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Les Cahiers de l'Égaré

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Octobre/Gilles Cailleau/écritures

Rédigé par grossel Publié dans #écriture, #cahiers de l'égaré, #théâtre, #poésie

le dessin accompagnant le projet OCTOBRE de Gilles Cailleau, le chapiteau de Branlo et Nigloo au Revest en 1993
le dessin accompagnant le projet OCTOBRE de Gilles Cailleau, le chapiteau de Branlo et Nigloo au Revest en 1993

le dessin accompagnant le projet OCTOBRE de Gilles Cailleau, le chapiteau de Branlo et Nigloo au Revest en 1993

Le 3 février 2017, je lançais un appel à projets d'écriture sur Octobre 1917 vu depuis aujourd'hui. Date de réception des projets, 28 février 2017. J'ai reçu 7 propositions. Je les ai étudiées pendant une semaine et le 8 mars, je choisissais sans hésitation 1 des 7 projets, OCTOBRE de Gilles Cailleau. Vous vous en douterez à la lecture, ce qui m'a décidé, c'est le rire hénaurme que j'ai eu en lisant le projet et c'est l'image, le blocage à droite.

Nous nous sommes vus le 9 février, place de la Liberté au soleil de Toulon. C'est le lendemain de la journée de lutte pour les droits des femmes que le beau temps nous est revenu.

Gilles m'a parlé d'une petite forme, un tonneau et on verrait du dessus. J'ai tout de suite pensé à L'entresort du bossu Bitor, un spectacle magique du Petit théâtre Baraque accueilli sur le parking du Revest, de la compagnie Branlo et Nigloo. Il y a une photo du joli petit chapiteau sur le parking, de nuit, dans le brouillard. Photo parue dans Donjon Soleil, donc Branlo et Nigloo sont venus avant 1994.

On a parlé traduction en russe. Gilles a appris le russe. Points de chute en Russie pour un spectacle un peu dissident. Je pense pouvoir compter sur des amis russes ou français connaissant bien le pays.

On a convenu d'ouvrir cette page sur le blog des Cahiers de l'Égaré où Gilles posterait ses écritures au fur et à mesure, un travail en évolution pouvant jouer de différents médias, audio, vidéo, écriture, dessins ... Ce sera l'occasion de voir une écriture et un spectacle se faire.

Voici donc le projet tel que je l'ai reçu. Avec un dessin. Et dans la foulée, la 1° écriture. Gilles aux mots, au silence, aux ciseaux, aux pinceaux. Je le vois triturer papiers, colle, ciseaux, journaux comme Jacques Prévert faisait. Il va repeindre en rouge notre tonneau.

Jean-Claude Grosse

Les Cahiers de 'Égaré

Projet présenté par Gilles Cailleau :

OCTOBRE Октябрь

Ce n’est pas un homme qui se tait par désœuvrement ou renoncement, c’est un homme trop plein de paroles, alors il se tait comme un barrage retient l’eau de son propre lac.

Des feuilles mortes commencent à tomber mais elles sont rouges sang.
Il a dans ses affaires un ours en peluche avec une chapka, dedans une boite à musique joue

L’internationale.

Il a des livres dans ses poches, et du saucisson. Книги и колбасу. Tout le communisme est dans ses poches.

Il regarde dans sa main gauche une faucille, dans sa main droite un marteau. Il ne sait pas quoi

en faire. Ça dure longtemps.

D’ailleurs, il n’arrive jamais à garder quelque chose dans sa main droite. Ni mâcher du côté droit

de sa mâchoire. Ni tourner à droite pour aller quelque part. Ce n’est pas qu’il ne veut pas, c’est

qu’il n’a pas appris. Cela allonge considérablement quelques uns de ses déplacements.

Il passe son temps à repeindre les choses

en rouge...

1° écriture de Gilles Cailleau :

Ça pourrait s’appeler le silence.
 
Même s’il n’y a rien de plus bruyant qu’une révolution.
Le silence, c’est le titre d’un recueil de photographies sur le génocide rwandais. Je l’ai chez moi, je ne l’ouvre qu’à contrecœur, tellement les images sont insupportables.
Le silence, c’est les corps qui flottent sur la Neva. Les corps charriés.
Le silence c’est la steppe, c’est l’hiver.
Le silence c’est un vers d’Akhmatova : le Don sans bruit coule en silence. Тихо льется тихий Дон. Un vers de Requiem.
Le silence c’est se taire. Ne pas parler sous la torture, ne pas parler pour ne rien dire.
Quand on y pense, c’est étonnant ce verbe taire, que « ne pas parler » n’ai pas suffit, qu’il faille un verbe actif (comme oublier n’est pas juste ne pas se souvenir), et pronominal en plus, je me tais, comme – Je fais taire – Qui ? – Moi-même.
Le silence c’est juste après le bruit et la fureur. C’est après la bataille, sur le lac gelé d’Alexandre Nevski. Le silence de Prokofiev.
Un silence de 10 000 km entre Moscou et la Kolyma.
Parfois le silence est chargé comme un revolver.
 
