontées ma maman. Alors aujourd’hui, je vais vous raconter le sabordage d’une flotte. C’est une histoire vraie qui s’est passée il y a 60 ans, jour pour jour, ici, à Toulon. Comme je peux pas vous amener sur les lieux – je suis que clown, pas magicien – comme je peux pas vous faire une reconstitution – j’ai pas d’argent même pour un modèle réduit – nous allons nous servir de notre imagination.
    Imaginez un amphithéâtre sur une colline, ouvert sur la mer. Vous voyez une rade et des bateaux. Sur le plateau, un plan d’eau. De 150 m2. 15 m sur 10 m. C’est la maquette du port de Toulon en 1942. Le quai Maréchal Pétain, le quai de la Sinse. La Darse Vieille avec le Grand Rang et le Petit Rang. L’angle Robert. La Darse Vauban. La Darse Castigneau. La Darse de Missiessy. Les appontements Milhau. La Darse du Mourillon. Sur l’eau, peu profonde, 20 cm, des modèles réduits de navires en plastique. Avec des jumelles de théâtre, on arrive à lire les noms. Strasbourg, Colbert, Algérie, Marseillaise à Milhau. Dupleix à Missiessy. Foch à Castigneau. Dunkerque aux Grands Bassins. Provence à l’angle Robert. Vénus, Casabianca, Diamant, Marsouin au Mourillon.
    Et maintenant, on va imaginer l’inimaginable. Normalement, qu’est-ce qu’ils font les bateaux ? Bravo ! Ils naviguent sur l’eau ! Et bien là, vous les voyez quoi ? doucement s’enfoncer dans l’eau. Bravo ! Les marins sur les bateaux ont ouvert des vannes et l’eau entre à flots dans les cales. Les bateaux coulent droit. C’est spectaculaire. Quelques uns, maladroits, coulent de travers. L’amiral a aboyé « Sabordage » au moment où les Allemands ont crié « À l’abordage ». Il a fait une rime riche mais ça rimait à rien.

Un spectateur – Assez de l’histrion. Les historiens.

Un enfant – Finis ton histoire.

Le clown – Pendant que les bateaux se sabordent sur ordre de Laborde dans le port, tiens, je fais des rimes pauvres, toi t’as 2 ans, t’es dans ta chambre, près du port. (Il bruite des explosions.) T’entends ça. Des bruits pas habituels. Ça gronde, ça explose. Tu sais pas d’où ça vient, où ça va. Tout à coup, ça siffle. (Il bruite une bombe à ailettes.) Tu vois le truc qui siffle entrer par la fenêtre et tomber dans la malle ouverte au milieu des jouets et des poupées. Ça ne siffle plus. Ça n’explose pas. Ça, c’est un miracle. T’es un miraculé de la vie qu’elle m’a dit ma maman pendant toute sa vie. Miraculé de la vue qu’elle me disait aussi. « Figure-toi qu’au bout de trois jours, je me suis aperçue que t’avais viré de l’œil gauche. T’imagines : en vie avec une double vue ». (Il louche de l’œil gauche.) Vous voyez ça d’ici.

Un spectateur – Ton histoire est perso. Elle ne nous intéresse pas.

Le clown – Ma maman m’a toujours dit que l’histoire universelle veut prendre la place des histoires personnelles. Et qu’il faut pas la laisser faire. Compris les enfants ?

Un spectateur - Ta maman t’a raconté des histoires. Pendant le sabordage, il n’y a pas eu de bombardement allemand. Ton histoire, ça s’est passé pendant un des onze bombardements alliés sur Toulon entre septembre 1943 et août 1944.

Le clown – Ma maman m’a toujours dit qu’une histoire, on sait jamais si c’est vrai ou pas. Compris les enfants ?

Un spectateur – Assez de l’histrion. Les historiens. On veut des réponses à des questions. Pourquoi la flotte n’a pas rallié les Alliés ? De combien, la guerre aurait-elle été raccourcie ?

