Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Les Cahiers de l'Égaré

Fragments de l'amour / Yvon Quiniou

9 Janvier 2019 , Rédigé par grossel

2019 s'inaugure aux Cahiers de l'Égaré avec Fragments de l'amour du philosophe Yvon Quiniou

2019 s'inaugure aux Cahiers de l'Égaré avec Fragments de l'amour du philosophe Yvon Quiniou

BAT (bon à tirer) signé le jeudi 3 janvier 2019; livre arrivé le mardi 8 janvier; efficacité de l'imprimerie Corlet Numéric qui a déjà imprimé 3 Cahiers de l'Égaré depuis la liquidation de Horizon, mon éditeur historique.

Fragments de l'amour / Yvon Quiniou / Les Cahiers de l'Égaré

13,5 X 20,5, 124 pages, PVP :12 €

ISBN 978-2-35502-095-7

Présentation

« Les sentiments ne se décrivent bien que par leurs effets »

Rousseau, Les Confessions

Yvon Quiniou, philosophe auteur de nombreux livres, change ici de registre. Il se plonge dans l’évocation littéraire de son rapport à l’amour depuis son enfance. Affirmant qu’il a « toujours été amoureux », il décrit ses expériences affectives successives avec leur poésie propre, et, surtout, sa rencontre avec sa femme. Il n’hésite pas à raconter les moments forts qui s’en sont suivis, associés à des lieux que ses sentiments ont transfigurés et qui restent gravés en lui comme des photos mentales indestructibles. Mais l’amour est une chose complexe et le philosophe (ou le psychologue) réapparaît, qui en analyse les divers aspects, voire les contradictions : la séduction, l’admiration source ou effet de ce sentiment, le partage, la fusion des corps et des êtres (qui n’est pas leur confusion !), la jalousie qui lui paraît inévitable, mais aussi qui peut le mettre en danger. En filigrane, on pourra retrouver des réminiscences d’Alain Fournier, de Stendhal, de Proust ou d’Aragon, mais sans didactisme ou vaine érudition. Dans tous les cas, ces « fragments » témoignent, certes, d’une expérience intime, sans fausse pudeur, mais qui peut rejoindre celle de beaucoup d’entre nous : s’agissant de l’humain, c’est à travers le particulier qu’on risque d’atteindre l’universel.

Le « je » ici présent est largement réel, mais aussi fictif et oublieux. Car on n’échappe pas à la fiction et celle-ci est, de toute façon, porteuse de vérité. Quant à l’oubli, il fait partie de la vie et évite d’en prolonger inutilement les souffrances. Enfin, ce « je » est aussi réflexif : il entend analyser l’amour et non seulement en donner des illustrations.

La présence

 

Comment ne pas terminer par la présence puisque, sans elle, rien n’aurait lieu ? Ce qui m’y fait penser, c’est un passage des Confessions dans lequel Rousseau parle de Madame de Warens, « Maman » dans son langage, et où il dit l’inquiétude un peu folle qui était la sienne quand elle n’était pas là, dans la maison où ils vivaient tous les deux. Inquiétude un peu folle ou déraisonnable, dis-je, puisqu’on le voit se précipiter sur ses vêtements ou les draps de son lit pour y respirer son odeur comme un enfant qui cherche un substitut concret de la mère qui s’est absentée – sauf que c’est bien un jeune homme, ici, qui se comporte ainsi. Mais le plus étonnant dans son évocation, c’est la description de son état quand elle revient : ce n’est pas la fête que l’on attendrait étant donnée l’angoisse qu’il a connue auparavant, mais un sentiment d’apaisement, de quiétude tranquille, comme s’il avait retrouvé l’ordre normal des choses sans lequel il ne pouvait vivre.

Or je me reconnais pleinement dans ce double comportement où la question de la présence (et de l’absence) est en jeu, et je l’avoue sans la moindre honte. Ma femme étant d’une activité débordante et ne prenant pas toujours en compte le besoin que j’ai d’elle, combien de fois ne l’ai-je pas attendue inquiet, comme Jean-Jacques, me précipitant dans la rue tel un gosse, quand son retard était trop grand, pour tenter d’apercevoir sa silhouette dans le lointain et rentrant déçu ? Non seulement j’étais frustré et triste, mais j’étais intérieurement agité de peurs diverses, sans motifs raisonnables, et j’en devenais agressif à son égard, empli de rancœur – ce qu’on ne trouve pas chez Rousseau. Par contre et comme lui, quand elle ne rentrait pas à temps et si la rancœur avait disparu, c’était l’apaisement instantané, le plaisir d’être avec elle – avec elle devant moi, dans mon champ de perception. C’était encore plus vrai quand son absence avait duré plusieurs jours, pour un motif familial par exemple. Pour la compenser, je recourais au subterfuge de dormir dans son lit, à sa place, pour y trouver une trace de l’odeur de son corps, ou alors je prenais un des ses vêtements intimes pour le humer et faire surgir fantasmatiquement sa présence. Et là aussi, le retour ne s’accompagnait pas d’une ivresse débordante à la mesure de la frustration qui avait précédé et à laquelle j’aurais apparemment du m’attendre, mais du sentiment, fort mais paisible, d’un retour à l’harmonie quotidienne de ma vie : elle était là, je la voyais concrètement, et c’était l’essentiel.