Ça pourrait s’appeler le silence, mais je n’ai pas encore décidé.

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Pas de petit nom pour la Révolution d’octobre.

D’ailleurs qu’est ce que c’est que cette révolution d’octobre qui commence en février ?

Et qu’est ce que c’est que ce goût des révolutions pour les mois de l’année. La révolution d’octobre, la révolution de juillet, les décembristes…

Bref pas de petit nom pour la révolution d’octobre, ni velours, ni œillets, ni tulipe, ni jasmin.

 

____

 

Comment éviter le manichéisme quand tout est réduit à 2 camps, les rouges et les blancs ?

 

____

 

 

L’esprit du lieu

 

J’ai vu il y a 11 ans Une case provisoire. C’était un drôle de spectacle sous un drôle de chapiteau-tonneau, on y regardait un homme seul, d’en haut, et j’ai attendu le moment où une histoire à raconter imposerait un espace similaire. Je crois que le temps est venu.

Parler des communistes (pas du communisme, des communistes) en URSS n’est pas un travail d’historien, c’est un travail d’entomologiste. Même les russes le disent, les vieux communistes, ils sont des sortes d’insectes rares, en voie d’extinction (on l’entend dans le dernier livre de Svetlana Aleksievitch, La fin de l’homme rouge, Время секонд хэнд).

Ce ne sera pas un personnage, ce sera un spécimen. On le regardera d’en haut s’affairer dans son monde clos. Epinglé par nos regards.

 

____

 

De quoi parle-t-on quand on parle d’Octobre ? Juste d’octobre, la fin du processus, le coup d’état et la confiscation du pouvoir par les tenant de la solution bolchévique ? Ou bien en disant octobre on englobe tout l’année de révolution, ou même la guerre civile qui a suivi ?

De quoi parle-t-on ?

Et que faire du poids des mots ? De leur poids affectif, de leur poids politique ? J’ai déjà dû agacer certain en écrivant coup d’état, en écrivant confiscation… Comment nommer les choses ? On en viendrait presque à attacher à chaque fois 2 dénominations : l’insurrection/coup d’état.

Et comment prononcer un mot comme bolchévique sans qu’il transporte tout son arrière-monde, sa charge obscure ?

Se lancer dans une explication en amène une autre qui en amène une autre, c'est infini. J’ai demandé à 6 personnes s’ils connaissaient la différence entre les soviets et les bolchéviques, aucun ne peut répondre…

Les mots sont imprononçables, ils forcent à marcher sur des œufs.

On en revient au silence… À la nécessité de la métaphore, à la polysémie des images confuses.

 

____

Raté

(Ça pourrait être une fin.)

 

C’est la Révolution d’Octobre elle-même qui parle (c’est le clown qui s’est déguisé en femme, il touille une pâte blanche. En l’étalant, ça devient de la neige) :

 

Tellement de gens qui m’aiment encore.

 

Tellement triste une révolution ratée.

 

J’ai raté la marche, j’ai raté le train, j’ai raté ma vie, j’ai tout raté.

 

(Il a enterré dans la neige des jambes, des têtes, des bouts des chars, des morceaux de chevaux.)

 

Puisque je vous dis que c’est raté. J’ai raté, c’est tout. Point à la ligne.

 

Arrêtez de m’aimer encore.

 

Il boit du vin. Il pisse dans la neige, sur ce cimetière enneigé. Sa pisse est rouge aussi. Ça dure très longtemps. Il pisse des litres.)

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À la flotte! sabordage à Toulon/théâtre à vif/J.C.Grosse

Rédigé par JCG Publié dans #théâtre

Jean-Claude Grosse

À la flotte !

