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Les Cahiers de l'Égaré

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En Mai, fais ce qui te plaît !/ Victorine Engel

Rédigé par grossel Publié dans #agora, #écriture

En Mai, fais ce qui te plaît !/ Victorine Engel
En Mai, fais ce qui te plaît !/ Victorine Engel
EN MAI, FAIS CE QUI TE PLAIT !

J'ai 75 ans. Institutrice en retraite depuis 20 ans, je suis une fidèle du club des retraités de la M.G.E.N. Il m'arrive d'y lire la revue APORIE. Nous nous sommes abonnés et certains d'entre nous y collaborent.

J'ai cru percevoir une certaine ironie dans le choix des thèmes annuels proposés à la réflexion. L'espoir, prévu en 1985 programmé pour 1987, précède la crise , annoncée pour 1986, qui engendre Le Désert. La crise est proposée pour mars 1986, c'est à dire un moment qui, aux dires de Robert -un fin analyste politique- va donner naissance à une situation inédite de crise politique que tout le monde s'ingénue à exorciser, camoufler, éviter en parlant de "cohabitation", un nouveau mot à la mode qui leur permet de prendre leur désir pour la réalité. Comme en 68. Car pour moi, la crise exemplaire, c'est mai 1968. Je n'ai jamais réussi à comprendre comment Cohn-Bendit, que j'ai eu sur les bancs de l'école primaire à Montauban en 1953 a pu se retrouver à la tête de ce mouvement de contestation d'une audace inouïe. Régine, pour me chiner, dit que c'est parce qu'en 1953, je lui tapais encore sur les doigts. C'est vrai. J'avais hérité de cette pratique de la III° République. Mais au moins, avec moi, il ne bégayait pas.

Nous sommes une quinzaine à fréquenter le club, plusieurs fois par semaine, dont une majorité de vieilles dames. C'est bien connu que nous
vivons plus longtemps que les messieurs. Au club, nous en avons trois et nous y tenons. Nous sommes liés par de solides amitiés et la retraite n'a pas diminué notre intérêt pour l'école de la république.
Indéniablement, elle est en crise. Et le nombre de réformes se proposant de l'en sortir n'a -d'après Bernard- fait qu'aggraver son état depuis 68.

Je suis d'accord avec lui car pour moi, la crise de l'école commence en mai 68. Maintenant, il ne s'agit plus d'apprendre, mais de découvrir par soi-même. Alors les enfants manipulent, bricolent. Manipulant et créant des mots, les voici poètes disant n'importe quoi. Dans une classe de petits, ça donne l'exquis:

Je vais en Normandie
Sur un tapis.
Je vais à Château-Chinon
Dans un ballon.

Dans une classe de grands, c'est plus délirant: Depuis deux dars, le stol des clivares se gourloupait sur les doles, graversait les prémures, se pagouillait dans les marmages.

Manipulant des hypothèses, les voici chercheurs et expérimentateurs, faisant n'importe quoi. À l'institutrice qui voulait faire découvrir aux enfants l'état gazeux, l'un d'eux proposa: Maîtresse, si on mettait JoJo dans le Perrier? Sitôt dit, sitôt fait. On sortit Jojo, le poisson rouge de son bocal rempli d'eau plate pour le plonger dans le Perrier où il ne tarda pas à flotter ventre en l'air.

Je suis convaincue que, depuis 68, tout est fait en haut lieu pour qu'à
l'école on n'apprenne rien. Parce qu'apprendre à lire, à écrire, à compter, ce serait rébarbatif, autoritaire et qu'il faut désormais respecter la personnalité et la spontanéité des enfants. J'en veux à Dany d'avoir contesté le savoir et sa transmission sous prétexte qu'il ne serait qu'idéologie perpétuant les inégalités. En tous cas, grâce à moi, il sait lire et écrire. Il s'en est bien servi pour critiquer la société. Et on ne peut pas dire que j'ai étouffé sa spontanéité et sa personnalité. Avec moi, il ne bégayait pas.

Nous cherchons à nous maintenir en forme. C'est l'expression que nous employons pour dire que nous cultivons notre esprit critique. Nous mettons à l'épreuve nos conceptions et soumettons à l'analyse les discours à la mode. Les objectifs de notre programme d'hygiène spirituelle ont été formulées par François: se protéger de tous les dogmatismes, ne pas sombrer dans la tolérance qui finit par tolérer l'intolérable, rejeter le nihilisme sous toutes ses formes. Pour réaliser ce programme, nous lisons, discutons. Nous pratiquons avec plaisir, parfois avec bonheur, les jeux de rôles. Lorsque Robert a mal vécu l'échec du printemps de Prague en 1968, nous lui avons proposé pour le dékremliniser durablement de rendre hommage pendant plusieurs séances au camarade Staline, joué par Bernard, qui ne devait pas manquer d'évoquer avec complaisance et cynisme ses crimes. Nous invitons aussi quand l'opportunité se présente l'un de nos maîtres -à nos âges, il en reste assez peu- ou à défaut l'un de nos élèves devenu maître.

En mai 1985, nous avons décidé de nous intéresser à La Crise. Car si le thème proposé par APORIE correspond à la situation actuelle, la diversité de nos modèles de crise nous intrigue. Pour moi, c'est mai 1968. Bernard, le philosophe préféré du Club, se réfère à 14-18. Régine, une collègue de lettres qui me ravit parfois la vedette, a un faible pour la crise de 29. Robert, notre historien qui est aussi un marxiste convaincu, s'acharne à comprendre la crise du mouvement ouvrier qui se ramène à la crise de sa direction.

J'avoue que je n'ai jamais compris pourquoi. Quant à François, l'autre philosophe du club, il prétend que c'est un mot qui sort du chapeau quand on veut faire accepter aux gens des changements douloureux.

Robert nous proposa d'inviter son maître, Fernand Braudel, un historien de grande réputation, encore très alerte malgré ses 83 ans.

Nous fîmes de gros efforts. Nous lûmes "La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II" et surtout "Civilisation matérielle, économie et capitalisme".

Robert nous expliqua qu'il s'était détaché de son maître parce que la Nouvelle Histoire dont Braudel est présenté comme le Patron par les médias avait provoqué une crise de l'enseignement de l'histoire et de la géographie qui, sans la résistance des enseignants, auraient disparu au profit des sciences économiques et humaines. La Nouvelle Histoire délaisse l'événement pour la vie matérielle, les idées pour les mentalités. On portait autrefois des souliers à la poulaine; on porte aujourd'hui des bottes de rocker. On avait autrefois peur du loup; on a aujourd'hui peur de la bombe atomique. Conséquence paradoxale: cette "histoire" met en valeur ce qui persiste plutôt que ce qui change puisque la peur subsiste si les objets de la peur varient. La Nouvelle Histoire peut ainsi évacuer la chronologie et multiplier les rapprochements dans le temps et dans l'espace. L'histoire cesse alors d'être l'étude du passé pour devenir l'étude de l'origine des problèmes de notre temps, "l'explication de la contemporanéité". Elle nous "apprend" ainsi que le capitalisme remonte très loin dans le temps, que des signes l'annoncent dès le 1° siècle de notre ère. Conclusion: le capitalisme c'est vieux et ça durera malgré les crises, sa règle étant de se maintenir par le changement même. Pour Robert, Braudel a réussi l'exploit de "prouver" la pérénité du capitalisme en usant de concepts marxistes qu'il a préalablement déformés.