Je la voyais, ai-je précisé. Ce point en apparence très banal et sur lequel on serait tenté de passer rapidement, est pourtant fondamental, même s’il n’est qu’implicitement présent et jamais mentionné comme tel dans toutes les séquences amoureuses que les écrivains ont pu restituer alors qu’elles sont bien faites de descriptions de l’être aimé, comme Proust évoquant le souvenir d’Albertine devant un massif d’aubépines en fleur, avec le quadrilatère de lumière qui entourait son visage – souvenir qui n’est que la reproduction d’une ancienne perception, donc d’une ancienne présence concrète. Et l’on sait aussi à quel point le choc amoureux, avec ses battements du cœur, son envoûtement, voir l’accès de timidité qu’il peut provoquer, ne se produit que dans le présent, quand nous sommes en contact physique direct avec l’autre. Or, c’est un philosophe, Aristote, qui a insisté sur cette dimension essentielle de la perception, présente donc, dans l’amour. Parlant de l’amitié fondée sur l’agrément, et qui est en réalité de l’amour (homosexuel à son époque), il indique justement que c’est « la vue de l’être aimé » qui donne du plaisir à l’amant, avec cette conséquence inévitable si une autre dimension d’ « amour-amitié » ne s’y ajoute pas : « Quand s’évanouit la fleur de l’âge, il arrive aussi que l’amour s’évanouisse ».

La présence dans l’amour, c’est donc avant tout cela : l’amour de la présence physique, charnelle, telle qu’elle se donne à voir et qu’aucun souvenir (ou, à défaut, aucune photo) ne saurait remplacer, même si, comme il m’est arrivé de l’éprouver et de l’indiquer, un souvenir peut nous revenir comme une présence réelle. Mais ce « comme » signale une différence, fût-elle infinitésimale, entre ce qui a été et ce qui est, que rien ne peut abolir, et celle-ci explique la charge de nostalgie, elle aussi inéliminable, que la mémoire, même la plus vive, comporte : « Never more ! ». Et puis, quand le souvenir paraît nous restituer fantasmatiquement le réel lui-même, n’est-ce pas à l’illusion de sa présence effective qu’il doit précisément sa force d’émotion ? Le souvenir, dans ce cas et même si nous sommes dupes de l’impression de réalité qu’il procure, est bien un éloge involontaire rendu à la présence unique du présent dans la perception.

Je n’ai pas tout dit, pourtant, de la présence indispensable à l’amour. D’abord parce qu’elle peut prendre des formes plus discrètes que celle que nous offre la vue directe des charmes de l’être aimé. Une maison habitée par celui-ci est emplie de bruits, fussent-ils légers, de déplacements furtifs, d’activités ménagères ou autres qui témoignent qu’elle n’est pas vide. Dans mon cas, il y a souvent un air de musique que ma femme joue au piano et dont la perception lointaine, à partir de mon bureau, alors même que je travaille, ne m’a jamais vraiment gêné ; il ajoute au contraire un halo de poésie à l’image que j’ai d’elle et, en se diffusant dans notre demeure, non seulement il la peuple et me fait entendre qu’elle est là, mais il contribue à l’enchanter de sa qualité propre. C’est tout cela qui vient à manquer quand celle que j’aime s’absente un peu longuement : son départ transforme ma maison en désert et, quand l’on commence à vieillir, on ne peut s’empêcher de songer au moment où le désert sera définitif (si l’autre meurt avant nous) et la solitude irréversible. Heureux ceux (ou celles) qui, vivant dans le seul présent et insouciants de la proximité de l’être aimé, sont à l’abri des tourments liés à ces anticipations !

Mais il y autre chose, qui pourrait contredire cette analyse et à quoi j’ai fait allusion à propos du bonheur. La présence est toujours celle d’un présent qui fuit et elle peut être embarrassée de préoccupations ou de soucis qui nous en distraient : dans les deux cas, n’y a-t-il pas un obstacle à la possession véritable, j’entends par là l’appropriation consciente et pleine à la fois de la présence de l’autre, de son identité et du bonheur qu’il nous procure ? La loi qui veut que le bonheur ne nous apparaisse véritablement qu’après coup, quand il a disparu et que sa présence se fait regretter, ne vaut-elle pas ici aussi ? Et les qualités de l’aimé, qui en font pour nous un objet d’amour, ne sont-elles pas plus facilement appréhendées quand il vient à manquer ou que nous y pensons à distance en nous forgeant une image idéale ou plutôt idéelle de lui, qui nous en offre une vérité à la fois synthétique et plus exacte ?

