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Les Cahiers de l'Égaré

ecriture

sur Maryse Condé

Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture, #écriture

 

Dimanche 2 juin, 15 H - 16 H 30, Mucem, oh les beaux jours, rencontre avec Maryse Condé, Prix de littérature de la Nouvelle Académie 2018. Mon 1° Mucem, un voeu, en compagnie de Sophia Johnson, Moni Grégo (qui fut à l'initiative de la question de théâtre du 14 juillet 2011 sur Maryse Condé et la traduction à la Maison Jean Vilar par les EAT Méditerranée au temps de ma présidence de cette filiale des EAT 2010-2015) et d'autres amis. 
Une rencontre inoubliable avec une femme de 82 ans, atteinte d'une maladie dégénérative, à l'élocution laborieuse, à l'humour ravageur, allant à l'essentiel par économie. Deux beaux moments en particulier, la lecture par son mari (depuis plus de 50 ans; dans un vieux couple, on ne se parle plus, la parole est silencieuse; et traducteur (en anglais) de sa femme), lecture donc de la fin d'Une vie sans fards; et l'hommage de Christiane Taubira, en mars à l'antenne parisienne de Columbia University (voir la vidéo, minutes 18 et +, lien trouvé par Sophia Johnson). J'ai retenu 4 phrases: "grâce à Maryse Condé qui a su les faire exister en tant qu'entité collective à travers des destins singuliers, on sait que les afro-caribéennes sont des femmes imparfaites et en même temps parfaites, qu'elles sont insupportables et en même temps supportables, exténuées et inépuisables, imprévisibles et sachant prévoir le monde."
Dans Le Passage du temps, publié par Les Cahiers de l'Égaré en octobre 2018, Maryse Condé a livré un texte-bilan sur son parcours d'écrivain: Somnambule du soleil, de la lumière à la pénombre. De la lumière à la pénombre, étonnant non ?
J'ai été sensible aussi à la présentation de l'exposition du quai d'Orsay, la représentation du corps noir, visible jusqu'au 21 juillet. Et à celle du mouvement Décolonisons les arts. Pas facile d'être serein sur ce terrain, fort polémique.
Auditorium plein, 300 personnes, ovation, signature (avec un tampon par économie). 
Rencontre inopinée avec Laurent Ghilini qui fut un temps le DRAC de la Guadeloupe après avoir été le directeur du Festival de Martigues puis de la scène nationale de Martigues. Parmi les intervenants, la très engagée Eva Doumbia qui a mis en scène à La Criée, La vie sans fards suivi de Ségou que j'ai vu, spectacle en 3 moments. C'était en mars 2016.
Petit rappel, l'autre Nobel guadeloupéen, Saint-John Perse, est enterré dans la presqu'île de Giens.

 

Remerciement de Maryse Condé pour le prix de la Nouvelle Académie 2018, lu au Mucem

« Je ne sais comment vous remercier. Depuis que vous m'avez attribué ce prix, un gigantesque boucan s'est allumé et me réchauffe entièrement. Je ne parle pas de mon cercle familial qui m'a toujours entourée de son affection et soutenue : mon mari Richard, mes trois filles, Sylvie, Aïcha, Leïla, mes petits-enfants, Raky, Sérina, Maryse, Mounir, Youssouf, et mes deux arrière-petits-enfants qui ne perdent rien pour attendre : bientôt deux pages obligatoires de Maryse Condé chaque jour. Je parle de ces inconnus qui ont lu mes livres ou qui m'ont rencontrée lors de quelques colloques et qui m'ont assaillie d'e-mails, de coups de téléphone, de SMS pour me signifier leur bonheur de me voir choisie et récompensée. Je n'avais jamais rien connu de tel. »

« Accrocher ma charrue à la plus haute étoile »

« Me voilà confortée dans la conviction que j'ai bien fait de suivre cette voie, celle de l'écriture, et comme le dit le proverbe arabe d'accrocher ma charrue à la plus haute étoile. J'ai failli ne jamais devenir un écrivain. Quand j'avais 10 ou 12 ans, une amie de ma mère, institutrice comme elle, m'a offert un livre pour mon anniversaire. Comme elle savait que je connaissais tous les Flaubert, Balzac, Guy de Maupassant, Apollinaire, Rimbaud possibles et imaginables, elle tenait à me faire un cadeau original. L'auteur du livre s'appelait Emily Brontë, l'ouvrage : Les Hauts de Hurlevent. C'était la traduction en français de Wuthering Heights. Le soir venu, je me mise au lit avec ce livre. Dès les premières pages, le miracle se produisit : je fus transportée. Malgré moi, je riais ou j'éclatais en sanglots. De même que l'héroïne Cathy s'exclame : Je suis Heathcliff, de même, j'étais sur le point de m'écrier : Je suis Emily Brontë. On s'étonnera qu'une petite Guadeloupéenne puisse s'identifier si parfaitement avec une Anglaise, fille d'un pasteur protestant, vivant sur les landes du Yorkshire. Mais c'est là la force et la magie de la littérature. Elle ne connaît pas les frontières, c'est un territoire de rêves, d'obsessions, de désirs plus ou moins réalisés qui rapproche les êtres à travers le temps et l'espace et les fait communier ensemble. »

« Les gens comme nous n'écrivent pas »

« C'est le même sentiment que je devais éprouver des années plus tard quand je me rendais au Japon. Les Japonais étaient très différents de moi par leur physique, leur éducation et leur mode de vie. Cependant, il suffisait que l'interprète s'installe et commence à lire la traduction de mes textes pour qu'une vibrante solidarité envahisse la pièce. Le lendemain de ce bouleversement, je courus chez l'amie de ma mère pour la remercier de son cadeau et lui décrire l'effet qu'il avait produit en moi. Naïvement j'ajoutai : Un jour, tu verras, moi aussi j'écrirai et mes livres seront aussi beaux, aussi poignants que celui d'Emily Brontë. Elle me regarda avec stupeur et commisération : Qu'est-ce que tu racontes ? Les gens comme nous n'écrivent pas ! Que voulait-elle dire par cette expression les gens comme nous : les femmes ? les Noirs ? Les originaires d'un petit pays sans importance ? Je ne le saurai jamais exactement. Toujours est-il que cette conversation m'anéantit complètement. Par la suite, je ne pus jamais commencer un livre sans croire que je m'engageais dans une voie interdite. Quand je rédigeais mon adaptation, ma cannibalisation des Hauts de Hurlevent que j'intitulais La Migration des Cœurs, j'eus constamment l'impression de commettre un sacrilège. Aujourd'hui, grâce à ce prix, j'ai l'impression bénéfique d'avoir relevé un triple défi. »

« Richard fut mon oxygène constant »

« Maintenant, je voudrais partager symboliquement ce prix avec mon mari Richard, Richard Philcox. Je sais en cette période de libération et de

combativité féminines, quand une femme parle de l'homme avec qui elle vit depuisun demi-siècle et se vante d'être bien avec lui, elle fait figure d'attardée ou, comme on dit, de ringarde. J'assume entièrement. J'ai d'excellentes raisons de partager symboliquement ce prix avec Richard. D'abord, il est le traducteur en anglais de la plupart de mes livres. Sans lui, mes ouvrages demeureraient confinés dans l'espace francophone. Ils ne seraient pas connus, lus, étudiés dans des pays comme l'Angleterre, l'Afrique du Sud, les États-Unis, l'Australie, l'Inde par exemple. Ensuite, sur un plan plus personnel, ma longue carrière d'écrivain et de militante a été parcourue de périodes de découragement, de doute, de lassitude. Le plus dur, c'étaient les rentrées littéraires quand les Français partagent les prix entre les maisons d'édition qu'ils estiment importantes. Richard était toujours à côté de moi pour me prendre la main, m'aider à survivre, à vivre tout simplement. C'est pourquoi paraphrasant André Breton parlant d'Aimé Césaire qu'il venait de découvrir à Fort-de-France et disant la parole d'Aimé Césaire belle comme l'oxygène naissant, je dirais : Richard fut mon oxygène constant. «

La voix magique de la Guadeloupe

« Je voudrais enfin dédier mon prix à la Guadeloupe. Ma petite terre natale tellement travestie, humiliée, méconnue, et à tous les Guadeloupéens et Guadeloupéennes qui ont voté si massivement pour moi. Croyez-moi, ne prêtez pas attention aux dépliants touristiques qui promettent des vacances à bon marché dans les îles où on parle le français. Il n'est pas facile d'appartenir à cette partie du monde. On peut même se demander si la Guadeloupe est vraiment un pays. La loi en 1946, dite loi d'assimilation, initiée par le député de la Martinique Aimé Césaire, en a fait un département français d'outre-mer (D.O.M.). Je ne suis pas de celles qui vilipendent Aimé Césaire pour son action politique. La beauté de sa poésie m'oblige à tout lui pardonner. Mais avouons que, sur ce point, il s'est lourdement trompé. À cause de lui, les habitants de la Guadeloupe sont devenus des Domiens. Ainsi, je suis une Domienne. Nous n'avons pas de langue. Le créole est un jargon longtemps interdit dans les écoles et il fallut le courage de certains intellectuels pour qu'enfin soit reconnu un Diplôme d'études créoles. Nous n'avons pas, dit-on, de créativité. Nous sommes soit les descendants des esclaves africains, soit les descendants des engagés indiens, soit les descendants des Français. Personne ne pense que nous ayons pu édifier une culture, une civilisation originale basée sur ces différents apports. Il n'y a pas de travail à la Guadeloupe. Le taux de chômage atteint des chiffres records. La population est obligée de s'expatrier, en France principalement, mais on trouve des Guadeloupéens à travers le monde. Ceux qui restent au pays sont souvent réduits à se droguer ou à voler et cette violence commence de se faire jour à travers les lignes des journaux français. J'appartiens à un groupe qui, horrifié par ces maux, a fondé un parti politique. Nous proposons un changement de statut, l'indépendance. Mais la majorité démotivée, n'ayant plus d'espoir en rien, ne nous suit pas et nous menons, je le crains, un combat d'arrière-garde. Aujourd'hui, la Guadeloupe est pratiquement un zombie. On ne parle d'elle qu'au moment des cyclones, de la Route du rhum et lorsqu'un chanteur populaire décide de se faire enterrer à Saint-Barthélemy, une île voisine. Je suis heureuse, je suis fière, profondément fière, d'être celle qui a fait entendre sa voix, une voix qui, malgré ses malheurs, continue de dire non, une voix qui reste forte, qui reste magique. Je vous remercie. »