Pour ma part, j'ai été surprise de trouver dans la conclusion de "Civilisation matérielle" quelques lignes sur 68: "Herbert Marcuse a bien le droit de dire qu'il est stupide de parler de 1968 comme d'une défaite. 1968 a secoué l'édifice social, brisé des habitudes, des contraintes, voire des résignations: le tissus social et familial en est resté suffisamment déchiré pour que se créent de nouveaux genres de vie, et à tous les étages de la société. C'est en quoi il s'est agi d'une authentique révolution culturelle. Mais le temps passe: une dizaine d'années, ce n'est rien pour l'histoire lente des sociétés, c'est beaucoup pour la vie des individus. Voilà les acteurs de 1968 repris par une société patiente à qui sa lenteur donne une prodigieuse forme de résistance et d'absorption. L'inertie c'est ce qui lui manque le moins. Donc pas un échec, c'est sûr; mais un franc succès, il faut y regarder de près." Arrivée là, je me suis dit: Bien, il va rentrer dans les détails des effets de 68. Eh bien non! Comme Robert nous l'avait signalé, il m'a promenée là où je m'y attendais le moins. Pour regarder de près, il faut aller loin. "La Renaissance et la Réforme se présentent comme deux magnifiques révolutions culturelles et de long souffle, éclatant coup sur coup. C'était déjà une opération explosive, dans la civilisation chrétienne, que de réintroduire Rome et la Grèce, et déchirer la robe sans couture de l'Église, c'en était une autre, pire encore. Or tout se tasse finalement, s'incorpore aux ordres existants et les blessures se guérissent." C'était comme si on m'avait dit: Tu t'inquiètes des retombées de 68? Ne t'inquiète pas! ça se tassera comme ça s'est toujours tassé.

En trois mois, nous avions soigneusement préparé la rencontre. Pas question pour moi d'être tendre avec un monsieur qui s'exprimait comme ma grand-mère. Quelle ne fut pas notre surprise, en septembre, de découvrir par la presse locale qu'on nous avait piqué notre idée et que le centre de rencontres de la ville -installé sur une colline inspirée d'où le directeur lutte contre l'ignorance- organisait trois journées avec Fernand Braudel! On n'a jamais su comment notre idée avait pu sortir des locaux du club et arriver aux oreilles des responsables du centre de rencontres. Un climat de suspicion régna quelques temps mais nous finîmes par admettre que la fuite avait dû être involontaire. Il ne pouvait y avoir de traître parmi nous.

Mes collègues boycottèrent ces journées. Moi, j'y allai par curiosité. La crise doit être à l'oeuvre partout, même là où se vend la culture. Toute mise en spectacle me paraît indécente et signe d'inauthenticité, maladie de notre temps.

La presse locale se saisit de ces rencontres et ce qui aurait pu être un événement unique ne fut qu'un cliché stéréotypé. À lire les articles, j'avais un sentiment de déjà vu, de déjà lu. Pensez donc! Amener le patron de la Nouvelle Histoire, qui a un champs de vision d'une ampleur inaccoutumée puisqu'il réussit à embrasser la planète entière et un millénaire entier, à se produire sur scène, et le filmer pour la postérité, faisant la leçon d'histoire à une classe de collège cinquante ans après qu'il a quitté l'enseignement secondaire -on lui demanda si en cinquante ans les élèves et les leçons avaient changé ou non- et quelle leçon! le siège de la ville en 1707, c'était une belle opération médiatique rendant possible l'emphase journalistique. Mais monter en épingle, toujours de la même façon, a un effet meurtrier: l'épingle finit par faire éclater l'enflure. Et l'insignifiance de ce qui est présenté comme sans précédent est si évidente qu'il ne reste plus qu'à en
rire.

Evidemment, je trouvais que c'était un peu cher pour mes ressources d'institutrice à la retraite. 70 F par jour et 60 F par repas, ça allait me coûter: 210 F + 180 F= 390 F. J'ai gardé de mon métier l'habitude de calculer et de demander des comptes. Payer 390 F pour payer qui? Fernand Braudel venait bien par plaisir et pour le plaisir. On m'expliqua que c'était pour payer les voyages et les repas du gratin régional et international invité à participer au spectacle. Pas de spectacle sans dépenses somptuaires: il faut bien jeter de la poudre aux yeux pour éblouir, aveugler.

Bernard n'avait pas manqué de s'étonner. Comment l'historien de la longue durée pouvait-il prendre plaisir à n'être qu'une brève écume événementielle. Pour parler de 1707, jusqu'où allait-il remonter dans le passé? Et pour parler du siège de la ville, allait-il voyager dans le monde entier? L'ampleur de la vision ne lui paraissait pas être une garantie de scientificité et la longue durée n'était sûrement pas un concept. On avait affaire à un érudit doublé d'un écrivain doué pour le montage.

Chacun y alla de son couplet et de sa cérémonie.

La presse locale annonça en bonne place -les articles étaient signés par le rédacteur en chef- la venue du plus grand historien français actuel, l'intellectuel le plus prisé outre-Atlantique. Bernard me fit remarquer que l'abus des superlatifs, caractéristiques de l'écriture journalistique, était un des signes les plus évidents de la crise que traverse aujourd'hui le langage qui ne sert plus à dévoiler, délivrer la vérité mais à plaire, séduire, manipuler.

Les journalistes ne sont pas travaillés par le doute linguistique.

Un journaliste réussit en 64 mots -j'ai compté- à nous présenter l'histoire à trois étages sur laquelle l'historien a travaillé 64 ans.

La concision journalistique, c'est la pomme de discorde entre Bernard et moi. Lui pense que pour résumer 64 ans de recherche en 64 mots, il suffit de ne pas avoir lu l'oeuvre. Moi je pense qu'à l'école de journalisme, on leur apprend des méthodes de lecture globale et des techniques de résumé qui ne leur permettent pas de comprendre ce dont ils ont à rendre compte, par exemple l'oeuvre de Fernand Braudel.

Le maire lui remit la médaille de la ville.

L'amiral et son état-major reçut l'éminent professeur et sa suite pour un débat sur la Méditerranée comme théâtre d'opérations militaires.

Il n'y a que l'inspecteur d'académie à ne pas l'avoir reçu. Sans doute à cause de la pauvreté des moyens attribués à lÉducation Nationale, situation que j'ai toujours connue pendant mes trente-six années de service.

Tout ce que la ville, le département, la région compte de notables et d'officiels se retrouva au centre de rencontres. 400. Je croyais qu'il y en avait plus. C'est finalement peu de choses. Mais qu'est-ce qu'ils prennent comme place, toujours aux premiers rangs!

Les trois journées furent animées par des journalistes en renom. Ca confirme que j'ai raison contre Bernard: les journalistes, ce sont les Nouveaux Penseurs. Le premier jour, on a eu droit à la "reine" Christine. Elle ne dit mot. Son sourire me suffit. Son talent était éclatant. Elle pouvait se faire payer cher.

