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Les Cahiers de l'Égaré

cahiers de l'egare

Vols de voix (farce sur la présidentielle 2017) / É Say Salé

Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré, #théâtre

couverture de Vols de voix, farce pestilentielle sur la présidentielle 2017

couverture de Vols de voix, farce pestilentielle sur la présidentielle 2017

Farce pestilentielle à l’occasion de la présidentielle 2017

mettant en jeu insoumis, patriotes, girouettes

merdre, c’est dans le désordre

cette farce a pour thème

la propriété c’est le vol

toutes les répliques (et leurs personnages) ont été volées sur facebook


morale de cette fable personne n’est propriétaire de sa voix

CQFD

début

Le présentateur – Sans surprise, les vainqueurs du premier tour de cette élection présiden- tielle, ce 23 avril 2017, sont Marine Le Pen et Emmanuel Macron...

patriotriste 1 – Madame Patriote vs Monsieur Ni-Ni.

patriotriste 2 – Madame Vraie Droite vs Monsieur Je Racole Partout.

patriotriste 3 – Madame J’ai Un Programme vs Monsieur On Prend Les Mêmes Et On Recommence.

La rédactriste – Rendez-vous dans deux semaines, pour la décision finale des Français.

Le réducteur – Bravo aux Patriotes pour avoir permis à Marine Le Pen d’être sur la ligne d’ar- rivée, face au chouchou des bobos et médias.

patriotriste 1 – Comme quoi, la bien-pensance a un adversaire de taille : LE PATRIOTISME !

patriotriste 2 – Rien n’est cependant encore gagné et chaque vote aura son poids pour ce second tour.

patriotriste 3 - Seul un VOTE MASSIF pourra enfin sauver la France. L’union fait la France.

Le soliste qui œuvre en sous-sol – Il y a dans l’air comme une odeur de printemps avorté. L’espoir boite des ailes. Regarde bien, petit, regarde bien. Dans l’arène, deux lions se battent. Mais tends l’oreille, petit. Tu entends ? Des bruits de grattage, de reniflage, de coups de pioche. C’est le bruit des taupes.page4image3716400

Marchiste – Où est ta cohérence ? Tu jettes tes mégots et tes paquets de clopes par la fenêtre de ta bagnole mais tu vas voter Front National parce qu’y en a marre de tous ces jeunes irrespectueux !

érectriste – Mais je t’encule, moi ! Cohérence, cohérence, qu’est-ce que ça veut dire d’abord ?

Marchiste – Tu couches sans capote avec des filles que tu connais à peine sans te soucier de leur mode de contraception mais tu vas voter Front National parce que quand même, tout cet argent qui va à des associations qui prônent les IVG de confort hein, ça suffit !

érectriste – Tu sais pas que ça plaît aux salopes qu’on les sodomise à sec ; ça t’en bouche le trou de balle hein ?

Marchiste – Pointer tes incohérences, ça te hérisse le pénisse, hein ?

érectriste – T’es dans ma tête ? tu sais pourquoi je vote FN ? t’as pas à m’en dissuader en pointant mes incohérences. Je vote irrationnel ! Na ! Na !

correctriste – Incohérence toi-même. T’achètes pas des jouets à Noël fabriqués par des petits chinois sous-payés parce que c’est moins cher ?

cul-bénite – Je vais à la messe tous les dimanches, mes enfants sont baptisés, j’espère que le Seigneur voit ma faute quand j’achète chinois et me la pardonne. Toi, t’as jamais ouvert une Bible et tu votes FN à cause des musulmans qui hahannent le Coran.

Lèche-culiste – Je te lèche la chatte, suceuse de bites catholiques, apostoliques et romaines.

érectriste – Tu as oublié les bites « universelles ». Sa Sainte-Mère l’Église, elle est catho- lique, apostolique, romaine et universelle.

correctriste – Nique la Mère !

Le soliste qui œuvre en sous-sol – Sous la poussière de l’arène médiatique, des millions de taupes travaillent pour préparer le monde de demain. Regarde bien, petit, regarde bien.

L’évidentriste – Avant de mettre votre bulletin dans l’urne, demandez-vous au moins si ce que vous faites au quotidien a un vague rapport avec ce pour quoi vous allez voter dimanche

L’anartiste – Les érections, pièges à cons. 

L’anarchiste – Les élections, c’est du vol de voix organisé par des bandes de faux-monnayeurs.

L’altiste qui œuvre sur Les toits et qui voit – Y’a un homme qui vient que je ne connais pas. Il revient de l’arène. C’est l’espoir qui boite des ailes. La boue entre par les trous dans ses semelles. La faim qu’il ne sentait plus hier est revenue.

slamiste – France d’en bas de gamme contre France haut-de-forme
France baskets ou France de l’uniforme

France qui se noie ou France qui brûle

France éveillée ou France somnambule
France qui s’assume ou France qui se fume

France agricole et France du bitume
Certains te baisent la main, les autres te font la nique
On veut gagner ton cœur et c’est matière à polémique

...................................

persil et om– Mon slogan : Voter blanc... c’est voter brun !

L’anarchiste – Le pouvoir c’est le mal, il n’y a pas de bon pouvoir, de pouvoir contrôlable, donc ce qu’il faut viser, c’est la neutralisation du pouvoir qui ne sera jamais au service de la veuve et de l’orphelin.

L’insoumiste – Il faut un grand coup de balai, le dégagisme est une nécessité mais ça ne doit pas être pour changer le personnel politique. Il faut de la démocratie directe. Même la révo- cation d’élu par référendum, c’est insuffisant.

 é say salé – Au Burkina Faso, on a eu le mouvement du balai citoyen pour chasser Blaise Compaoré après presque 30 ans de pouvoir omnipotent obtenu par un coup d’état contre Thomas Sankara assassiné. 

L’helvète – La neutralisation du pouvoir, les Suisses la pratiquent avec la Landsgemeinde.

Le village de saillans – Mais vous oubliez ce qui se passe à Saillans. Vous ne connaissez pas ce village de la Drôme ?

é say salé – Au Burkina Faso, on le connaît très bien, on y a envoyé une délégation pour voir votre pratique au quotidien de la démocratie directe depuis 2014.

(Parenthèse de é say salé) – J’ai écrit une farce en 2009 sur des élections municipales dans un village, Gogoland, le village des Gogos. Elle s’appelle Moi, Avide Ier, l’Élu. Le discours du maire sortant-rentrant me fait toujours rire.

Le soliste qui œuvre en sous-sol – Il y a dans l’air comme une odeur de printemps avorté. Les horizons qui le faisaient chanter hier encore lui sont retombés sur le crâne. Il a mal à la tête, il veut s’allonger, faire la sieste pour les quinze prochains jours. Et peut-être pour les cinq ans à venir.

L’insoumiste – Bon beaucoup de pressions pour faire voter Macron. Laissez un peu les personnes se faire leur opinion, donnez des arguments plus que des ordres ou des leçons d’antifascisme et comprenez les difficultés que beaucoup d’entre nous ont.

Le beau parleur – Je suggère aussi à tous ceux qui ont du temps d’essayer de convaincre les électeurs FN du premier tour de ne pas renouveler leur vote. Quitte à ce qu’ils s’abstiennent. Je vous promets que c’est très efficace aussi. Vous ne connaissez pas d’électeurs FN ? Regardez autour de vous, c’est quand même un électeur sur 5 ! Et dans mon département, le Var, au sud du sud, le joli Var, c’est 1 sur 2.

L’insoumiste – La pression indignée et vertueuse de beaucoup envers les femmes et les hommes de gauche qui hésitent entre le vote Macron et le vote blanc, nul ou l’abstention, m’exaspère.

La soudoumiste – Je la trouve même culottée. Ceux qui s’y prêtent sont ceux qui : 1, pour beaucoup ont soutenu jusqu’à aujourd’hui la politique économique et sociale inspirée par Macron. 2, ceux qui, lorsque les sondages ont indiqué que JLM pouvait barrer la route du deuxième tour à Fillon et MLP, ont refusé de lui accorder les quelques voix qui l’auraient permis. 3, ceux dont les cris de dénonciation du fascisme eussent pourtant été totalement impuissants à limiter la progression de Le Pen aux 26-28 % qui lui étaient promis il y a 6 mois. Seuls les insoumis y étant parvenus. Alors, mesdames et messieurs, de la décence, s’il vous plaît. Moi-même et l’énorme majorité des électeurs de gauche, nous ferons notre devoir. Vous, fermez-la !

arlette du Musée grévin – J’ai voté pour l’extrême gauche Poutou – merde, j’ai confondu avec Arthaud – au premier tour, en toute conviction, pour faire entendre une idée simple : le monde capitaliste dans lequel nous vivons est abscons et il est encore possible de PENSER et d’AGIR collectivement pour construire un autre monde pour nos enfants ou petits enfants, démocratique, égalitaire, sans frontières et où la liberté a un sens. Je voterai Macron au second tour sans aucun état d’âme. Et sans aucune illusion.

Le penseurtriste – Voter au premier tour Poutou par conviction en sachant qu’il ne passera pas et voter « sans état d’âme »Macron au second « pour faire barrage à Le Pen » me semble le comble de l’intellectualisme. On retrouve ce raisonnement chez celles et ceux qui ont voté Hamon. Pour Arthaud, je ne sais pas. Aucun « retour ». Mais pour ne pas avoir à voter Macron au second tour, il aurait fallu voter « sans état d’âme » Mélenchon au premier tour. Mais ça, c’était pas possible ! C’était « trop ». La seule chose que j’espère maintenant c’est qu’on se retrouvera « sans état d’âme » pour les législatives.

Le soliste – Regarde bien, petit, regarde bien. Dans l’arène, le spectacle continue. L’armée des Sauveurs de la République brandit les grands mots d’un régime à bout de souffle. Tout autour, les prêtres de la messe télévisuelle tendent leurs micros : Vous en appelez à voter pour... ? Ce soir vous nous dites que vous vous ralliez à... ?