Le clown – Ma maman m’a toujours dit que les questions qu’on se pose après, valait mieux se les poser avant. Compris les enfants ?

Un enfant – Refais les bruits.

Le clown – (Il bruite.)

- 2 -

Historien 1 – La flotte aurait-elle pu prendre le large ? Entre le 11 novembre 1942, jour de l’invasion de la zone sud par les nazis et le 21 novembre, d’après Laborde lui-même, la flotte aurait pu appareiller.

Historien 2 – La flotte aurait pu prendre le large, mais pour rejoindre qui ? Darlan ? Laborde le déteste. De Gaulle ? C’est un dissident. Les Anglais ? Après Mers el Kébir inconcevable. Pour aller où ? Alger ? Il y a Darlan. Dakar ? Il faut passer par Gibraltar où il y a les Anglais. Bizerte ? Les Allemands vont s’en emparer. Ajaccio ? Les Italiens vont occuper l’île. L’Espagne ? Franco n’acceptera pas.

L’histrion – La bonne question, c’est donc : pourquoi la flotte n’a pas appareillé ?

Historien 2 – La réponse est qu’elle ne pouvait aller nulle part. Seul Pétain pouvait donner l’ordre de partir et Laborde ne savait pas désobéir.

Historien 1 – La bonne réponse n’est pas que Laborde ne savait pas désobéir mais qu’il ne savait qu’obéir.


Historien 2 – La bonne réponse n’est pas que Laborde ne savait qu’obéir mais que la situation était indécidable. Hitler ne voulait pas que la flotte rallie les Alliés. Les Alliés ne voulaient pas qu’elle tombe entre les mains des Allemands. Pétain voulait la neutralité de la flotte. Darlan voulait la flotte pour négocier avec les Alliés. De Gaulle ne voulait pas qu’elle rejoigne Darlan et la voulait pour peser plus lourd auprès des Alliés. Laborde ne pouvait suivre ni Darlan ni de Gaulle. Il aurait pris la mer pour Alger si Pétain avait pris les airs pour s’y installer. Pétain avait 87 ans, il avait peur de l’avion : il est resté à Vichy. La flotte est restée à Toulon.

L’histrion – Pétain est resté à Vichy pour ses eaux / ses os. Laborde est resté à Toulon avec sa flotte en rade.

Historien 1 – La bonne réponse n’est pas que la situation était indécidable mais que les amiraux se sont piégés avec leur ni ni. Ni Londres, ni Berlin, la France seule. Ayant obtenu d’être seuls responsables du dernier territoire libre de France, ils sont tombés dans un attentisme passif qui a failli livrer la flotte intacte aux Allemands.

Historien 2 – La bonne réponse n’est pas que leur ni ni les piège mais que Laborde n’a pas la hauteur de vue et le caractère nécessaire lui permettant de sortir de l’impasse.

Historien 1 – Laborde était un pro-nazi, collaborationniste. Il a sabordé la flotte, parce qu’Hitler n’a pas tenu sa parole et qu’il a voulu sauver l’honneur.

Historien 2 – Dans les faits, ça n’a profité ni aux Allemands ni à Darlan ni à de Gaulle ni aux Alliés ni à Vichy. On ne peut atteindre un résultat pareil qu’en étant dépourvu d’esprit d’analyse et de décision. C’est une constante des élites françaises : la soumission au plus fort, le manque de vision et de courage. À l’opposé de Laborde, de Gaulle a su sortir de l’impasse et ouvrir la voie de la résistance.

L’histrion – Ma maman m’a toujours dit que quand tu sais pas quoi faire, faut rien faire. Compris les enfants ?

Historien 1 – Le refus de Pétain de se rendre à Alger dès le 11 novembre et l’assassinat de Darlan à Alger le 24 décembre 1942 ont préparé la voie à de Gaulle qui arrive à Alger au printemps 1943. Il n’avait plus de concurrent. Pétain à Alger, c’en était fini de De Gaulle.

L’histrion – Ma maman m’a toujours dit qu’il y en a toujours un qui gagne, quand c’est pas l’un, c’est l’autre. Compris les enfants ?