Le maire y assista. Par devoir et par amitié -Robert dit que c'est par souci électoral- il est de toutes les sorties. Au milieu du populaire pour les grandes rencontres de l'équipe de football. Au sommet de l'échelle des pompiers avec le Père Noël. Au milieu des baigneurs fêtant la nouvelle année dans la grande bleue. Je trouve qu'il gère très bien son temps et son image de marque. À mon avis, il devrait réussir la Traversée de la Ville et la Renaissance du Centre Ville, deux projets qui traînent depuis vingt-cinq ans. Demain, j'en suis sûre, il sera de toutes les soirées de prestige à l'Opéra municipal rénové où l'on donnera Wagner, Bellini, Mozart. J'espère qu'il mettra son noeud pap' et un beau frac car je lui trouve beaucoup d'allure. Robert n'aime pas cette politique qui veut que chacun reste à sa place: le peuple au stade, les bourgeois à l'opéra. Mai 68, ce ne fut pas mieux: étudiants et ouvriers dans la rue, hippies faisant l'amour à l'Odéon ou à la Sorbonne.

De ces journées, je n'ai pas gardé un grand souvenir. Il y avait trop de beau monde, trop d'intellectuels de haut niveau remettant en question ce qu'on m'avait appris à l'École Normale et que j'avais retranscrit pendant trente six ans. Malgré mon âge, les spécialistes ça m'impressionne et ça me paralyse. Heureusement que j'ai les réunions du club pour bien garder ma tête à moi. Bernard, que nous apprécions toutes beaucoup, dissipa en quelques formules définitives mon malaise: "S'il suffisait de remettre en question, de renverser les perspectives, de tenir des propos peu orthodoxes pour produire une Nouvelle Histoire, une vérité nouvelle, alors bien sûr! Mais peut-être, avant de produire du neuf, faudrait-il montrer que l'ancien est dépassé. Et puis, ce qui se présente comme neuf n'est peut-être que du très vieux monde à l'envers." Là dessus, Robert nous apprit que les nouveautés de Braudel et Wallerstein se trouvaient déjà dans "L'impérialisme, stade suprême du capitalisme" de Lénine. J'avoue que je ne suis pas allée vérifier mais j'ai fort bien compris mon collègue quand il déclara que le capitalisme était heureux de trouver des "historiens", des idéologues comme Braudel ou Tenenti pour "prouver" que le capitalisme est une structure permanente de la vie sociale à laquelle on n'a pas pu et on ne pourra pas échapper. Pour le capitalisme c'est évidemment plus rassurant que le pronostic marxiste-léniniste qui le voue à disparaître, sa crise finale ayant commencé en 1917.

J'ai été peinée d'apprendre la mort de Fernand Braudel quelques semaines après ces journées. Il m'avait épatée par sa vitalité. Mais il ne m'avait pas éclairée sur 68. J'aurais bien aimé qu'il m'explique, parce que pour moi c'est une conséquence de 68, comment une société peut d'une part abolir la peine de mort pour les grands criminels et d'autre part instaurer le droit d'avorter, droit à tuer des innocents absolus.

C'est pourquoi je proposais au cours d'une de nos réunions qu'on invite Daniel Cohn-Bendit. Car tout de même, si on voulait comprendre pourquoi il était facile d'enseigner la morale autrefois et impossible de l'enseigner aujourd'hui -malgré la longue durée, Monsieur Braudel avait admis ce changement, cette crise-, ne fallait-il pas remonter 18 ans en arrière, à la crise de mai 1968? Monsieur Braudel aurait trouvé que j'ai une vision étroite mais je suis sûre que 68 est la cause de notre décadence, liée à la crise de la morale.

L'idée m'en était venue en écoutant Cohn-Bendit à l'émission "L'oreille en coin". Quelle verve! Il avait bien changé depuis que je l'avais eu sur les bancs de l'école primaire à Montauban en 1953. Lui si réservé, si discret, il était devenu bien remuant et agité. Avec moi il ne disait jamais d'âneries. Alors que là il n'arrêtait pas. Comme en 68. Qu'est-ce qu'il a pu en dire. J'avais honte pour lui. Je lui avais écrit d'ailleurs pour le lui dire. Il m'avait répondu. Sa lettre était remplie de fautes. Avec moi, pourtant, il n'en faisait pas. Il ne bégayait pas non plus.

Mes collègues du club accueillirent ma proposition avec sérénité et ne lui firent aucune publicité. Nous n'aimons pas la fébrilité et l'étalage.

Cohn-Bendit accepta notre invitation. Et c'est ainsi que sans le concours des ministères de la culture, de l'éducation nationale, des affaires extérieures, ni le concours du Conseil Régional, du Conseil Général et de la Ville, il s'expliqua, gratuitement, pour les adhérents du club des retraités de la M.G.E.N. Mes collègues, craignant mon animosité à l'égard de Cohn-Bendit, me firent jouer quelques saynètes où je devais m'acharner sur un bouc émissaire. Ce fut Régine. Je m'en donnai à coeur joie.

L'événement -qui n'en fut un que pour nous car nous n'avions surtout pas voulu que le journaliste local en parle: il aurait rameuté tous les partisans de la France virile qui hantent la basse ville, où il serait resté dix minutes et aurait rédigé son papier comme s'il avait assisté à la totalité de la rencontre, pratique payante qui lui permet de duper son rédacteur en chef attentif à d'autres événements stéréotypés et de passer des moments agréables et intimes avec son "partner-love", une mode "branchée" made in U.S.A. -eut lieu le 1° février 1986. Événement daté, unique, ayant une cause. Donc événement historique.

Dany nous surprit: "J'ai accepté l'invitation de Victorine parce que Victorine a été mon institutrice. Figurez-vous qu'en 1953, elle me tapait sur les doigts quand je disais des âneries. C'était rare. Je préférais ne rien dire, être sage comme une image. Aujourd'hui j'ai compris que plus on en dit, plus on a de la valeur, et plus on vous prend au sérieux. Dire des âneries, en réalité c'est être créatif. Regardez les publicités: c'est un immense tissus d'âneries. Mais ça paye. Je ne connais que Victorine à penser que 68, c'est le début de la décadence. Les âneries réussies de 68, ce sont les libertés d'aujourd'hui. Et les contestations non réussies de 68, ce sont les oppressions d'aujourd'hui. Pourquoi transmettre un savoir qui conduit à la bombe atomique? J'avoue que l'attachement de Victorine à une école élémentaire qui apprenne à lire, à écrire, à compter est touchant. Mais les fautes que je fais, je les retrouve dans les pubs, affichées, avouées comme telles, non sanctionnées et rentables. Voilà un effet de 68: la transgression ludique de toutes les règles. En sociologue qui n'a jamais exercé, je retiens surtout les retombées de 68. Par exemple, le Paris-Dakar. On dit: c'est Sabine qui l'a créé. Moi, je dis: c'est un produit de 68. Comme 68, le Paris-Dakar, c'est une réponse à l'ennui. On ne flambe plus les voitures, on les plante dans des dunes. Quelques voitures, ça suffit. Les médias assurant la mise en spectacle pour que le défoulement collectif se produise." Il n'avait pas bégayé.

Régine, toujours prompte à s'émouvoir, s'étonna de ce rapprochement. Les voitures qui avaient flambé en mai n'étaient-elles pas en stationnement dans des rues barrées par des barricades alors que les bolides qui se sont plantés en janvier roulaient à tombeau ouvert sur des pistes sans balises?

Dany lui fit remarquer que l'oppositon situationnelle qu'elle mettait en avant cachait une identité fonctionnelle: dans les deux cas, on aboutissait au même résultat, la destruction des bagnoles. "Le Paris-Dakar, c'est comme 68, c'est comme les films burlesques des années 20, ça provoque un rire hénaurne en sacrifiant l'objet-roi de la société de consommation: l'automobile."