La sonde dans le trou de balle – 57% de mélenchoniens « responsables » voteront Macron parce que Marine Le Pen est une affreuse raciste, contrairement aux vrais socialistes comme Valls (qui trouvait que sa commune d’Evry manquait de « blancos ») ou aux vrais humanistes antiracistes (comme le noble Sarkozy qui ne confond pas les enfants d’immigrés avec de la « racaille ») ni Emmanuel Macron (qui trouve qu’« Uber leur apprend au moins à mettre un costume plutôt que de dealer du shit. »)... Ceux-là voudront que Macron fasse le score le plus haut possible et Marine Le Pen le score le plus faible possible.

Le troué de balle sondé – 26 % s’abstiendront ou voteront Blanc ou nul « parce qu’il ne faudrait quand même pas non plus les prendre pour des cons », et que Chirac à 80 % a eu une autoroute pour défoncer la protection sociale, les retraites, la santé, etc., etc. alors un Macron à 80 % t’imagines même pas son bonheur et sa légitimité pour finir de tout péter. Ceux-là se disent que le combat continuera dans la rue et dans le mouvement.

La trouée de balle sondée – 17% voteront Marine Le Pen en se disant qu’elle sera dans l’incapacité de gouverner et de dégager une majorité et qu’à tout prendre, il vaut mieux une Marine Le Pen paralysée et incapable de gouverner, qu’un Macron avec les pleins pouvoirs. « Le chômage de masse en France c’est parce que les travailleurs sont trop protégés » a dit Emmanuel Macron. On compte sur lui pour nous affaiblir mais ça n’est pas du fascisme. Ne mélangeons pas tout. Ceux-là voudront que Macron fasse un score le plus bas possible. Voire pas de score.

La voyantriste – Tu lis dans le marc de café avec tes pronostics tirés de sondages dans des trous de balle ?

.........................................................

Tout en chanson 
Toute cette histoire commence à me hacher menu l’abricot,
me déchirer le berlingot m’anéantir la tabatière
me houspiller la bonbonnière me courir sur la counette,
me brouter la rosette,
me casser le divertissoire m’enquiquiner le foutoir
me défriser la cressonnière
me vider la pissotière
me chatouiller la guenuche
me lustrer la nunuche
me désherber la motte
me reboucher la grotte

me trouer le saint frusquin,

me déprimer le bégonia
me défoncer le moulin
me bouffer le baba

me redessiner l’herbier

me lapider le mortier

m’assécher la cramouille,

m’effeuiller le millefeuille

alors que moi

je rêve de pâquerettes,

je rêve de pâquerettes

et puis aussi

de m’en battre les escalopes !

Me faire traiter de salope
M’en tamponner la forge à cocus

Et m’en bourrer le matou fendu !

Vive la moniche libre !!!

PPP – Une bonne partie de l’antifascisme d’au-jourd’hui, ou du moins ce qu’on appelle anti- fascisme, est soit naïf et stupide soit prétextuel et de mauvaise foi. En effet elle combat, ou fait semblant de combattre, un phénomène mort et enterré, archéologique qui ne peut plus faire peur à personne. C’est en sorte un antifascisme de tout confort et de tout repos. Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de consommation, définition qui paraît inoffensive et purement indicative. Il n’en est rien. Si l’on observe bien la réalité, et surtout si l’on sait lire dans les objets, le paysage, l’urbanisme et surtout les hommes, on voit que les résultats de cette insouciante société de consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme pur et simple.

Le sosie de ppp – Si le terme fascisme signifie arrogance du pouvoir, la société de consom- mation a bel et bien réalisé le fascisme.

L’écho de ppp – Le néolibéralisme est un fascisme, car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. L’État est maintenant au service de l’économie et de la finance qui le traitent en subordonné et lui commandent jusqu’à la mise en péril du bien commun.

Le soliste – Il va te falloir choisir, petit. Dans chaque geste de ta vie. Entre ce qui s’agite à la surface et ce qui travaille en sourdine. Entre ceux qui attendent que le changement vienne d’en haut et ceux qui l’appliquent dans chaque geste. Entre ceux qui ont renoncé à leur puis- sance et ceux qui la reconquièrent. Entre ceux qui font faute de mieux et ceux qui œuvrent pour faire mieux. Entre ceux qui se contentent du monde tel qu’il est et ceux qui poursuivent le monde tel qu’il devrait être.

..........................................

Victor Hugo, lhomme qui rit – Ils ont voté !

Troupeau que la peur mène paître
Sots, qui vous courroucez comme flambe une bûche ;

Qui déclarez, devant la fraude et l’attentat,
La tribune fatale et la presse funeste ;
Fats, qui, tout effrayés de l’esprit, cette peste,

Criez, quoique à l’abri de la contagion ;
Niais, pour qui cet homme est un sauveur ; vous tous

Qui vous ébahissez, bestiaux de Panurge,

Est-ce que vous croyez que la France, c’est vous,
Que vous êtes le peuple, et que jamais vous eûtes
Le droit de nous donner un maître, ô tas de brutes ?

Monsieur bLanc – BLANC SUR L’ÉCRAN.

L’heureux élu accompagné de son épouse de 20 ans de plus (y a aucune ironie de la part de l’auteur) au bord des larmes et qui Lui baise la main droite (il a sa main gauche dans le pantalon pour cacher son érection, aucune ironie de la part de l’auteur) – 

Je sais la colère, l’anxiété, les doutes qu’une grande partie d’entre vous ont exprimés. Il est de ma respon- sabilité de les entendre, en protégeant les plus fragiles, en organisant mieux les solidarités, en luttant contre toutes les formes d’inégalité ou de discrimination, en assurant de manière implacable et continue votre sécurité. La France doit être une chance pour tous. Je m’engage à vous servir avec amour.

En garantissant l’unité de la nation. Car derrière chacun des mots que je viens de prononcer, je sais qu’il y a des visages, des femmes et des hommes, des enfants et des familles, des vies entières, il y a vous et les vôtres. Ce soir, c’est à vous tous que je m’adresse. Vous tous ensemble, le peuple de France.

Nous avons des devoirs envers notre pays. Nous sommes les héritiers d’une grande histoire et du grand message humaniste adressé au monde. Nous devons les transmettre d’abord à nos enfants, mais plus important encore, il faut les porter vers l’avenir et leur donner une sève nouvelle.
À compter de ce soir et pour les cinq années qui viennent, je vais avec humilité, avec dévoue- ment, avec détermination, servir la France en votre nom. Vivre la République, vive la France.

La metteur en scène sur ses hauts talents – Voir un président faire son entrée sur « l’hymne à la joie » (accessoirement Hymne Européen), parler d’humilité et terminer son discours sur le mot Amour...Ben moi, ça me plaît ! J’y peux rien, j’aime les bonnes mises-en-scènes.

...........................;

fin

serge alias MicheL – Les loups sont entrés dans Paris.

L’idiot – Quels loups ?


Leonardo – Les loups de Wall Street. Les loups de Maastricht.

La voix rocailleuse – Il a une tâche immense à accomplir, elle n’est ni exclusivement écono- mique, ni sociale, ni environnementale, elle est sociétale, elle engage l’avenir de la France mais aussi de l’Europe: il lui faudra rétablir la CONFIANCE. Pour cela et avant toute chose, il faudra que son gouvernement ait le projet intraitable de faire cesser tous les abus institutionnels qui se sont lentement et sûrement installés dans notre pays et qui sont en totale contradiction avec les valeurs de la République. De ces abus, les honnêtes fonctionnaires et les citoyens souffrent profondément. Ils se taisent. Il faudra que ce gouvernement sache instaurer un vrai management positif, relié à une démarche éthique incontournable, d’accueil et de respect pour les citoyens.

Le fils de la rocailleuse – Ah ça alors ! t’es forte de la cafetière ! Insoumise hier, tu rejoins aujourd’hui la macronie. T’es pas la seule ! C’est le temps et la République des girouettes prêtes à franchir le rubimacron. On a connu ça entre 1814 et 1820, le 1er gouvernement d’extrême centre, libéral-autoritaire. À son programme libéral-égalitaire, tu substitues le tien et par la magie de ton verbe, tu transformes l’équilibriste sur la corde raide égalité ou liberté jouant du balancier des capabilités, en homme de la confiance entre tous, de la fraternité quoi ! Tu dois devenir sa Première ministre.

L’anarchiste – Pas de président, pas de gouvernement. Ils ne représentent qu’eux et surtout pas la veuve et l’orphelin, les faibles, les exclus.

Le libertariste – Ce qu’il faut, c’est neutraliser le pouvoir des soi-disant représentants et exercer le pouvoir ensemble, directement.

un de baumugnes – À Saillans, mon village dans la Drôme, on en avait marre d’un maire qui décidait tout seul. En 2014, on s’est présentés tous sur la même liste, on a été 1199 à être élus au 1er tour. Et depuis on décide tout, tous ensemble.

Le philosophe politique – Le principe de subsidiarité est de nos jours perçu comme une concession du global au local ; quand au contraire, en démocratie, c’est le contenu qui concède au contenant, mots qui ne gomment rien de la chaîne des emboîtements : on peut y voir le citoyen autant que le village, la région, le pays, le continent, la planète, l’essentiel étant que toujours le contenu garde la main et le contrôle du contenant.

Le disciple – C’est ce qui est faible qui doit gouverner ce qui est fort, et non pas le contraire ; afin que la force soit la force de tous et non pas celle de quelques-uns.

ici éric – La démocratie gigogne, c’est-à-dire un réseau dense d’assemblées délibératives et décisionnaires organisées en poupées russes et pensées dans l’esprit de la subsidiarité ascendante, ça a déjà existé, CNT en Espagne, Chiapas au Mexique, ça existe, Marinaleda depuis 1979, Saillans depuis 2014. Alors, l’imagination au pouvoir.

 Électre – Où nous en sommes ?

La femme narsès – Oui, explique ! Je ne saisis jamais bien vite. Je sens évidemment qu’il se passe quelque chose, mais je me rends mal compte.

 Électre – Demande au mendiant. Il le sait.


Le Mendiant – Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore.

Rideau – Je tire le rideau

La black panther – L’aurore aux doigts de rose s’est-elle levée, ce matin du 8 mai 2017, 72anniversaire de la capitulation nazie alors que toutes les Cassandre nous annonçaient le nazisme du pénis revanchard en France au soir du 7 mai et nous sommaient de faire barrage ? Et se lèvera-t-elle au matin du 10 mai pour le 169anniversaire de l’abolition de l’esclavage

Le vomissoir – Je pars hors de France où je commence à avoir des nausées.

