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Les Cahiers de l'Égaré

Articles avec #ecriture tag

Octobre/Gilles Cailleau/écritures

Rédigé par grossel Publié dans #écriture, #cahiers de l'égaré, #théâtre, #poésie

le dessin accompagnant le projet OCTOBRE de Gilles Cailleau, le chapiteau de Branlo et Nigloo au Revest en 1993
le dessin accompagnant le projet OCTOBRE de Gilles Cailleau, le chapiteau de Branlo et Nigloo au Revest en 1993

le dessin accompagnant le projet OCTOBRE de Gilles Cailleau, le chapiteau de Branlo et Nigloo au Revest en 1993

Le 3 février 2017, je lançais un appel à projets d'écriture sur Octobre 1917 vu depuis aujourd'hui. Date de réception des projets, 28 février 2017. J'ai reçu 7 propositions. Je les ai étudiées pendant une semaine et le 8 mars, je choisissais sans hésitation 1 des 7 projets, OCTOBRE de Gilles Cailleau. Vous vous en douterez à la lecture, ce qui m'a décidé, c'est le rire hénaurme que j'ai eu en lisant le projet et c'est l'image, le blocage à droite.

Nous nous sommes vus le 9 février, place de la Liberté au soleil de Toulon. C'est le lendemain de la journée de lutte pour les droits des femmes que le beau temps nous est revenu.

Gilles m'a parlé d'une petite forme, un tonneau et on verrait du dessus. J'ai tout de suite pensé à L'entresort du bossu Bitor, un spectacle magique du Petit théâtre Baraque accueilli sur le parking du Revest, de la compagnie Branlo et Nigloo. Il y a une photo du joli petit chapiteau sur le parking, de nuit, dans le brouillard. Photo parue dans Donjon Soleil, donc Branlo et Nigloo sont venus avant 1994.

On a parlé traduction en russe. Gilles a appris le russe. Points de chute en Russie pour un spectacle un peu dissident. Je pense pouvoir compter sur des amis russes ou français connaissant bien le pays.

On a convenu d'ouvrir cette page sur le blog des Cahiers de l'Égaré où Gilles posterait ses écritures au fur et à mesure, un travail en évolution pouvant jouer de différents médias, audio, vidéo, écriture, dessins ... Ce sera l'occasion de voir une écriture et un spectacle se faire.

Voici donc le projet tel que je l'ai reçu. Avec un dessin. Et dans la foulée, la 1° écriture. Gilles aux mots, au silence, aux ciseaux, aux pinceaux. Je le vois triturer papiers, colle, ciseaux, journaux comme Jacques Prévert faisait. Il va repeindre en rouge notre tonneau.

Jean-Claude Grosse

Les Cahiers de 'Égaré

Projet présenté par Gilles Cailleau :

OCTOBRE Октябрь

Ce n’est pas un homme qui se tait par désœuvrement ou renoncement, c’est un homme trop plein de paroles, alors il se tait comme un barrage retient l’eau de son propre lac.

Des feuilles mortes commencent à tomber mais elles sont rouges sang.
Il a dans ses affaires un ours en peluche avec une chapka, dedans une boite à musique joue

L’internationale.

Il a des livres dans ses poches, et du saucisson. Книги и колбасу. Tout le communisme est dans ses poches.

Il regarde dans sa main gauche une faucille, dans sa main droite un marteau. Il ne sait pas quoi

en faire. Ça dure longtemps.

D’ailleurs, il n’arrive jamais à garder quelque chose dans sa main droite. Ni mâcher du côté droit

de sa mâchoire. Ni tourner à droite pour aller quelque part. Ce n’est pas qu’il ne veut pas, c’est

qu’il n’a pas appris. Cela allonge considérablement quelques uns de ses déplacements.

Il passe son temps à repeindre les choses

en rouge...

1° écriture de Gilles Cailleau :

Ça pourrait s’appeler le silence.
 