Régine s'offusqua de ce rapprochement. Elle n'avait pas trouvé burlesque du tout la séquence télé où Sabine engueulait des concurrents qui avaient lavé à flots de mousse leur vaisselle dans l'eau d'un puits. "Ici, nous ne sommes pas chez nous. Nous devons respecter ces gens et leur milieu. Ici, l'eau est vitale. C'est un crime de la polluer", gueulait Sabine dans son mégaphone.

Tout le monde riait de bon coeur en entendant ce récit, Régine comprit qu'il ne servait à rien de se scandaliser de la bêtise de Sabine et que rire de ses âneries était autre chose que rire de la destruction des bagnoles.

François qui déteste Sartre nous amusa beaucoup en nous rappelant que l'auteur des "Mains Sales" avait dit à Dany: "Quelque chose est sorti de vous qui étonne, qui bouscule, qui renie tout ce qui a fait de notre société ce qu'elle est aujourd'hui. C'est ce que j'appellerai l'extension du champ des possibles. N'y renoncez pas." Et la gifle de Braudel: "Jean Paul Sartre peut rêver d'une société où l'inégalité disparaîtrait, où il n'y aurait plus de domination d'un homme sur un autre homme. Mais aucune société du monde actuel n'a encore renoncé à la tradition et à l'usage du privilège." Il nous rappela que ses contributions parues dans APORIE balayaient les inepties de Sartre. "Cohn-Bendit a raison, 68 ne constitue pas le reniement de notre société comme le croit Sartre, 68, c'est le plein développement des énormes possibilités de médiocrité recelées par notre société. Une seule condition: avoir suffisamment de culot pour présenter le médiocre comme génial, révolutionnaire, nouveau, moderne..."

Dany se fit prêter les contributions en question -nous sommes abonnés à APORIE- et les parcourut pendant que François renvoyait Sartre aux oubliettes en s'appuyant sur l'argument dominateur de Diodore Cronos. J'avoue être agacée et travaillée par les analyses de François. Bernard m'a dit un jour, en aparté, que François était une réincarnation de Démocrite. "Pressentez-vous l'éclat de rire auquel il veut atteindre et qu'il veut retrouver?"

"Ecoutez, dit tout à coup Dany, la démarche de cette revue me plait. J'en parlerai à mes amis de Francfort. Puisque vous aimez le paradoxe, je vais vous dire ce qu'a été réellement 68. La droite n'en a retenu que la violence destructrice pour faire peur et susciter une forte demande de sécurité. La gauche s'est refusée à y voir une violence constructive et n'y a vu qu'une révolte d'étudiants irresponsables retardant de plusieurs années son arrivée au pouvoir.

En fait, 68, ce n'est pas une révolution faisant table rase du passé. Les barricades fermaient les rues mais ouvraient la voie. La contestation a révélé au système les irrationnalités qui l'encombraient et permis de nouvelles rationalisations. Par exemple, la contestation de la famille a montré le gaspillage de temps et d'énergie qui s'y produit. Chaque famille immobilise une femme pour des tâches répétitives, genre faire à bouffer deux fois par jour et tout ça pour deux, trois ou quatre personnes. La prolifération des Quick, des Fast Food, c'est la généralisation de la bouffe-sandwiches que nous avons inaugurée sur les barricades, tous sexes mélangés. 68 a fait découvrir les avantages de l'ouvert sur le clos. On sort la femme du foyer pour qu'elle devienne conductrice d'autobus, skipper de catamaran. Fini l'enfermement chez soi ou dans la voiture. Maintenant on sort, on court, on fait du "jogging". Finis les costumes et les cravates. Maintenant, c'est le style décontracté, survêt et col ouvert. On sort de la fatalité de la reproduction et des contraintes du mariage. On accède à la jouissance sans entrave. On multiplie rencontres et partenaires."

J'ai failli piquer une crise en entendant ces âneries dites sans bégayer par Dany. Bernard me fit boire pour me requinquer un marc fabriqué autrefois par François quand il s'occupait aussi à produire du vin, tout en enseignant la philosophie.

"Le frein à tout cela, ce sera l'extension du Sida dans le champ des possibles", prophétisa François.

Régine, qui est très "branchée" comme on dit aujourd'hui -il faut dire qu'elle a dix ans de moins que moi- fit remarquer à Dany que le système avait aussi multiplié les lieux d'enfermement propices au délire: les stades, les Zéniths, les Bercy, les grandes surfaces. Et que l'enfermement devant la télé avait encore beaucoup d'adeptes.

"On ouvre l'école sur la vie", reprit Dany.

"C'est le n'importe quoi érigé en système", commenta Robert.

"Il n'y a qu'à voir ce qu'on propose à mon arrière-petit-fils, gueula Bernard. Il est étudiant en gestion des entreprises et des administrations. Eh bien il joue à la bourse, il fait partie du club junior-entreprises, il a organisé une nuitée estudiantine: Montée d'adrénaline. Déficit de 20 000 F qu'il doit combler en organisant d'autres soirées pour apprendre à gérer en prenant des risques calculés."

Bien évidemment, je ne fus pas la dernière à donner des exemples de n'importe quoi. La pédagogie de l'éveil qu'on pratique aujourd'hui à l'école primaire, c'est le n'importe quoi généralisé.

Régine m'interrompit: "Tu dis n'importe quoi. Ouvrir l'école sur la vie, ça veut dire responsabiliser l'élève, lui faire prendre des initiatives."

Robert l'interrompit: "La prise de responsabilités ou d'initiatives, autrement dit la participation, c'est un moyen trouvé depuis 68 pour faire croire aux citoyens qu'on les libère alors qu'on les enchaîne. Participez à la gestion de votre établissement, prenez des responsabilités, vos responsabilités, gérez la pénurie. Difficile de dire après qu'on n'est pas satisfait. Un autre moyen pour masquer la fragilité du régime présidentiel a constitué à multiplier les instances élues, expression de la volonté populaire, appelées à décider. C'est la décentralisation et la régionalisation.

Mais quand on est mécontent, on ne sait plus où manifester, à la mairie, au conseil général, au conseil régional? Et après les élections, ça risque de se compliquer encore. Irons-nous manifester à droite-Matignon ou à gauche-Élysée? Crise dans les rangs ouvriers. Crise dans les sommets. Ce que Cohn-Bendit appelle l'ouverture, c'est une aggravation de l'atomisation.

" Pas du tout, réplique Dany. 68 c'est d'abord une explosion d'énergie pure et rebelle essayant de briser l'atonie et la quiétude d'une organisation aseptisée de l'existence -boulot, métro, dodo. C'est l'irruption massive de l'anomie, 15 jours de désordre, 15 jours de bonheur arrachés à l'ennui. Même les analysants avaient quitté les divans. À une morale étriquée, conformiste, tautologique genre: Les étudiants doivent étudier, les enseignants enseigner, les travailleurs travailler, 68 a opposé une manière de vivre et de dire le collectif. La foule solitaire devenait communauté. Parlez à vos voisins disait une parole de mai. Dix millions de grévistes ont parlé comme on n'a jamais parlé. Belle revanche de l'oral sur l'écrit, de la radio sur la télé. 68 a voulu renouer avec le mythe de la transparence, de la communion et de l'immédiateté."