L’urinoir – J’ai tout essayé contre la nausée : le poing levé, le bras d’honneur, le pas de deux, rien n’y fait.

La tanguera – Je vais essayer le pas de deux en trois temps.

La psy – Mais vous pleurez les larmes de l’Ange, madame ? Un Ange (qui n’a pas de sexe dit-on), comment fait-il pour pleurer s’il n’a pas les ailes du désir ?

La romancière à succès – Tout dépend de la définition de l’Ange. J’entends par ce titre quelque chose d’un peu philosophique. Il y a toujours de la tristesse dans la beauté et la sincérité. Il y a toujours des larmes dans l’immortalité d’un instant. Et il y a rarement des fins heureuses. « note à moi-même, prendre rdv chez la psy ».

Le bègue – S’il venait, venait un homme,
venait un homme au monde, aujourd’hui, avec la barbe de clarté
des patriarches : il devrait
s’il parlait de ce
temps, il
devrait bégayer seulement, bégayer, toutoutoujours
bégayer.
page52image5779648 

Le poète partisaniste –
C’est un temps déraisonnable
On met les morts à table
On fait des châteaux de sable
On prend les loups pour des chiens

Tout change de pôle et d’épaule
La pièce est-elle ou non drôle
Moi si j’y tiens mal mon rôle
C’est de n’y comprendre rien

La promesse intenable – On va clarifier la situation aux législatives, les 11 et 18 juin 2017, on a le président, on aura une assemblée d’alternance à majorité d’insoumis, le chaos.

Le romain à succès en 1956 – Le député était préoccupé. Il essayait de se rappeler à quelle formation politique il appartenait. Son parti s’était scindé en deux, les éléments des extré- mités de chaque tronçon se repliant eux-mêmes par des systèmes d’imbrication vers trois formations diverses, lesquelles exécutaient un mouvement tournant autour du centre afin de s’y substituer, cependant que le centre lui- même subissait un glissement vers la gauche dans ses éléments centripètes et vers la droite dans ses éléments centrifuges. Le député était à ce point dérouté qu’il en venait à se demander si son devoir de patriote n’était pas de susciter lui-même la formation d’un groupement nouveau, une sorte de noyau centre-gauche-droite avec apparentements périphériques, lequel pourrait fournir un pivot stable aux majorités tournantes, indépendamment des charnières qui articulaient celles-ci intérieurement, et dont le programme politique pourrait être justement de sortir du rôle de charnière pour accéder au rôle de pivot. De toute façon, le seul moyen de s’y retrouver était d’avoir un groupe à soi. Il leva brusquement vers le barman un regard désemparé.

é say salé – Quand je vote, ce n’est pas moi. Mon vote ce n’est pas ma voix.

é say salé – Les résultats, ce n’est jamais égal à moi, c’est toujours inférieur à moi.

é say salé – Ma voix est tremblotante et trébuchante, elle n’a pas de prix.

Ouagadougou, 23 avril-10 mai 2017 (pour le 169anniversaire de l’abolition de l’esclavage)

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EAT (manger, pisser, écrire) au temps des queues de cerises

Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

EAT (manger, pisser, écrire) au temps des queues de cerises

EAT (manger, pisser, écrire) au temps des queues de cerises

EAT*

(manger, pisser, écrire)

au temps des queues de cerises

par É. Say Salé**

suivi de de Svetlana Alexievitch à l’art de travailler la vigne de Marwil Huguet

et de Ma langue de Moni Grego

Ce titre, sans prix, sans PVP, est paru aux Cahiers de l'Égaré, ISBN 978-2-35502-069-8, le 1° avril 2016, sous ©

© Les Cahiers de l’Égaré, 2016

669 route du Colombier - 83200 Le Revest-les-Eaux

© - É. Say Salé, pour EAT au temps des queues de cerises

- Marwil Huguet, pour de Svetlana Alexievitch à l’art de travailler la vigne

- Moni Grego, pour Ma langue

© en contradiction avec la libre circulation des œuvres prônée dans le texte par Con d'Orsay, adversaire de Beau Marché.

En contradiction avec la contradiction relevée ci-dessus (dialectique sans synthèse et dépassement nous ramenant à la position prônée ; on a donc tourné en rond), le livre est en libre circulation sous forme PDF gratuite puis livre électronique payant à 3 €.

L'éditeur Jean-Claude Grosse

 

*EAT est un verbe anglais dont la signification désigne l'action de manger. Nombreuses sont les mangeoires proposant de EAT : manger. Tout le monde veut EAT : manger. De plus en plus trouvent à manger dans les poubelles. On est au temps des queues de cerises. Donc des envies de pisser.

On y restera tant que n'aura pas été jetée dans les poubelles de l'Histoire la responsable de cette situation : la faim dévorante qui tenaille 7 410 079 728 humains à la seconde où s'écrit ce chiffre d'après worldometers, 7 410 079 728 balles de ping-pong qui s'agitent dans la boule du loto terrestre sortant les numéros chanceux, les 80 possédant 50% de la richesse mondiale et les 7 autres milliards qui veulent faire de bons numéros.

** É. Say Salé est un auteur farcesque issu du continent africain. De son vrai nom : Camille Mouyéké. Né en 1962 à Brazzaville. Après un DEUG d'art à l'université de Paris VIII et une maîtrise en cinéma, il se lance dans la réalisation et signe plusieurs courts métrages (dont les Mavericks en 1998). En 2000, il réalise son premier long métrage, Voyage à Ouaga, qui a été présenté dans d'innombrables festivals internationaux. Il a joué son propre rôle de réalisateur sans moyens dans le film Le temps perdu, fiction de 53' inachevée, tournée au Burkina Faso et au Niger par Cyril Grosse (1971-2001) en 1993 avec une aide du ministère de la culture du Burkina Faso. Comment à 22 ans et pour son unique séjour en Afrique, Cyril Grosse trouva-t-il le tout jeune cinéaste Camille Mouyéké (31 ans à ce moment-là) et comment obtint-il une aide du ministère de la culture du Burkina Faso ? Parmi les traits d'humour du film, les délires sur Ulysse de Joyce (dans Le temps perdu 1 à 2'15 et dans Le temps perdu 2 à 3'40) que Cyril Grosse cherchait à créer au théâtre. Il se heurta au refus du petit-fils de James Joyce. À noter aussi le sujet : la rencontre entre un homme noir du peuple et une comédienne blanche. Dans le film, Marie-Sophie part au désert à la fin. Dans la réalité, la comédienne a fini mystérieusement en Afrique, un ou deux ans après. Des rushes, j'ai pu tirer 5 séquences, en playlist sur You tube et sur dailymotion. Camille Mouyéké est devenu un ami après la disparition de Cyril. Il est venu séjourner chez moi en 2008, au moment des élections municipales. J'étais tête de liste d'une des 3 listes. Il a été amusé par cette compétition électorale. Il m'a à nouveau rendu visite en juillet 2015 et s'est amusé des débats au sein des EAT. É. Say Salé utilise le sarcasme, la parodie, la farce pour mettre en relief les processus de conditionnement et d’abrutissement des gens, ainsi que les processus de soumission volontaire. Moi, Avide 1°, l’Élu est sa première farce. L’action se passe à Gogoland au moment des élections municipales. EAT (manger, pisser, écrire) au temps des queues de cerises est sa 2° farce.

On est dans un des bureaux EAT. Bureau confortable avec canapés et divans pour confidences saines et malsaines. Ce qu'ignorent les usagers des bureaux EAT, c'est que leurs conversations sont enregistrées et que, parfois, cela provoque des réactions des tenants de l'enseigne.

Personnages : un auteur de théâtre (une rareté : 330 auteurs de théâtre pour 100 000 écrivains), une femme de lettres issue du continent africain, spécialiste du continent noir inventé par Freud (une plume rare)

 

1

L’auteur de théâtre – vous écrivez ?

L’autesse – oui
L’auteur – quoi ?
L’autesse – du théâtre

L’auteur – comme moi ! ça alors ! C’est si rare des auteurs de théâtre !

L’autesse – qu’est-ce qui vous étonne ?

L’auteur – pas qu’une femme écrive non ! mais je ne sais par quel nom désigner les femmes de plumes écrivant pour le théâââtre. Le théâtre de texte, c’est un art en voie de disparition tellement on le hihibride avec tous les trucs modernes, vidéo, installation, performance, improvisation, écriture de plateau. Cela dit, rien d’étonnant, quand on voit que les nouveaux programmes des collèges ne citent aucun auteur à étudier. Molière, Hugo, exit. Ce que formule aussi la présidente historique et horrifique des EAT sur leur site.

L’autesse – un effet de la démagogie régnante, populisme, électoralisme, clientélisme. Si vous voulez fourrer votre nez dans nos foufounes, vous n’avez pas fini de sniffer alors! Vous avez le choix entre nourrices, auctors, auteurs, hauteures, autrices, hautaines, autoresses, autesses, ventrimpotentes de la page, pleuheureuses de l’alphabet, autruches à court, grognonasses de la langue ; quant au théâââtre, je suis pour le hihidébridage ; à dada sur la croupe des juments de Bar-Tabac pour déclamer Dada, Tzara, Picabia et Booba

L’auteur – je vous vois bien debout sur la croupe, fouet claquant aux oreilles de l’animal. Vous aimez fourrer votre plume dans le cul de la langue? Revivifier les vieilles injures? Les femmes de plumes sont connues pour leur crudité

L’autesse – on l’est, crues et cruelles mais les injures d’hier ça va un moment ; pour soulager les maux d’aujourd’hui il faut inventer les injures d’aujourd’hui qui crucifient les cruauteurs de la langue commune, ceux qui la volent, la violent, la vident de substance, les merdias et les markenquêteurs

L’auteur – le stock ancien ne suffit pas? il faut renouveler, innover ?

L’autesse – aux maux nouveaux, des mots nouveaux ! avec le générateur d’injures shakes- peariennes

L’auteur – Will a inventé un générateur d’insultes ? Jamais entendu parler.

