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Les Cahiers de l'Égaré

Articles avec #cahiers de l'egare tag

Octobre/Gilles Cailleau/écritures

Rédigé par grossel Publié dans #écriture, #cahiers de l'égaré, #théâtre, #poésie

le dessin accompagnant le projet OCTOBRE de Gilles Cailleau, le chapiteau de Branlo et Nigloo au Revest en 1993
le dessin accompagnant le projet OCTOBRE de Gilles Cailleau, le chapiteau de Branlo et Nigloo au Revest en 1993

le dessin accompagnant le projet OCTOBRE de Gilles Cailleau, le chapiteau de Branlo et Nigloo au Revest en 1993

Le 3 février 2017, je lançais un appel à projets d'écriture sur Octobre 1917 vu depuis aujourd'hui. Date de réception des projets, 28 février 2017. J'ai reçu 7 propositions. Je les ai étudiées pendant une semaine et le 8 mars, je choisissais sans hésitation 1 des 7 projets, OCTOBRE de Gilles Cailleau. Vous vous en douterez à la lecture, ce qui m'a décidé, c'est le rire hénaurme que j'ai eu en lisant le projet et c'est l'image, le blocage à droite.

Nous nous sommes vus le 9 février, place de la Liberté au soleil de Toulon. C'est le lendemain de la journée de lutte pour les droits des femmes que le beau temps nous est revenu.

Gilles m'a parlé d'une petite forme, un tonneau et on verrait du dessus. J'ai tout de suite pensé à L'entresort du bossu Bitor, un spectacle magique du Petit théâtre Baraque accueilli sur le parking du Revest, de la compagnie Branlo et Nigloo. Il y a une photo du joli petit chapiteau sur le parking, de nuit, dans le brouillard. Photo parue dans Donjon Soleil, donc Branlo et Nigloo sont venus avant 1994.

On a parlé traduction en russe. Gilles a appris le russe. Points de chute en Russie pour un spectacle un peu dissident. Je pense pouvoir compter sur des amis russes ou français connaissant bien le pays.

On a convenu d'ouvrir cette page sur le blog des Cahiers de l'Égaré où Gilles posterait ses écritures au fur et à mesure, un travail en évolution pouvant jouer de différents médias, audio, vidéo, écriture, dessins ... Ce sera l'occasion de voir une écriture et un spectacle se faire.

Voici donc le projet tel que je l'ai reçu. Avec un dessin. Et dans la foulée, la 1° écriture. Gilles aux mots, au silence, aux ciseaux, aux pinceaux. Je le vois triturer papiers, colle, ciseaux, journaux comme Jacques Prévert faisait. Il va repeindre en rouge notre tonneau.

Jean-Claude Grosse

Les Cahiers de 'Égaré

Projet présenté par Gilles Cailleau :

OCTOBRE Октябрь

Ce n’est pas un homme qui se tait par désœuvrement ou renoncement, c’est un homme trop plein de paroles, alors il se tait comme un barrage retient l’eau de son propre lac.

Des feuilles mortes commencent à tomber mais elles sont rouges sang.
Il a dans ses affaires un ours en peluche avec une chapka, dedans une boite à musique joue

L’internationale.

Il a des livres dans ses poches, et du saucisson. Книги и колбасу. Tout le communisme est dans ses poches.

Il regarde dans sa main gauche une faucille, dans sa main droite un marteau. Il ne sait pas quoi

en faire. Ça dure longtemps.

D’ailleurs, il n’arrive jamais à garder quelque chose dans sa main droite. Ni mâcher du côté droit

de sa mâchoire. Ni tourner à droite pour aller quelque part. Ce n’est pas qu’il ne veut pas, c’est

qu’il n’a pas appris. Cela allonge considérablement quelques uns de ses déplacements.

Il passe son temps à repeindre les choses

en rouge...

1° écriture de Gilles Cailleau :

Ça pourrait s’appeler le silence.
 
Même s’il n’y a rien de plus bruyant qu’une révolution.
Le silence, c’est le titre d’un recueil de photographies sur le génocide rwandais. Je l’ai chez moi, je ne l’ouvre qu’à contrecœur, tellement les images sont insupportables.
Le silence, c’est les corps qui flottent sur la Neva. Les corps charriés.
Le silence c’est la steppe, c’est l’hiver.
Le silence c’est un vers d’Akhmatova : le Don sans bruit coule en silence. Тихо льется тихий Дон. Un vers de Requiem.
Le silence c’est se taire. Ne pas parler sous la torture, ne pas parler pour ne rien dire.
Quand on y pense, c’est étonnant ce verbe taire, que « ne pas parler » n’ai pas suffit, qu’il faille un verbe actif (comme oublier n’est pas juste ne pas se souvenir), et pronominal en plus, je me tais, comme – Je fais taire – Qui ? – Moi-même.
Le silence c’est juste après le bruit et la fureur. C’est après la bataille, sur le lac gelé d’Alexandre Nevski. Le silence de Prokofiev.
Un silence de 10 000 km entre Moscou et la Kolyma.
Parfois le silence est chargé comme un revolver.
 
Ça pourrait s’appeler le silence, mais je n’ai pas encore décidé.

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Pas de petit nom pour la Révolution d’octobre.

D’ailleurs qu’est ce que c’est que cette révolution d’octobre qui commence en février ?