Somnambule du soleil : de la lumière à la pénombre  

(le début-extrait, paru dans Le Passage du temps, Les Cahiers de l'Égaré, octobre 2018)

Maryse Condé

Quand j’étais petite, comme tous les enfants guadeloupéens, je détestais l’ombre, la « noirceur » comme on l’appelle. C’était le périmètre des soukougnans buveurs de sang, de ti-sapotille, de la bête à Man Hibet dont on entendait le cheval à trois pattes galoper en claudiquant. Après avoir tracé une croix sur mon front, ma mère posait sur la commode de ma chambre une grosse lampe à pétrole. Quand je m’éveillais, le regard de cet œil rougeoyant m’apaisait. Puis je me suis voulue « somnambule du soleil » pour reprendre la belle expression de l’écrivaine cubaine Nivaria Tejera. Je ne partageais pas l’opinion du grand poète martiniquais Aimé Césaire qui pensait que la force tellurique de nos volcans nous anime. Je penchais plutôt pour l’auteur haïtien Jacques-Stephen Alexis dont le roman Compère Général Soleil (1955) m’avait séduite. Oui cet astre lumineux m’avait créée. Il gérait ma vie. Il avait la clef du mystère qui me torturait depuis l’enfance : ma créativité qui se manifestait par des périodes d’hyper-sensibilité que je ne parvenais pas à gérer. Avais-je le goût du mensonge, de la supercherie ou étais-je habitée d’une force que je ne contrôlais pas ? C’est un jour de grand éblouissement lumineux que m’est venue la conscience de ma vocation d’écrivain. J’avais toujours été une petite fille la tête pleine d’histoires, de menteries comme disait sévèrement ma mère. J’inventais des amis entièrement imaginaires, des rencontres, des épisodes de fantaisie. Ce jour-là avec trois petites cousines j’étais partie à la recherche d’icaques, ce fruit multicolore adoré des enfants, pratiquement disparu au jour d’aujourd’hui. Nous avions gravi une butte, un morne comme on dit chez nous. Arrivée à sa tête, je me retournai et la splendeur du paysage m’assaillit. A l’horizon la mer, toujours la mer, bleue et couronnée d’écume. A gauche la chevelure bouclée des bananiers montant à l’assaut du volcan. Un peu partout, les cannes à sucre tigeant vers le ciel. Par-dessus tout cela, la calotte bleue du ciel percée de la fenêtre incandescente du soleil. Je me sentis pleine d’une émotion que je n’avais jamais éprouvée auparavant. J’étais dévorée du désir de reproduire avec des mots et les sonorités du langage autant de beauté, perforer l’âme et les sens. Je crois d’ailleurs que le temps qu’il m’a fallu pour me décider à écrire fut causé par ma peur intérieure : comment remplir le gouffre qui existait entre mes aspirations et le réel ?...

livre pluriel sur le passage du temps, projet photographique et littéraire

livre pluriel sur le passage du temps, projet photographique et littéraire

quelques livres de Maryse Condé
quelques livres de Maryse Condé
quelques livres de Maryse Condé
quelques livres de Maryse Condé
quelques livres de Maryse Condé
quelques livres de Maryse Condé

quelques livres de Maryse Condé

UN VOYAGE JUSQU’AU BOUT DES ÂMES

préface de Moni Grego à La faute à la vie, pièce de théâtre de Maryse Condé, Lansman

 

Maryse Condé est une personne qui est comme un album de femmes. En elle, la petite fille de quatre ans, l'adolescente, la jeune fille de vingt ans, l'adulte de trente, la grand-mère... Et tous les âges se feuillettent lorsqu'elle vous parle, au coin d'un sourire, d'un fou rire, d'un froncement de sourcils, d'un grand geste de la main. Visage de marbre, de sable, d'enfant, intact. Maryse Condé a le sens du dialogue, elle s'intéresse à vous, à tout, elle vous enjôle avec sa cuisine sucrée salée, elle vous charme avec son écriture foisonnante, libre, éclairée, agissante. Une écriture pleine d'histoires, car il y a certainement plus de chances de toucher à des vérités en écrivant des histoires plutôt qu'en croyant détenir la vérité. Une écriture tourbillonnante de mouvements, de déplacements, de nomadisme des personnages, de courses des paysages, de friselis du temps. Chez elle tout bouge.

 

          Cette impressionnante et familière auteur est aussi une toute jeune auteur de théâtre."LA FAUTE À LA VIE" dévoile deux personnages de femmes complexes, naïves, graves, drôles, diaboliques... que Maryse Condé façonne avec tendresse et humour, avec colère aussi parfois. Théâtre d'une joyeuse cruauté, son écriture joue avec un langage simple, quotidien dont l'écoute fine révèle une tournure tragique, la mort rôde, elle aussi.... Une noire, une blanche, un pays, ses sonorités, ses enchantements, ses misères... Deux femmes ont aimé et ont été aimées par un même homme. Elles sont amies et ce lien va mettre à jour bien des ressemblances et des différences. Comme deux sœurs elles se chamaillent et s'adorent, chacune jouit ou souffre de son rôle qui, pour être donné comme à jamais, n'est pas sans les encombrer quelquefois. Chien et chat, directes et crues dans leurs dires, elle ouvrent le livre de leur vie, où leur fascination pour la beauté, le courage, le charisme de cet homme nous le montre aussi, par endroits, odieux, lâche, fuyant, menteur. Ce trio infernal nous ramène à la vie, à ses injustices, ses violences, mais aussi, sa générosité, ses saveurs, ses heureuses surprises.

 

          Musicale, l'écriture de Maryse Condé nous chante l'amour et le désamour avec un rythme doux et scandé, un air de tango ou de rumba. La construction de la pièce est architecturée comme un labyrinthe où des énigmes vont nous être confiées, choses sues de tout temps et qui s'entendent uniquement lorsqu'enfin les mots sont là pour les dire... Maryse Condé catalyse des bribes de sa vie personnelle mouvementée. Elle filtre par l'alchimie singulière de ses mises en fiction ce qui, de l'expérience intime, devient ouvrage utile, don à l'universel.

 

          Mémoires et désirs, fêlures et jubilations, son phrasé théâtral ravive nos blessures mais aussi notre capacité à les apaiser. Elle crée une parole mélodique, proche et légère qui nous ouvre de miroitants plaisirs d'écoutes et de visions.

 

          L'énigme est dans les mots, dans l'aveu, elle se dénoue réplique après réplique, face à nous. Comme dans les pièces les plus classiques, l'action est dans le verbe.

 

          Quant aux relations des personnages, elles disent notre modernité. Grâces et tourments de la vie en couple, Clown Blanc et Auguste, bourreau et victime, amour/haine, attraction/répulsion... même si ces ingrédients, comme l'usage, de ci de là, de la langue créole, relèvent nos attentes, c'est dans les virages inattendus, comme des trouées de rêves ou de cauchemars que la magie dramaturgique de Maryse Condé nous bouleverse.

         

          Monter ce texte au théâtre sera la rencontre fructueuse d'hommes et de femmes amoureux de cette écriture et de son auteur. Maryse Condé est une femme franche et mystérieuse, une femme double et entière, il faut au moins cela pour nous guider dans ce voyage, ce très beau voyage que nous commençons, jusqu'au bout des âmes.

 

Moni Grégo.

 

au Mucem, fut évoquée la figure de Jean Léopold Dominique; on comprit qu'il y avait là, une blessure encore vive, 66 ans après, évoquée dans Une vie sans fards, ce qui amena à des correctifs de la part de la fille de Jean Léopold Dominique, journaliste et leader haïtien assassiné le 3 avril 2000.

maryse-conde-

Maryse Condé : La vie sans fards, Paris, J.C. Lattès, 2012, 334 p., 19 €.

En plaçant d’entrée ce livre de mémoires sous l’invocation de Jean-Jacques Rousseau et de ses Confessions, Maryse Condé (née en 1937) annonce la couleur. Loin de vouloir dresser pour la postérité une statue à sa gloire, elle livrera aux lecteurs le récit « sans fards » de ses années de jeunesse. Ce livre devrait passionner, au-delà des admirateurs de l’auteure de Ségou (publié en 1984), les Africains, sans parler de tous les Européens ou Antillais qui, comme elle, ont laissé une part d’eux-mêmes sur « le continent ». C’est pourtant en Haïti que ces nouvelles confessions ont fait le plus  de bruit (1) quand il est apparu que le père de Denis, le fils aîné de M. Condé, né en 1956, n’était autre que Jean Dominique (1930-2000), une figure de la résistance contre les Duvalier, coupable d’avoir abandonné Paris et sa jeune maîtresse passionnée lorsqu’il apprit qu’elle était enceinte de ses œuvres. Mais ceci n’est que le premier épisode des frasques sentimentales de la future écrivaine, mariée en 1958 avec le comédien guinéen Mamadou Condé, le père de deux de ses filles, Sylvie-Anne et Leïla, entre lesquelles s’intercale une autre fille, Aïcha, née d’une nouvelle aventure passionnée de M. Condé pour un Haïtien, Jacques V., enfant naturel de François Duvalier (2). On peut difficilement imaginer vie plus romanesque que celle-ci, d’autant que notre héroïne, après avoir quitté sa Guadeloupe natale à 16 ans pour préparer au lycée Fénelon le concours de l’École normale (Sèvres) se détourna rapidement de ce projet. Mère de famille sans ressource, elle eut à peine le temps de confier son fils à l’assistance publique avant qu’un début de tuberculose ne se déclare. Envoyée dans un sanatorium à Vence, c’est là où elle acheva de préparer sa licence de lettres modernes. De retour à Paris, elle tâta de quelques petits boulots, rencontra Condé, l’épousa, se sépara de lui bien qu’à nouveau enceinte, et, après avoir récupéré son fils déjà né, embarqua, enceinte, pour la Côte-d’Ivoire et le collège de Bingerville où elle devait enseigner le français. M. Condé avait d’abord découvert l’Afrique en même temps que son africanité à travers Césaire et les poètes de la négritude. Ce fait n’est certainement pas étranger à sa volonté de s’implanter en Afrique en dépit de toutes les vicissitudes. En dehors quelques interruptions, elle y restera de 1959 à 1973, avec de rares interludes en Europe, ballotée d’un pays à l’autre (Côte-d’Ivoire, Paris, Guinée, Ghana,  Londres, Sénégal), toujours accompagnée de ses quatre enfants, dans des conditions matérielles et psychologiques le plus souvent difficiles, enseignante le plus souvent, parfois journaliste à la radio, ignorant pendant longtemps sa véritable vocation. Quand ces mémoires s’interrompent, l’auteure est en train d’achever son premier livre, Heremakhonon, largement inspiré de sa vie en Guinée (3), qui sera publié en 1976 dans la collection 10/18 par Stanislas Adotevi. M. Condé aura alors quarante-deux ans.