L’autesse – c’est vrai pourtant. Will est le plus grand fabricant d’insultes, cocksucker, suck my cunt !

L’auteur – suck my dick, bitch, whore !

L’autesse – ah je me disais bien, pas possible qu’il ne connaisse pas, piece of shit! l’insulte suprême qui blesse sans réparation possible nos nombrilismes d’hauteurs vivantes. Chacun est un tas de merde, de crottin qu’il croit meilleur que celui du voisin. Le nombrilisme, stade suprême du capitalisme. Quelle horreur, pas pouvoir sortir des miroirs et des selfies! Le panopticon mental et universel. Chacun se reflète dans son miroir, le monde s’auto-contrôle en s’auto-congratouillant, en s’auto-photogratiphiant. Faut briser les miroirs, les smiles-phones et les ascenseurs de renvoi.

L’auteur – vous ne craignez pas 7 ans de malheur à chaque bris ?

L’autesse – 7 ans de malheur pour chaque auteur nomlibrique brisé, c’est le moins qu’il faut 

L’auteur – alors d’accord, y a pas plus urgent et plus essentiel que le bris de nos miroirs sur la scène où nous venons nous pavaner, histrions boursouflés, une heure avant de disparaître.

L’autesse – mais vous copiez Will, son of a bitch. Macbeth, V, 5 :
Life’s but a walking shadow, a poor player That struts and frets his hour upon the stage, And then is heard no more. It is a tale

Told by an idiot, full of sound and fury, Signifying nothing.

L’auteur – pourquoi est-il toujours fourré sous la couverture de nos écritures ? Brisons la devanture de Shakespeare and Company !

L’autesse – il vous fait de l’ombre ?

L’auteur – il a tout dit et bien; vous voulez un exemple ?

L’autesse – bien volontiers, c’est mon préféré Will, un mort bien vivant !

L’auteur – c’est tiré d’une pièce écrite en 1590 par plusieurs dont Will, Thomas More; on a retrouvé la page manuscrite. Écrite dans une période de tensions à propos de l’accueil dans le royaume de protestants français, la pièce met en scène les événements d’Evil May Day, sous le règne d’Henry VIII, en 1517 : des Londoniens se révoltent alors contre les étrangers de Londres. Dans la scène rédigée par Shakespeare, Thomas More, conseiller d’Henri VIII, répond à des manifestants qui dénoncent les «privilèges» accordés aux réfugiés à Londres.

«Imaginez le spectacle de ces malheureux étrangers, / Leurs bébés sur le dos, avec leur misérable baluchon, / Marchant péniblement vers les portes et les côtes pour être déportés / Imaginez que vous trôniez, vous, monarques de vos caprices, / L’autorité de l’Etat rendue muette par vos vociférations, / Drapés dans votre bonne conscience; / Qu’auriez-vous obtenu ? [...] / Vous auriez montré que l’ordre pouvait être bafoué et, selon cette logique, / Pas un de vous ne devrait atteindre un grand âge / Car d’autres voyous, au gré de leurs caprices, Avec les mêmes mains, avec les mêmes raisons et au nom du même droit, / Vous attaqueront comme des requins et les hommes, comme des poissons voraces, / Se dévoreront entre eux. / Si vous alliez en France ou en Flandres, dans une province allemande, en Espagne ou au Portugal, vous seriez les étrangers. »

Que voulez-vous dire après ça sur les réfugiés, les migrants ? Nous n’avons plus rien à dire ; il faut en finir avec le shakesparisianisme

L’autesse – pas mal l’effet; mais on peut dire la même chose, autrement, vous savez ?

L’auteur – si on tue pairs et pères, alors on pourra obtenir une place de pouvoir afin de ne plus avoir à manger des queues de cerises, moi, je veux faire entendre mes écritures, vivre de mon travail d’auteur; ça urge! quelle envie de pisser ! Les queues de cerises, c’est terrible

L’autesse – allez vidanger !

(l’auteur va vidanger bruyamment dans une pissotière en zinc à côté du bureau ; l’autesse soliloque)

L’autesse – j’entends toujours la même chose, conquérir le pouvoir, obtenir du pouvoir; c’est la lutte des places assurée ça, un monde de guerres pipicrinolines; qu’est-ce qu’il pisse bruyamment ?

(l’auteur revient)

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L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto/J.C.Grosse

Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

après 13 années de quel travail, L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto est sorti, 4 ans jour pour jour après une entrée à l'hôpital où l'épousée restera jusqu'au 29 novembre 2010, date d'achevé d'imprimer de son livre d'éternité, l'achevé d'imprimer du livre étant daté du 29 novembre 2014; 13 années à se coltiner avec événements douloureux et écriture de la douleur (et de l'apaisement): le temps là est essentiel comme dit un lieu commun, le temps qui guérirait toutes les blessures (guérit vraiment ?) encore faut-il qu'il passe et fasse son oeuvre, qu'on fasse nous aussi un certain travail (de deuil dit-on, formule inadéquate d'après moi), que des choses remontent, se dévoilent (à les chercher, on ne les trouve pas); classique: la vérité qui crève les yeux et qu'on ne voit pas; elles s'offrent éventuellement un jour, un matin, surprise d'un réveil (par exemple, la dernière réplique, dimanche 12 octobre ou la scène des évidences du Temps, vendredi 14 février); tirage (200 exemplaires), il n'y aura pas de retirage, aucun service de presse; il ne sera pas déclaré à Electre pour Livres hebdo, il ira à la BN en dépôt légal à 1 exemplaire; il ne sera présenté à aucune fête ou foire ou salon du livre le livre, ne sera pas mis en librairie, je n'aime pas libraires (et leurs coups de coeur), bibliothécaires et tout le système autour de quelques livres; la profusion éditoriale m'étouffe, je ne sais plus choisir tant pis pour mon diffuseur, Soleils; le livre vivra sa courte vie de livre, sans béquilles; il ne vous reste qu'à souscrire éventuellement

L’Éternité d’une seconde

Bleu Giotto

de Jean-Claude Grosse

La jeune fille de 16 ans veut arriver là où ça prend fin avec des bras remplis de riens ; nous sommes en 1964.

Le vieil homme de 88 ans veut arriver là où ça prend fin avec des bras remplis de rien ; nous sommes en 2028.

La petite fille remarque : pépé, mamie a écrit riens avec s ; pourquoi t'enlèves l's ?

à voix haute, qu'entendez-vous ?

Que s'est-il passé durant ces 64 ans ?

Deux drames et le dévoilement des évidences du temps :

- le Temps du Tout, infini, emboîte et engendre notre temps, fini; chaque seconde d'une vie passe, nevermore, mais il sera toujours vrai que cette seconde a eu lieu, forever. Le temps passe et rien ne s’efface. Que devient l’ineffaçable passé ? Y a-t-il un monde de nos vérités éternelles ?

- nos façons de vivre les événements de nos vies semblent marquées par nos commencements (elle, écrit dans son cahier d'amour des effluves de caresses), nos étonnements (lui, compte les secondes de leur histoire), ce qui nous arrive, nous attend, par hasard, par choix, ce qui nous atteint, nous blesse au plus intime du corps, de l'âme, quand tout bascule, au Baïkal, à Cuba, si loin de chez nous.

Des rivages d’appartenances aux ravages des différences, deux histoires d’éternité, d’une seconde Bleu Giotto.

L'Éternité d'une seconde Bleu Giotto (les évidences du temps)

Personnages : 3 H, 2 F, de 16 à 88 ans, voix off

Thème : le deuil et le temps

Genre : drame et apaisement

1964, une jeune fille et un jeune homme se retrouvent dans une isba au Baïkal pour deux saisons de cavale en cabane. Promesse : s'épouser au jour le jour jusqu'à ce que ça fasse toujours.

37 ans après, en 2001, une mère et un père apprennent 8 jours après (le blanc du temps), la disparition brutale de leur fils dans un accident de la route à Cuba, au lieu-dit le Triangle de la mort. Le Répondeur n'a pas répondu à leurs questions. Il n'y a pas de nom pour désigner les parents perdant un enfant. Ce sont des sans-noms. Le père ne veut pas que ce soit des sans-voix. Il écrit un drame sans fin. La mère n'arrive pas à quitter le lieu de l'accident et à oublier l'instant-camion (l'abolition du temps) surgissant en plein instant-navire. Elle veut voir la réalité de l'accident en face, veut abolir le temps, remplir le blanc du temps. Le père fait ce qu'il peut pour accompagner la mère à exprimer son vécu

Avant sa disparition foudroyante, au retour d'un dernier voyage à Cuba, l'épousée prend conscience des évidences du temps.

En 2028, âgé de 88 ans, l'épousé préparant son dernier voyage au Baïkal, médite : sur l'écoulement du temps en écoutant le ta dak ta dak des roues du train sur les rails, sur l'éternité d'une seconde Bleu Giotto.

extrait:

Le vieil homme (en 2028) :

C'est au Baïkal que je me sens au plus près des évidences du Temps.

Le contraire de ce que j'ai pensé trop longtemps,

non

la mort de tout,

le refroidissement éternel, l'oubli perpétuel,

le Jamais Plus, Plus jamais, nevermore

mais

tout coule, chaque seconde passe,

se métamorphosant en éternité

d'une seconde Bleu Giotto, forever

Ce texte est à lire à voix haute, à 2, sans préparation, durée : 1 H maxi

Sous le titre Tourmente à Cuba, ce texte (sans le début et la fin, qui se déroulent au Baïkal) a été retenu par le comité de lecture des EAT pour le répertoire des Écrivains associés du théâtre en avril 2014.

Des lectures en ont été faites à Lyon, Le Revest-les-Eaux (4), Paris (théâtre de l'Ellipse chez Régine Achille-Fould), Avignon, Saorge (le 19 octobre 2014), à Forges-les-Eaux, à Puisserguier. 

le début

Voir un Monde dans un Grain de sable 

Un Ciel dans une Fleur sauvage 

Tenir l’Infini dans la paume de la main 

Et l’Éternité dans une seconde.