Historien 2 – Dans cette partie de poker menteur, il y a surtout eu des mauvais joueurs. D’abord Hitler qui a lancé l’opération Lila trop tôt, craignant que la flotte rallie Alger en réponse à l’appel de Darlan. Ensuite Pétain qui n’a pas donné l’ordre à la flotte de rallier Alger dès le 11 novembre, en réponse à l’invasion de la zone sud, Pétain en couvrant le sabordage a discrédité son régime et favorisé la résistance. Enfin Darlan qui en lançant son appel le 11 novembre savait qu’il ne serait pas entendu, Laborde lui renvoyant un Merde retentissant.
 

 

Historien 1 – Le résultat est que la flotte, attaquée par les Anglais à Mers el Kébir le 3 juillet 1940, sabordée par les Français à Toulon le 27 novembre 1942, livrée pour partie aux Italiens, renflouée pour partie par les Allemands, inutilisable pour l’essentiel a continué à être bombardée par les Alliés parce que les Allemands avaient fait de Toulon, une base redoutable de sous-marins U Boote. Onze raids aériens entre septembre 1943 et août 1944.

L’histrion – Donc voici les réponses à vos questions :
    Il s’en est fallu de très peu que la flotte ne soit capturée intacte par les Allemands ce qui aurait changé le cours de la guerre.
    Il y avait très peu de chances que la flotte rallie les Alliés ce qui aurait changé le cours de la guerre.

Historien 1 – Si la flotte avait rallié Alger la guerre aurait été raccourcie de un à deux ans.

L’histrion – Oui mais y avait l’amiral Saborde, mille milliards de Laborde !

Historien 2 – Le retournement italien se serait effectué plus tôt, rendant possible la stratégie préconisée par Churchill d’attaquer le ventre mou de l’Europe par les Balkans, épargnant à la France les destructions d’une bataille de libération.

L’histrion – Oui mais y avait le maréchal, y avait Laval, mille milliards de Saborde !

Historien 1 – En restant à Vichy, Pétain a peut-être épargné aux Français les représailles allemandes, il n’a pas empêché les destructions alliées. À Toulon par exemple, il y a eu 700 tués civils en 1944.

L’histrion – Ma maman m’a raconté. (Il imite des sirènes.) T’entends ça. T’es dans la rue. Tu cours aux abris. T’es dans l’immeuble. Tu descends à la cave. (Il bruite des bombes.) Puis t’entends ça. T’es encore en train de courir ou de descendre. Tu pousses ou t’es poussé ou les deux. T’es ou t’es pas sur la trajectoire des bombes ou des éclats. (Il imite des sirènes.) Puis t’entends ou pas ça. C’est la fin de l’alerte. Tu remontes de la cave. Tu sors de l’abri. Il y a des corps en charpie, des morceaux accrochés aux branches des arbres. T’es en vie. T’as la haine au cœur, la peur au ventre.

Le rescapé – Tout ça, c’est la Grande Histoire, vue d’avion. Vue d’un pont, tu es sur La Provence, un cuirassé, le 3 juillet 1940 à Mers el Kébir bombardé par les Anglais. Tu as 18 ans. Tu reçois l’extrême-onction. « Préparez-vous à mourir en hommes courageux ». Un marin courageux ne fait pas sa prière, se précipite dans la soute à munitions en flammes, ouvre les vannes. Il périt en sauvant des centaines de marins. T’es en vie. Tu dis merci. À qui ? Je n’ai jamais su le nom de ce marin. Puis tu te retrouves sur un transport de troupes, direction Alexandrie. Torpillé par un sous-marin italien, le bateau coule en 10 minutes. Toi et une dizaine de marins, vous êtes accrochés à un bois qui flotte. Tu vois tes compagnons s’enfoncer un à un. Toi, 14 heures après, tu vas lâcher prise quand un navire anglais te repère et te sauve. T’es en vie. Tu dis merci. À qui ? Aujourd’hui, t’as 80 ans, t’es toujours là, double rescapé auquel la mort a infligé une double disparition : celles de son fils et de son petit-fils. Tu ne sais plus s’il faut dire merci. T’es en vie mais ce n’est plus une vie. La vie, c’était avant leur accident. Maintenant, tu attends que ça finisse. Chaque jour me rapproche d’eux.