(soft)


- 1-

Le clown – Bonjour les petits enfants. Pléonasme. Bonjour les grands parents. Pléonasme. Je sais que raconter les histoires que m’a racontées ma maman. Alors aujourd’hui, je vais vous raconter le sabordage d’une flotte. C’est une histoire vraie qui s’est passée il y a 60 ans, jour pour jour, ici, à Toulon. Comme je peux pas vous amener sur les lieux – je suis que clown, pas magicien – comme je peux pas vous faire une reconstitution – j’ai pas d’argent même pour un modèle réduit – nous allons nous servir de notre imagination.
    Imaginez un amphithéâtre sur une colline, ouvert sur la mer. Vous voyez une rade et des bateaux. Sur le plateau, un plan d’eau. De 150 m2. 15 m sur 10 m. C’est la maquette du port de Toulon en 1942. Le quai Maréchal Pétain, le quai de la Sinse. La Darse Vieille avec le Grand Rang et le Petit Rang. L’angle Robert. La Darse Vauban. La Darse Castigneau. La Darse de Missiessy. Les appontements Milhau. La Darse du Mourillon. Sur l’eau, peu profonde, 20 cm, des modèles réduits de navires en plastique. Avec des jumelles de théâtre, on arrive à lire les noms. Strasbourg, Colbert, Algérie, Marseillaise à Milhau. Dupleix à Missiessy. Foch à Castigneau. Dunkerque aux Grands Bassins. Provence à l’angle Robert. Vénus, Casabianca, Diamant, Marsouin au Mourillon.
    Et maintenant, on va imaginer l’inimaginable. Normalement, qu’est-ce qu’ils font les bateaux ? Bravo ! Ils naviguent sur l’eau ! Et bien là, vous les voyez quoi ? doucement s’enfoncer dans l’eau. Bravo ! Les marins sur les bateaux ont ouvert des vannes et l’eau entre à flots dans les cales. Les bateaux coulent droit. C’est spectaculaire. Quelques uns, maladroits, coulent de travers. L’amiral a aboyé « Sabordage » au moment où les Allemands ont crié « À l’abordage ». Il a fait une rime riche mais ça rimait à rien.

Un spectateur – Assez de l’histrion. Les historiens.

Un enfant – Finis ton histoire.

Le clown – Pendant que les bateaux se sabordent sur ordre de Laborde dans le port, tiens, je fais des rimes pauvres, toi t’as 2 ans, t’es dans ta chambre, près du port. (Il bruite des explosions.) T’entends ça. Des bruits pas habituels. Ça gronde, ça explose. Tu sais pas d’où ça vient, où ça va. Tout à coup, ça siffle. (Il bruite une bombe à ailettes.) Tu vois le truc qui siffle entrer par la fenêtre et tomber dans la malle ouverte au milieu des jouets et des poupées. Ça ne siffle plus. Ça n’explose pas. Ça, c’est un miracle. T’es un miraculé de la vie qu’elle m’a dit ma maman pendant toute sa vie. Miraculé de la vue qu’elle me disait aussi. « Figure-toi qu’au bout de trois jours, je me suis aperçue que t’avais viré de l’œil gauche. T’imagines : en vie avec une double vue ». (Il louche de l’œil gauche.) Vous voyez ça d’ici.

Un spectateur – Ton histoire est perso. Elle ne nous intéresse pas.

Le clown – Ma maman m’a toujours dit que l’histoire universelle veut prendre la place des histoires personnelles. Et qu’il faut pas la laisser faire. Compris les enfants ?

Un spectateur - Ta maman t’a raconté des histoires. Pendant le sabordage, il n’y a pas eu de bombardement allemand. Ton histoire, ça s’est passé pendant un des onze bombardements alliés sur Toulon entre septembre 1943 et août 1944.

Le clown – Ma maman m’a toujours dit qu’une histoire, on sait jamais si c’est vrai ou pas. Compris les enfants ?

Un spectateur – Assez de l’histrion. Les historiens. On veut des réponses à des questions. Pourquoi la flotte n’a pas rallié les Alliés ? De combien, la guerre aurait-elle été raccourcie ?

Le clown – Ma maman m’a toujours dit que les questions qu’on se pose après, valait mieux se les poser avant. Compris les enfants ?

Un enfant – Refais les bruits.

Le clown – (Il bruite.)

- 2 -

Historien 1 – La flotte aurait-elle pu prendre le large ? Entre le 11 novembre 1942, jour de l’invasion de la zone sud par les nazis et le 21 novembre, d’après Laborde lui-même, la flotte aurait pu appareiller.

Historien 2 – La flotte aurait pu prendre le large, mais pour rejoindre qui ? Darlan ? Laborde le déteste. De Gaulle ? C’est un dissident. Les Anglais ? Après Mers el Kébir inconcevable. Pour aller où ? Alger ? Il y a Darlan. Dakar ? Il faut passer par Gibraltar où il y a les Anglais. Bizerte ? Les Allemands vont s’en emparer. Ajaccio ? Les Italiens vont occuper l’île. L’Espagne ? Franco n’acceptera pas.