C'est ce que nous avons vécu ici avec la grande aventure du Printemps". dit Régine qui est toujours fourrée là où ça bouge.

Qu'est-ce que c'est que ça?", demanda Dany Cohn-Bendit.

Un spectacle-fleuve sur la Renaissance et la Réforme auquel ont participé avec enthousiasme plus de 200 comédiens, danseurs, musiciens, mêlant fraternellement professionnels et amateurs, enseignants, lycéens, ouvriers des chantiers, subventionné sans arrière-pensée ni souci d'en tirer profit par la droite, la gauche, les industriels, la marine nationale. Un spectacle sur la génération qui eut 20 ans en 1500, redécouvrit Platon Aristote et la Grèce, vécut la découverte de l'Amérique et l'anéantissement des Indiens, prit parti dans la cassure de l'Église, mit la terre sur son orbite autour du soleil. Un spectacle sur Michel-Ange, Luther, Las Casas, Copernic et quelques autres. Un spectacle qui a été une grande fête populaire où notables et petit peuple saucissonnaient sur les gradins de pierre du théâtre en plein air pendant les entractes", répondit Régine heureuse de ce qu'elle avait retenu les séminaires sur la Renaissance, et émue au souvenir du rôle qu'elle avait joué pendant le carnaval d'Elbing, la scène finale. Elle ajouta que l'aventure du Printemps avait mimé l'aventure de la Renaissance puisqu'après l'explosion de foi et d'enthousiasme qui avait fait aboutir ce projet fou en donnant des ailes aux créateurs, l'étroitesse d'esprit du pouvoir local avait fait retomber la ville dans son ennui par le retour à l'ordre et le règne du désert.

Mais c'est une résurgence de mai", s'exclama Dany.

"Normal, dit méchamment Robert, le metteur en scène de ce spectacle
mégalo est un ancien de mai qui a pratiqué la communauté pendant
quelques années.

" Et ce doit être un juif comme moi", cracha Cohn-Bendit qui malgré son énervement ne bégaya pas. "Et comme moi, il devra s'exiler car les pouvoirs n'aiment pas les grandes fêtes de l'humanité. Ils préfèrent orchestrer les grandes âmes de la division. Mais le destin des exclus, c'est de préparer le nouveau monde de demain."

Bernard rompit le silence: "Si 68, c'est d'abord, c'est que 68, c'est ensuite."

Eh bien, il y a eu un double jeu de l'anomie. Dans un premier temps, 68 est une manifestation de violence destructive. Dans un deuxième temps, c'est une manifestation de violence constructive. C'est cet aspect paradoxal que j'ai voulu mettre en évidence. 68 a construit 86."

C'est alors que François, nullement épaté par le paradoxe de 68, bondit et nous emporta: "Merci à Régine. Elle m'a donné la clé de 68 en évoquant l'aventure du Printemps. Mai 68, c'est un retour au myhte de Dyonisos."

Ca y est, ça le reprend, me glissa Bernard en aparté, il confond le service du vin et le service divin."

Rappelez-vous Les Bacchantes" 'Euripide. Penthée assure le gouvernement de Thèbes quand Dyonisos, son divin cousin, y arrive pour y instaurer son culte. En bon gestionnaire, Penthée reporte au futur les jouissances de la vie, voulant sauver le blé en herbe, et lutte de toutes ses forces contre la licence débridée des femmes et des hommes de sa cité. Il lutte seul puisque même le devin Tirésias et Cadmos, son grand-père, fondateur de Thèbes, se rallient à l'orgiasme. C'est parce qu'il est hostile au jeu rituel de la violence destructive qui commémore la fondation de la cité -pour construire l'unité de la cité, il faut détruire le bouc émissaire- et recrée sa vitalité -pour produire, il faut dépenser- que Penthée est atrocement dépecé par les bacchantes sur l'ordre de sa mère Agavé. Sa mort assure le triomphe de Dyonisos qui renouvèle le dynamisme de la cité. 68 illustre la liaison existant entre la destruction dyonisiaque et l'expansion apollinienne."

"Mais c'est du Nietzsche", ironisa Bernard.

"Oui, conclut Dany, en 68 on a sacrifié par une débauche effrénée les idéologies mystifiantes pour, en 86, sacrifier aux cultures édifiantes."

Lectrice d'APORIE, je me suis décidée à vous envoyer ce texte. Ayant reçu la note du comité de rédaction sur vos critères de sélection, je n'ai aucune appréhension. "Le discours aporétique auquel notre revue doit se reconnaître est un discours sans complaisance et désillusionné, habile dans le déboulonnage des statues, un discours vertigineux par nature. Les propos tenus devront être, à l'inverse des credo communs et autres platitudes, soucieux de la distance et du ton, loin des pouvoirs et des modes. Leur originalité fera leur portée. Leur liberté, leur altitude", dit cette note. Pas de doute, mon texte sera retenu.
Victorine ENGEL
Aporie N°6, La crise, 1986


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Les écritures dramatiques aujourd'hui/J.C. Grosse

Rédigé par grossel Publié dans #agora, #EAT (Écrivains Associés du Théâtre), #JCG, #auteurs de théâtre

Les écritures dramatiques aujourd'hui/J.C. Grosse
LES ÉCRITURES DRAMATIQUES D'AUJOURD'HUI
au théâtre Denis à Hyères


(L'exposé qui suit doit beaucoup à ma connaissance des auteurs vivants en tant qu'éditeur et à deux livres: Anthologie en 3 volumes De Godot à Zucco, sous la responsabilité de Michel Azama, actuel président des EAT, outil indispensable aux Éditions Théâtrales et Avez-vous lu Reza? de Denis Guénoun chez Albin Michel

Mon propos ne va pas chercher à évaluer les œuvres et les auteurs d’aujourd’hui. Je vais m’intéresser moins à la quantité des auteurs dramatiques écrivant (plus de 300 aux EAT, écrivains associés du théâtre), à la qualité des œuvres écrites, publiées, jouées qu’à la diversité des formes et des thèmes dans les écritures dramatiques d’aujourd’hui.
Car, il y a foisonnement. C’est relatif, bien sûr, par rapport au roman, genre tellement dominant, qu’on ne se rend pas compte que poésie et théâtre existent, qu’il y a des poètes vivants et même importants, qu’il y a des auteurs dramatiques vivants et même importants.

Comment cette diversité a-t-elle pu apparaître ?
Par la déconstruction du schéma de la pièce classique. Une pièce classique suppose une histoire à raconter, une action à accomplir. Cette action est une action parlée entre des personnages, ayant une identité, une biographie, une condition et une fonction sociales, une psychologie, un caractère. Ces personnages s’affrontent à coups d’arguments et de contre-arguments : ce sont les dialogues et ce dialogisme fonde un univers cohérent et fermé. Les personnages règlent leurs comptes dans un espace-temps nettement circonscrit : c’est la règle des 3 unités, unité de lieu, unité de temps et unité d’action ; et dans un langage qui leur est commun : même s’ils sont en conflit, ils se comprennent et donc peuvent se donner la réplique. Si on analyse un peu ce schéma, on se rend compte que les conflits sont ramenés à l’état d’épure : force contre droit, droit contre droit, privé contre public, famille contre état, amour contre devoir, frère contre frère. Tragédie et drame sont pauvres en monde : on n’y mange pas, on n’y respire pas l’air de la montagne, on n’y écoute pas de la musique…( Tchekhov a été un des premiers à introduire la vie, même ennuyeuse, dans ses pièces ).