Ces mémoires sont un témoignage de première main sur la Guinée socialiste de Sékou Touré, avec ses pénuries incessantes et son dévoiement progressif en une société à deux vitesses, mais aussi les conversations passionnées entre intellectuels révolutionnaires. M. Condé parfaisait son éducation politique avec des leaders africains comme Mario de Andrade ou Hamilcar Cabral qui fréquentaient un couple d’amis pendant leurs séjours à Conakri ! Le tableau du Ghana également socialiste de Kwame Nkruma montre les Africains-américains qui tiennent le haut du pavé tandis que les grands seigneurs féodaux s’efforcent comme ils peuvent de retenir leurs privilèges ancestraux. M. Condé ne livre pas précisément dans ce livre son opinion sur le socialisme africain mais l’on peut penser qu’elle adhère au discours du romancier guyanais Jan Carey, qu’elle cite, selon lequel l’Afrique ne fonctionnant que sur des différences et des inégalités acceptées, ne peut qu’être réfractaire au socialisme, puisque ce dernier vise l’abolition des privilèges et l’avènement d’une société sans classe (cf. p. 268). 

M. Condé s’explique dans ce livre sur son rapport à Césaire et à Fanon. Le contact prolongé avec l’Afrique ne pouvait laisser indemne la mythologie de la Négritude (4) portée par le poète martiniquais. Quant à Fanon, elle avait commencé par détester Peau noire, Masques blancs au point de se fendre d’une lettre très critique lorsque la revue Esprit en avait publié des « bonnes feuilles ». Cela se passait quand elle était encore lycéenne, mais la lecture des Damnés de la terre, en 1961, alors qu’elle vivait en Afrique depuis déjà deux ans, fit d’elle, de son propre aveu, une « fanonienne convaincue ». Fanon, mort si tôt, avait pourtant déjà lucidement analysé, en effet, par quel processus « les auteurs de la révolution [africaine] en devi[nr]ent peu à peu les fossoyeurs » (p. 128). 

La qualité principale de ce livre, et ce qui le rapproche effectivement des Confessions de Rousseau, c’est sa simplicité et sa sincérité. Les noms de littérateurs célèbres comme Cheik Hamidou Kane, Mariama Bâ, Roger Dorsinville, Guy Tirolien, Daniel Maximin, etc., de cinéastes comme Sambène Ousmane, ou encore de grandes figures politiques comme Julius Nyerere, Che Guevara ou Malcolm X. traversent ce récit sans la moindre apparence de snobisme : simplement, l’auteure nous fait savoir qu’elle s’est trouvée aux bons moments aux bons endroits. Quant à la sincérité,  M. Condé ne se juge pas elle-même mais laisse le soin à d’autres de la juger, sans fausse humilité ni complaisance. Exemple : « Tu sais bien que tu ne seras jamais acceptée par les Africains […] Tu veux rester en Afrique ? Restes-y ! Avec l’intelligence que tu as, tu ne fais que des conneries » (p. 157). Qu’est-ce donc alors que M. Condé a cherché pendant toutes ses années en Afrique ? Une dramaturge ghanéenne se charge de lui donner la réponse : « Une terre faire-valoir qui te permettrait d’être celle que tu rêves d’être. Et sur ce plan, personne ne peut t’aider » (p. 271). 

Case-Pilote, 10 mars 2014, Michel Herland

 

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Le Théâtre et la cité au Théâtre 95 / Changer la ville, changer la vie / J.C.Grosse

Rédigé par grossel Publié dans #EAT (Écrivains Associés du Théâtre), #théâtre, #écriture

Le théâtre dans la cité

ou changer la ville, changer la vie

texte écrit pour le Théâtre 95 à Cergy-Pontoise, non sélectionné

 

La Parole inaugurale (celle de 1965-1970) :

- Vous tous, ici rassemblés, concepteurs et réalisateurs de cet innovant projet de Ville Nouvelle, Cergy Pontoise, je voudrais vous donner des directives claires et un exemple historique. Voyez grand, voyez loin. Pensez à ceux qui se sont lancés, il y a 70 ans, dans un projet fou de Ville Nouvelle en Sibérie. Aujourd’hui, Novossibirsk est une ville de 2 millions d’habitants, vivant 4 mois par an à - 20, - 30°, la ville la plus jeune, la plus dynamique de Russie, avec 250.000 étudiants, avec sa cité des savants d’Akademgorodok. Je suis allé voir ces chercheurs et leurs laboratoires du futur. J’ai survolé le Vexin français, la Plaine de France. Peut-on être aveugle au potentiel de cette courbe de l’Oise à 25 kilomètres de notre capitale ? Tournez-vous résolument vers elle, défiez-là, complétez-là ! Voyez cette carte, ce panoramique ! Il n’y a encore rien. Puissiez-vous caresser de la main ces courbes, ces lignes, ces monts et mamelons, ces vallons, puissiez-vous embrasser du regard ces horizons, ces lointains et ces prochains ! Faites chanter en ritournelle dans votre âme, avant toute projection sur la carte, le nom des 11 villages : Vauréal, Saint-Ouen-l’Aumône, Puiseux-Pontoise, Osny, Neuville-sur-Oise, Menucourt, Jouy-le-Moutier, Eragny-sur-Oise, Courdimanche, Cergy, Boisemont et celui de la ville cent fois assiégée, un temps royale: Pontoise. Pensez à leur position, à leur histoire, à leur population, pensez à ces agriculteurs qu’il faudra exproprier. Fermeté des décisions certes mais justice des indemnisations et respect de ces gens dont la vie va basculer dans un vivre ensemble avec d’autres qu’eux. Respectez ces paysages et ces visages. Inscrivez votre projet dans le temps, sans précipitation, sans déplacement de montagnes. Poursuivez sur ma lancée ! Je vous fais confiance. Mais je vous aurai tout de même à l’œil. Au travail ! 

La Parole technique et artiste (celle des années 1975-2010) :

- La Ville Nouvelle, conçue comme œuvre publique dont il faut faire usage créatif, nous en devons la pensée à Henri Lefebvre. Le droit à la ville pour résister à la colonisation de la vie quotidienne, notre seule vie, par la consommation libéralement imposée, individuellement acceptée. Nous avons dédié, destiné les plus beaux espaces à l’appropriation publique, pas à la propriété privée. Valeur d’usage plutôt que valeur d’échange. Le premier geste structurant de Cergy Pontoise la Nouvelle a été ce grand trait rouge sur la carte, s’affirmant comme l’axe majeur du projet. L’artiste, Dani Karavan, a donné toute sa force symbolique, architecturale, paysagère à une œuvre urbaine attirant des foultitudes et des solitudes dont les usages du site sont d’une variété inouïe. Œuvre encore inachevée de 12 stations édifiées en 30 ans, la Tour du Belvédère, la Place de la Tour, le Verger des Impressionnistes, l’Esplanade de Paris, les 12 Colonnes, la Terrasse, le Jardin des Droits de l’Homme, l’Amphithéâtre et la Scène, la Passerelle, l’Île astronomique, la Pyramide, le Carrefour du Ham. 12 stations, comme les 12 communes, les 12 heures du jour, les 12 heures de la nuit, les 12 mois de l’année. La créativité dans la dénomination des emplacements, des emmarchements, des déplacements, des impasses et des traverses invite à inventer la ville, à s’y inscrire, à la faire sienne, à la marquer d’empreinte et d’utopie. Rue des maçons de lumière, rue du désert aux nuages, rue de la Justice mauve, orange, pourpre, turquoise, verte. Allée de la fantaisie. Avenue de l’Embellie. Boulevard des Merveilles. Chemin de la galaxie. Cour céleste. Passage des murmures, passage de l’aurore, passage du bateau ivre. Place des Allées et Venues. Pas de noms de dérisoires célébrités inaptes à indiquer les parcours de fermeté dont nous avons besoin pour la seule Terre possible, la seule Terre permise, la Terre non promise, la Terre paisible. Avons-nous su respecter la Parole inaugurale ? À vous d’évaluer cette oeuvre évolutive, collective, au rythme décennal ! 