L’histrion – La bonne question, c’est donc : pourquoi la flotte n’a pas appareillé ?

Historien 2 – La réponse est qu’elle ne pouvait aller nulle part. Seul Pétain pouvait donner l’ordre de partir et Laborde ne savait pas désobéir.

Historien 1 – La bonne réponse n’est pas que Laborde ne savait pas désobéir mais qu’il ne savait qu’obéir.


Historien 2 – La bonne réponse n’est pas que Laborde ne savait qu’obéir mais que la situation était indécidable. Hitler ne voulait pas que la flotte rallie les Alliés. Les Alliés ne voulaient pas qu’elle tombe entre les mains des Allemands. Pétain voulait la neutralité de la flotte. Darlan voulait la flotte pour négocier avec les Alliés. De Gaulle ne voulait pas qu’elle rejoigne Darlan et la voulait pour peser plus lourd auprès des Alliés. Laborde ne pouvait suivre ni Darlan ni de Gaulle. Il aurait pris la mer pour Alger si Pétain avait pris les airs pour s’y installer. Pétain avait 87 ans, il avait peur de l’avion : il est resté à Vichy. La flotte est restée à Toulon.

L’histrion – Pétain est resté à Vichy pour ses eaux / ses os. Laborde est resté à Toulon avec sa flotte en rade.

Historien 1 – La bonne réponse n’est pas que la situation était indécidable mais que les amiraux se sont piégés avec leur ni ni. Ni Londres, ni Berlin, la France seule. Ayant obtenu d’être seuls responsables du dernier territoire libre de France, ils sont tombés dans un attentisme passif qui a failli livrer la flotte intacte aux Allemands.

Historien 2 – La bonne réponse n’est pas que leur ni ni les piège mais que Laborde n’a pas la hauteur de vue et le caractère nécessaire lui permettant de sortir de l’impasse.

Historien 1 – Laborde était un pro-nazi, collaborationniste. Il a sabordé la flotte, parce qu’Hitler n’a pas tenu sa parole et qu’il a voulu sauver l’honneur.

Historien 2 – Dans les faits, ça n’a profité ni aux Allemands ni à Darlan ni à de Gaulle ni aux Alliés ni à Vichy. On ne peut atteindre un résultat pareil qu’en étant dépourvu d’esprit d’analyse et de décision. C’est une constante des élites françaises : la soumission au plus fort, le manque de vision et de courage. À l’opposé de Laborde, de Gaulle a su sortir de l’impasse et ouvrir la voie de la résistance.

L’histrion – Ma maman m’a toujours dit que quand tu sais pas quoi faire, faut rien faire. Compris les enfants ?

Historien 1 – Le refus de Pétain de se rendre à Alger dès le 11 novembre et l’assassinat de Darlan à Alger le 24 décembre 1942 ont préparé la voie à de Gaulle qui arrive à Alger au printemps 1943. Il n’avait plus de concurrent. Pétain à Alger, c’en était fini de De Gaulle.

L’histrion – Ma maman m’a toujours dit qu’il y en a toujours un qui gagne, quand c’est pas l’un, c’est l’autre. Compris les enfants ?

Historien 2 – Dans cette partie de poker menteur, il y a surtout eu des mauvais joueurs. D’abord Hitler qui a lancé l’opération Lila trop tôt, craignant que la flotte rallie Alger en réponse à l’appel de Darlan. Ensuite Pétain qui n’a pas donné l’ordre à la flotte de rallier Alger dès le 11 novembre, en réponse à l’invasion de la zone sud, Pétain en couvrant le sabordage a discrédité son régime et favorisé la résistance. Enfin Darlan qui en lançant son appel le 11 novembre savait qu’il ne serait pas entendu, Laborde lui renvoyant un Merde retentissant.
 

 

Historien 1 – Le résultat est que la flotte, attaquée par les Anglais à Mers el Kébir le 3 juillet 1940, sabordée par les Français à Toulon le 27 novembre 1942, livrée pour partie aux Italiens, renflouée pour partie par les Allemands, inutilisable pour l’essentiel a continué à être bombardée par les Alliés parce que les Allemands avaient fait de Toulon, une base redoutable de sous-marins U Boote. Onze raids aériens entre septembre 1943 et août 1944.

L’histrion – Donc voici les réponses à vos questions :
    Il s’en est fallu de très peu que la flotte ne soit capturée intacte par les Allemands ce qui aurait changé le cours de la guerre.
    Il y avait très peu de chances que la flotte rallie les Alliés ce qui aurait changé le cours de la guerre.

Historien 1 – Si la flotte avait rallié Alger la guerre aurait été raccourcie de un à deux ans.