Et qu’est ce que c’est que ce goût des révolutions pour les mois de l’année. La révolution d’octobre, la révolution de juillet, les décembristes…

Bref pas de petit nom pour la révolution d’octobre, ni velours, ni œillets, ni tulipe, ni jasmin.

 

____

 

Comment éviter le manichéisme quand tout est réduit à 2 camps, les rouges et les blancs ?

 

____

 

 

L’esprit du lieu

 

J’ai vu il y a 11 ans Une case provisoire. C’était un drôle de spectacle sous un drôle de chapiteau-tonneau, on y regardait un homme seul, d’en haut, et j’ai attendu le moment où une histoire à raconter imposerait un espace similaire. Je crois que le temps est venu.

Parler des communistes (pas du communisme, des communistes) en URSS n’est pas un travail d’historien, c’est un travail d’entomologiste. Même les russes le disent, les vieux communistes, ils sont des sortes d’insectes rares, en voie d’extinction (on l’entend dans le dernier livre de Svetlana Aleksievitch, La fin de l’homme rouge, Время секонд хэнд).

Ce ne sera pas un personnage, ce sera un spécimen. On le regardera d’en haut s’affairer dans son monde clos. Epinglé par nos regards.

 

____

 

De quoi parle-t-on quand on parle d’Octobre ? Juste d’octobre, la fin du processus, le coup d’état et la confiscation du pouvoir par les tenant de la solution bolchévique ? Ou bien en disant octobre on englobe tout l’année de révolution, ou même la guerre civile qui a suivi ?

De quoi parle-t-on ?

Et que faire du poids des mots ? De leur poids affectif, de leur poids politique ? J’ai déjà dû agacer certain en écrivant coup d’état, en écrivant confiscation… Comment nommer les choses ? On en viendrait presque à attacher à chaque fois 2 dénominations : l’insurrection/coup d’état.

Et comment prononcer un mot comme bolchévique sans qu’il transporte tout son arrière-monde, sa charge obscure ?

Se lancer dans une explication en amène une autre qui en amène une autre, c'est infini. J’ai demandé à 6 personnes s’ils connaissaient la différence entre les soviets et les bolchéviques, aucun ne peut répondre…

Les mots sont imprononçables, ils forcent à marcher sur des œufs.

On en revient au silence… À la nécessité de la métaphore, à la polysémie des images confuses.

 

____

Raté

(Ça pourrait être une fin.)

 

C’est la Révolution d’Octobre elle-même qui parle (c’est le clown qui s’est déguisé en femme, il touille une pâte blanche. En l’étalant, ça devient de la neige) :

 

Tellement de gens qui m’aiment encore.

 

Tellement triste une révolution ratée.

 

J’ai raté la marche, j’ai raté le train, j’ai raté ma vie, j’ai tout raté.

 

(Il a enterré dans la neige des jambes, des têtes, des bouts des chars, des morceaux de chevaux.)

 

Puisque je vous dis que c’est raté. J’ai raté, c’est tout. Point à la ligne.

 

Arrêtez de m’aimer encore.

 

Il boit du vin. Il pisse dans la neige, sur ce cimetière enneigé. Sa pisse est rouge aussi. Ça dure très longtemps. Il pisse des litres.)

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En Mai, fais ce qui te plaît !/ Victorine Engel

Rédigé par grossel Publié dans #cahiers de l'égaré

EN MAI, FAIS CE QUI TE PLAIT !

J'ai 75 ans. Institutrice en retraite depuis 20 ans, je suis une fidèle du club des retraités de la M.G.E.N. Il m'arrive d'y lire la revue APORIE. Nous nous sommes abonnés et certains d'entre nous y collaborent.

J'ai cru percevoir une certaine ironie dans le choix des thèmes annuels proposés à la réflexion. L'espoir, prévu en 1985 programmé pour 1987, précède la crise , annoncée pour 1986, qui engendre Le Désert. La crise est proposée pour mars 1986, c'est à dire un moment qui, aux dires de Robert -un fin analyste politique- va donner naissance à une situation inédite de crise politique que tout le monde s'ingénue à exorciser, camoufler, éviter en parlant de "cohabitation", un nouveau mot à la mode qui leur permet de prendre leur désir pour la réalité. Comme en 68. Car pour moi, la crise exemplaire, c'est mai 1968. Je n'ai jamais réussi à comprendre comment Cohn-Bendit, que j'ai eu sur les bancs de l'école primaire à Montauban en 1953 a pu se retrouver à la tête de ce mouvement de contestation d'une audace inouïe. Régine, pour me chiner, dit que c'est parce qu'en 1953, je lui tapais encore sur les doigts. C'est vrai. J'avais hérité de cette pratique de la III° République. Mais au moins, avec moi, il ne bégayait pas.

Nous sommes une quinzaine à fréquenter le club, plusieurs fois par semaine, dont une majorité de vieilles dames. C'est bien connu que nous
vivons plus longtemps que les messieurs. Au club, nous en avons trois et nous y tenons. Nous sommes liés par de solides amitiés et la retraite n'a pas diminué notre intérêt pour l'école de la république.
Indéniablement, elle est en crise. Et le nombre de réformes se proposant de l'en sortir n'a -d'après Bernard- fait qu'aggraver son état depuis 68.