La Parole de l’aède (depuis Homère) :

- Je m’en irai par les rues de Cergy la Nouvelle
par les avenues de Cergy la Prospère
je m’en irai sans attirance pour les valeurs de l’ESSEC
volonté de puissance sur l’autre la vie la nature
fortune à tout prix toute vitesse presse et stress
je m’en irai sans me laisser séduire
par les promesses d’affiches paillettes et strass
je m’en irai à ta rencontre
loin des Avenues des Banksters
et des Places de l’Envie manifestante
loin du court du moyen du long terme
car je sais que là où s’achève
Cergy aux filles de rêve
qui enlèvent le haut puis les bas
je ne t’aurai pas dés/liré(e)

Alors j’irai par les campagnes du Vexin
abandonnées par les maîtres des saisons
livrées à l’ivraie par les servantes de Déméter
j’irai sans m’attarder
dans les auberges au petit luxe
sans m’attacher aux filles légères
ô filles d’indécence sur litières de jouissance
qui te montrent tout par petits bouts
j’irai à ta rencontre
loin des agneaux sacrificiels
loin des sabbats des sorcières
car je sais que là où se ressourcent
les nostalgies de Belle et Grande Époque
à Vauréal Menucourt Courdimanche
je ne t’aurai pas dél/siré(e)

Alors j’irai jusqu’au carrefour du Ham
là où se perd le rayon laser de l’Axe Majeur
car c’est ailleurs qu’il faut chercher
nos sentiers de la première chance l’unique
vouloir l’amour du dernier jour
comme au premier jour
car je sais que là où rien ne s’indique
au hasard d’un brouillard
je crois bien que je te connaîtrai
passage de Bonne Espérance
impasse des Naufrages
traverse des Renaissances
éloigné(e) de toute maîtrise comme de toute servitude
vivant nos vies sans hurler à la mort ni aboyer à la lune
jusqu’à épuisement de nos jours et de nos nuits 





La Parole du directeur du Théâtre (depuis Jeanne Laurent, 1946) :

- Ma parole, quel rôle puis-je jouer dans cette œuvre publique et collective qui  amorce sa quatrième décennie, avec ce théâtre public à scène modulable de 400 places ? Je ne suis l’homme d’aucune maîtrise, pas homme non plus de déprise, courtisan sans courbettes tant des hommes politiques que des publics. Éclectique, pour toucher, satisfaire le plus grand nombre qui reste un petit nombre. Que faire ? Je propose des formes multiples et nouvelles selon l’air du temps. Parfois je précède, le plus souvent, je suis. Je provoque des débats contradictoires qui n’aident personne à se repérer, encore moins à penser. Moi-même ne me prononce pas. Faut-il prendre sa part de la misère du monde, comme Cergy, formidable ville d’accueil, l’a fait ? Comment évaluer cette part ? Ai-je une ligne artistique convaincue, un axe politique fort ? Si j’en crois ma durée à ce poste de directeur du Théâtre, il y a peut-être une reconnaissance publique de notre travail rassembleur et découvreur, fruit d’adaptations diverses, de compromis consensuels. Puis-je continuer à marquer petitement mais essentiellement cette Plaine de France par mon amour de l’éphémère ? Mes amis ici rassemblés, sous l’Atrium, notre Passerelle, liaison entre l’ancien et le Nouveau théâtre, je vous invite à inventer avec nous de nouveaux usages du théâtre public. Déjà, nous sortons des murs, nous allons à votre rencontre, nous donnons la parole à vos formes d’expression, nous voulons les faire entrer au répertoire. Oui à La Princesse de Clèves, oui à Pierre Guyotat, oui au Slam. Comme Molly en conclusion d’Ulysse, je dis « et oui j’ai dit oui je veux bien  Oui »

 

Jean-Claude Grosse (juin 2010)

les questions du mode de vie de Trotsky / de la vie nouvelle aux problèmes urbains URSS 1917-1932, un livre remarquable sur les tentatives de transformation de la vie et de la ville en union soviétique / le droit à la ville, livres essentiels d'Henri Lefebvre
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En Mai, fais ce qui te plaît !/ Victorine Engel

Rédigé par grossel Publié dans #agora, #écriture

En Mai, fais ce qui te plaît !/ Victorine Engel
En Mai, fais ce qui te plaît !/ Victorine Engel
EN MAI, FAIS CE QUI TE PLAIT !

J'ai 75 ans. Institutrice en retraite depuis 20 ans, je suis une fidèle du club des retraités de la M.G.E.N. Il m'arrive d'y lire la revue APORIE. Nous nous sommes abonnés et certains d'entre nous y collaborent.

J'ai cru percevoir une certaine ironie dans le choix des thèmes annuels proposés à la réflexion. L'espoir, prévu en 1985 programmé pour 1987, précède la crise , annoncée pour 1986, qui engendre Le Désert. La crise est proposée pour mars 1986, c'est à dire un moment qui, aux dires de Robert -un fin analyste politique- va donner naissance à une situation inédite de crise politique que tout le monde s'ingénue à exorciser, camoufler, éviter en parlant de "cohabitation", un nouveau mot à la mode qui leur permet de prendre leur désir pour la réalité. Comme en 68. Car pour moi, la crise exemplaire, c'est mai 1968. Je n'ai jamais réussi à comprendre comment Cohn-Bendit, que j'ai eu sur les bancs de l'école primaire à Montauban en 1953 a pu se retrouver à la tête de ce mouvement de contestation d'une audace inouïe. Régine, pour me chiner, dit que c'est parce qu'en 1953, je lui tapais encore sur les doigts. C'est vrai. J'avais hérité de cette pratique de la III° République. Mais au moins, avec moi, il ne bégayait pas.

Nous sommes une quinzaine à fréquenter le club, plusieurs fois par semaine, dont une majorité de vieilles dames. C'est bien connu que nous
vivons plus longtemps que les messieurs. Au club, nous en avons trois et nous y tenons. Nous sommes liés par de solides amitiés et la retraite n'a pas diminué notre intérêt pour l'école de la république.
Indéniablement, elle est en crise. Et le nombre de réformes se proposant de l'en sortir n'a -d'après Bernard- fait qu'aggraver son état depuis 68.

Je suis d'accord avec lui car pour moi, la crise de l'école commence en mai 68. Maintenant, il ne s'agit plus d'apprendre, mais de découvrir par soi-même. Alors les enfants manipulent, bricolent. Manipulant et créant des mots, les voici poètes disant n'importe quoi. Dans une classe de petits, ça donne l'exquis:

Je vais en Normandie
Sur un tapis.
Je vais à Château-Chinon
Dans un ballon.

Dans une classe de grands, c'est plus délirant: Depuis deux dars, le stol des clivares se gourloupait sur les doles, graversait les prémures, se pagouillait dans les marmages.

Manipulant des hypothèses, les voici chercheurs et expérimentateurs, faisant n'importe quoi. À l'institutrice qui voulait faire découvrir aux enfants l'état gazeux, l'un d'eux proposa: Maîtresse, si on mettait JoJo dans le Perrier? Sitôt dit, sitôt fait. On sortit Jojo, le poisson rouge de son bocal rempli d'eau plate pour le plonger dans le Perrier où il ne tarda pas à flotter ventre en l'air.

Je suis convaincue que, depuis 68, tout est fait en haut lieu pour qu'à
l'école on n'apprenne rien. Parce qu'apprendre à lire, à écrire, à compter, ce serait rébarbatif, autoritaire et qu'il faut désormais respecter la personnalité et la spontanéité des enfants. J'en veux à Dany d'avoir contesté le savoir et sa transmission sous prétexte qu'il ne serait qu'idéologie perpétuant les inégalités. En tous cas, grâce à moi, il sait lire et écrire. Il s'en est bien servi pour critiquer la société. Et on ne peut pas dire que j'ai étouffé sa spontanéité et sa personnalité. Avec moi, il ne bégayait pas.

Nous cherchons à nous maintenir en forme. C'est l'expression que nous employons pour dire que nous cultivons notre esprit critique. Nous mettons à l'épreuve nos conceptions et soumettons à l'analyse les discours à la mode. Les objectifs de notre programme d'hygiène spirituelle ont été formulées par François: se protéger de tous les dogmatismes, ne pas sombrer dans la tolérance qui finit par tolérer l'intolérable, rejeter le nihilisme sous toutes ses formes. Pour réaliser ce programme, nous lisons, discutons. Nous pratiquons avec plaisir, parfois avec bonheur, les jeux de rôles. Lorsque Robert a mal vécu l'échec du printemps de Prague en 1968, nous lui avons proposé pour le dékremliniser durablement de rendre hommage pendant plusieurs séances au camarade Staline, joué par Bernard, qui ne devait pas manquer d'évoquer avec complaisance et cynisme ses crimes. Nous invitons aussi quand l'opportunité se présente l'un de nos maîtres -à nos âges, il en reste assez peu- ou à défaut l'un de nos élèves devenu maître.

En mai 1985, nous avons décidé de nous intéresser à La Crise. Car si le thème proposé par APORIE correspond à la situation actuelle, la diversité de nos modèles de crise nous intrigue. Pour moi, c'est mai 1968. Bernard, le philosophe préféré du Club, se réfère à 14-18. Régine, une collègue de lettres qui me ravit parfois la vedette, a un faible pour la crise de 29. Robert, notre historien qui est aussi un marxiste convaincu, s'acharne à comprendre la crise du mouvement ouvrier qui se ramène à la crise de sa direction.

J'avoue que je n'ai jamais compris pourquoi. Quant à François, l'autre philosophe du club, il prétend que c'est un mot qui sort du chapeau quand on veut faire accepter aux gens des changements douloureux.

Robert nous proposa d'inviter son maître, Fernand Braudel, un historien de grande réputation, encore très alerte malgré ses 83 ans.

Nous fîmes de gros efforts. Nous lûmes "La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II" et surtout "Civilisation matérielle, économie et capitalisme".

Robert nous expliqua qu'il s'était détaché de son maître parce que la Nouvelle Histoire dont Braudel est présenté comme le Patron par les médias avait provoqué une crise de l'enseignement de l'histoire et de la géographie qui, sans la résistance des enseignants, auraient disparu au profit des sciences économiques et humaines. La Nouvelle Histoire délaisse l'événement pour la vie matérielle, les idées pour les mentalités. On portait autrefois des souliers à la poulaine; on porte aujourd'hui des bottes de rocker. On avait autrefois peur du loup; on a aujourd'hui peur de la bombe atomique. Conséquence paradoxale: cette "histoire" met en valeur ce qui persiste plutôt que ce qui change puisque la peur subsiste si les objets de la peur varient. La Nouvelle Histoire peut ainsi évacuer la chronologie et multiplier les rapprochements dans le temps et dans l'espace. L'histoire cesse alors d'être l'étude du passé pour devenir l'étude de l'origine des problèmes de notre temps, "l'explication de la contemporanéité". Elle nous "apprend" ainsi que le capitalisme remonte très loin dans le temps, que des signes l'annoncent dès le 1° siècle de notre ère. Conclusion: le capitalisme c'est vieux et ça durera malgré les crises, sa règle étant de se maintenir par le changement même. Pour Robert, Braudel a réussi l'exploit de "prouver" la pérénité du capitalisme en usant de concepts marxistes qu'il a préalablement déformés.