L’histrion – Oui mais y avait l’amiral Saborde, mille milliards de Laborde !

Historien 2 – Le retournement italien se serait effectué plus tôt, rendant possible la stratégie préconisée par Churchill d’attaquer le ventre mou de l’Europe par les Balkans, épargnant à la France les destructions d’une bataille de libération.

L’histrion – Oui mais y avait le maréchal, y avait Laval, mille milliards de Saborde !

Historien 1 – En restant à Vichy, Pétain a peut-être épargné aux Français les représailles allemandes, il n’a pas empêché les destructions alliées. À Toulon par exemple, il y a eu 700 tués civils en 1944.

L’histrion – Ma maman m’a raconté. (Il imite des sirènes.) T’entends ça. T’es dans la rue. Tu cours aux abris. T’es dans l’immeuble. Tu descends à la cave. (Il bruite des bombes.) Puis t’entends ça. T’es encore en train de courir ou de descendre. Tu pousses ou t’es poussé ou les deux. T’es ou t’es pas sur la trajectoire des bombes ou des éclats. (Il imite des sirènes.) Puis t’entends ou pas ça. C’est la fin de l’alerte. Tu remontes de la cave. Tu sors de l’abri. Il y a des corps en charpie, des morceaux accrochés aux branches des arbres. T’es en vie. T’as la haine au cœur, la peur au ventre.

Le rescapé – Tout ça, c’est la Grande Histoire, vue d’avion. Vue d’un pont, tu es sur La Provence, un cuirassé, le 3 juillet 1940 à Mers el Kébir bombardé par les Anglais. Tu as 18 ans. Tu reçois l’extrême-onction. « Préparez-vous à mourir en hommes courageux ». Un marin courageux ne fait pas sa prière, se précipite dans la soute à munitions en flammes, ouvre les vannes. Il périt en sauvant des centaines de marins. T’es en vie. Tu dis merci. À qui ? Je n’ai jamais su le nom de ce marin. Puis tu te retrouves sur un transport de troupes, direction Alexandrie. Torpillé par un sous-marin italien, le bateau coule en 10 minutes. Toi et une dizaine de marins, vous êtes accrochés à un bois qui flotte. Tu vois tes compagnons s’enfoncer un à un. Toi, 14 heures après, tu vas lâcher prise quand un navire anglais te repère et te sauve. T’es en vie. Tu dis merci. À qui ? Aujourd’hui, t’as 80 ans, t’es toujours là, double rescapé auquel la mort a infligé une double disparition : celles de son fils et de son petit-fils. Tu ne sais plus s’il faut dire merci. T’es en vie mais ce n’est plus une vie. La vie, c’était avant leur accident. Maintenant, tu attends que ça finisse. Chaque jour me rapproche d’eux.

L’histrion – Je propose de médailler ce rescapé.

Le rescapé – Garde ta médaille, bouffon !

L’histrion – Tragédien ! La vie, c’est comme un sabordage : Comique. À la flotte !

Le rescapé – Comique ! La mort, c’est comme un sabordage : Tragique. À la flotte !


                            Le Revest,
juin et du 5 au 11 septembre 2002


Le Strasbourg, navire amiral labordé sur ordre de l'amiral de Saborde, abordé par un char de la Wermacht.



Jean-Claude Grosse

À la flotte !

(hard)



- 1 -

Le clown – Pourquoi que tu veux pas d’un spectacle sur le sabordage de la flotte ? Imagine. L’amphithéâtre de Châteauvallon dirigé par Gérard Paquet sur la colline. La rade en bas. Sur le plateau, un plan d’eau. Un décor comme celui des Tragédiennes sont venues de Saint-John Perse : une maquette du port et de la ville, les acteurs se plaçant et se déplaçant sur ses 150 m2. On reconnaît la vieille darse avec le petit Rang et le grand Rang. L’angle Robert. La darse Vauban. La darse Castigneau. La darse de Missiessy. Les appontements Milhaud. La darse du Mourillon. Des modèles réduits de navires en plastique. Avec des noms. Strasbourg, Colbert, Algérie, Marseillaise à Milhaud. Dupleix à Missiessy. Foch à Castigneau. Dunkerque aux Grands Bassins. Provence à l’angle Robert. Casabianca, Vénus, Diamant, Marsouin au Mourillon. Et la pièce de Jean-Richard Bloch, Toulon 1942, adaptée et mise en scène par Bernard Bloch.

L’élu – Elle a été écrite à Moscou par un juif communiste en 1943. Partisane, elle veut inciter les Français à entrer dans la Résistance. Elle ne raconte pas la vérité. Et elle est manichéenne : les bons Résistants, les mauvais Allemands.