 

William Blake, Augures d’Innocence

 

Dans le noir, on entend des rafales de vent, de pluie, de grêle, des craquements de banquise, des chutes d'arbres, des cris de mouettes, des chants d'oiseaux, des stridences d'insectes, des grognements d'ours, des hurlements et chants de loups, 

des cris de terreur, des cris de joie, des respirations, des chuchotements, des baisers, des raclements de gorge, des halètements d'orgasmes féminins vocaliques, d'orgasmes masculins consonantiques, des quintes de toux … Orchestration terrestre et vitale allant s’éteignant. 

Le silence s'installe. Le monde sait faire silence.

 

Dans le silence, on entend une voix de jeune fille et une voix de jeune homme. Elles semblent se répondre en écho. On est à l'été 1964.

 

La jeune fille – Mon p’tit chat, j’attends à Moscou, gare Iarolavski, sur le quai des départs transsibériens. Ouverte à l’indéfini de la voie ferrée, je ne sais rien de là où tu es, de là où je vais. La vie m’attend cuisses ouvertes. 

 

Le jeune homme – Mon p'tit chat, je t’aime parce que tu existes, que tu as été mise, inattendue, à la croisée de chemins de terre détrempée, que je peux te regarder jusqu’à ravissement, être souffle coupé par ta beauté, déchiré par l’essentiel détail : ce mouvement d’oiseau de ta main pour chasser les cheveux de tes yeux. Pour cette douceur-douleur : te respirer, te contempler, pour ces émois délicats, qui dis-moi, dois-je remercier ?

 

La jeune fille –Ta dak ta dak, ta dak ta dak feront les roues du train sur les rails. Et je rêverai de toi en moi.

 

Le jeune homme – Demain, je descendrai à la gare de Babushkin après trois jours, trois nuits de transsibérien depuis Tchita, bercé par le ta dak ta dak, ta dak ta dak des roues du train sur les rails. Je traverserai les rues défoncées des villages baïkaliens, Enkhelouk, Sukhaya, Zarech’e, Boldakova, abandonnés à l’ivraie, livrés à l’ivresse.

 

La jeune fille – Quand tu voudras savoir où tu es dans mon corps et dans mon cœur, fais l'ascension de mes soleils levants, affronte les cycles menstruels de mes tempêtes lunatiques. 

 

Le jeune homme – Nous marcherons pieds nus sur les galets du rivage, sur la rive bouriate, la rive du soleil levant face au soleil couchant. 

 

La jeune fille – Je voudrais avoir des ailes pour t’apporter du paradis, te sortir de tes enfers. Des ailes de mouette à tête rouge, ça m’irait bien pour rejoindre ton isba amarrée au Baïkal. Je transfigurerai les mots à l’image de nos futurs transports. Je te donnerai des sourires à dresser ta queue en obélisque sur mon ventre-concorde. 

 

Le jeune homme – Nous écouterons les galets crisser sous nos pas. Nous éprouverons des traces de temps très ancien, de feu très ancien, quand tout était ardent avant le grand refroidissement. Le temps au Baïkal se compte en millions d’années, un avant-goût d'éternité, à ressentir par les pieds.

 

La jeune fille – Nos corps nus feront fondre la glace de nos vies. Avec des rameaux de bouleaux, nous fouetterons nos corps nouveaux dans des banyas de fortune. Je t’aimerai dans ta nuit la plus désespérée, dans l’embrume de tes réveils d’assommoir, dans l’écume de tes chavirements. Je courrai sur les fuseaux horaires de ta peau, vers tes pays solaire et polaire. Nous dépasserons nos horizons bornés, assoirons nos corps dans des autobus de grandes distances, irons jusqu’à des rives encore vierges. Nous nous exploserons dans des huttes de paille jaune et des cabanes de rondins blonds. 

 

Le jeune homme – En même temps, tu seras secouée par la versatilité du lac. Il peut changer d’humeur en une demie heure car les vents sont tournoyants, instables. Les écarts de pression entre la surface et le fond, entre les montagnes et le lac, font du Baïkal une cocotte. Ses colères pour garder les eaux de ses 336 rivières sont légendaires. Il les emprisonne dans ses glaces de surface, six mois durant. Il souffle ses vents violents sur tout ce qui s'aventure. Le bargouzine, le plus cinglant, s'enfle à l'ouest. Le sarma, le gournaïa déferlent de l’est. Le koultouk du sud, le verkhovik, le plus froid, dévale du nord. Le chelonnik souffle de la Selenga, la plus grosse rivière à l'alimenter. Le kharakhaïkha accompagne l’Angara, la seule rivière à le quitter.

 

La jeune fille – J’aimerais mêler les sangs des morsures de nos lèvres, éparpiller les bulles de nos cœurs sur l’urine des nuits frisées, sous toutes les lunes de toutes les latitudes. Je m’appuierai sur ton bras pour découvrir la vie, ne jamais lâcher tes rives éblouies, arriver là où ça prend fin avec des bras remplis de riens ... J’aime les cris de nos corps qui s’accordent de vivre. 

 

Le jeune homme – Après trois jours, trois nuits de marche et de bivouacnous atteindrons notre isba pour y vivre deux saisons de cavale en cabane, mêler les sangs circulant dans nos lèvres, porter nos toasts de Kedrovaïa au lac et à l’amour. Ton p’tit chat

 

La jeune fille – Je t’ai ouvert un cahier d’amour où il n’y aura jamais de mots, jamais de chiffres. Il n’y aura que des traces de chair, des effluves de caresses et des signatures de mains tendres. Il y aura des braises dans notre ciel, des fesses dans nos réveils. À la fin du cahier, je t’aimerai toujours et nous pourrons le brûler plein de sperme et de joie. Ton p’tit chat

 

 

37 ans plus tard. 

37 ans, en ce temps-là, c'était la durée de la vie professionnelle avant la retraite. 

37 ans, au temps de Mourir d'aimer et de mai 68, ça pouvait être la durée d'une promesse : s'épouser au jour le jour jusqu'à ce que ça fasse toujours

37 ans était une durée nécessaire pour fonder une famille, s'installer, s'engager.

37 ans de vie ordinaire pour une famille de classe moyenne avec deux enfants, devenant grands, faisant des choix de vie différents de ceux des parents.

Le fils, allant sur 31 ans, metteur en scène, hésitant à devenir père, s'interrogeant sur ce qu'être père implique, choisit de s'affronter à Père de Strindberg   : un père s'y voit dénier par son épouse, sa paternité, il n'est pas le père de sa fille lui crache-t-elle. 

Le fils décide de partir quinze jours avec son oncle, artiste-peintre, à Cuba. 

Ils partent de Paris pour La Havane via Madrid, le 11 septembre 2001.

Malgré les attentats de New York et 13 heures d'attente à Madrid, ils poursuivent leur voyage. 

Ils passent une semaine à La Havane. 

Ils quittent La Havane pour Trinidad le 19 septembre 2001. 

À 16 H, un camion d'agrumes percute leur voiture de location, à Jaguëy Grande, au carrefour surnommé le Triangle de la Mort. 4 morts. 

Les parents sont informés le 28 septembre. 

La mère sent quelque chose se casser dans sa tête. 

Le père, dans les mois qui suivent, écrit un drame, Cuba à la croisée des chemins, pour tenter de mettre des mots sur l'irréparable, l'inacceptable. 

Des mots désignent ceux qui restent après la disparition d'un membre d'un couple, veuf, veuve, après celle des parents, orphelin, orpheline.

Il n'y en a pas pour désigner les parents perdant un enfant. 

Ce sont des sans-noms. Ils ne seront pas des sans-voix.

II – 28 septembre 2010. Le blanc du temps.

  

La mère – on est bien le 19 septembre, non 

Le père – non, le 28 septembre  

La mère – le 28 septembre 

Le père – c’est le jour où on est venu nous annoncer la nouvelle

La mère – il est parti le 19 septembre  

Le père – lui, le 19 septembre, pour nous, ça commence le 28 septembre  

La mère – faut remonter le temps, apprendre son départ sans retard

Le père – depuis neuf ans tu restes bloquée sur le 19 septembre 

La mère – on m’a volé neuf jours ; pendant neuf jours je l’ai cru en vie, sans souci, moi, insouciante, un peu inquiète, il était déjà parti, il me faut abolir ces neuf jours  

Le père – à ce compte-là, tu dois ajouter les huit jours entre le 11 et le 19 puisqu’il n’a pu nous donner des nouvelles

La mère – les huit jours avant ce n’est pas comme les neuf jours après, avant, il vit, après, il n'est plus là, toi, t’as bien su en dégueulant l’instant-camion  

Le père – j’ai ressenti le passage mais j’ignorais que c’était l’instant-camion, je l’ai compris en apprenant les circonstances 

La mère – rester bloquée sur le 19 septembre, ça me permet de remplir le blanc du temps

Le père – le blanc du temps, neuf jours de blanc, tu peux me raconter  

 

La mère – quand tu vas là-bas pour reconnaître le corps, 

on te conduit à la morgue de l’institut médico-légal, à La Havane,

à 200 kilomètres de Jaguëy Grande, 

il est là depuis huit jours, 

pour le conserver, formol, odeur insupportable 

et tes plus grandes peurs au ventre, des crampes, 

impossible de bouger, de franchir la porte, 

heureusement il y a ta fille, elle te donne la main, 

pour le reconnaître, le regarder encore et encore, si abîmé, 

inhaler le formol, étouffer, sortir, reprendre ton souffle, t’aérer, 

calmer les crampes d'estomac, revenir, plonger dans l’atmosphère viciée,

prendre une photo, ressortir, 

revenir, une autre photo, 

revenir, des photos et des photos, 

tu sais que tu n’oublieras pas, que c’est inscrit dans ta mémoire 

mais des photos pour ne pas rêver, 

pas enjoliver plus tard, 

pour rester sûre de ce que tu as vu, 

mettre dans le cercueil plombé son carnet de notes et une fleur, 

ressortir,

écrire un mot … mon amour ... le mettre dans le cercueil, 

assister à la fermeture du cercueil pour être sûre que c’est bien lui qui va prendre l’avion de retour, 