Je suis d'accord avec lui car pour moi, la crise de l'école commence en mai 68. Maintenant, il ne s'agit plus d'apprendre, mais de découvrir par soi-même. Alors les enfants manipulent, bricolent. Manipulant et créant des mots, les voici poètes disant n'importe quoi. Dans une classe de petits, ça donne l'exquis:

Je vais en Normandie
Sur un tapis.
Je vais à Château-Chinon
Dans un ballon.

Dans une classe de grands, c'est plus délirant: Depuis deux dars, le stol des clivares se gourloupait sur les doles, graversait les prémures, se pagouillait dans les marmages.

Manipulant des hypothèses, les voici chercheurs et expérimentateurs, faisant n'importe quoi. À l'institutrice qui voulait faire découvrir aux enfants l'état gazeux, l'un d'eux proposa: Maîtresse, si on mettait JoJo dans le Perrier? Sitôt dit, sitôt fait. On sortit Jojo, le poisson rouge de son bocal rempli d'eau plate pour le plonger dans le Perrier où il ne tarda pas à flotter ventre en l'air.

Je suis convaincue que, depuis 68, tout est fait en haut lieu pour qu'à
l'école on n'apprenne rien. Parce qu'apprendre à lire, à écrire, à compter, ce serait rébarbatif, autoritaire et qu'il faut désormais respecter la personnalité et la spontanéité des enfants. J'en veux à Dany d'avoir contesté le savoir et sa transmission sous prétexte qu'il ne serait qu'idéologie perpétuant les inégalités. En tous cas, grâce à moi, il sait lire et écrire. Il s'en est bien servi pour critiquer la société. Et on ne peut pas dire que j'ai étouffé sa spontanéité et sa personnalité. Avec moi, il ne bégayait pas.

Nous cherchons à nous maintenir en forme. C'est l'expression que nous employons pour dire que nous cultivons notre esprit critique. Nous mettons à l'épreuve nos conceptions et soumettons à l'analyse les discours à la mode. Les objectifs de notre programme d'hygiène spirituelle ont été formulées par François: se protéger de tous les dogmatismes, ne pas sombrer dans la tolérance qui finit par tolérer l'intolérable, rejeter le nihilisme sous toutes ses formes. Pour réaliser ce programme, nous lisons, discutons. Nous pratiquons avec plaisir, parfois avec bonheur, les jeux de rôles. Lorsque Robert a mal vécu l'échec du printemps de Prague en 1968, nous lui avons proposé pour le dékremliniser durablement de rendre hommage pendant plusieurs séances au camarade Staline, joué par Bernard, qui ne devait pas manquer d'évoquer avec complaisance et cynisme ses crimes. Nous invitons aussi quand l'opportunité se présente l'un de nos maîtres -à nos âges, il en reste assez peu- ou à défaut l'un de nos élèves devenu maître.

En mai 1985, nous avons décidé de nous intéresser à La Crise. Car si le thème proposé par APORIE correspond à la situation actuelle, la diversité de nos modèles de crise nous intrigue. Pour moi, c'est mai 1968. Bernard, le philosophe préféré du Club, se réfère à 14-18. Régine, une collègue de lettres qui me ravit parfois la vedette, a un faible pour la crise de 29. Robert, notre historien qui est aussi un marxiste convaincu, s'acharne à comprendre la crise du mouvement ouvrier qui se ramène à la crise de sa direction.

J'avoue que je n'ai jamais compris pourquoi. Quant à François, l'autre philosophe du club, il prétend que c'est un mot qui sort du chapeau quand on veut faire accepter aux gens des changements douloureux.

Robert nous proposa d'inviter son maître, Fernand Braudel, un historien de grande réputation, encore très alerte malgré ses 83 ans.

Nous fîmes de gros efforts. Nous lûmes "La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II" et surtout "Civilisation matérielle, économie et capitalisme".

Robert nous expliqua qu'il s'était détaché de son maître parce que la Nouvelle Histoire dont Braudel est présenté comme le Patron par les médias avait provoqué une crise de l'enseignement de l'histoire et de la géographie qui, sans la résistance des enseignants, auraient disparu au profit des sciences économiques et humaines. La Nouvelle Histoire délaisse l'événement pour la vie matérielle, les idées pour les mentalités. On portait autrefois des souliers à la poulaine; on porte aujourd'hui des bottes de rocker. On avait autrefois peur du loup; on a aujourd'hui peur de la bombe atomique. Conséquence paradoxale: cette "histoire" met en valeur ce qui persiste plutôt que ce qui change puisque la peur subsiste si les objets de la peur varient. La Nouvelle Histoire peut ainsi évacuer la chronologie et multiplier les rapprochements dans le temps et dans l'espace. L'histoire cesse alors d'être l'étude du passé pour devenir l'étude de l'origine des problèmes de notre temps, "l'explication de la contemporanéité". Elle nous "apprend" ainsi que le capitalisme remonte très loin dans le temps, que des signes l'annoncent dès le 1° siècle de notre ère. Conclusion: le capitalisme c'est vieux et ça durera malgré les crises, sa règle étant de se maintenir par le changement même. Pour Robert, Braudel a réussi l'exploit de "prouver" la pérénité du capitalisme en usant de concepts marxistes qu'il a préalablement déformés.