Le clown – Tu veux montrer que les amiraux étaient collabos, que les Toulonnais n’étaient pas gaullistes mais pétainistes ? Ma maman serait contente. Elle a été pétainiste. Puis gaulliste. Collaboratrice. Puis résistante. Comme monsieur et madame Toutlemonde.

L’élu – Le sabordage de la flotte est enterré depuis 60 ans. Par la marine. Par les Toulonnais. Pourquoi ressortir cet épisode mauvais pour l’image de notre ville ? Je m’attache à lui construire une bonne image : je l’embellis, je la rénove, je l’anime, je la jumelle,

Le clown – tu la tunnelles,

L’élu – je la sors, je la mets à la une.

Le clown – Ma maman m’a toujours dit que quand t’as envie de péter, faut pas te retenir.

L’élu – Quel rapport ?

Le clown – Ma maman m’a toujours dit que ce qui est refoulé finit par sortir de travers ? Mieux vaut lâcher les gaz.

L’élu – Je t’en prie. Un peu de retenue.

Le clown – Si tu te lâches un peu.

L’élu – Pourquoi tiens-tu tant à faire spectacle d’un sabordage ? C’est contradictoire : spectacle et sabordage.

Le clown – Si les bateaux s’enfoncent droit c’est pas spectaculaire ?

L’élu – C’est une pirouette. Pourquoi ?

Le clown – Ma maman m’a raconté quand j’étais pitchoun. (Il bruite explosions, rafales.)

L’élu – Tu vois bien qu’il ne faut pas éventer le refoulé.

Le clown – Si tu n’évacues pas les gaz, tu ballonnes, ça gargouille, t’es pas bien !

L’élu – T’occupe pas de ma santé ni du passé. Pense au présent. Vis au jour le jour.

Le clown – Es-tu du genre à savoir qu’on va couler et à le cacher ou du genre à ne pas voir arriver la torpille et à dire qu’il n’y en a pas en vue ?

L’élu – Je ne suis pas prophète. Je n’annonce ni jours pires ni jours meilleurs. Je navigue à vue.

Le clown – Un élu de proximité à la barre d’un bateau sans destination c’est pas un pilote.

L’élu – Par avis de tempête, il faut peut-être un pilote. Par calme plat, temps ordinaire, je fais l’affaire.

Le clown – Les amiraux, z’ont rien vu venir. Marquis a été surpris dans son lit. Laborde a juste eu le temps d’aboyer : Sabordage ! quand les Allemands ont crié : À l’abordage !

L’élu – Je ne veux être juge ni de ces hommes ni de leurs actes. L’un d’eux était mon père.

Le clown – Il faut que tu dégazes.

L’élu – Je te laisse à tes fantasmes et sarcasmes. L’intérêt de mes concitoyens m’appelle,

Le clown – ah oui, la traversée souterraine de la ville dans un seul sens !

L’élu – À part amuser la galerie,

Le clown – je raconte des histoires ! celles que m’a racontées ma maman.

- 2 -

Le clown – Bonjour les petits enfants. Pléonasme. Bonjour les grands parents. Pléonasme. Aujourd’hui, je vais vous raconter le sabordage d’une flotte. C’est une histoire vraie qui s’est passée il y a 60 ans, jour pour jour, ici, à Toulon. (Il bruite explosions, rafales.) Voilà, c’est comme ça que ça se passe, on entend des bruits pas habituels. Ça gronde, ça pète, ça éclate. On voit pas d’où ça vient, où ça va. Tout à coup ça siffle. (Il bruite une bombe à ailettes.) On voit le truc qui siffle entrer par la fenêtre et tomber dans la malle ouverte au milieu des jouets et des poupées. Ça ne siffle plus et ça n’explose pas. Ça, c’est un miracle. T’es un miraculé de la vie qu’elle m’a dit ma maman pendant toute sa vie. Miraculé de la vue aussi qu’elle me disait. Figure-toi qu’au bout de trois jours, je me suis aperçue que t’avais viré de l’œil gauche, t’étais en vie mais tu louchais. (Il louche de l’œil gauche.) Vous voyez ça d’ici.

Un spectateur – T’es hors sujet. Ta leçon d’histoire, c’est perso. Il faut apporter des réponses à des questions. Pourquoi la flotte n’a pas rallié les alliés ? De combien la guerre aurait-elle été raccourcie ? Aux historiens à répondre.

Le clown – Ma maman m’a toujours dit que l’histoire universelle veut prendre la place des histoires personnelles. Et qu’il faut pas la laisser faire. Compris les enfants ?