étouffer, hurler, sortir, 

demander le rapport d’autopsie, lire des mots incompréhensibles 

dans cette putain de langue espagnole que catalane, tu as toujours refusé d'apprendre, 

utiliser le temps qui te reste avant de reprendre l’avion de retour, un autre, pour aller à Grand Arrêt, prendre des photos du carrefour, et là intuition, la signalisation l'a induit en erreur, 

signalisation non conforme aux normes, indécidable,

neuf jours de blanc plus quatre jours pour tout régler sur place, 

dans l’urgence, l'incompréhension, 

quel imprudent, ce jeune Français  

alors rester bloquée sur le 19 septembre, 

prendre tout ton temps, 

retourner à l’hôpital, voir les médecins, les infirmières, 

te faire expliquer ce qui se passe dans un tel fracas de tôles, 

rencontrer les paysans, ceux qui ont transporté le corps, 

comment l'ont-ils manipulé 

te rendre à l’ambassade, 

demander des explications sur le retard de neuf jours, 

il n'y en a pas,

aucun responsable du délai, 

personne à sanctionner, 

le ministre des affaires étrangères te l'a écrit

 

revenir dans l'île des couleurs et des musiques plusieurs fois, 

arriver à rencontrer le chauffeur du camion dans son usine, 

protégé par le parti, le syndicat, la direction, 

quand tu le vois, ils sont sept en face de toi, 

ils croient que tu ne feras pas le poids, 

lui, te lance un regard meurtrier, 

toi, tu lui demandes s'il a vu arriver la voiture du haut de son habitacle, 

– oui, 

a-t-il ralenti, freiné, 

– non, j'avais la priorité, 

à combien est limitée la vitesse à hauteur du carrefour, 

– 30 kilomètres, 

à combien roulait-il, 

il ne te répond pas, 

– vite, disent les témoins et habitués de son camion, 

– il est déjà en cause dans un autre accident, 

il finit par te dire 

– j'aurais donné ma vie pour celle d'un des deux Français, 

un seul, tu te rends compte, 

tu ne le crois pas, 

 

tu vois les autorités policières et judiciaires de la province de Matanzas, 

elles n'ont même pas un mot de compassion, 

tu écris au Commandant suprême, aucune réponse, 

tu écris à la grande amie française du Leader Maximo, elle ne peut rien faire 

 

obtenir par le biais d'une boîte aux lettres de réclamations, ouverte aux citoyens cubains, 

une rencontre avec un colonel plein de condescendance, 

pas un tendre cet apparatchik qui attribue sans preuves 

la responsabilité de l'accident 

au conducteur de la Matiz, 

il détourne le regard quand tu lui montres le panneau de signalisation litigieux, 

– de toute façon, ça ne change rien, 

tu lui craches ton mépris pour le mensonge d'état que constitue le rapport de police, 

tu tentes de porter l'affaire en justice, 

tu fais appel à un avocat cubain qui défend les intérêts du Havana Club, 

il n'entreprend rien, te mène en bateau, 

 

tu reviens déçue de chaque voyage mais ça circule, 

la mère du jeune Français est de retour, 

que cherche-t-elle ? 

on te donne des conseils, 

ne pas trop remuer, on ne sait jamais, 

chez nous, à Cuba, quand il y a mort d'hommes dans un accident, 

il y a toujours un procès, vous l'aurez votre procès, 

chez nous, à Cuba, la vie humaine compte plus que tout, 

un responsable d'accident mortel va toujours en prison, 

 

 

tu lis beaucoup pour comprendre ce pays, ce régime, ce peuple, 

des récits favorables, des critiques sévères, 

tu te saisis de tes voyages pour humer l'atmosphère cubaine, 

apprendre à faire des mojitos

parfois fumer le cigare comme lui, 

un Partagas, un Romeo y Julieta, un Cohiba, un Hoyo de Monterrey, un Monte Cristo, 

ramener du rhum, du Caney, du Bacardi, 

faire la queue au Coppelia pour une glace,

te promener sur le Malecon, 

t'installer sur la plage de Santa Maria où ton frère a peint ses cinquante dernières gouaches, 

déambuler dans la vieille Havane, place de la Cathédrale, où ils ont été pris en photo, 

tu as les photos avec toi, 

pour retrouver les endroits, leurs positions, leurs attitudes, 

vivre pour trois, 

refaire plusieurs fois la route de Varadero à Trinidad, 

en passant par la Isabel, San Jose de Marcos, 

suivre la via Isabel jusqu'au Triangle de la Mort, 

au passage je te fais remarquer que le Triangle de la Mort 

c'est deux routes rectilignes et perpendiculaires, 

pas ton carrefour de cent routes et chemins que tu m'attribues dans Cuba à la croisée des chemins,

faire les cinq cents derniers mètres à pied, 

refuser l'édification d'un monument comme celui dédié aux deux Allemandes 

tuées par le chauffeur deux ans avant, 

s'accrocher au mémorial de Baklany, 

que ses amis russes ont édifié en 2002 au Baïkal,

un mémorial de Vie, au lieu de notre isba, 

là où nous l'avons conçu, là où il a créé son dernier spectacle 

et rencontré celle qui lui faisait si peur, parce qu'elle voulait en faire un père, 

 

neuf ans bloquée sur ces neuf jours de blanc du temps, 

avec angoisses nocturnes, 

envies de pisser qui me sortent du lit toutes les dix minutes, 

c’est ma façon d'annuler le blanc du temps en le remplissant de vie, 

ce temps qu’on m’a volé, 

ce temps que je n’ai pas eu à chaud, 

que je prends à froid, 

pour t'imaginer mon amour, quand l'instant fatal annule l'instant fanal inventé par ton père  

 

je n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi tu as choisi Cuba pour préparer Père de Strindberg, c'était une erreur, l'île des tentations,

il t'aurait fallu la solitude de notre isba au Baïkal, sans kedrovaïa mais avec le banya

 

Le père – oui, pourquoi Cuba, pourquoi Père 

prends tout ton temps avec ce blanc du temps, mon p'tit chat 

Les parents sont revenus de Cuba le 29 septembre 2010. Le 18 octobre, la mère se plaint de douleurs au dos. Elle a des vomissements, des vertiges. Après une série d'investigations qui ne révèlent ni sciatique ni lumbago, elle est admise aux urgences d'un hôpital réputé, le 29 octobre 2010 à 9 H. Est décelé un carcinum au cervelet. Le soir après le passage de l'anesthésiste.

 

III – Le bout du temps – Le Temps du Tout

 

L'épousée – tu te souviens, je t'avais demandé de dénoncer le contrat avec le répondeur

L'épousé – oui, il nous avait répondu  :  peut-on se passer du Répondeur  

L'épousée – tu te souviens, j'ai insisté sur l'éternité de l'instant-camion

L'épousé – je préfère l'éternité de l'instant-navire

L'épousée – je me demande où peut bien être passé l'instant-camion 

L'épousé – ça revient à se demander où passe le passé, ce qui a passé 

L'épousée – c'est ce que je te demande, je vais passer. Où vais-je passer 

L'épousé – (silence)

L'épousée – tu ne dis rien

L'épousé – (silence)

L'épousée – regarde-moi, je sais que je vais passer. Où... Peux-tu me répondre 

L'épousé – je n'ai pas la réponse à cette question et je ne veux pas que tu passes pour aller dieu sait où, tu restes avec nous, tu dois rester avec nous ; quand on passe c'est qu'on le décide à quelque part 

L'épousée – oui, j'ai sans doute décidé de m'en aller, plus rien ne me retient ici, je vois bien que je ne peux abolir le temps ni remplir le blanc du temps

L'épousé – mais pourquoi vouloir finir avant la fin  

L'épousée – tu connais la fin  

L'épousé – non

L'épousée – alors, je peux mettre le point final, pas avec un suicide, avec une maladie foudroyante  

L'épousé – tu as décidé d'avoir une telle maladie  

L'épousée – non, ça se décide au secret, dans le ventre, hors de ta volonté, pas de ton désir inavoué

L'épousé – partir de façon accidentelle, pas de façon naturelle, c'est ce que tu désires au secret 

L'épousée – je n'en sais rien mais pourquoi suis-je là, attendant d'être opérée au cervelet, tu te rends compte

L'épousé – non, je suis abasourdi, je n'ai rien vu venir et toi tu n'as rien senti non plus, c'est insensé 

L'épousée – réponds à ma question  : Où vais-je passer  

L'épousé – personne ne peut répondre à cette question

L'épousée – allez, un effort, tout ce que j'ai été, tout ce que j'ai fait, ça a eu lieu, une fois pour toutes, pour toujours, sans possibilité d'être effacé, ça va bien quelque part non  

L'épousé – je n'en sais rien, nous oublions ce que nous avons fait, été ; parfois ça resurgit, avec un goût de madeleine

L'épousée – ça, c'est ce qui se passe du temps de notre vie, le temps fini de la vie mais il y a l'autre temps, celui dans lequel je vais entrer définitivement, le temps éternel

L'épousé – tu nous fais mal 

L'épousée – ce n'est pas ce que je veux, je veux voir la vérité en face

L'épousé – la mort en face, celle de toute chose, pour toujours  

L'épousée – oui, il y a des choses à penser sur ce qui se passe quand on passe, qu'est-ce que nous devenons  

L'épousé – les Répondeurs religieux ont des réponses

L'épousée – réponses toutes prêtes, pour tous, je veux qu'on cherche nous-mêmes

L'épousé – peut-être qu'au bout du temps fini, on passe dans le temps infini, 

d'infinies et infimes transformations de poussières décomposables, recomposables pour le corps, 

l'nscription dans le monde insituable des vérités éternelles pour ce que nous avons créé d'immatériel, de spitituel

L'épousée – allez, encore un effort mon p'tit chat

L'épousé – tu te rends compte de ce que tu me demandes, penser l'impensable, ton passage de vie à trépas que je ne veux pas et toi non plus

L'épousée – pas de vie à trépas, mon passage du temps fini au temps infini,

quand je demandais de prendre tout le temps pour abolir l'instant-camion ou pour remplir le blanc du temps, c'était chose impossible dans le temps de ma vie, ça devient possible dans le temps infini après le bout de mon temps 

L'épousé – je ne veux pas te perdre

L'épousée – ça s'est décidé à l'intérieur de mon ventre, les chocs incessants de l'instant-camion en plein instant-navire