Pour ma part, j'ai été surprise de trouver dans la conclusion de "Civilisation matérielle" quelques lignes sur 68: "Herbert Marcuse a bien le droit de dire qu'il est stupide de parler de 1968 comme d'une défaite. 1968 a secoué l'édifice social, brisé des habitudes, des contraintes, voire des résignations: le tissus social et familial en est resté suffisamment déchiré pour que se créent de nouveaux genres de vie, et à tous les étages de la société. C'est en quoi il s'est agi d'une authentique révolution culturelle. Mais le temps passe: une dizaine d'années, ce n'est rien pour l'histoire lente des sociétés, c'est beaucoup pour la vie des individus. Voilà les acteurs de 1968 repris par une société patiente à qui sa lenteur donne une prodigieuse forme de résistance et d'absorption. L'inertie c'est ce qui lui manque le moins. Donc pas un échec, c'est sûr; mais un franc succès, il faut y regarder de près." Arrivée là, je me suis dit: Bien, il va rentrer dans les détails des effets de 68. Eh bien non! Comme Robert nous l'avait signalé, il m'a promenée là où je m'y attendais le moins. Pour regarder de près, il faut aller loin. "La Renaissance et la Réforme se présentent comme deux magnifiques révolutions culturelles et de long souffle, éclatant coup sur coup. C'était déjà une opération explosive, dans la civilisation chrétienne, que de réintroduire Rome et la Grèce, et déchirer la robe sans couture de l'Église, c'en était une autre, pire encore. Or tout se tasse finalement, s'incorpore aux ordres existants et les blessures se guérissent." C'était comme si on m'avait dit: Tu t'inquiètes des retombées de 68? Ne t'inquiète pas! ça se tassera comme ça s'est toujours tassé.

En trois mois, nous avions soigneusement préparé la rencontre. Pas question pour moi d'être tendre avec un monsieur qui s'exprimait comme ma grand-mère. Quelle ne fut pas notre surprise, en septembre, de découvrir par la presse locale qu'on nous avait piqué notre idée et que le centre de rencontres de la ville -installé sur une colline inspirée d'où le directeur lutte contre l'ignorance- organisait trois journées avec Fernand Braudel! On n'a jamais su comment notre idée avait pu sortir des locaux du club et arriver aux oreilles des responsables du centre de rencontres. Un climat de suspicion régna quelques temps mais nous finîmes par admettre que la fuite avait dû être involontaire. Il ne pouvait y avoir de traître parmi nous.

Mes collègues boycottèrent ces journées. Moi, j'y allai par curiosité. La crise doit être à l'oeuvre partout, même là où se vend la culture. Toute mise en spectacle me paraît indécente et signe d'inauthenticité, maladie de notre temps.

La presse locale se saisit de ces rencontres et ce qui aurait pu être un événement unique ne fut qu'un cliché stéréotypé. À lire les articles, j'avais un sentiment de déjà vu, de déjà lu. Pensez donc! Amener le patron de la Nouvelle Histoire, qui a un champs de vision d'une ampleur inaccoutumée puisqu'il réussit à embrasser la planète entière et un millénaire entier, à se produire sur scène, et le filmer pour la postérité, faisant la leçon d'histoire à une classe de collège cinquante ans après qu'il a quitté l'enseignement secondaire -on lui demanda si en cinquante ans les élèves et les leçons avaient changé ou non- et quelle leçon! le siège de la ville en 1707, c'était une belle opération médiatique rendant possible l'emphase journalistique. Mais monter en épingle, toujours de la même façon, a un effet meurtrier: l'épingle finit par faire éclater l'enflure. Et l'insignifiance de ce qui est présenté comme sans précédent est si évidente qu'il ne reste plus qu'à en
rire.

Evidemment, je trouvais que c'était un peu cher pour mes ressources d'institutrice à la retraite. 70 F par jour et 60 F par repas, ça allait me coûter: 210 F + 180 F= 390 F. J'ai gardé de mon métier l'habitude de calculer et de demander des comptes. Payer 390 F pour payer qui? Fernand Braudel venait bien par plaisir et pour le plaisir. On m'expliqua que c'était pour payer les voyages et les repas du gratin régional et international invité à participer au spectacle. Pas de spectacle sans dépenses somptuaires: il faut bien jeter de la poudre aux yeux pour éblouir, aveugler.

Bernard n'avait pas manqué de s'étonner. Comment l'historien de la longue durée pouvait-il prendre plaisir à n'être qu'une brève écume événementielle. Pour parler de 1707, jusqu'où allait-il remonter dans le passé? Et pour parler du siège de la ville, allait-il voyager dans le monde entier? L'ampleur de la vision ne lui paraissait pas être une garantie de scientificité et la longue durée n'était sûrement pas un concept. On avait affaire à un érudit doublé d'un écrivain doué pour le montage.

Chacun y alla de son couplet et de sa cérémonie.

La presse locale annonça en bonne place -les articles étaient signés par le rédacteur en chef- la venue du plus grand historien français actuel, l'intellectuel le plus prisé outre-Atlantique. Bernard me fit remarquer que l'abus des superlatifs, caractéristiques de l'écriture journalistique, était un des signes les plus évidents de la crise que traverse aujourd'hui le langage qui ne sert plus à dévoiler, délivrer la vérité mais à plaire, séduire, manipuler.

Les journalistes ne sont pas travaillés par le doute linguistique.

Un journaliste réussit en 64 mots -j'ai compté- à nous présenter l'histoire à trois étages sur laquelle l'historien a travaillé 64 ans.

La concision journalistique, c'est la pomme de discorde entre Bernard et moi. Lui pense que pour résumer 64 ans de recherche en 64 mots, il suffit de ne pas avoir lu l'oeuvre. Moi je pense qu'à l'école de journalisme, on leur apprend des méthodes de lecture globale et des techniques de résumé qui ne leur permettent pas de comprendre ce dont ils ont à rendre compte, par exemple l'oeuvre de Fernand Braudel.

Le maire lui remit la médaille de la ville.

L'amiral et son état-major reçut l'éminent professeur et sa suite pour un débat sur la Méditerranée comme théâtre d'opérations militaires.

Il n'y a que l'inspecteur d'académie à ne pas l'avoir reçu. Sans doute à cause de la pauvreté des moyens attribués à lÉducation Nationale, situation que j'ai toujours connue pendant mes trente-six années de service.

Tout ce que la ville, le département, la région compte de notables et d'officiels se retrouva au centre de rencontres. 400. Je croyais qu'il y en avait plus. C'est finalement peu de choses. Mais qu'est-ce qu'ils prennent comme place, toujours aux premiers rangs!

Les trois journées furent animées par des journalistes en renom. Ca confirme que j'ai raison contre Bernard: les journalistes, ce sont les Nouveaux Penseurs. Le premier jour, on a eu droit à la "reine" Christine. Elle ne dit mot. Son sourire me suffit. Son talent était éclatant. Elle pouvait se faire payer cher.

Le maire y assista. Par devoir et par amitié -Robert dit que c'est par souci électoral- il est de toutes les sorties. Au milieu du populaire pour les grandes rencontres de l'équipe de football. Au sommet de l'échelle des pompiers avec le Père Noël. Au milieu des baigneurs fêtant la nouvelle année dans la grande bleue. Je trouve qu'il gère très bien son temps et son image de marque. À mon avis, il devrait réussir la Traversée de la Ville et la Renaissance du Centre Ville, deux projets qui traînent depuis vingt-cinq ans. Demain, j'en suis sûre, il sera de toutes les soirées de prestige à l'Opéra municipal rénové où l'on donnera Wagner, Bellini, Mozart. J'espère qu'il mettra son noeud pap' et un beau frac car je lui trouve beaucoup d'allure. Robert n'aime pas cette politique qui veut que chacun reste à sa place: le peuple au stade, les bourgeois à l'opéra. Mai 68, ce ne fut pas mieux: étudiants et ouvriers dans la rue, hippies faisant l'amour à l'Odéon ou à la Sorbonne.

De ces journées, je n'ai pas gardé un grand souvenir. Il y avait trop de beau monde, trop d'intellectuels de haut niveau remettant en question ce qu'on m'avait appris à l'École Normale et que j'avais retranscrit pendant trente six ans. Malgré mon âge, les spécialistes ça m'impressionne et ça me paralyse. Heureusement que j'ai les réunions du club pour bien garder ma tête à moi. Bernard, que nous apprécions toutes beaucoup, dissipa en quelques formules définitives mon malaise: "S'il suffisait de remettre en question, de renverser les perspectives, de tenir des propos peu orthodoxes pour produire une Nouvelle Histoire, une vérité nouvelle, alors bien sûr! Mais peut-être, avant de produire du neuf, faudrait-il montrer que l'ancien est dépassé. Et puis, ce qui se présente comme neuf n'est peut-être que du très vieux monde à l'envers." Là dessus, Robert nous apprit que les nouveautés de Braudel et Wallerstein se trouvaient déjà dans "L'impérialisme, stade suprême du capitalisme" de Lénine. J'avoue que je ne suis pas allée vérifier mais j'ai fort bien compris mon collègue quand il déclara que le capitalisme était heureux de trouver des "historiens", des idéologues comme Braudel ou Tenenti pour "prouver" que le capitalisme est une structure permanente de la vie sociale à laquelle on n'a pas pu et on ne pourra pas échapper. Pour le capitalisme c'est évidemment plus rassurant que le pronostic marxiste-léniniste qui le voue à disparaître, sa crise finale ayant commencé en 1917.

J'ai été peinée d'apprendre la mort de Fernand Braudel quelques semaines après ces journées. Il m'avait épatée par sa vitalité. Mais il ne m'avait pas éclairée sur 68. J'aurais bien aimé qu'il m'explique, parce que pour moi c'est une conséquence de 68, comment une société peut d'une part abolir la peine de mort pour les grands criminels et d'autre part instaurer le droit d'avorter, droit à tuer des innocents absolus.