L’histrion – Je propose de médailler ce rescapé.

Le rescapé – Garde ta médaille, bouffon !

L’histrion – Tragédien ! La vie, c’est comme un sabordage : Comique. À la flotte !

Le rescapé – Comique ! La mort, c’est comme un sabordage : Tragique. À la flotte !


 

                            Le Revest,
juin et du 5 au 11 septembre 2002

 

Le Strasbourg, navire amiral labordé sur ordre de l'amiral de Saborde, abordé par un char de la Wermacht.


 

Jean-Claude Grosse

À la flotte !

(hard)



- 1 -

Le clown – Pourquoi que tu veux pas d’un spectacle sur le sabordage de la flotte ? Imagine. L’amphithéâtre de Châteauvallon dirigé par Gérard Paquet sur la colline. La rade en bas. Sur le plateau, un plan d’eau. Un décor comme celui des Tragédiennes sont venues de Saint-John Perse : une maquette du port et de la ville, les acteurs se plaçant et se déplaçant sur ses 150 m2. On reconnaît la vieille darse avec le petit Rang et le grand Rang. L’angle Robert. La darse Vauban. La darse Castigneau. La darse de Missiessy. Les appontements Milhaud. La darse du Mourillon. Des modèles réduits de navires en plastique. Avec des noms. Strasbourg, Colbert, Algérie, Marseillaise à Milhaud. Dupleix à Missiessy. Foch à Castigneau. Dunkerque aux Grands Bassins. Provence à l’angle Robert. Casabianca, Vénus, Diamant, Marsouin au Mourillon. Et la pièce de Jean-Richard Bloch, Toulon 1942, adaptée et mise en scène par Bernard Bloch.

L’élu – Elle a été écrite à Moscou par un juif communiste en 1943. Partisane, elle veut inciter les Français à entrer dans la Résistance. Elle ne raconte pas la vérité. Et elle est manichéenne : les bons Résistants, les mauvais Allemands.

Le clown – Tu veux montrer que les amiraux étaient collabos, que les Toulonnais n’étaient pas gaullistes mais pétainistes ? Ma maman serait contente. Elle a été pétainiste. Puis gaulliste. Collaboratrice. Puis résistante. Comme monsieur et madame Toutlemonde.

L’élu – Le sabordage de la flotte est enterré depuis 60 ans. Par la marine. Par les Toulonnais. Pourquoi ressortir cet épisode mauvais pour l’image de notre ville ? Je m’attache à lui construire une bonne image : je l’embellis, je la rénove, je l’anime, je la jumelle,

Le clown – tu la tunnelles,

L’élu – je la sors, je la mets à la une.

Le clown – Ma maman m’a toujours dit que quand t’as envie de péter, faut pas te retenir.

L’élu – Quel rapport ?

Le clown – Ma maman m’a toujours dit que ce qui est refoulé finit par sortir de travers ? Mieux vaut lâcher les gaz.

L’élu – Je t’en prie. Un peu de retenue.

Le clown – Si tu te lâches un peu.

L’élu – Pourquoi tiens-tu tant à faire spectacle d’un sabordage ? C’est contradictoire : spectacle et sabordage.

Le clown – Si les bateaux s’enfoncent droit c’est pas spectaculaire ?

L’élu – C’est une pirouette. Pourquoi ?

Le clown – Ma maman m’a raconté quand j’étais pitchoun. (Il bruite explosions, rafales.)

L’élu – Tu vois bien qu’il ne faut pas éventer le refoulé.

Le clown – Si tu n’évacues pas les gaz, tu ballonnes, ça gargouille, t’es pas bien !

L’élu – T’occupe pas de ma santé ni du passé. Pense au présent. Vis au jour le jour.