Même s’il n’y a rien de plus bruyant qu’une révolution.
Le silence, c’est le titre d’un recueil de photographies sur le génocide rwandais. Je l’ai chez moi, je ne l’ouvre qu’à contrecœur, tellement les images sont insupportables.
Le silence, c’est les corps qui flottent sur la Neva. Les corps charriés.
Le silence c’est la steppe, c’est l’hiver.
Le silence c’est un vers d’Akhmatova : le Don sans bruit coule en silence. Тихо льется тихий Дон. Un vers de Requiem.
Le silence c’est se taire. Ne pas parler sous la torture, ne pas parler pour ne rien dire.
Quand on y pense, c’est étonnant ce verbe taire, que « ne pas parler » n’ai pas suffit, qu’il faille un verbe actif (comme oublier n’est pas juste ne pas se souvenir), et pronominal en plus, je me tais, comme – Je fais taire – Qui ? – Moi-même.
Le silence c’est juste après le bruit et la fureur. C’est après la bataille, sur le lac gelé d’Alexandre Nevski. Le silence de Prokofiev.
Un silence de 10 000 km entre Moscou et la Kolyma.
Parfois le silence est chargé comme un revolver.
 
Ça pourrait s’appeler le silence, mais je n’ai pas encore décidé.

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Pas de petit nom pour la Révolution d’octobre.

D’ailleurs qu’est ce que c’est que cette révolution d’octobre qui commence en février ?

Et qu’est ce que c’est que ce goût des révolutions pour les mois de l’année. La révolution d’octobre, la révolution de juillet, les décembristes…

Bref pas de petit nom pour la révolution d’octobre, ni velours, ni œillets, ni tulipe, ni jasmin.

 

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Comment éviter le manichéisme quand tout est réduit à 2 camps, les rouges et les blancs ?

 

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L’esprit du lieu

 

J’ai vu il y a 11 ans Une case provisoire. C’était un drôle de spectacle sous un drôle de chapiteau-tonneau, on y regardait un homme seul, d’en haut, et j’ai attendu le moment où une histoire à raconter imposerait un espace similaire. Je crois que le temps est venu.

Parler des communistes (pas du communisme, des communistes) en URSS n’est pas un travail d’historien, c’est un travail d’entomologiste. Même les russes le disent, les vieux communistes, ils sont des sortes d’insectes rares, en voie d’extinction (on l’entend dans le dernier livre de Svetlana Aleksievitch, La fin de l’homme rouge, Время секонд хэнд).

Ce ne sera pas un personnage, ce sera un spécimen. On le regardera d’en haut s’affairer dans son monde clos. Epinglé par nos regards.

 

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De quoi parle-t-on quand on parle d’Octobre ? Juste d’octobre, la fin du processus, le coup d’état et la confiscation du pouvoir par les tenant de la solution bolchévique ? Ou bien en disant octobre on englobe tout l’année de révolution, ou même la guerre civile qui a suivi ?

De quoi parle-t-on ?

Et que faire du poids des mots ? De leur poids affectif, de leur poids politique ? J’ai déjà dû agacer certain en écrivant coup d’état, en écrivant confiscation… Comment nommer les choses ? On en viendrait presque à attacher à chaque fois 2 dénominations : l’insurrection/coup d’état.

Et comment prononcer un mot comme bolchévique sans qu’il transporte tout son arrière-monde, sa charge obscure ?

Se lancer dans une explication en amène une autre qui en amène une autre, c'est infini. J’ai demandé à 6 personnes s’ils connaissaient la différence entre les soviets et les bolchéviques, aucun ne peut répondre…

Les mots sont imprononçables, ils forcent à marcher sur des œufs.

On en revient au silence… À la nécessité de la métaphore, à la polysémie des images confuses.

 

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Raté

(Ça pourrait être une fin.)

 

C’est la Révolution d’Octobre elle-même qui parle (c’est le clown qui s’est déguisé en femme, il touille une pâte blanche. En l’étalant, ça devient de la neige) :

 

Tellement de gens qui m’aiment encore.

 

Tellement triste une révolution ratée.

 

J’ai raté la marche, j’ai raté le train, j’ai raté ma vie, j’ai tout raté.

 

(Il a enterré dans la neige des jambes, des têtes, des bouts des chars, des morceaux de chevaux.)

 

Puisque je vous dis que c’est raté. J’ai raté, c’est tout. Point à la ligne.

 

Arrêtez de m’aimer encore.

 

Il boit du vin. Il pisse dans la neige, sur ce cimetière enneigé. Sa pisse est rouge aussi. Ça dure très longtemps. Il pisse des litres.)

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