Pour ma part, j'ai été surprise de trouver dans la conclusion de "Civilisation matérielle" quelques lignes sur 68: "Herbert Marcuse a bien le droit de dire qu'il est stupide de parler de 1968 comme d'une défaite. 1968 a secoué l'édifice social, brisé des habitudes, des contraintes, voire des résignations: le tissus social et familial en est resté suffisamment déchiré pour que se créent de nouveaux genres de vie, et à tous les étages de la société. C'est en quoi il s'est agi d'une authentique révolution culturelle. Mais le temps passe: une dizaine d'années, ce n'est rien pour l'histoire lente des sociétés, c'est beaucoup pour la vie des individus. Voilà les acteurs de 1968 repris par une société patiente à qui sa lenteur donne une prodigieuse forme de résistance et d'absorption. L'inertie c'est ce qui lui manque le moins. Donc pas un échec, c'est sûr; mais un franc succès, il faut y regarder de près." Arrivée là, je me suis dit: Bien, il va rentrer dans les détails des effets de 68. Eh bien non! Comme Robert nous l'avait signalé, il m'a promenée là où je m'y attendais le moins. Pour regarder de près, il faut aller loin. "La Renaissance et la Réforme se présentent comme deux magnifiques révolutions culturelles et de long souffle, éclatant coup sur coup. C'était déjà une opération explosive, dans la civilisation chrétienne, que de réintroduire Rome et la Grèce, et déchirer la robe sans couture de l'Église, c'en était une autre, pire encore. Or tout se tasse finalement, s'incorpore aux ordres existants et les blessures se guérissent." C'était comme si on m'avait dit: Tu t'inquiètes des retombées de 68? Ne t'inquiète pas! ça se tassera comme ça s'est toujours tassé.

En trois mois, nous avions soigneusement préparé la rencontre. Pas question pour moi d'être tendre avec un monsieur qui s'exprimait comme ma grand-mère. Quelle ne fut pas notre surprise, en septembre, de découvrir par la presse locale qu'on nous avait piqué notre idée et que le centre de rencontres de la ville -installé sur une colline inspirée d'où le directeur lutte contre l'ignorance- organisait trois journées avec Fernand Braudel! On n'a jamais su comment notre idée avait pu sortir des locaux du club et arriver aux oreilles des responsables du centre de rencontres. Un climat de suspicion régna quelques temps mais nous finîmes par admettre que la fuite avait dû être involontaire. Il ne pouvait y avoir de traître parmi nous.

Mes collègues boycottèrent ces journées. Moi, j'y allai par curiosité. La crise doit être à l'oeuvre partout, même là où se vend la culture. Toute mise en spectacle me paraît indécente et signe d'inauthenticité, maladie de notre temps.

La presse locale se saisit de ces rencontres et ce qui aurait pu être un événement unique ne fut qu'un cliché stéréotypé. À lire les articles, j'avais un sentiment de déjà vu, de déjà lu. Pensez donc! Amener le patron de la Nouvelle Histoire, qui a un champs de vision d'une ampleur inaccoutumée puisqu'il réussit à embrasser la planète entière et un millénaire entier, à se produire sur scène, et le filmer pour la postérité, faisant la leçon d'histoire à une classe de collège cinquante ans après qu'il a quitté l'enseignement secondaire -on lui demanda si en cinquante ans les élèves et les leçons avaient changé ou non- et quelle leçon! le siège de la ville en 1707, c'était une belle opération médiatique rendant possible l'emphase journalistique. Mais monter en épingle, toujours de la même façon, a un effet meurtrier: l'épingle finit par faire éclater l'enflure. Et l'insignifiance de ce qui est présenté comme sans précédent est si évidente qu'il ne reste plus qu'à en
rire.

Evidemment, je trouvais que c'était un peu cher pour mes ressources d'institutrice à la retraite. 70 F par jour et 60 F par repas, ça allait me coûter: 210 F + 180 F= 390 F. J'ai gardé de mon métier l'habitude de calculer et de demander des comptes. Payer 390 F pour payer qui? Fernand Braudel venait bien par plaisir et pour le plaisir. On m'expliqua que c'était pour payer les voyages et les repas du gratin régional et international invité à participer au spectacle. Pas de spectacle sans dépenses somptuaires: il faut bien jeter de la poudre aux yeux pour éblouir, aveugler.

Bernard n'avait pas manqué de s'étonner. Comment l'historien de la longue durée pouvait-il prendre plaisir à n'être qu'une brève écume événementielle. Pour parler de 1707, jusqu'où allait-il remonter dans le passé? Et pour parler du siège de la ville, allait-il voyager dans le monde entier? L'ampleur de la vision ne lui paraissait pas être une garantie de scientificité et la longue durée n'était sûrement pas un concept. On avait affaire à un érudit doublé d'un écrivain doué pour le montage.

Chacun y alla de son couplet et de sa cérémonie.

La presse locale annonça en bonne place -les articles étaient signés par le rédacteur en chef- la venue du plus grand historien français actuel, l'intellectuel le plus prisé outre-Atlantique. Bernard me fit remarquer que l'abus des superlatifs, caractéristiques de l'écriture journalistique, était un des signes les plus évidents de la crise que traverse aujourd'hui le langage qui ne sert plus à dévoiler, délivrer la vérité mais à plaire, séduire, manipuler.

Les journalistes ne sont pas travaillés par le doute linguistique.

Un journaliste réussit en 64 mots -j'ai compté- à nous présenter l'histoire à trois étages sur laquelle l'historien a travaillé 64 ans.