C’est cette purification, cette épuration, cette abstraction qui, selon les classiques, permettait d’atteindre la grandeur, le sublime. Aujourd’hui, on voit plutôt dans cette épuration, une pathétisation, une névrotisation rendant possible la dramatisation. Cet ensemble de conventions et d’usages a été élaboré d’Aristote à Boileau et a été respecté, avec de petites variations au moment, par exemple de la querelle des classiques et des romantiques (pensez à la bataille d’Hernani qui a porté sur la césure dans l’alexandrin : 6-6 pour les classiques ; 8-4 ou 4-8 pour les romantiques ; la diction du vers perdait pour les classiques sa musicalité ; pour les romantiques, la musicalité y gagnait avec la variété), jusqu’à 1950 à peu près.

Ceci dit, il est bon de resituer l’histoire du théâtre dans l’histoire plus générale des récits : les premiers récits, les plus imposants, les plus lus encore, sont en régime narratif et ignorent la forme dramatique. Les épopées, les textes religieux fondateurs sont des récits narratifs, utilisant la 3° personne, racontant des histoires passées, plongeant dans le passé le plus lointain, immémorial, touchant à l’archaïque, des récits ayant à voir avec l’émergence, la naissance et donc avec la poésie du monde, ce sont des poèmes-mondes pour reformuler une caractérisation de Hegel. Le drame et ses premiers dialogues surgissent, marginalement, chez Eschyle, au milieu de centaine de vers narratifs. Le drame tout entier dialogué, est une forme instable, fragile, qui va disparaître après les Anciens, pendant un millénaire, pour ressurgir à la fin du Moyen-Âge et à nouveau se dissoudre avec le triomphe du roman et du cinéma, successeurs de l’épopée. Le roman s’en distingue cependant, par sa capacité à appréhender la prose du monde comme dit Hegel, il est polyphonique, aussi bien en 3° personne qu’en 1°, traitant du passé mais pouvant être écrit au présent de narration, capable d’intégrer toutes les ressources du dialogue et de l’adresse, du style direct que condamnait Platon dans La République. Pour Hegel, le roman doit opposer la poésie du cœur et la prose des réalités. On sait comment un des grands dramaturges et romanciers d’hier, Thomas Bernhard, a inventé le procédé de réplication relancée, emboîtée à l’infini, repris à son compte par Reza dans son roman : Une Désolation : Mon fils, Geneviève, commencé-je, mon fils…, deux adresses simultanées.

C’est cet ensemble de conventions qui depuis 50 ans est remis en cause, 50 ans après la révolution des formes qui au début du 20° siècle a caractérisé la musique, la peinture, la poésie. Cette révolution qui a gagné le théâtre a été moins spectaculaire, moins provocatrice, moins scandaleuse que ce qui s’est passé en peinture par exemple, avec les ready-made de Duchamp décrétant, seul, que son urinoir était une œuvre d’art. Il a fallu attendre les années fin de siècle et aujourd’hui (voir Avignon 2004 et 2005) pour que cette révolution lente, masquée, produise des propositions particulièrement radicales pouvant aller jusqu’à l’insupportable. C’est que le théâtre est un art de la représentation avec des gens rassemblés, qui ne sont pas là uniquement par snobisme, c’est-à-dire pour se distinguer par leurs pratiques culturelles. Les gens rassemblés par un spectacle, une représentation ont choisi, même s’ils sont un peu influencés dans leurs choix par leur histoire de spectateur, et ce choix les rend exigeants et libres par rapport à la représentation. Autrement dit, ils peuvent quitter la salle, exprimer leur mécontentement et les artistes savent évaluer jusqu’où ils peuvent aller avec le public. Je n’ai jamais vu une salle se vider entièrement. Il y a donc en général à peu près adéquation entre ce que propose l’artiste et ce que peut supporter le spectateur, le public. Mais audace après audace, écart après écart, on en arrive à des propositions radicales.

Voyons comment la déconstruction a travaillé le schéma classique et ce qu’il en est résulté :
- des auteurs respectent le cadre général de la composition dramatique mais le gauchissent sur tel ou tel de ses aspects : la situation, l’histoire, les personnages, le dialogue. C’est le cas de Jean Anouilh, Koltès, Eric-Emmanuel Schmitt, Yasmina Reza. Voilà des auteurs qui ont connu ou connaissent un immense succès. Schmitt a même été l’an dernier dans les 25 meilleures ventes de livres avec 2 pièces de théâtre pendant plusieurs semaines. Ils séduisent ou intriguent sans dérouter. Je vais m’attarder un peu sur Reza. Denis Guénoun lui a consacré un essai remarquable qui montre qu’il faut se méfier de ses préjugés, genre : ça a du succès dans les théâtres privés donc c’est sans intérêt, ce n’est intéressant que pour les bourgeois qui vont dans ces théâtres parce que les acteurs sont des stars ou des vedettes. À lire et relire les pièces de Reza, Guénoun s’est rendu compte que les petits écarts de Reza dynamitaient profondément le dispositif classique. Exemple : drames et tragédies sont caractérisés par la causalité ; ce qui arrive ne peut pas ne pas arriver, c’est inévitable ; conséquence : il faut faire durer, créer du suspense ; or Reza met en place des stratégies qui font que jamais le drame n’arrive, des stratégies d’évitement du drame comme dans la vie. Ce refus de la dramatisation, de sa fascination est déjà chez Brecht qui voulait qu’à chaque moment d’une histoire, tout reste ouvert, possible. Quelle formidable confiance faite à la vie, au présent, à la liberté, au quotidien, à la nature car l’évitement du drame est souvent lié à l’irruption de l’ordinaire de la vie ou à une parole juste : Conversation après un enterrement, La traversée de l’hiver.
- des auteurs revisitent les mythes, racontés par des récits, qui ont d’abord été ou n’ont été que des épopées c’est-à-dire des récits narratifs évoquant des histoires, des personnages, des héros immémoriaux.. Les mythes comptent beaucoup dans l’histoire des sociétés, mythes fondateurs, mythes initiatiques…Jean Vauthier avec Médéa ou Mohammed Kacimi avec La confession d’Abraham (citons Jean-Yves Picq, avec Pilate, Olivier Py et avant, Paul Claudel) donnent une autre couleur à ces vieilles histoires essentielles mais un peu mises de côté par Harry Potter qui n’est pas autre chose qu’une actualisation de fort vieilles histoires d’initiation et d’identification.
- le détournement des formes canoniques peut prendre des chemins surprenants par exemple chez Ionesco où La leçon nous fait assister à un viol réalisé avec des mots ou chez Jean Genet qui fait du décor des Bonnes, l’élément premier de l’échange entre Madame et Claire.