Un spectateur – Ta maman t’a raconté des histoires. Pendant le sabordage, il n’y a pas eu de bombardement allemand. Ton histoire, ça s’est passé pendant un des onze bombardements alliés sur Toulon entre septembre 1943 et août 1944.

Le clown – Ma maman m’a toujours dit qu’une histoire, on sait jamais si c’est vrai ou pas. Compris les enfants ?

Un enfant – Refais les bruits.

Le clown – (Il bruite.)

- 3 -

Historien 1 – La flotte aurait-elle pu prendre le large ? Entre le 11 novembre 1942, jour de l’invasion de la zone sud par les nazis et le 21 novembre, d’après Laborde lui-même, la flotte aurait pu appareiller.

L’histrion – Ma maman m’a toujours dit que les questions qu’on se pose après, valait mieux se les poser avant. Compris les parents ?

Historien 2 – La flotte aurait pu prendre le large, mais pour rejoindre qui ? Darlan ? Laborde le déteste. De Gaulle ? C’est un dissident. Les Anglais ? Après Mers el Kébir inconcevable. Pour aller où ? Alger ? Il y a Darlan. Dakar ? Il faut passer par Gibraltar où il y a les Anglais. Bizerte ? Les Allemands vont s’en emparer. Ajaccio ? Les Italiens vont occuper l’île. L’Espagne ? Franco n’acceptera pas.
L’histrion – La bonne question, c’est donc : pourquoi la flotte n’a pas appareillé ?

Historien 2 – La réponse est qu’elle ne pouvait aller nulle part. Seul Pétain pouvait donner l’ordre de partir et Laborde ne savait pas désobéir.

Historien 1 – La bonne réponse n’est pas que Laborde ne savait pas désobéir mais qu’il ne savait qu’obéir.

Historien 2 – La bonne réponse n’est pas que Laborde ne savait qu’obéir mais que la situation était indécidable. Hitler ne voulait pas que la flotte rallie les Alliés. Les Alliés ne voulaient pas qu’elle tombe entre les mains des Allemands. Pétain voulait la neutralité de la flotte. Darlan voulait la flotte pour négocier avec les Alliés. de Gaulle ne voulait pas qu’elle rejoigne Darlan et la voulait pour peser plus lourd auprès des Alliés. Laborde ne pouvait suivre ni Darlan ni de Gaulle. Il aurait pris la mer pour Alger si Pétain avait pris les airs pour s’y installer. Pétain avait 87 ans, il avait peur de l’avion : il est resté à Vichy. La flotte est restée à Toulon.

L’histrion – Pétain est resté à Vichy pour ses eaux / ses os. Laborde est resté à Toulon avec sa flotte en rade.

Historien 1 – La bonne réponse n’est pas que la situation était indécidable mais que les amiraux se sont piégés avec leur ni ni. Ni Londres, ni Berlin, la France seule. Ayant obtenu d’être seuls responsables du dernier territoire libre de France, ils sont tombés dans un attentisme passif qui a failli livrer la flotte intacte aux Allemands.

Historien 2 – La bonne réponse n’est pas que leur ni ni les piège mais que Laborde n’a pas la hauteur de vue et le caractère nécessaire lui permettant de sortir de l’impasse.

Historien 1 – Laborde était un pro-nazi, collaborationniste. Il a sabordé la flotte, parce qu’Hitler n’a pas tenu sa parole et qu’il a voulu sauver l’honneur.

Historien 2 – Dans les faits, ça n’a profité ni aux Allemands ni à Darlan ni à de Gaulle ni aux Alliés ni à Vichy. On ne peut atteindre un résultat pareil qu’en étant dépourvu d’esprit d’analyse et de décision. C’est une constante des élites françaises : la soumission au plus fort ; le manque de vision et de courage. À l’opposé de Laborde, de Gaulle a su sortir de l’impasse et ouvrir la voie de la résistance.

L’histrion – Ma maman m’a toujours dit que quand tu sais pas quoi faire, faut rien faire. Compris les enfants ?

Historien 1 – Le refus de Pétain de se rendre à Alger dès le 11 novembre et l’assassinat de Darlan à Alger le 24 décembre 1942 ont préparé la voie à de Gaulle qui arrive à Alger au printemps 1943. Il n’avait plus de concurrent. Pétain à Alger, c’en était fini de De Gaulle.