La concision journalistique, c'est la pomme de discorde entre Bernard et moi. Lui pense que pour résumer 64 ans de recherche en 64 mots, il suffit de ne pas avoir lu l'oeuvre. Moi je pense qu'à l'école de journalisme, on leur apprend des méthodes de lecture globale et des techniques de résumé qui ne leur permettent pas de comprendre ce dont ils ont à rendre compte, par exemple l'oeuvre de Fernand Braudel.

Le maire lui remit la médaille de la ville.

L'amiral et son état-major reçut l'éminent professeur et sa suite pour un débat sur la Méditerranée comme théâtre d'opérations militaires.

Il n'y a que l'inspecteur d'académie à ne pas l'avoir reçu. Sans doute à cause de la pauvreté des moyens attribués à lÉducation Nationale, situation que j'ai toujours connue pendant mes trente-six années de service.

Tout ce que la ville, le département, la région compte de notables et d'officiels se retrouva au centre de rencontres. 400. Je croyais qu'il y en avait plus. C'est finalement peu de choses. Mais qu'est-ce qu'ils prennent comme place, toujours aux premiers rangs!

Les trois journées furent animées par des journalistes en renom. Ca confirme que j'ai raison contre Bernard: les journalistes, ce sont les Nouveaux Penseurs. Le premier jour, on a eu droit à la "reine" Christine. Elle ne dit mot. Son sourire me suffit. Son talent était éclatant. Elle pouvait se faire payer cher.

Le maire y assista. Par devoir et par amitié -Robert dit que c'est par souci électoral- il est de toutes les sorties. Au milieu du populaire pour les grandes rencontres de l'équipe de football. Au sommet de l'échelle des pompiers avec le Père Noël. Au milieu des baigneurs fêtant la nouvelle année dans la grande bleue. Je trouve qu'il gère très bien son temps et son image de marque. À mon avis, il devrait réussir la Traversée de la Ville et la Renaissance du Centre Ville, deux projets qui traînent depuis vingt-cinq ans. Demain, j'en suis sûre, il sera de toutes les soirées de prestige à l'Opéra municipal rénové où l'on donnera Wagner, Bellini, Mozart. J'espère qu'il mettra son noeud pap' et un beau frac car je lui trouve beaucoup d'allure. Robert n'aime pas cette politique qui veut que chacun reste à sa place: le peuple au stade, les bourgeois à l'opéra. Mai 68, ce ne fut pas mieux: étudiants et ouvriers dans la rue, hippies faisant l'amour à l'Odéon ou à la Sorbonne.

De ces journées, je n'ai pas gardé un grand souvenir. Il y avait trop de beau monde, trop d'intellectuels de haut niveau remettant en question ce qu'on m'avait appris à l'École Normale et que j'avais retranscrit pendant trente six ans. Malgré mon âge, les spécialistes ça m'impressionne et ça me paralyse. Heureusement que j'ai les réunions du club pour bien garder ma tête à moi. Bernard, que nous apprécions toutes beaucoup, dissipa en quelques formules définitives mon malaise: "S'il suffisait de remettre en question, de renverser les perspectives, de tenir des propos peu orthodoxes pour produire une Nouvelle Histoire, une vérité nouvelle, alors bien sûr! Mais peut-être, avant de produire du neuf, faudrait-il montrer que l'ancien est dépassé. Et puis, ce qui se présente comme neuf n'est peut-être que du très vieux monde à l'envers." Là dessus, Robert nous apprit que les nouveautés de Braudel et Wallerstein se trouvaient déjà dans "L'impérialisme, stade suprême du capitalisme" de Lénine. J'avoue que je ne suis pas allée vérifier mais j'ai fort bien compris mon collègue quand il déclara que le capitalisme était heureux de trouver des "historiens", des idéologues comme Braudel ou Tenenti pour "prouver" que le capitalisme est une structure permanente de la vie sociale à laquelle on n'a pas pu et on ne pourra pas échapper. Pour le capitalisme c'est évidemment plus rassurant que le pronostic marxiste-léniniste qui le voue à disparaître, sa crise finale ayant commencé en 1917.

J'ai été peinée d'apprendre la mort de Fernand Braudel quelques semaines après ces journées. Il m'avait épatée par sa vitalité. Mais il ne m'avait pas éclairée sur 68. J'aurais bien aimé qu'il m'explique, parce que pour moi c'est une conséquence de 68, comment une société peut d'une part abolir la peine de mort pour les grands criminels et d'autre part instaurer le droit d'avorter, droit à tuer des innocents absolus.

C'est pourquoi je proposais au cours d'une de nos réunions qu'on invite Daniel Cohn-Bendit. Car tout de même, si on voulait comprendre pourquoi il était facile d'enseigner la morale autrefois et impossible de l'enseigner aujourd'hui -malgré la longue durée, Monsieur Braudel avait admis ce changement, cette crise-, ne fallait-il pas remonter 18 ans en arrière, à la crise de mai 1968? Monsieur Braudel aurait trouvé que j'ai une vision étroite mais je suis sûre que 68 est la cause de notre décadence, liée à la crise de la morale.

L'idée m'en était venue en écoutant Cohn-Bendit à l'émission "L'oreille en coin". Quelle verve! Il avait bien changé depuis que je l'avais eu sur les bancs de l'école primaire à Montauban en 1953. Lui si réservé, si discret, il était devenu bien remuant et agité. Avec moi il ne disait jamais d'âneries. Alors que là il n'arrêtait pas. Comme en 68. Qu'est-ce qu'il a pu en dire. J'avais honte pour lui. Je lui avais écrit d'ailleurs pour le lui dire. Il m'avait répondu. Sa lettre était remplie de fautes. Avec moi, pourtant, il n'en faisait pas. Il ne bégayait pas non plus.