Néanmoins, même si la distance joue un rôle incontestable dans l’appropriation de la vérité d’un être humain, ce n’est pas là, pour moi, le dernier mot de la chose, qui revient au présent. Non seulement parce qu’il est, de toute façon, la condition de tout le reste, qui ne nous en fournit que des succédanés un peu dérisoires. Mais surtout, très simplement, parce que c’est au présent que j’aime, que je désire, que je suis en relation, que je partage, que je possède, et la brûlure du souvenir ou l’image heureuse de l’avenir ne saurait valoir la flamme de l’expérience actuelle. Aucune considération intellectuelle ne peut donc me consoler de son absence, de son simple espoir ou de sa disparition définitive.

Titre : Fragments de l'amour
Auteur : Yvon QUINIOU
Éditeur : Les Cahiers de l'Égaré (2019) 100 pp.
Lecteur : Marc-Mathieu MÜNCH (Professeur émérite de littérature générale et comparée)
 
    Ceux qui ont connu une soirée bienfaisante au cours de laquelle ils ont découvert, comme en filigrane, dans le tissu d’une conversation à bâtons rompus, le visage fin et la parole authentique d’un homme dont ils ont aussitôt décidé de se faire un ami me semblent prêts à goûter les Fragments de l’amour d’Yvon QUINIOU qui viennent de paraître aux Cahiers de l’Égaré.

    C’est qu’on s’y trouve plongé dans un moment précieux de réflexions, de questionnements, de confidences sur l’amour et dans une quête de ce que pourrait l’amour véritable.
    Yvon QUINIOU a l’art de créer un texte savamment construit qui, sans qu’il y paraisse, nous fait entrer dans le sujet lequel, parallèlement, entre en nous. A chaque instant on reçoit une idée, une scène, une question et l’on donne un souvenir, une réponse, une image.
    Il n’est pourtant pas facile d’écrire juste sur l’amour en partant, non pas d’un point de vue abstrait, ce qui serait académique, mais, bien mieux, d’une situation de coin du feu, un samedi soir, avec de vrais amis.
    L’humain tout l’humain, voilà le principe de l’auteur. Pour y arriver, il a choisi de faire cohabiter toutes nos facettes, le corps, le désir, la pudeur, le récit, l’expérience, la confidence, l’angoisse, l’espoir, le « je » et l’Autre, mais sans oublier, bien sûr, les moments difficiles de l’amour, les accidents et finalement la condition amoureuse elle-même, notre condition amoureuse.
    Ainsi nous est-il suggéré peu à peu quelque chose comme une sagesse-vérité de notre amoureuse nature. Si elle nous réussit, parfois, souvent et nous sauve de l’absurde, c’est dans la fusion continuée en sentiment, voire dans la présence, la pleine présence au quotidien de l’être aimé, respecté/respectant, tout au long d’un projet de longue durée…
    Mais bien sûr, tout ceci ne passe que grâce à une écriture harmonieuse, musicale, prenante, faisant penser au souffle de Proust, mais égayée parfois, par un point ou par des tirets que l’on n’attendait pas…

Du même auteur

 

Problèmes du matérialisme, Méridiens-Klincksieck, 1987.

Nietzsche ou l’impossible immoralisme, Kimé, 1993.

Figures de la déraison politique, Kimé, 1995.

Etudes matérialistes sur la morale, Kimé, 2002.

Athéisme et matérialisme aujourd’hui, Pleins Feux, 2004.

Karl Marx, Le Cavalier Bleu, 2007, 2ème éd. 2009, traduit en grec en turc.

L’ambition morale de la politique. Changer l’homme ?, L’Harmattan, 2010.

L’homme selon Marx. Pour une anthropologie matérialiste, Kimé, 2011.

Retour à Marx. Pour une société post-capitaliste, Buchet-Chastel, 2013.

Critique de la religion. Une imposture, morale, intellectuelle et politique, La Ville brûle, 2014.

L’art et la vie. L’illusion esthétique, Le Temps des Cerises, 2015.

Pour une approche critique de l’islam, H§O, 2016.

Misère de la philosophie contemporaine au regard du matérialisme. Heidegger, Husserl, Foucault, Deleuze, L’Harmattan, 2016.

Les chemins difficiles de l’émancipation. Réponse à Marcel Gauchet et quelques autres, Kimé, 2017.

Qu’il faut haïr le capitalisme. Brève déconstruction de l’idéologie néolibérale, H§O, 2018.

Nouvelles études matérialistes sur la morale, Kimé, 2018.

 

Coordonné par, Avec Marcel Conche, Les Cahiers de l’Egaré, 2011

Marcel Conche, Entretiens, Les Cahiers de l’Egaré, 2016.

 

Feuerbach, Critique de la religion, penseur de la liberté, M-Editer, 2017 .

Bertrand Russell, De quoi retrouver confiance dans la raison, M’Editer, 2818..

 

 

Lire la suite