L’éclatement des formes a donné :
- contre le dialogue, les pièces-monologues et qu’est-ce, si ce n’est la contamination du théâtre par le roman : Robert Pinget, Samuel Beckett, Enzo Cormann, Roger Lombardot ( Une Vie , Sarah ), Diastème ( 107 ans ), Yasmina Reza ( L’Homme du hasard, pièce relevant du théâtre expérimental, c’est-à-dire qui construit scéniquement l’examen d’une situation posée dans ses composants les plus simples et déploie, par le drame ou la scène, les protocoles de cette expérience. Ici, comment peut naître le dialogue ( se dire Vous réellement et pas seulement en pensée, différence imperceptible sur scène puisque le Vous du monologue est dit comme le Vous du dialogue ) entre un homme et une femme, monologuant, chacun pour soi, face à face, dans un compartiment de train entre Paris et Francfort. Lui, est romancier de renom, homme de l’amertume, monologuant à la 3° personne : elle doit être…Elle, est une lectrice assidue et elle a dans son sac, le dernier roman de l’écrivain : L’Homme du hasard, femme de l’ouverture, monologuant à la 2° personne : vous êtes un homme…). On voit avec cet exemple que le théâtre peut être une méthode d’investigation particulièrement précise du réel.
- des remises en cause de la fable avec Eugène Durif, Noëlle Renaude
- la crise du personnage qui peut perdre son identité, sa situation, être fou, être de nulle part, n’avoir aucune caractéristique nous permettant de l’identifier : chez Fernando Arrabal, Nathalie Sarraute, Philippe Minyana, Perrine Griselin
- des ruptures spatiales et temporelles ou pour le dire autrement des lieux et des moments sans liens, sans continuité : Armand Gatti, Michel Vinaver
- des tressages inédits entre récit et dialogue
- un renouveau du chœur qui n’a plus pour fonction par l’adresse généralement univoque d’être l’intermédiaire entre la scène et l’amphithéâtre mais qui exprime la diversité des points de vue sur ce qui se passe : Kateb Yacine, Hélène Cixous, Jean-Luc Lagarce
- des théâtres de paroles ou pour les oreilles car ces auteurs ne s’intéressent plus à l’action, à la fable, aux personnages mais à la langue qu’ils travaillent :
- pour qu’elle soit lyrique : Aimé Césaire, Olivier Py, Laurent Gaudé
- pour brasser les parlers : Daniel Lemahieu, Joël Jouanneau
- pour inventer des fantaisies verbales : René de Obaldia, Serge Valetti, Jean-Yves Picq
- pour inventer des langues: Roland Dubillard, Gildas Bourdet, Valère Novarina, Pierre Guyotat, Olivier Cadiot, Jacques Rebotier

Après cette approche du renouveau des formes littéraires qui n’est qu’une partie de ce qu’on observe dans le spectacle vivant, avec l’arrivée fracassante du théâtre d’images, avec la trans-disciplinarité, avec le nouveau cirque, le théâtre de rue, quels sont les thèmes abordés par les auteurs d’aujourd’hui ?
Deux thèmes rassemblent les écritures dramatiques d’aujourd’hui : le moi et l’intime, le bruit du monde.

Se coltiner avec le moi et l’intime ne va pas de soi. Déjà parce que le monologue, qui n’est pas la marque du théâtre classique mais une contamination du théâtre par le roman, et même s’il est entré dans les mœurs, fait peur : peur de s’ennuyer, et d’autres peurs : impudeur…Et puis, dire, écrire qu’on pleure, ce n’est pas pleurer et encore moins faire pleurer le lecteur ou le spectateur. D’ailleurs, malgré la recherche par les auteurs, les metteurs en scène et les acteurs, de l’émotion, on pleure de moins en moins au théâtre : le monde réel est tellement violent, la télé nous balance tellement d’atrocités que le théâtre de la cruauté ne fait pas le poids, ne nous secoue pas or, ils voudraient tellement nous secouer, nous sauver, les artistes.

Donc, l’intime ne se dit pas, il se vit. Écrire l’intime, c’est faire des récits de vie. Peut-on faire que l’écart soit annulé entre ce que l’on fait et ce que l’on dit que l’on fait ? Là, intervient le corps qui, sans phrases, peut pleurer, souffrir, jouir…L’écrivain peut-il transférer ce que le corps montre , ce qui se voit, s’éprouve en ce qui se lit, faire glisser le concret de ce qui se montre sur scène à l’abstrait de la page écrite, Et inversement jusqu’où le corps de l’acteur sur scène peut-il aller pour atteindre l’intime du spectateur cessant ainsi d’être un spectateur (auquel on raconte ce que d’autres vivent) mais vivant ce que d’autres racontent, quelqu’un donc qu’on influence, qu’on manipule sans lui avoir demandé son avis, sans respecter sa liberté ? L’acteur va-t-il uriner, déféquer, saigner, éjaculer, (on voit cela sur scène aujourd’hui), va-t-il violer, sodomiser, maltraiter, blesser l’autre acteur ( on voit des scènes très réalistes sur scène aujourd’hui )? S’il joue, vais-je croire à ce qu’il me montre ? Pour que j’y crois, va-t-il devoir incarner son personnage, être , devenir celui, celle dont il montre l’intime ? Aborder l’intime même sous l’angle des violences infligées par le système d’asservissement et d’exploitation capitaliste aux corps et aux esprits pose des problèmes éthiques, moraux, esthétiques que seule la représentation – la présentation – la présentification permet de faire émerger et peut-être d’élucider en réponses, en propositions d’artistes ( Jan Fabre, Roméo Castellucci, Rodrigo Garcia, Pipo del Bono, Sarah Kane ) rencontrant l’écho ou non de tout ou partie des spectateurs-voyeurs manipulés, pris individuellement et collectivement ( voir la querelle d’Avignon de cet été, provoquée par la presse nationale hostile à la programmation sous la houlette de Jan Fabre ). De quel droit, l’artiste se permet-il cette effraction de notre intimité individuelle et collective ? On peut craindre que certains ne se posent pas les questions éthiques et morales prouvant qu’ils agissent sur le corps individuel et social en hommes ou femmes responsables des effets de leurs propositions : où s’arrête la liberté de l’artiste ? A-t-il tous les droits ?
Donc, d’un côté, la réalité des corps est mise au centre du questionnement théâtral (les écrivains ne travaillent plus seulement avec des idées, je dirai même méchamment qu’ils ne savent plus pour beaucoup, ce qu’est une idée ou mieux une pensée, ils ne travaillent plus avec des fables, ne racontent plus d’histoires : ils élaborent une grammaire des corps, déclinée en corps exalté, en chair meurtrie ). D’un autre côté, le corps des acteurs, des danseurs est fortement sollicité pour faire advenir le poème dramatique.
Corps exalté par Henri Pichette, Yves Lebeau, Louise Doutreligne.
Chair meurtrie avec Camus (Caligula), Minyana, Gabily, Guyotat, Lagarce, Olivier Py et ceux que j’ai déjà cités : Jan Fabre…
Bien sûr les théâtres de l’intime ne montrent pas que des corps. Ils racontent et montrent des amours, des désamours (Duras, Durringer), des histoires de familles ( Azama, Calaferte), le quotidien (Georges Michel, Jean-Paul Wenzel), des solitudes ( Kalouaz, Rezvani, Visniec), des enfances (Deutsch, Catherine Zambon, Jasmine Dubé). Ils s’expriment en journaux ou confessions (Perec, Milovanoff, Christine Angot).
L’intime enfin, ce n’est pas seulement moi, c’est aussi l’autre. L’autre au théâtre oscille du positif (rare) au négatif (fréquent), de l’altérité admise, comprise, acceptée à l’altération et aux mécanismes mis en place pour se protéger, se défendre de cet autre, vécu sur le mode de l’agression.
Comme altérité, l’autre implique reconnaissance de la diversité des êtres, admissible comme telle dans le champ des valeurs humaines mais c’est là le résultat d’un effort de pensée et d’un travail sur soi accomplis contre la pente « naturelle » qui veut que l’autre soit perçu comme une menace pour mon identité, mon intégrité et cet autre menaçant peut se trouver déjà au sein de la famille, dans le voisinage. L’autre ne correspond pas à ma définition de l’homme tel que je le conçois à travers mes postulats religieux, philosophiques, raciaux, politiques et sociaux. Il n’est pas accepté dans sa différence : cette différence n’est pas pensable comme valeur ; elle est perçue comme mensonge, contradiction.
Ce rapport à l’autre peut être abordé au travers du fait divers : Jean Magnan, Danièle Sallenave, Roger Planchon. Ou comme quête, échec de cette quête : Sartre, Azama, Jean-Claude Carrière, Hubert Colas, Jean-Claude Grumberg. Il peut se heurter aux tabous, aux interdits raciaux, religieux : Koltès, Planchon.