Mes collègues du club accueillirent ma proposition avec sérénité et ne lui firent aucune publicité. Nous n'aimons pas la fébrilité et l'étalage.

Cohn-Bendit accepta notre invitation. Et c'est ainsi que sans le concours des ministères de la culture, de l'éducation nationale, des affaires extérieures, ni le concours du Conseil Régional, du Conseil Général et de la Ville, il s'expliqua, gratuitement, pour les adhérents du club des retraités de la M.G.E.N. Mes collègues, craignant mon animosité à l'égard de Cohn-Bendit, me firent jouer quelques saynètes où je devais m'acharner sur un bouc émissaire. Ce fut Régine. Je m'en donnai à coeur joie.

L'événement -qui n'en fut un que pour nous car nous n'avions surtout pas voulu que le journaliste local en parle: il aurait rameuté tous les partisans de la France virile qui hantent la basse ville, où il serait resté dix minutes et aurait rédigé son papier comme s'il avait assisté à la totalité de la rencontre, pratique payante qui lui permet de duper son rédacteur en chef attentif à d'autres événements stéréotypés et de passer des moments agréables et intimes avec son "partner-love", une mode "branchée" made in U.S.A. -eut lieu le 1° février 1986. Événement daté, unique, ayant une cause. Donc événement historique.

Dany nous surprit: "J'ai accepté l'invitation de Victorine parce que Victorine a été mon institutrice. Figurez-vous qu'en 1953, elle me tapait sur les doigts quand je disais des âneries. C'était rare. Je préférais ne rien dire, être sage comme une image. Aujourd'hui j'ai compris que plus on en dit, plus on a de la valeur, et plus on vous prend au sérieux. Dire des âneries, en réalité c'est être créatif. Regardez les publicités: c'est un immense tissus d'âneries. Mais ça paye. Je ne connais que Victorine à penser que 68, c'est le début de la décadence. Les âneries réussies de 68, ce sont les libertés d'aujourd'hui. Et les contestations non réussies de 68, ce sont les oppressions d'aujourd'hui. Pourquoi transmettre un savoir qui conduit à la bombe atomique? J'avoue que l'attachement de Victorine à une école élémentaire qui apprenne à lire, à écrire, à compter est touchant. Mais les fautes que je fais, je les retrouve dans les pubs, affichées, avouées comme telles, non sanctionnées et rentables. Voilà un effet de 68: la transgression ludique de toutes les règles. En sociologue qui n'a jamais exercé, je retiens surtout les retombées de 68. Par exemple, le Paris-Dakar. On dit: c'est Sabine qui l'a créé. Moi, je dis: c'est un produit de 68. Comme 68, le Paris-Dakar, c'est une réponse à l'ennui. On ne flambe plus les voitures, on les plante dans des dunes. Quelques voitures, ça suffit. Les médias assurant la mise en spectacle pour que le défoulement collectif se produise." Il n'avait pas bégayé.

Régine, toujours prompte à s'émouvoir, s'étonna de ce rapprochement. Les voitures qui avaient flambé en mai n'étaient-elles pas en stationnement dans des rues barrées par des barricades alors que les bolides qui se sont plantés en janvier roulaient à tombeau ouvert sur des pistes sans balises?

Dany lui fit remarquer que l'oppositon situationnelle qu'elle mettait en avant cachait une identité fonctionnelle: dans les deux cas, on aboutissait au même résultat, la destruction des bagnoles. "Le Paris-Dakar, c'est comme 68, c'est comme les films burlesques des années 20, ça provoque un rire hénaurne en sacrifiant l'objet-roi de la société de consommation: l'automobile."

Régine s'offusqua de ce rapprochement. Elle n'avait pas trouvé burlesque du tout la séquence télé où Sabine engueulait des concurrents qui avaient lavé à flots de mousse leur vaisselle dans l'eau d'un puits. "Ici, nous ne sommes pas chez nous. Nous devons respecter ces gens et leur milieu. Ici, l'eau est vitale. C'est un crime de la polluer", gueulait Sabine dans son mégaphone.

Tout le monde riait de bon coeur en entendant ce récit, Régine comprit qu'il ne servait à rien de se scandaliser de la bêtise de Sabine et que rire de ses âneries était autre chose que rire de la destruction des bagnoles.

François qui déteste Sartre nous amusa beaucoup en nous rappelant que l'auteur des "Mains Sales" avait dit à Dany: "Quelque chose est sorti de vous qui étonne, qui bouscule, qui renie tout ce qui a fait de notre société ce qu'elle est aujourd'hui. C'est ce que j'appellerai l'extension du champ des possibles. N'y renoncez pas." Et la gifle de Braudel: "Jean Paul Sartre peut rêver d'une société où l'inégalité disparaîtrait, où il n'y aurait plus de domination d'un homme sur un autre homme. Mais aucune société du monde actuel n'a encore renoncé à la tradition et à l'usage du privilège." Il nous rappela que ses contributions parues dans APORIE balayaient les inepties de Sartre. "Cohn-Bendit a raison, 68 ne constitue pas le reniement de notre société comme le croit Sartre, 68, c'est le plein développement des énormes possibilités de médiocrité recelées par notre société. Une seule condition: avoir suffisamment de culot pour présenter le médiocre comme génial, révolutionnaire, nouveau, moderne..."