L'épousé – aujourd'hui, on traite bien certains cancers

L'épousée – quel est le mien  

L'épousé – je n'en sais rien, eux non plus

L'épousée – je sais que j'arrive au bout de mon temps de vie, ma fin de vie, la fin de ma partie mais pas la fin de ce qui a eu lieu puisque rien ne peut faire que ça n'ait pas eu lieu ;

cette vérité éternelle de ce qui s'est passé va m'envelopper, m'englober, m'absorber, me submerger ;

tout a été enregistré, il existera le livre de ce que j'ai été, avec son achevé d'imprimer

laissant en plan, plans sur la comète, remords, regrets, amours esquivés, esquissés, combats urgents

le livre infalsifiable des heurs, bonheurs, malheurs, enfin acceptés comme tels

le livre des bons et mauvais moments, heureux hasards, mauvais concours de circonstances, 

hauts et bas, roue qui tourne ; oui, tout ce qui a lieu (c'est possible) … et dire – ça va  

c'est le titre qu'il avait donné à son dernier spectacle répété et créé à Baklany au Baïkal

ce livre d'éternité s'écrit à tout instant, 

chacun d'entre nous l'écrit à tout moment, librement

il n'est pas écrit depuis l'origine, il ne servira à aucun jugement dernier, 

il est le Livre du Temps qui n'oublie pas, le Temps infini, éternel avec Passé, Présent, Futur

sois le poète de cette éternité, mon p'tit chat; cherche le monde des vérités éternelles 

L'épousé – c'est surhumain, ce qui est humain, c'est notre promesse  : à notre amour, jour après jour jusqu'à ce que ça fasse toujours, 16805 jours aujourd'hui, mon p'tit chat  

L'épousée – voilà, tu as redit notre promesse, elle est ineffaçable, elle est devenue éternelle au moment où tu l'as prononcée ; tu vois, c'est simple finalement, vivre avec ce sens de l'éternité de ce qu'on vit ; mourir c'est passer du bout de notre temps au Temps du Tout qui inclut tout de notre bout de temps dès notre naissance, des poupées russes ; suis-je en train de rêver un passage en douceur 

L'épousé – tu me dévoiles les évidences du temps, quel cadeau mon p'tit chat  

 

Ils s’embrassent longuement, sans reprendre leur souffle ! ça dure ! ça dure ! ça dure ! Apnée.

 

Opérée le 30 octobre au cervelet, elle est réopérée le 18 novembre pour une métastase.

Le 23 novembre son cancer primitif est identifié  : cancer foudroyant de l'utérus ayant métastasé dans les lombaires, les ganglions et au cervelet. 

Elle sombre dans le coma le 29 novembre 2010. Entre 16 H et 21 H, l'épousée fait 14 apnées.

Au moment de la 14° apnée.

J'ai eu le temps de lire votre pièce (l'éternité), mais j'ai trouvé sa construction très alambiquée, de même que les dialogues.  Dès le début, le jeune homme et la jeune fille s'expriment de la même façon et je me suis demandé pourquoi vous aviez crée deux personnages puisqu'ils sont identiques. Cela renvoie le lecteur à une forme d'osmose dans laquelle les protagonistes sont liés par un drame qui finit par les rendre tous semblables. Vous avez très bien su transposer une catastrophe, mais c'est sans issue dans votre texte, celle-ci se poursuit jusqu'au bout, maintenue par une osmose familiale qui semble en être sa structure.

Heureusement, votre blog prouve que vous aimez aussi vous adresser aux vivants. 

30 juin 2020. Raphaële Eschenbrenner

Saorge, lecture sous la treille
Saorge, lecture sous la treille
Saorge, lecture sous la treille

Saorge, lecture sous la treille

le retour sur son blog de Louise Caron

1964 Un jeune homme une jeune femme un amour une promesse…Le temps passe, quelques trente années plus tard, les mêmes qui ont arpenté les chemins de vie, un homme, une femme, leur amour qui perdure, leur fils et la mort brutale qui s’invite au festin.
11 septembre 2001 Départ vers Cuba d’un jeune homme, un artiste prometteur en plein épanouissemment. N’était-ce pas le famaux jour où le monde a basculé cul par dessus-tête, avions d'acier dans l’acier des tours, barbarie (?) contre civilisation (?)  dans un monde chaotique, le Grand Monde de l’Histoire et le petit monde des gens, ceux qui quelques jours plus tard, à la croisée des chemins mal signalisés du Triangle de la mort, s’encastrent tôles acérées, dans le monde des disparus. Que reste-t-il du fils ? La voix sur un répondeur téléphonique, un corps froid dans un tiroir métallique, un cadavre dans un cercueil plombé. Mère et Père apprivoisent le chagrin. Parcours initiatique vers un futur où le fils n’est plus que ce qu’ils en conservent. Lambeaux de vie, poussières de vie. Le temps passe. Moins de dix ans, et la Mère, l’épouse, la femme de l’homme, est à son tour conviée au festin de la mort. L’homme dit au moment de l’envol : «  Ta chaise t’attend pour traverser notre seize mille huit centre trente-sixième nuit d’amour. Et le temps passe, le temps a passé
2028 Autant dire aujourd’hui la voix sur le répondeur est celle de l’Épousée. Et plus tard le train qui emmène l’homme au lac BaÏkal, à la source de l’amour, avalera le temps présent. Et tous les Riens de la vie avec un s.Dans ce texte superbe et déstabilisant, l’auteur transmute ses souvenirs en autant de questions existentielles auxquelles il ne donne pas de réponse. C’est à nous lecteur, auditeur, spectateur de cette Éternité d’une seconde, qu’il laisse la faculté de répondre. Au moins d’y réfléchir.
NB: Dans un échange avec l'auteur est venue cette question:
Petite question qu'est-ce qui vous déstabilise dans ce récit qui est à lire comme une fiction ?
Question à laquelle j'ai tenté d'apporter une réponse que je retranscris.
Oui, la lecture de ce texte, sa construction aussi, m'ont déstabilisée, ébranlée. Pour prendre un exemple moléculaire, ce fut comme si, assistant à l'Oeuvre au noir, j'avais été le témoin d'une chose impossible, voir dans une cornue du plomb se changer en or. Eh bien, votre récit m'a ébranlée de cette façon-là. J'ai vu de mes yeux, sous vos mots, la transmutation de la mort en vie. La façon objective que vous proposez de vous (de nous) arranger avec la mort, avec vos (nos) morts, avec les morts imaginaires ou réels de l'auteur ou d'un quelconque lecteur, réussit à transformer la disparition charnelle en vie intérieure, sans aucun pathos, sous le regard du lecteur-spectateur. C'est une façon d'entrainer celui qui  lit sur la voie de  l'acceptation de l'inéluctable et de rendre la souffrance, non seulement acceptable, mais nourrissante. Et cela avec une poésie, un art du mot et de la composition dramatique. Et j'en fus ébranlée.

 

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Jean-Claude Grosse ou la poétique de l'égarement / Jean-Paul Gavard-Perret

Rédigé par grossel Publié dans #JCG, #cahiers de l'égaré, #poésie, #écriture

Jean-Claude Grosse ou la poétique de l'égarement / Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Claude Grosse ou la poétique de l'égarement / Jean-Paul Gavard-Perret

 

Jean-Paul Gavard-Perret



Jean-Claude Grosse
ou la poétique de l'égarement



I. L'errance et l'aporie.


D'abord donner voix à une femme, pas n'importe quelle femme. D'abord, aussi, commencer par un détail : pas n'importe quel détail. Ainsi la voix de cette femme : "je partage votre passions (nous avec) des beaux seins (...) qui m'invitent à une errance impérative plutôt qu'à l'arrêt sur l'image de l'aporie" . Et soudain surgissent deux mots essentiels pour comprendre le parcours de Jean-Claude Grosse : l'errance et l'aporie. Il n'en manque plus qu'un pour que la trilogie verbale soit parfaite : résistance. En trois mots, donc, ce premier voyage dans la parole de l'aimant, dans la parole aimantée.

Chez Jean-Claude Grosse, en effet, tout est affaire de vie, d'accueil, de gourmandise. Pour cela l'écriture fait table rase de tous les "flics de l'exactitude" qui rendent la vie insupportable. Non que le poète cultive le flou : au contraire. Mais il refuse les dichotomie, les scènes de genre, les choses mal vues, mal dites. La vie est plus compliquée que ça, même dans les tripes : "ça bande, ça débande", et aller jusqu'au bout ne signifie pas, toujours, qu'il faille conclure. Belle leçon de vie, belle leçon d'amour, qui, bien sûr, ne satisfait pas le machisme de surface, mais ouvre l'écriture à d'autres abîmes.

Paroles d'aimant(e) est à ce titre significatif, comme, d'ailleurs, la "conversation" croisée du poète avec Emmanuel Arsan.  Car, tout, un jeu se joue sur le masculin féminin, le masculin de la femme, le féminin de l'homme, sans confusion, bref le double "je" (et pas forcément le double jeu, le "bouble-bind") de l'être "tel qu'il devrait être". Tout cela avec délicatesse, pudeur, et impudeur (du moins ce qu'on prend comme tel), aux bouts des désirs, des limites, des peurs. L'homme, celui que l'imaginaire ne voudrait qu'avec des "couilles", peut, des femmes, n'attendre qu'"à être bouleversé par leurs histoires".  Une chose simple, mais pas si simple que ça. Et Jean-Claude Grosse ose l'aveu, ose l'amour d'une femme qu'il ne cherche pas seulement à "avoir".

Là, soudain, une autre "sagesse" (on osera le mot), une autre vérité.  Qui se dessine dans un lent travail de recouvrement. Le poète est en effet un poète rare, il n'est pas au service de son ego. Et son travail sur le terrain en est un exemple, parmi d'autres. Au service de la culture, celle qui se veut supplément d'âme et supplément de corps, Jean-Claude Grosse, par les Quatre Saisons du Revest, entre autres, a permis à toute une génération  de trouver un lieu, de trouver un départ dont le magnifique album Donjon Soleil , permet de donner l'état des lieux de dix ans de travail.