C'est pourquoi je proposais au cours d'une de nos réunions qu'on invite Daniel Cohn-Bendit. Car tout de même, si on voulait comprendre pourquoi il était facile d'enseigner la morale autrefois et impossible de l'enseigner aujourd'hui -malgré la longue durée, Monsieur Braudel avait admis ce changement, cette crise-, ne fallait-il pas remonter 18 ans en arrière, à la crise de mai 1968? Monsieur Braudel aurait trouvé que j'ai une vision étroite mais je suis sûre que 68 est la cause de notre décadence, liée à la crise de la morale.

L'idée m'en était venue en écoutant Cohn-Bendit à l'émission "L'oreille en coin". Quelle verve! Il avait bien changé depuis que je l'avais eu sur les bancs de l'école primaire à Montauban en 1953. Lui si réservé, si discret, il était devenu bien remuant et agité. Avec moi il ne disait jamais d'âneries. Alors que là il n'arrêtait pas. Comme en 68. Qu'est-ce qu'il a pu en dire. J'avais honte pour lui. Je lui avais écrit d'ailleurs pour le lui dire. Il m'avait répondu. Sa lettre était remplie de fautes. Avec moi, pourtant, il n'en faisait pas. Il ne bégayait pas non plus.

Mes collègues du club accueillirent ma proposition avec sérénité et ne lui firent aucune publicité. Nous n'aimons pas la fébrilité et l'étalage.

Cohn-Bendit accepta notre invitation. Et c'est ainsi que sans le concours des ministères de la culture, de l'éducation nationale, des affaires extérieures, ni le concours du Conseil Régional, du Conseil Général et de la Ville, il s'expliqua, gratuitement, pour les adhérents du club des retraités de la M.G.E.N. Mes collègues, craignant mon animosité à l'égard de Cohn-Bendit, me firent jouer quelques saynètes où je devais m'acharner sur un bouc émissaire. Ce fut Régine. Je m'en donnai à coeur joie.

L'événement -qui n'en fut un que pour nous car nous n'avions surtout pas voulu que le journaliste local en parle: il aurait rameuté tous les partisans de la France virile qui hantent la basse ville, où il serait resté dix minutes et aurait rédigé son papier comme s'il avait assisté à la totalité de la rencontre, pratique payante qui lui permet de duper son rédacteur en chef attentif à d'autres événements stéréotypés et de passer des moments agréables et intimes avec son "partner-love", une mode "branchée" made in U.S.A. -eut lieu le 1° février 1986. Événement daté, unique, ayant une cause. Donc événement historique.

Dany nous surprit: "J'ai accepté l'invitation de Victorine parce que Victorine a été mon institutrice. Figurez-vous qu'en 1953, elle me tapait sur les doigts quand je disais des âneries. C'était rare. Je préférais ne rien dire, être sage comme une image. Aujourd'hui j'ai compris que plus on en dit, plus on a de la valeur, et plus on vous prend au sérieux. Dire des âneries, en réalité c'est être créatif. Regardez les publicités: c'est un immense tissus d'âneries. Mais ça paye. Je ne connais que Victorine à penser que 68, c'est le début de la décadence. Les âneries réussies de 68, ce sont les libertés d'aujourd'hui. Et les contestations non réussies de 68, ce sont les oppressions d'aujourd'hui. Pourquoi transmettre un savoir qui conduit à la bombe atomique? J'avoue que l'attachement de Victorine à une école élémentaire qui apprenne à lire, à écrire, à compter est touchant. Mais les fautes que je fais, je les retrouve dans les pubs, affichées, avouées comme telles, non sanctionnées et rentables. Voilà un effet de 68: la transgression ludique de toutes les règles. En sociologue qui n'a jamais exercé, je retiens surtout les retombées de 68. Par exemple, le Paris-Dakar. On dit: c'est Sabine qui l'a créé. Moi, je dis: c'est un produit de 68. Comme 68, le Paris-Dakar, c'est une réponse à l'ennui. On ne flambe plus les voitures, on les plante dans des dunes. Quelques voitures, ça suffit. Les médias assurant la mise en spectacle pour que le défoulement collectif se produise." Il n'avait pas bégayé.

Régine, toujours prompte à s'émouvoir, s'étonna de ce rapprochement. Les voitures qui avaient flambé en mai n'étaient-elles pas en stationnement dans des rues barrées par des barricades alors que les bolides qui se sont plantés en janvier roulaient à tombeau ouvert sur des pistes sans balises?

Dany lui fit remarquer que l'oppositon situationnelle qu'elle mettait en avant cachait une identité fonctionnelle: dans les deux cas, on aboutissait au même résultat, la destruction des bagnoles. "Le Paris-Dakar, c'est comme 68, c'est comme les films burlesques des années 20, ça provoque un rire hénaurne en sacrifiant l'objet-roi de la société de consommation: l'automobile."

Régine s'offusqua de ce rapprochement. Elle n'avait pas trouvé burlesque du tout la séquence télé où Sabine engueulait des concurrents qui avaient lavé à flots de mousse leur vaisselle dans l'eau d'un puits. "Ici, nous ne sommes pas chez nous. Nous devons respecter ces gens et leur milieu. Ici, l'eau est vitale. C'est un crime de la polluer", gueulait Sabine dans son mégaphone.

Tout le monde riait de bon coeur en entendant ce récit, Régine comprit qu'il ne servait à rien de se scandaliser de la bêtise de Sabine et que rire de ses âneries était autre chose que rire de la destruction des bagnoles.

François qui déteste Sartre nous amusa beaucoup en nous rappelant que l'auteur des "Mains Sales" avait dit à Dany: "Quelque chose est sorti de vous qui étonne, qui bouscule, qui renie tout ce qui a fait de notre société ce qu'elle est aujourd'hui. C'est ce que j'appellerai l'extension du champ des possibles. N'y renoncez pas." Et la gifle de Braudel: "Jean Paul Sartre peut rêver d'une société où l'inégalité disparaîtrait, où il n'y aurait plus de domination d'un homme sur un autre homme. Mais aucune société du monde actuel n'a encore renoncé à la tradition et à l'usage du privilège." Il nous rappela que ses contributions parues dans APORIE balayaient les inepties de Sartre. "Cohn-Bendit a raison, 68 ne constitue pas le reniement de notre société comme le croit Sartre, 68, c'est le plein développement des énormes possibilités de médiocrité recelées par notre société. Une seule condition: avoir suffisamment de culot pour présenter le médiocre comme génial, révolutionnaire, nouveau, moderne..."

Dany se fit prêter les contributions en question -nous sommes abonnés à APORIE- et les parcourut pendant que François renvoyait Sartre aux oubliettes en s'appuyant sur l'argument dominateur de Diodore Cronos. J'avoue être agacée et travaillée par les analyses de François. Bernard m'a dit un jour, en aparté, que François était une réincarnation de Démocrite. "Pressentez-vous l'éclat de rire auquel il veut atteindre et qu'il veut retrouver?"

"Ecoutez, dit tout à coup Dany, la démarche de cette revue me plait. J'en parlerai à mes amis de Francfort. Puisque vous aimez le paradoxe, je vais vous dire ce qu'a été réellement 68. La droite n'en a retenu que la violence destructrice pour faire peur et susciter une forte demande de sécurité. La gauche s'est refusée à y voir une violence constructive et n'y a vu qu'une révolte d'étudiants irresponsables retardant de plusieurs années son arrivée au pouvoir.

En fait, 68, ce n'est pas une révolution faisant table rase du passé. Les barricades fermaient les rues mais ouvraient la voie. La contestation a révélé au système les irrationnalités qui l'encombraient et permis de nouvelles rationalisations. Par exemple, la contestation de la famille a montré le gaspillage de temps et d'énergie qui s'y produit. Chaque famille immobilise une femme pour des tâches répétitives, genre faire à bouffer deux fois par jour et tout ça pour deux, trois ou quatre personnes. La prolifération des Quick, des Fast Food, c'est la généralisation de la bouffe-sandwiches que nous avons inaugurée sur les barricades, tous sexes mélangés. 68 a fait découvrir les avantages de l'ouvert sur le clos. On sort la femme du foyer pour qu'elle devienne conductrice d'autobus, skipper de catamaran. Fini l'enfermement chez soi ou dans la voiture. Maintenant on sort, on court, on fait du "jogging". Finis les costumes et les cravates. Maintenant, c'est le style décontracté, survêt et col ouvert. On sort de la fatalité de la reproduction et des contraintes du mariage. On accède à la jouissance sans entrave. On multiplie rencontres et partenaires."

J'ai failli piquer une crise en entendant ces âneries dites sans bégayer par Dany. Bernard me fit boire pour me requinquer un marc fabriqué autrefois par François quand il s'occupait aussi à produire du vin, tout en enseignant la philosophie.

"Le frein à tout cela, ce sera l'extension du Sida dans le champ des possibles", prophétisa François.

Régine, qui est très "branchée" comme on dit aujourd'hui -il faut dire qu'elle a dix ans de moins que moi- fit remarquer à Dany que le système avait aussi multiplié les lieux d'enfermement propices au délire: les stades, les Zéniths, les Bercy, les grandes surfaces. Et que l'enfermement devant la télé avait encore beaucoup d'adeptes.

"On ouvre l'école sur la vie", reprit Dany.

"C'est le n'importe quoi érigé en système", commenta Robert.

"Il n'y a qu'à voir ce qu'on propose à mon arrière-petit-fils, gueula Bernard. Il est étudiant en gestion des entreprises et des administrations. Eh bien il joue à la bourse, il fait partie du club junior-entreprises, il a organisé une nuitée estudiantine: Montée d'adrénaline. Déficit de 20 000 F qu'il doit combler en organisant d'autres soirées pour apprendre à gérer en prenant des risques calculés."

Bien évidemment, je ne fus pas la dernière à donner des exemples de n'importe quoi. La pédagogie de l'éveil qu'on pratique aujourd'hui à l'école primaire, c'est le n'importe quoi généralisé.

Régine m'interrompit: "Tu dis n'importe quoi. Ouvrir l'école sur la vie, ça veut dire responsabiliser l'élève, lui faire prendre des initiatives."