Dany se fit prêter les contributions en question -nous sommes abonnés à APORIE- et les parcourut pendant que François renvoyait Sartre aux oubliettes en s'appuyant sur l'argument dominateur de Diodore Cronos. J'avoue être agacée et travaillée par les analyses de François. Bernard m'a dit un jour, en aparté, que François était une réincarnation de Démocrite. "Pressentez-vous l'éclat de rire auquel il veut atteindre et qu'il veut retrouver?"

"Ecoutez, dit tout à coup Dany, la démarche de cette revue me plait. J'en parlerai à mes amis de Francfort. Puisque vous aimez le paradoxe, je vais vous dire ce qu'a été réellement 68. La droite n'en a retenu que la violence destructrice pour faire peur et susciter une forte demande de sécurité. La gauche s'est refusée à y voir une violence constructive et n'y a vu qu'une révolte d'étudiants irresponsables retardant de plusieurs années son arrivée au pouvoir.

En fait, 68, ce n'est pas une révolution faisant table rase du passé. Les barricades fermaient les rues mais ouvraient la voie. La contestation a révélé au système les irrationnalités qui l'encombraient et permis de nouvelles rationalisations. Par exemple, la contestation de la famille a montré le gaspillage de temps et d'énergie qui s'y produit. Chaque famille immobilise une femme pour des tâches répétitives, genre faire à bouffer deux fois par jour et tout ça pour deux, trois ou quatre personnes. La prolifération des Quick, des Fast Food, c'est la généralisation de la bouffe-sandwiches que nous avons inaugurée sur les barricades, tous sexes mélangés. 68 a fait découvrir les avantages de l'ouvert sur le clos. On sort la femme du foyer pour qu'elle devienne conductrice d'autobus, skipper de catamaran. Fini l'enfermement chez soi ou dans la voiture. Maintenant on sort, on court, on fait du "jogging". Finis les costumes et les cravates. Maintenant, c'est le style décontracté, survêt et col ouvert. On sort de la fatalité de la reproduction et des contraintes du mariage. On accède à la jouissance sans entrave. On multiplie rencontres et partenaires."

J'ai failli piquer une crise en entendant ces âneries dites sans bégayer par Dany. Bernard me fit boire pour me requinquer un marc fabriqué autrefois par François quand il s'occupait aussi à produire du vin, tout en enseignant la philosophie.

"Le frein à tout cela, ce sera l'extension du Sida dans le champ des possibles", prophétisa François.

Régine, qui est très "branchée" comme on dit aujourd'hui -il faut dire qu'elle a dix ans de moins que moi- fit remarquer à Dany que le système avait aussi multiplié les lieux d'enfermement propices au délire: les stades, les Zéniths, les Bercy, les grandes surfaces. Et que l'enfermement devant la télé avait encore beaucoup d'adeptes.

"On ouvre l'école sur la vie", reprit Dany.

"C'est le n'importe quoi érigé en système", commenta Robert.

"Il n'y a qu'à voir ce qu'on propose à mon arrière-petit-fils, gueula Bernard. Il est étudiant en gestion des entreprises et des administrations. Eh bien il joue à la bourse, il fait partie du club junior-entreprises, il a organisé une nuitée estudiantine: Montée d'adrénaline. Déficit de 20 000 F qu'il doit combler en organisant d'autres soirées pour apprendre à gérer en prenant des risques calculés."

Bien évidemment, je ne fus pas la dernière à donner des exemples de n'importe quoi. La pédagogie de l'éveil qu'on pratique aujourd'hui à l'école primaire, c'est le n'importe quoi généralisé.

Régine m'interrompit: "Tu dis n'importe quoi. Ouvrir l'école sur la vie, ça veut dire responsabiliser l'élève, lui faire prendre des initiatives."

Robert l'interrompit: "La prise de responsabilités ou d'initiatives, autrement dit la participation, c'est un moyen trouvé depuis 68 pour faire croire aux citoyens qu'on les libère alors qu'on les enchaîne. Participez à la gestion de votre établissement, prenez des responsabilités, vos responsabilités, gérez la pénurie. Difficile de dire après qu'on n'est pas satisfait. Un autre moyen pour masquer la fragilité du régime présidentiel a constitué à multiplier les instances élues, expression de la volonté populaire, appelées à décider. C'est la décentralisation et la régionalisation.

Mais quand on est mécontent, on ne sait plus où manifester, à la mairie, au conseil général, au conseil régional? Et après les élections, ça risque de se compliquer encore. Irons-nous manifester à droite-Matignon ou à gauche-Élysée? Crise dans les rangs ouvriers. Crise dans les sommets. Ce que Cohn-Bendit appelle l'ouverture, c'est une aggravation de l'atomisation.

" Pas du tout, réplique Dany. 68 c'est d'abord une explosion d'énergie pure et rebelle essayant de briser l'atonie et la quiétude d'une organisation aseptisée de l'existence -boulot, métro, dodo. C'est l'irruption massive de l'anomie, 15 jours de désordre, 15 jours de bonheur arrachés à l'ennui. Même les analysants avaient quitté les divans. À une morale étriquée, conformiste, tautologique genre: Les étudiants doivent étudier, les enseignants enseigner, les travailleurs travailler, 68 a opposé une manière de vivre et de dire le collectif. La foule solitaire devenait communauté. Parlez à vos voisins disait une parole de mai. Dix millions de grévistes ont parlé comme on n'a jamais parlé. Belle revanche de l'oral sur l'écrit, de la radio sur la télé. 68 a voulu renouer avec le mythe de la transparence, de la communion et de l'immédiateté."