L’histrion – Ma maman m’a toujours dit qu’il y en a toujours un qui gagne, quand c’est pas l’un, c’est l’autre. Compris les parents ?
Historien 2 – Dans cette partie de poker menteur, il y a surtout eu des mauvais joueurs. D’abord Hitler qui a lancé l’opération Lila trop tôt, craignant que la flotte rallie Alger en réponse à l’appel de Darlan. Ensuite Pétain qui n’a pas donné l’ordre à la flotte de rallier Alger dès le 11 novembre, en réponse à l’invasion de la zone sud, Pétain en couvrant le sabordage a discrédité son régime et favorisé la résistance. Enfin Darlan qui en lançant son appel le 11 novembre savait qu’il ne serait pas entendu, Laborde lui renvoyant un Merde retentissant.

Historien 1 – Le résultat est que la flotte, attaquée par les Anglais à Mers el Kébir le 3 juillet 1940, sabordée par les Français à Toulon le 27 novembre 1942, livrée pour partie aux Italiens, renflouée pour partie par les Allemands, inutilisable pour l’essentiel a continué à être bombardée par les Alliés parce que les Allemands avaient fait de Toulon, une base redoutable de sous-marins U Boote. Onze raids aériens entre septembre 1943 et août 1944.

L’histrion – Donc voici les réponses à vos questions :
    Il s’en est fallu de très peu que la flotte ne soit capturée intacte par les Allemands ce qui aurait changé le cours de la guerre.
    Il y avait très peu de chances que la flotte rallie les Alliés ce qui aurait changé le cours de la guerre.

Historien 1 – Si la flotte avait rallié Alger la guerre aurait été raccourcie de un à deux ans.

L’Histrion – Oui mais y avait l’amiral Saborde, mille milliards de Laborde !

Historien 2 – Le retournement italien se serait effectué plus tôt, rendant possible la stratégie préconisée par Churchill d’attaquer le ventre mou de l’Europe par les Balkans, épargnant à la France les destructions d’une bataille de libération.

L’histrion – Oui mais y avait le maréchal, y avait Laval, mille milliards de Saborde !

Historien 1 – En restant à Vichy, Pétain a peut-être épargné aux Français les représailles allemandes, il n’a pas empêché les destructions alliées. À Toulon par exemple, il y a eu 700 tués civils en 1944.

L’histrion – Ma maman m’a raconté. (Il imite des sirènes.) T’entends ça. T’es dans la rue. Tu cours aux abris. T’es dans l’immeuble. Tu descends à la cave. (Il bruite des bombes.) Puis t’entends ça. T’es encore en train de courir ou de descendre. Tu pousses ou t’es poussé ou les deux. T’es ou t’es pas sur la trajectoire des bombes ou des éclats. (Il imite des sirènes.) Puis t’entends ou pas ça. C’est la fin de l’alerte. Tu remontes de la cave. Tu sors de l’abri. Il y a des corps en charpie, des morceaux accrochés aux branches des arbres. T’es en vie. T’as la haine au cœur, la peur au ventre.

Le rescapé – Tout ça, c’est la Grande Histoire, vue d’avion. Vue d’un pont, tu es sur La Provence, un cuirassé, le 3 juillet 1940 à Mers el Kébir bombardé par les Anglais. Tu as 18 ans. Tu reçois l’extrême-onction. « Préparez-vous à mourir en hommes courageux ». Un marin courageux ne fait pas sa prière, se précipite dans la soute à munitions en flammes, ouvre les vannes. Il périt en sauvant des centaines de marins. T’es en vie. Tu dis merci. À qui ? Je n’ai jamais su le nom de ce marin. Puis tu te retrouves sur un transport de troupes, direction Alexandrie. Torpillé par un sous-marin italien, le bateau coule en 10 minutes. Toi et une dizaine de marins, vous êtes accrochés à un bois qui flotte. Tu vois tes compagnons s’enfoncer un à un. Toi, 14 heures après, tu vas lâcher prise quand un navire anglais te repère et te sauve. T’es en vie. Tu dis merci. À qui ? Aujourd’hui, t’as 80 ans, t’es toujours là, double rescapé auquel la mort a infligé une double disparition : celles de son fils et de son petit-fils. Tu ne sais plus s’il faut dire merci. T’es en vie mais ce n’est plus une vie. La vie, c’était avant leur accident. Maintenant, tu attends que ça finisse. Chaque jour me rapproche d’eux.

L’histrion – Je propose de médailler ce rescapé.

Le rescapé – Garde ta médaille, bouffon !

L’histrion – Tragédien ! La vie, c’est comme un sabordage : Comique. À la flotte !

Le rescapé – Comique ! La mort, c’est comme un sabordage : Tragique. À la flotte !

    Le Revest,
juin et du 5 au 11 septembre 2002

 

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