Le clown – Es-tu du genre à savoir qu’on va couler et à le cacher ou du genre à ne pas voir arriver la torpille et à dire qu’il n’y en a pas en vue ?

L’élu – Je ne suis pas prophète. Je n’annonce ni jours pires ni jours meilleurs. Je navigue à vue.

Le clown – Un élu de proximité à la barre d’un bateau sans destination c’est pas un pilote.

L’élu – Par avis de tempête, il faut peut-être un pilote. Par calme plat, temps ordinaire, je fais l’affaire.

Le clown – Les amiraux, z’ont rien vu venir. Marquis a été surpris dans son lit. Laborde a juste eu le temps d’aboyer : Sabordage ! quand les Allemands ont crié : À l’abordage !

L’élu – Je ne veux être juge ni de ces hommes ni de leurs actes. L’un d’eux était mon père.

Le clown – Il faut que tu dégazes.

L’élu – Je te laisse à tes fantasmes et sarcasmes. L’intérêt de mes concitoyens m’appelle,

Le clown – ah oui, la traversée souterraine de la ville dans un seul sens !

L’élu – À part amuser la galerie,

Le clown – je raconte des histoires ! celles que m’a racontées ma maman.

- 2 -

Le clown – Bonjour les petits enfants. Pléonasme. Bonjour les grands parents. Pléonasme. Aujourd’hui, je vais vous raconter le sabordage d’une flotte. C’est une histoire vraie qui s’est passée il y a 60 ans, jour pour jour, ici, à Toulon. (Il bruite explosions, rafales.) Voilà, c’est comme ça que ça se passe, on entend des bruits pas habituels. Ça gronde, ça pète, ça éclate. On voit pas d’où ça vient, où ça va. Tout à coup ça siffle. (Il bruite une bombe à ailettes.) On voit le truc qui siffle entrer par la fenêtre et tomber dans la malle ouverte au milieu des jouets et des poupées. Ça ne siffle plus et ça n’explose pas. Ça, c’est un miracle. T’es un miraculé de la vie qu’elle m’a dit ma maman pendant toute sa vie. Miraculé de la vue aussi qu’elle me disait. Figure-toi qu’au bout de trois jours, je me suis aperçue que t’avais viré de l’œil gauche, t’étais en vie mais tu louchais. (Il louche de l’œil gauche.) Vous voyez ça d’ici.

Un spectateur – T’es hors sujet. Ta leçon d’histoire, c’est perso. Il faut apporter des réponses à des questions. Pourquoi la flotte n’a pas rallié les alliés ? De combien la guerre aurait-elle été raccourcie ? Aux historiens à répondre.

Le clown – Ma maman m’a toujours dit que l’histoire universelle veut prendre la place des histoires personnelles. Et qu’il faut pas la laisser faire. Compris les enfants ?

Un spectateur – Ta maman t’a raconté des histoires. Pendant le sabordage, il n’y a pas eu de bombardement allemand. Ton histoire, ça s’est passé pendant un des onze bombardements alliés sur Toulon entre septembre 1943 et août 1944.

Le clown – Ma maman m’a toujours dit qu’une histoire, on sait jamais si c’est vrai ou pas. Compris les enfants ?

Un enfant – Refais les bruits.

Le clown – (Il bruite.)

- 3 -

Historien 1 – La flotte aurait-elle pu prendre le large ? Entre le 11 novembre 1942, jour de l’invasion de la zone sud par les nazis et le 21 novembre, d’après Laborde lui-même, la flotte aurait pu appareiller.

L’histrion – Ma maman m’a toujours dit que les questions qu’on se pose après, valait mieux se les poser avant. Compris les parents ?