C'est ce que nous avons vécu ici avec la grande aventure du Printemps". dit Régine qui est toujours fourrée là où ça bouge.

Qu'est-ce que c'est que ça?", demanda Dany Cohn-Bendit.

Un spectacle-fleuve sur la Renaissance et la Réforme auquel ont participé avec enthousiasme plus de 200 comédiens, danseurs, musiciens, mêlant fraternellement professionnels et amateurs, enseignants, lycéens, ouvriers des chantiers, subventionné sans arrière-pensée ni souci d'en tirer profit par la droite, la gauche, les industriels, la marine nationale. Un spectacle sur la génération qui eut 20 ans en 1500, redécouvrit Platon Aristote et la Grèce, vécut la découverte de l'Amérique et l'anéantissement des Indiens, prit parti dans la cassure de l'Église, mit la terre sur son orbite autour du soleil. Un spectacle sur Michel-Ange, Luther, Las Casas, Copernic et quelques autres. Un spectacle qui a été une grande fête populaire où notables et petit peuple saucissonnaient sur les gradins de pierre du théâtre en plein air pendant les entractes", répondit Régine heureuse de ce qu'elle avait retenu les séminaires sur la Renaissance, et émue au souvenir du rôle qu'elle avait joué pendant le carnaval d'Elbing, la scène finale. Elle ajouta que l'aventure du Printemps avait mimé l'aventure de la Renaissance puisqu'après l'explosion de foi et d'enthousiasme qui avait fait aboutir ce projet fou en donnant des ailes aux créateurs, l'étroitesse d'esprit du pouvoir local avait fait retomber la ville dans son ennui par le retour à l'ordre et le règne du désert.

Mais c'est une résurgence de mai", s'exclama Dany.

"Normal, dit méchamment Robert, le metteur en scène de ce spectacle
mégalo est un ancien de mai qui a pratiqué la communauté pendant
quelques années.

" Et ce doit être un juif comme moi", cracha Cohn-Bendit qui malgré son énervement ne bégaya pas. "Et comme moi, il devra s'exiler car les pouvoirs n'aiment pas les grandes fêtes de l'humanité. Ils préfèrent orchestrer les grandes âmes de la division. Mais le destin des exclus, c'est de préparer le nouveau monde de demain."

Bernard rompit le silence: "Si 68, c'est d'abord, c'est que 68, c'est ensuite."

Eh bien, il y a eu un double jeu de l'anomie. Dans un premier temps, 68 est une manifestation de violence destructive. Dans un deuxième temps, c'est une manifestation de violence constructive. C'est cet aspect paradoxal que j'ai voulu mettre en évidence. 68 a construit 86."

C'est alors que François, nullement épaté par le paradoxe de 68, bondit et nous emporta: "Merci à Régine. Elle m'a donné la clé de 68 en évoquant l'aventure du Printemps. Mai 68, c'est un retour au myhte de Dyonisos."

Ca y est, ça le reprend, me glissa Bernard en aparté, il confond le service du vin et le service divin."

Rappelez-vous Les Bacchantes" 'Euripide. Penthée assure le gouvernement de Thèbes quand Dyonisos, son divin cousin, y arrive pour y instaurer son culte. En bon gestionnaire, Penthée reporte au futur les jouissances de la vie, voulant sauver le blé en herbe, et lutte de toutes ses forces contre la licence débridée des femmes et des hommes de sa cité. Il lutte seul puisque même le devin Tirésias et Cadmos, son grand-père, fondateur de Thèbes, se rallient à l'orgiasme. C'est parce qu'il est hostile au jeu rituel de la violence destructive qui commémore la fondation de la cité -pour construire l'unité de la cité, il faut détruire le bouc émissaire- et recrée sa vitalité -pour produire, il faut dépenser- que Penthée est atrocement dépecé par les bacchantes sur l'ordre de sa mère Agavé. Sa mort assure le triomphe de Dyonisos qui renouvèle le dynamisme de la cité. 68 illustre la liaison existant entre la destruction dyonisiaque et l'expansion apollinienne."

"Mais c'est du Nietzsche", ironisa Bernard.

"Oui, conclut Dany, en 68 on a sacrifié par une débauche effrénée les idéologies mystifiantes pour, en 86, sacrifier aux cultures édifiantes."

Lectrice d'APORIE, je me suis décidée à vous envoyer ce texte. Ayant reçu la note du comité de rédaction sur vos critères de sélection, je n'ai aucune appréhension. "Le discours aporétique auquel notre revue doit se reconnaître est un discours sans complaisance et désillusionné, habile dans le déboulonnage des statues, un discours vertigineux par nature. Les propos tenus devront être, à l'inverse des credo communs et autres platitudes, soucieux de la distance et du ton, loin des pouvoirs et des modes. Leur originalité fera leur portée. Leur liberté, leur altitude", dit cette note. Pas de doute, mon texte sera retenu.
Victorine ENGEL
Aporie N°6, La crise, 1986


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