Robert l'interrompit: "La prise de responsabilités ou d'initiatives, autrement dit la participation, c'est un moyen trouvé depuis 68 pour faire croire aux citoyens qu'on les libère alors qu'on les enchaîne. Participez à la gestion de votre établissement, prenez des responsabilités, vos responsabilités, gérez la pénurie. Difficile de dire après qu'on n'est pas satisfait. Un autre moyen pour masquer la fragilité du régime présidentiel a constitué à multiplier les instances élues, expression de la volonté populaire, appelées à décider. C'est la décentralisation et la régionalisation.

Mais quand on est mécontent, on ne sait plus où manifester, à la mairie, au conseil général, au conseil régional? Et après les élections, ça risque de se compliquer encore. Irons-nous manifester à droite-Matignon ou à gauche-Élysée? Crise dans les rangs ouvriers. Crise dans les sommets. Ce que Cohn-Bendit appelle l'ouverture, c'est une aggravation de l'atomisation.

" Pas du tout, réplique Dany. 68 c'est d'abord une explosion d'énergie pure et rebelle essayant de briser l'atonie et la quiétude d'une organisation aseptisée de l'existence -boulot, métro, dodo. C'est l'irruption massive de l'anomie, 15 jours de désordre, 15 jours de bonheur arrachés à l'ennui. Même les analysants avaient quitté les divans. À une morale étriquée, conformiste, tautologique genre: Les étudiants doivent étudier, les enseignants enseigner, les travailleurs travailler, 68 a opposé une manière de vivre et de dire le collectif. La foule solitaire devenait communauté. Parlez à vos voisins disait une parole de mai. Dix millions de grévistes ont parlé comme on n'a jamais parlé. Belle revanche de l'oral sur l'écrit, de la radio sur la télé. 68 a voulu renouer avec le mythe de la transparence, de la communion et de l'immédiateté."

C'est ce que nous avons vécu ici avec la grande aventure du Printemps". dit Régine qui est toujours fourrée là où ça bouge.

Qu'est-ce que c'est que ça?", demanda Dany Cohn-Bendit.

Un spectacle-fleuve sur la Renaissance et la Réforme auquel ont participé avec enthousiasme plus de 200 comédiens, danseurs, musiciens, mêlant fraternellement professionnels et amateurs, enseignants, lycéens, ouvriers des chantiers, subventionné sans arrière-pensée ni souci d'en tirer profit par la droite, la gauche, les industriels, la marine nationale. Un spectacle sur la génération qui eut 20 ans en 1500, redécouvrit Platon Aristote et la Grèce, vécut la découverte de l'Amérique et l'anéantissement des Indiens, prit parti dans la cassure de l'Église, mit la terre sur son orbite autour du soleil. Un spectacle sur Michel-Ange, Luther, Las Casas, Copernic et quelques autres. Un spectacle qui a été une grande fête populaire où notables et petit peuple saucissonnaient sur les gradins de pierre du théâtre en plein air pendant les entractes", répondit Régine heureuse de ce qu'elle avait retenu les séminaires sur la Renaissance, et émue au souvenir du rôle qu'elle avait joué pendant le carnaval d'Elbing, la scène finale. Elle ajouta que l'aventure du Printemps avait mimé l'aventure de la Renaissance puisqu'après l'explosion de foi et d'enthousiasme qui avait fait aboutir ce projet fou en donnant des ailes aux créateurs, l'étroitesse d'esprit du pouvoir local avait fait retomber la ville dans son ennui par le retour à l'ordre et le règne du désert.

Mais c'est une résurgence de mai", s'exclama Dany.

"Normal, dit méchamment Robert, le metteur en scène de ce spectacle
mégalo est un ancien de mai qui a pratiqué la communauté pendant
quelques années.

" Et ce doit être un juif comme moi", cracha Cohn-Bendit qui malgré son énervement ne bégaya pas. "Et comme moi, il devra s'exiler car les pouvoirs n'aiment pas les grandes fêtes de l'humanité. Ils préfèrent orchestrer les grandes âmes de la division. Mais le destin des exclus, c'est de préparer le nouveau monde de demain."

Bernard rompit le silence: "Si 68, c'est d'abord, c'est que 68, c'est ensuite."

Eh bien, il y a eu un double jeu de l'anomie. Dans un premier temps, 68 est une manifestation de violence destructive. Dans un deuxième temps, c'est une manifestation de violence constructive. C'est cet aspect paradoxal que j'ai voulu mettre en évidence. 68 a construit 86."

C'est alors que François, nullement épaté par le paradoxe de 68, bondit et nous emporta: "Merci à Régine. Elle m'a donné la clé de 68 en évoquant l'aventure du Printemps. Mai 68, c'est un retour au myhte de Dyonisos."

Ca y est, ça le reprend, me glissa Bernard en aparté, il confond le service du vin et le service divin."

Rappelez-vous Les Bacchantes" 'Euripide. Penthée assure le gouvernement de Thèbes quand Dyonisos, son divin cousin, y arrive pour y instaurer son culte. En bon gestionnaire, Penthée reporte au futur les jouissances de la vie, voulant sauver le blé en herbe, et lutte de toutes ses forces contre la licence débridée des femmes et des hommes de sa cité. Il lutte seul puisque même le devin Tirésias et Cadmos, son grand-père, fondateur de Thèbes, se rallient à l'orgiasme. C'est parce qu'il est hostile au jeu rituel de la violence destructive qui commémore la fondation de la cité -pour construire l'unité de la cité, il faut détruire le bouc émissaire- et recrée sa vitalité -pour produire, il faut dépenser- que Penthée est atrocement dépecé par les bacchantes sur l'ordre de sa mère Agavé. Sa mort assure le triomphe de Dyonisos qui renouvèle le dynamisme de la cité. 68 illustre la liaison existant entre la destruction dyonisiaque et l'expansion apollinienne."

"Mais c'est du Nietzsche", ironisa Bernard.

"Oui, conclut Dany, en 68 on a sacrifié par une débauche effrénée les idéologies mystifiantes pour, en 86, sacrifier aux cultures édifiantes."

Lectrice d'APORIE, je me suis décidée à vous envoyer ce texte. Ayant reçu la note du comité de rédaction sur vos critères de sélection, je n'ai aucune appréhension. "Le discours aporétique auquel notre revue doit se reconnaître est un discours sans complaisance et désillusionné, habile dans le déboulonnage des statues, un discours vertigineux par nature. Les propos tenus devront être, à l'inverse des credo communs et autres platitudes, soucieux de la distance et du ton, loin des pouvoirs et des modes. Leur originalité fera leur portée. Leur liberté, leur altitude", dit cette note. Pas de doute, mon texte sera retenu.
Victorine ENGEL
Aporie N°6, La crise, 1986


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Jean-Claude Grosse ou la poétique de l'égarement / Jean-Paul Gavard-Perret

Rédigé par grossel Publié dans #JCG, #cahiers de l'égaré, #poésie, #écriture

Jean-Claude Grosse ou la poétique de l'égarement / Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Claude Grosse ou la poétique de l'égarement / Jean-Paul Gavard-Perret

 

Jean-Paul Gavard-Perret



Jean-Claude Grosse
ou la poétique de l'égarement



I. L'errance et l'aporie.


D'abord donner voix à une femme, pas n'importe quelle femme. D'abord, aussi, commencer par un détail : pas n'importe quel détail. Ainsi la voix de cette femme : "je partage votre passions (nous avec) des beaux seins (...) qui m'invitent à une errance impérative plutôt qu'à l'arrêt sur l'image de l'aporie" . Et soudain surgissent deux mots essentiels pour comprendre le parcours de Jean-Claude Grosse : l'errance et l'aporie. Il n'en manque plus qu'un pour que la trilogie verbale soit parfaite : résistance. En trois mots, donc, ce premier voyage dans la parole de l'aimant, dans la parole aimantée.

Chez Jean-Claude Grosse, en effet, tout est affaire de vie, d'accueil, de gourmandise. Pour cela l'écriture fait table rase de tous les "flics de l'exactitude" qui rendent la vie insupportable. Non que le poète cultive le flou : au contraire. Mais il refuse les dichotomie, les scènes de genre, les choses mal vues, mal dites. La vie est plus compliquée que ça, même dans les tripes : "ça bande, ça débande", et aller jusqu'au bout ne signifie pas, toujours, qu'il faille conclure. Belle leçon de vie, belle leçon d'amour, qui, bien sûr, ne satisfait pas le machisme de surface, mais ouvre l'écriture à d'autres abîmes.

Paroles d'aimant(e) est à ce titre significatif, comme, d'ailleurs, la "conversation" croisée du poète avec Emmanuel Arsan.  Car, tout, un jeu se joue sur le masculin féminin, le masculin de la femme, le féminin de l'homme, sans confusion, bref le double "je" (et pas forcément le double jeu, le "bouble-bind") de l'être "tel qu'il devrait être". Tout cela avec délicatesse, pudeur, et impudeur (du moins ce qu'on prend comme tel), aux bouts des désirs, des limites, des peurs. L'homme, celui que l'imaginaire ne voudrait qu'avec des "couilles", peut, des femmes, n'attendre qu'"à être bouleversé par leurs histoires".  Une chose simple, mais pas si simple que ça. Et Jean-Claude Grosse ose l'aveu, ose l'amour d'une femme qu'il ne cherche pas seulement à "avoir".

Là, soudain, une autre "sagesse" (on osera le mot), une autre vérité.  Qui se dessine dans un lent travail de recouvrement. Le poète est en effet un poète rare, il n'est pas au service de son ego. Et son travail sur le terrain en est un exemple, parmi d'autres. Au service de la culture, celle qui se veut supplément d'âme et supplément de corps, Jean-Claude Grosse, par les Quatre Saisons du Revest, entre autres, a permis à toute une génération  de trouver un lieu, de trouver un départ dont le magnifique album Donjon Soleil , permet de donner l'état des lieux de dix ans de travail.