Forcément, Jean-Claude Grosse écrit peu : mais bien. Sa poésie est un chant, chant, certes intimiste, mais paradoxal, chant de vie rêvée mais pas de vie en rêve. Autre chose le chant comme en témoigne ses quelques vers:
        Je l'aime
        sur fond de Côte d'Or
        douceurs de chocolat sur ma langue
       celles de tes rêves gourmandes
       je rêve de l'impossible baiser".
La poésie se fait humble, gourmande et essentielle. Le poète, en ses doutes, distille une écriture de l'éros, mais la plus subtile qui soit.

Car c'est bien de l'éros qu'il s'agit, cette force qui lutte contre la mort, mais loin des niaiseries. Le quotidien transpire ici. Il y a les départs, les refus, l'acceptation de la solitude de l'échange:
       ce n'est par parce que tu m'aimes
       que je dois répondre à toutes tes attentes",
dit Grosse, mais, chez lui,  la réciproque est vraie. Et il y a aussi, la vie qui va, avec
      émois gratuits sans calcul
     aptes à tout pari
     à toute méconnaissance de l'autre".
Une nouvelle fois tout est dit. L'amour n'est plus une dévoration de l'autre. 

Il y a les erreurs, encore, les errances, les désespérances mais aussi les sourires et les désirs (même s'ils ratent parfois) qui font une vie. Il y a aussi les mots pour le dire. Les mots "qui jouent et qui taisent", ces mots de silence, qui savent le silence, qui écartent les "comment ne pas dire" de certains "comment dire", ce qu'à si bien compris, dans l'oeuvre de Grosse, Emmanuelle Arsan, si proche, si loin...

L'écriture de Jean-Claude Grosse possède, ainsi ,cette saveur velouté de l'éphémère, mais un éphémère qui dure. Car même écrit à la craie sur le corps d'une femme, dans une version moins possessive, captive mais plus capiteuse, encore, que The pillow Book de Greenaway, les mots qui s'effacent perdurent. Comme perdurent ces émotions rapides, ressenties dans des instants - apparemment ratés - jusque dans les allées d'un supermarché, rayon yaourts, entre les Kremly et les Chambourcy. Il suffit d'un sourire, un sourire qui change tout, qui change la vie, par la grâce d'un instant.

Jean-Claude Grosse possède, donc, la capacité de saisir et de dire ces petits riens qui font tout, de saisir, aussi, les instants ratés qui prennent alors une valeur essentielle. Le poète sait les monter en épingle sans se monter la tête. Il sait qu'il n'y a rien de neuf sous notre soleil : "c'est toujours avec  du vieux que nous jouons ce jeu si vieux", mais ce jeu en vaut la chandelle, et, à sa manière, Grosse est le poète de l'amour fou, le seul, le vrai, celle qui laisse l'autre à se liberté.

II. La communauté inavouable.

Avec lui, en effet, les femmes sont fille de l'eau, filles de l'air mais jamais du calvaire. Et le poète inscrit  une mythologie particulière. En ne parlant que de l'amour, mais pas n'importe comment, il ouvre une relation intense à ce sentiment majeur. Qu'on lise, à ce propos, sa réflexion sur le fameux adage de 68 : "Faites l'amour pas la guerre". Ceci, pour lui, n'est pas une simple idée, mais pas, non plus, une idée simple. Il se peut, et Grosse le dit,que  l'érotisme soit même un "mythe"...

Alors imaginez, imaginez le pire. Que l'ange devienne bête ou la bête l'ange et l'être disparaît. Entre érotisme et pornographie il existe "un jeu qui se joue au millimètre près". Tout se joue dans cet écart infime : l'amour, le politique, la vie. Entre libération et exploitation, entre le voile et le dévoilement, les repères ne sont pas si simpleS qu'on voudrait se le faire croire, même si les choses semblent avancer. La preuve : on divorce plus qu'avant, mais cela change-t-il quelque chose au problème, profondément?

Dès lors, la communauté des amants restent toujours inavouable. Mais pas inavouée. Et Jean-Claude Grosse, risque l'écart, l'écartement. Aimer n'est-ce pas toujours aimer l'autre par défaut? Le poète nous met sous les yeux ces rapports menacés, espérés. Il "apprend" des espaces de libertés, des espaces de dangers. Il décolle des images acceptées, de toutes ces re-présentations (les poètes souvent ne font que resservir les même plats) une autre image. Le féminin, le masculin n'est pas ce qu'on croît. Grosse les mêle, sans les confondre. Pour que les choses soient dites, autrement, pour que les choses soient faites, autrement ; pour éviter ces "cela a été fait" chers à Duras, pour laquelle,  si l'acte est accompli, et il l'est, il n'y a rien eu. Pour l'auteur de Parole d'Aimant(e), à l'inverse, autre chose un acte. Et pas forcément celui qu'on attend (de l'homme en particulier qui ne joue plus ici les bellâtres).

Donc, pas d'affirmations abruptes : rien que des affirmations déplacées, donc difficiles. Jean-Claude Grosse laisse marcher ensemble les contraires. Il ne simplifie pas (même si l'écriture est apparemment simple). Mais l'écriture, quand elle devient simple, n'est pas simple écriture. C'est, alors, que quelque chose passe, entre, sort. Grosse ne "dispose" pas son écriture, comme il ne dispose pas de l'autre. L'écriture comme l'autre échappe. Et c'est ainsi que quelque chose circule, autrement. Comme, dans la petite histoire circule la grande, mais qui ne sera que sa soeur, soeur du rêve et soeur du noir. Peut-être ça l'émotion, la vraie : cette résistance non à l'autre mais à soi-même, pour le vrai désir. Et, de la sorte, revenir à l'Aphrodite païenne, à Ève, à Lilith, mais mieux, en acceptant l'étrangeté de ce qui ne peut pas, forcément, être en communion. Là le seul rapport amoureux, provisoire, déserté (d'une certaine façon) mais plein, à la fois. Voilà la seule "leçon" : en accepter l'énigme, l'énigme de la présence et le don. Ainsi, boucler, la boucle : mais pas n'importe comment.

III. La poésie comme une boucle étrange.

A la base de chaque être demeurera toujours son  principe d'insuffisance : au monde, à l'autre, à lui-même. Évidence que le poète n'a pas besoin de rappeler mais qu'il "acte". Cette conscience d'insuffisance fait tout, là tout se joue : l'appel à la conscience, au corps. Sans vouloir, pour autant, "prendre" la part cachée de l'autre. Certes, pour faire court, dans chaque rapport amoureux, la substance de l'autre est contesté. Mais Jean-Claude Grosse rappelle qu'on peut faire mieux. Ne pas rechercher dans l'autre, l'autre de soi-même mais notre propre contestation et penser l'autre dans le rapport le plus intense mais comme individu séparé. Cela l'amour, le "vrai", le "fou", dont nous parlions plus haut. Cet appel à cette communauté inavouable. La seule. La seule effervescente. Pas de prétendue fusion (on le sait depuis Bataille). Pas cet abaissement. La communauté de l'amour ne peut se fonder sur cette illusion d'optique. Toujours préférer le "je te laisse vivre "au "je te fais mourir" (d'amour, de mort, puisque, qu'alors, c'est tout comme).

Ainsi, si chez Grosse, l'amour occupe une place centrale, il occupe une place singulière. Il assure, d'une certaine façon, l'impossibilité de sa propre immanence. Il existe une différence entre être épris et être pris. C'est là tout le prix de cette quête de vie. De cette quête d'amour. Cela l'amour sans quoi il n'existe ni de présence ni d'être. C'est pourquoi, par sa poésie, l'auteur s'expose, expose en s'exposant, sans porno-graphie (de sa part), sans voyeurisme (de la part du lecteur). Cette exposition est un appel à voir non dans mais sous les images, c'est-à-dire dans le repli des images apprises. D'une certaine manière, la voix qui dit "viens" doit rester sans écho. Là l'impossibilité de l'amour dans sa possibilité la plus nue.

Loin des théories sulpiciennes et des théorises de violence sacrificielle (à soi ou à l'autre), Grosse apprend l'autre chose de l'amour : ce qui résiste (pas ce qui fait résistance). Ce "ce qui résiste" est le seul gage de la liberté, l'acceptation de l'espèce, de sa présence (de son retour) ou de son absence (de son refus).  Là la part du risque, du multiple et de l'un à la fois, la part du feu et de l'ombre. L'autre ainsi qui résiste. Et cette résistance qui offre le seul abandon, loin des dichotomies à la "mords moi le noeud" (à tous les sens du terme). Et l'appel à l'infinie altérité, (qui fait si peur mais par laquelle tout passe) pour qu'il y ait, enfin, de la vie dans la vie, non de la mort dans l'amour. Cela la vraie résistance, celle qui fait mouvement.

Ainsi, quelque chose de la vie, quelque chose de l'amour. L'amour, rien d'autre, peut-être que la façon de survivre. De mieux en mieux, si possible. L'amour contre le mort. Tout ce qui restera. Ce qu'on a à offrir. Et rien à attendre de plus.

Juste ça : ce qu'on donne, ce qu'on sent, ressent. Le seul mythe valable à traverser le temps, le seul chant doux-amer, sans retour à la mère pourtant, ce chant qui, il y a trente ans, aurait pu faire la fortune de l'auteur. Qu'on se souvienne:
       "Mite pour mythe
       se monter en bateau
       et (ou)
       monter en bateau",
prendre le large, mais ici même. Jean-Claude Grosse à l'ombre d'Emmanuelle (mais d'une autre aussi). On pourrait tomber plus mal. Il aurait pu tomber plus mal. Il le sait.

Alors rien d'autre que ça la vie, l'amour, la poésie : cette mise en, appétit de vie : "j'aime les livres qui me dilatent" écrit quelque part l'auteur. Sa poétique est toute là : cet appétit.  Sa poésie, aussi, cette poésie de dessous le manteau ou, plutôt, du dessous des cartes, des fausses cartes du tendre, des cartes du faux-tendre (du faut tendre?), pas des grandes surfaces (entre Chambourcy et Kremly). Contre le voyeurisme il impose  cet ob-scène que le regard doit apprendre à voir. De ça, de la vie. Qui retient;  Le seul moyen de la changer. De revenir à elle. Emmanuelle. Et les autres. La scène primitive, la scène toujours nouvelle.


Jean-Paul Gavard-Perret


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