Historien 2 – La flotte aurait pu prendre le large, mais pour rejoindre qui ? Darlan ? Laborde le déteste. De Gaulle ? C’est un dissident. Les Anglais ? Après Mers el Kébir inconcevable. Pour aller où ? Alger ? Il y a Darlan. Dakar ? Il faut passer par Gibraltar où il y a les Anglais. Bizerte ? Les Allemands vont s’en emparer. Ajaccio ? Les Italiens vont occuper l’île. L’Espagne ? Franco n’acceptera pas.
L’histrion – La bonne question, c’est donc : pourquoi la flotte n’a pas appareillé ?

Historien 2 – La réponse est qu’elle ne pouvait aller nulle part. Seul Pétain pouvait donner l’ordre de partir et Laborde ne savait pas désobéir.

Historien 1 – La bonne réponse n’est pas que Laborde ne savait pas désobéir mais qu’il ne savait qu’obéir.

Historien 2 – La bonne réponse n’est pas que Laborde ne savait qu’obéir mais que la situation était indécidable. Hitler ne voulait pas que la flotte rallie les Alliés. Les Alliés ne voulaient pas qu’elle tombe entre les mains des Allemands. Pétain voulait la neutralité de la flotte. Darlan voulait la flotte pour négocier avec les Alliés. de Gaulle ne voulait pas qu’elle rejoigne Darlan et la voulait pour peser plus lourd auprès des Alliés. Laborde ne pouvait suivre ni Darlan ni de Gaulle. Il aurait pris la mer pour Alger si Pétain avait pris les airs pour s’y installer. Pétain avait 87 ans, il avait peur de l’avion : il est resté à Vichy. La flotte est restée à Toulon.

L’histrion – Pétain est resté à Vichy pour ses eaux / ses os. Laborde est resté à Toulon avec sa flotte en rade.

Historien 1 – La bonne réponse n’est pas que la situation était indécidable mais que les amiraux se sont piégés avec leur ni ni. Ni Londres, ni Berlin, la France seule. Ayant obtenu d’être seuls responsables du dernier territoire libre de France, ils sont tombés dans un attentisme passif qui a failli livrer la flotte intacte aux Allemands.

Historien 2 – La bonne réponse n’est pas que leur ni ni les piège mais que Laborde n’a pas la hauteur de vue et le caractère nécessaire lui permettant de sortir de l’impasse.

Historien 1 – Laborde était un pro-nazi, collaborationniste. Il a sabordé la flotte, parce qu’Hitler n’a pas tenu sa parole et qu’il a voulu sauver l’honneur.

Historien 2 – Dans les faits, ça n’a profité ni aux Allemands ni à Darlan ni à de Gaulle ni aux Alliés ni à Vichy. On ne peut atteindre un résultat pareil qu’en étant dépourvu d’esprit d’analyse et de décision. C’est une constante des élites françaises : la soumission au plus fort ; le manque de vision et de courage. À l’opposé de Laborde, de Gaulle a su sortir de l’impasse et ouvrir la voie de la résistance.

L’histrion – Ma maman m’a toujours dit que quand tu sais pas quoi faire, faut rien faire. Compris les enfants ?

Historien 1 – Le refus de Pétain de se rendre à Alger dès le 11 novembre et l’assassinat de Darlan à Alger le 24 décembre 1942 ont préparé la voie à de Gaulle qui arrive à Alger au printemps 1943. Il n’avait plus de concurrent. Pétain à Alger, c’en était fini de De Gaulle.

L’histrion – Ma maman m’a toujours dit qu’il y en a toujours un qui gagne, quand c’est pas l’un, c’est l’autre. Compris les parents ?
Historien 2 – Dans cette partie de poker menteur, il y a surtout eu des mauvais joueurs. D’abord Hitler qui a lancé l’opération Lila trop tôt, craignant que la flotte rallie Alger en réponse à l’appel de Darlan. Ensuite Pétain qui n’a pas donné l’ordre à la flotte de rallier Alger dès le 11 novembre, en réponse à l’invasion de la zone sud, Pétain en couvrant le sabordage a discrédité son régime et favorisé la résistance. Enfin Darlan qui en lançant son appel le 11 novembre savait qu’il ne serait pas entendu, Laborde lui renvoyant un Merde retentissant.