Forcément, Jean-Claude Grosse écrit peu : mais bien. Sa poésie est un chant, chant, certes intimiste, mais paradoxal, chant de vie rêvée mais pas de vie en rêve. Autre chose le chant comme en témoigne ses quelques vers:
        Je l'aime
        sur fond de Côte d'Or
        douceurs de chocolat sur ma langue
       celles de tes rêves gourmandes
       je rêve de l'impossible baiser".
La poésie se fait humble, gourmande et essentielle. Le poète, en ses doutes, distille une écriture de l'éros, mais la plus subtile qui soit.

Car c'est bien de l'éros qu'il s'agit, cette force qui lutte contre la mort, mais loin des niaiseries. Le quotidien transpire ici. Il y a les départs, les refus, l'acceptation de la solitude de l'échange:
       ce n'est par parce que tu m'aimes
       que je dois répondre à toutes tes attentes",
dit Grosse, mais, chez lui,  la réciproque est vraie. Et il y a aussi, la vie qui va, avec
      émois gratuits sans calcul
     aptes à tout pari
     à toute méconnaissance de l'autre".
Une nouvelle fois tout est dit. L'amour n'est plus une dévoration de l'autre. 

Il y a les erreurs, encore, les errances, les désespérances mais aussi les sourires et les désirs (même s'ils ratent parfois) qui font une vie. Il y a aussi les mots pour le dire. Les mots "qui jouent et qui taisent", ces mots de silence, qui savent le silence, qui écartent les "comment ne pas dire" de certains "comment dire", ce qu'à si bien compris, dans l'oeuvre de Grosse, Emmanuelle Arsan, si proche, si loin...

L'écriture de Jean-Claude Grosse possède, ainsi ,cette saveur velouté de l'éphémère, mais un éphémère qui dure. Car même écrit à la craie sur le corps d'une femme, dans une version moins possessive, captive mais plus capiteuse, encore, que The pillow Book de Greenaway, les mots qui s'effacent perdurent. Comme perdurent ces émotions rapides, ressenties dans des instants - apparemment ratés - jusque dans les allées d'un supermarché, rayon yaourts, entre les Kremly et les Chambourcy. Il suffit d'un sourire, un sourire qui change tout, qui change la vie, par la grâce d'un instant.

Jean-Claude Grosse possède, donc, la capacité de saisir et de dire ces petits riens qui font tout, de saisir, aussi, les instants ratés qui prennent alors une valeur essentielle. Le poète sait les monter en épingle sans se monter la tête. Il sait qu'il n'y a rien de neuf sous notre soleil : "c'est toujours avec  du vieux que nous jouons ce jeu si vieux", mais ce jeu en vaut la chandelle, et, à sa manière, Grosse est le poète de l'amour fou, le seul, le vrai, celle qui laisse l'autre à se liberté.

II. La communauté inavouable.

Avec lui, en effet, les femmes sont fille de l'eau, filles de l'air mais jamais du calvaire. Et le poète inscrit  une mythologie particulière. En ne parlant que de l'amour, mais pas n'importe comment, il ouvre une relation intense à ce sentiment majeur. Qu'on lise, à ce propos, sa réflexion sur le fameux adage de 68 : "Faites l'amour pas la guerre". Ceci, pour lui, n'est pas une simple idée, mais pas, non plus, une idée simple. Il se peut, et Grosse le dit,que  l'érotisme soit même un "mythe"...

Alors imaginez, imaginez le pire. Que l'ange devienne bête ou la bête l'ange et l'être disparaît. Entre érotisme et pornographie il existe "un jeu qui se joue au millimètre près". Tout se joue dans cet écart infime : l'amour, le politique, la vie. Entre libération et exploitation, entre le voile et le dévoilement, les repères ne sont pas si simpleS qu'on voudrait se le faire croire, même si les choses semblent avancer. La preuve : on divorce plus qu'avant, mais cela change-t-il quelque chose au problème, profondément?

Dès lors, la communauté des amants restent toujours inavouable. Mais pas inavouée. Et Jean-Claude Grosse, risque l'écart, l'écartement. Aimer n'est-ce pas toujours aimer l'autre par défaut? Le poète nous met sous les yeux ces rapports menacés, espérés. Il "apprend" des espaces de libertés, des espaces de dangers. Il décolle des images acceptées, de toutes ces re-présentations (les poètes souvent ne font que resservir les même plats) une autre image. Le féminin, le masculin n'est pas ce qu'on croît. Grosse les mêle, sans les confondre. Pour que les choses soient dites, autrement, pour que les choses soient faites, autrement ; pour éviter ces "cela a été fait" chers à Duras, pour laquelle,  si l'acte est accompli, et il l'est, il n'y a rien eu. Pour l'auteur de Parole d'Aimant(e), à l'inverse, autre chose un acte. Et pas forcément celui qu'on attend (de l'homme en particulier qui ne joue plus ici les bellâtres).

Donc, pas d'affirmations abruptes : rien que des affirmations déplacées, donc difficiles. Jean-Claude Grosse laisse marcher ensemble les contraires. Il ne simplifie pas (même si l'écriture est apparemment simple). Mais l'écriture, quand elle devient simple, n'est pas simple écriture. C'est, alors, que quelque chose passe, entre, sort. Grosse ne "dispose" pas son écriture, comme il ne dispose pas de l'autre. L'écriture comme l'autre échappe. Et c'est ainsi que quelque chose circule, autrement. Comme, dans la petite histoire circule la grande, mais qui ne sera que sa soeur, soeur du rêve et soeur du noir. Peut-être ça l'émotion, la vraie : cette résistance non à l'autre mais à soi-même, pour le vrai désir. Et, de la sorte, revenir à l'Aphrodite païenne, à Ève, à Lilith, mais mieux, en acceptant l'étrangeté de ce qui ne peut pas, forcément, être en communion. Là le seul rapport amoureux, provisoire, déserté (d'une certaine façon) mais plein, à la fois. Voilà la seule "leçon" : en accepter l'énigme, l'énigme de la présence et le don. Ainsi, boucler, la boucle : mais pas n'importe comment.

III. La poésie comme une boucle étrange.

A la base de chaque être demeurera toujours son  principe d'insuffisance : au monde, à l'autre, à lui-même. Évidence que le poète n'a pas besoin de rappeler mais qu'il "acte". Cette conscience d'insuffisance fait tout, là tout se joue : l'appel à la conscience, au corps. Sans vouloir, pour autant, "prendre" la part cachée de l'autre. Certes, pour faire court, dans chaque rapport amoureux, la substance de l'autre est contesté. Mais Jean-Claude Grosse rappelle qu'on peut faire mieux. Ne pas rechercher dans l'autre, l'autre de soi-même mais notre propre contestation et penser l'autre dans le rapport le plus intense mais comme individu séparé. Cela l'amour, le "vrai", le "fou", dont nous parlions plus haut. Cet appel à cette communauté inavouable. La seule. La seule effervescente. Pas de prétendue fusion (on le sait depuis Bataille). Pas cet abaissement. La communauté de l'amour ne peut se fonder sur cette illusion d'optique. Toujours préférer le "je te laisse vivre "au "je te fais mourir" (d'amour, de mort, puisque, qu'alors, c'est tout comme).

Ainsi, si chez Grosse, l'amour occupe une place centrale, il occupe une place singulière. Il assure, d'une certaine façon, l'impossibilité de sa propre immanence. Il existe une différence entre être épris et être pris. C'est là tout le prix de cette quête de vie. De cette quête d'amour. Cela l'amour sans quoi il n'existe ni de présence ni d'être. C'est pourquoi, par sa poésie, l'auteur s'expose, expose en s'exposant, sans porno-graphie (de sa part), sans voyeurisme (de la part du lecteur). Cette exposition est un appel à voir non dans mais sous les images, c'est-à-dire dans le repli des images apprises. D'une certaine manière, la voix qui dit "viens" doit rester sans écho. Là l'impossibilité de l'amour dans sa possibilité la plus nue.

Loin des théories sulpiciennes et des théorises de violence sacrificielle (à soi ou à l'autre), Grosse apprend l'autre chose de l'amour : ce qui résiste (pas ce qui fait résistance). Ce "ce qui résiste" est le seul gage de la liberté, l'acceptation de l'espèce, de sa présence (de son retour) ou de son absence (de son refus).  Là la part du risque, du multiple et de l'un à la fois, la part du feu et de l'ombre. L'autre ainsi qui résiste. Et cette résistance qui offre le seul abandon, loin des dichotomies à la "mords moi le noeud" (à tous les sens du terme). Et l'appel à l'infinie altérité, (qui fait si peur mais par laquelle tout passe) pour qu'il y ait, enfin, de la vie dans la vie, non de la mort dans l'amour. Cela la vraie résistance, celle qui fait mouvement.

Ainsi, quelque chose de la vie, quelque chose de l'amour. L'amour, rien d'autre, peut-être que la façon de survivre. De mieux en mieux, si possible. L'amour contre le mort. Tout ce qui restera. Ce qu'on a à offrir. Et rien à attendre de plus.

Juste ça : ce qu'on donne, ce qu'on sent, ressent. Le seul mythe valable à traverser le temps, le seul chant doux-amer, sans retour à la mère pourtant, ce chant qui, il y a trente ans, aurait pu faire la fortune de l'auteur. Qu'on se souvienne:
       "Mite pour mythe
       se monter en bateau
       et (ou)
       monter en bateau",
prendre le large, mais ici même. Jean-Claude Grosse à l'ombre d'Emmanuelle (mais d'une autre aussi). On pourrait tomber plus mal. Il aurait pu tomber plus mal. Il le sait.

Alors rien d'autre que ça la vie, l'amour, la poésie : cette mise en, appétit de vie : "j'aime les livres qui me dilatent" écrit quelque part l'auteur. Sa poétique est toute là : cet appétit.  Sa poésie, aussi, cette poésie de dessous le manteau ou, plutôt, du dessous des cartes, des fausses cartes du tendre, des cartes du faux-tendre (du faut tendre?), pas des grandes surfaces (entre Chambourcy et Kremly). Contre le voyeurisme il impose  cet ob-scène que le regard doit apprendre à voir. De ça, de la vie. Qui retient;  Le seul moyen de la changer. De revenir à elle. Emmanuelle. Et les autres. La scène primitive, la scène toujours nouvelle.


Jean-Paul Gavard-Perret


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