Historien 1 – Le résultat est que la flotte, attaquée par les Anglais à Mers el Kébir le 3 juillet 1940, sabordée par les Français à Toulon le 27 novembre 1942, livrée pour partie aux Italiens, renflouée pour partie par les Allemands, inutilisable pour l’essentiel a continué à être bombardée par les Alliés parce que les Allemands avaient fait de Toulon, une base redoutable de sous-marins U Boote. Onze raids aériens entre septembre 1943 et août 1944.

L’histrion – Donc voici les réponses à vos questions :
    Il s’en est fallu de très peu que la flotte ne soit capturée intacte par les Allemands ce qui aurait changé le cours de la guerre.
    Il y avait très peu de chances que la flotte rallie les Alliés ce qui aurait changé le cours de la guerre.

Historien 1 – Si la flotte avait rallié Alger la guerre aurait été raccourcie de un à deux ans.

L’Histrion – Oui mais y avait l’amiral Saborde, mille milliards de Laborde !

Historien 2 – Le retournement italien se serait effectué plus tôt, rendant possible la stratégie préconisée par Churchill d’attaquer le ventre mou de l’Europe par les Balkans, épargnant à la France les destructions d’une bataille de libération.

L’histrion – Oui mais y avait le maréchal, y avait Laval, mille milliards de Saborde !

Historien 1 – En restant à Vichy, Pétain a peut-être épargné aux Français les représailles allemandes, il n’a pas empêché les destructions alliées. À Toulon par exemple, il y a eu 700 tués civils en 1944.

L’histrion – Ma maman m’a raconté. (Il imite des sirènes.) T’entends ça. T’es dans la rue. Tu cours aux abris. T’es dans l’immeuble. Tu descends à la cave. (Il bruite des bombes.) Puis t’entends ça. T’es encore en train de courir ou de descendre. Tu pousses ou t’es poussé ou les deux. T’es ou t’es pas sur la trajectoire des bombes ou des éclats. (Il imite des sirènes.) Puis t’entends ou pas ça. C’est la fin de l’alerte. Tu remontes de la cave. Tu sors de l’abri. Il y a des corps en charpie, des morceaux accrochés aux branches des arbres. T’es en vie. T’as la haine au cœur, la peur au ventre.

Le rescapé – Tout ça, c’est la Grande Histoire, vue d’avion. Vue d’un pont, tu es sur La Provence, un cuirassé, le 3 juillet 1940 à Mers el Kébir bombardé par les Anglais. Tu as 18 ans. Tu reçois l’extrême-onction. « Préparez-vous à mourir en hommes courageux ». Un marin courageux ne fait pas sa prière, se précipite dans la soute à munitions en flammes, ouvre les vannes. Il périt en sauvant des centaines de marins. T’es en vie. Tu dis merci. À qui ? Je n’ai jamais su le nom de ce marin. Puis tu te retrouves sur un transport de troupes, direction Alexandrie. Torpillé par un sous-marin italien, le bateau coule en 10 minutes. Toi et une dizaine de marins, vous êtes accrochés à un bois qui flotte. Tu vois tes compagnons s’enfoncer un à un. Toi, 14 heures après, tu vas lâcher prise quand un navire anglais te repère et te sauve. T’es en vie. Tu dis merci. À qui ? Aujourd’hui, t’as 80 ans, t’es toujours là, double rescapé auquel la mort a infligé une double disparition : celles de son fils et de son petit-fils. Tu ne sais plus s’il faut dire merci. T’es en vie mais ce n’est plus une vie. La vie, c’était avant leur accident. Maintenant, tu attends que ça finisse. Chaque jour me rapproche d’eux.

L’histrion – Je propose de médailler ce rescapé.

Le rescapé – Garde ta médaille, bouffon !

L’histrion – Tragédien ! La vie, c’est comme un sabordage : Comique. À la flotte !

Le rescapé – Comique ! La mort, c’est comme un sabordage : Tragique. À la flotte !

 

    Le Revest,
juin et du 5 au 11 septembre 2002

 

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