Pour parler du monde, le théâtre se trouve confronté à plusieurs difficultés :
- l’ère du soupçon est d’abord ère du soupçon contre le langage : on ne croit plus que le langage puisse dire la vérité, décrire la réalité, dire la vérité sur la réalité ; on sait trop qu’il est outil de manipulation, de falsification, de mensonge, qu’il est enjeu de pouvoirs. On ne peut plus donc croire que le théâtre - un des lieux dévolus au langage - dise le monde, le réel collectif dans sa vérité, nous éclaire sur la marche du monde, sur le sens de l’histoire. Le théâtre est ainsi travaillé par la maladie de l’esprit qui sévit depuis un siècle au moins : le nihilisme. Le théâtre ne peut plus être vécu comme puissance transformatrice pouvant changer le monde en en changeant les représentations.
- la fin de l’idéologie communiste a fait perdre leurs repères, peut-être faux à l’époque mais ils ne le savaient pas, à nombre d’intellectuels ; il semble qu’un des traits importants de notre temps, d’aujourd’hui, ce soit d’être : le temps d’après d’où le nom post-modernité, l’adjectif post-moderne pour en parler. Notre époque est l’époque d’après la révolution et ce n’est pas la même chose que d’être de l’époque des cathédrales ou d’être de l’époque moderne. Être de l’époque moderne, c’est être de l’époque d’après les anciens et donc être de l’époque qui cherche le nouveau, qui veut la révolution : c’est le futur qui compte, ce qui va arriver, ce qui va advenir, ce qui va être créé. Être de l’époque d’après la modernité, c’est paradoxal : c’est être après l’après, c’est un après intransitif, radical et ce n’est pas facile à penser, pas commode à vivre. C’est peut-être ce qui explique la dominante de la catastrophe dans nos représentations. Le théâtre, et pas seulement lui, dit le désastre inéluctable, considère toute autre représentation comme aveuglement ( le monde tel qu’on veut le voir et non tel qu’il est : position idéologique confortable puisque irrécusable et donc position terroriste, sur le plan intellectuel ). Le théâtre est devenu un théâtre panique. En réaction, mais tout aussi terroriste, il y a ces tentatives pour revenir à avant les modernes, au Moyen-Âge par exemple avec Jan Fabre et son Histoire des larmes. S’interroger sur notre temps, notre monde, demande autre chose que la fascination de la catastrophe, la certitude du pire et du crash final ou la fuite , le retour vers l’origine, vers l’archaïque .On a parfois l’impression que ce que Freud a découvert, l’inconscient, est la seule réalité pour les artistes, que la scène est devenue l’équivalent public, collectif du divan mais le théâtre ne peut accéder à cet inconscient qu’il cherche puisque le propre de l’inconscient, c’est d’agir à notre insu.
- l’idéologie capitaliste domine le monde mais camouflée en démocratie, ( après avoir pris les formes les plus barbares avec les fascismes et le nazisme ), elle exerce sa domination de façon subtile, douce, soft mais terriblement efficace et elle anesthésie les résistances ; la marchandisation domine et se traduit par la marchandisation de l’art et de la culture ; l’œuvre sulfureuse, subversive, apparemment irrécupérable atteint des prix astronomiques voir la foire de Miami, créée en 2002 et devenue la plus grosse entreprise de spéculation sur les œuvres ): une pyramide se met en place où l’œuvre inaccessible d’en haut justifie tout ce qui se décline en descendant jusqu’au kitch, à la reproduction en masse de l’art, jusqu’à la gadgétisation des oeuvres ; l’art se transforme en culture à démocratiser qui se transforme en culturel consommable et consommé. La distinction entre le grand art et le divertissement ne fonctionne plus. Il va de soi que les réactions comme l’exception culturelle française, comme la spécificité des biens culturels ne sont que des réactions en paroles, sans capacité à protéger ou défendre ces biens contre leur marchandisation. Pensez à un patron d’art comme François Pinault qui fait l’essentiel de sa fortune aujourd’hui avec des artistes qui ne peignent plus mais créent des œuvres immatérielles : installations, vidéos…
- le théâtre, dans ce contexte, ne peut pas ouvrir de voie ni aux concepts pour penser ce monde ni aux utopies pour le changer : ce n’est pas , ce n’est plus son rôle.
- le théâtre est confronté à cette question : Que faire du monde ? Impossible de le refaire ! Que dire du monde ? Impossible de le dire ! Alors le maudire, le médire.

Les écrivains, immergés dans le bruit du monde, dont il est difficile de dire s’il fait sens, tentent malgré tout d’en rendre compte et devant son opacité, devant sa capacité de récupération, vont essayer des stratégies, des formes, des structures…C’est cette capacité inventive qu’il faut relever. Il y a impuissance de la pensée mais pas impuissance de l’écriture.
Quel regard porter sur l’Histoire après Auschwitz, quelles histoires raconter quand Auschwitz pourrait condamner le théâtre ou le cinéma au silence (qu’on pense au débat après la sortie de La liste Schnitzler). Des auteurs se sont coltinés à la 2° guerre mondiale en jouant d’échelles différentes : celle du grand, celle du petit ; en adoptant des points de vue contrastés : celui des vies illustres, celui des gens anonymes.
Des auteurs n’hésitent pas à affronter des événements d’actualité, alors que les règles classiques voulaient que la tragédie n’aborde que des événements lointains dans le temps ou dans l’espace pour être sans répercussions sur la vie de la cité (cette règle avait été mise en place après la tragédie : La Prise de Milet de Phrynichos qui, évoquant une défaite des Grecs, avait provoqué des troubles; la comédie échappant à cette contrainte et traitant des mœurs présentes avec méchanceté mais le rire protégeant les amuseurs, pas toujours d’ailleurs), soit par une stratégie du direct héritée du théâtre documentaire de Piscator, soit par une stratégie du détour.
- 2° guerre mondiale : Toulon 1942 de Jean-Richard Bloch, L’atelier de Jean-Claude Grumberg
- Viêtnam : Voïces ou le retour d’Ulysse de Jean-Yves Picq
- Tchétchénie : Chaos debout de Véronique Olmi
- Bosnie : Requiem de Roger Lombardot
- 11 septembre 2001 : Vinaver, Horowitz, moi-même
- Liban : Carole Fréchette avec Le collier d’Hélène
- le Rwanda par le Groupov, théâtre documentaire avec une rescapée du génocide sur le plateau
- sur l’assassinat d’un leader charismatique d’Afrique, Patrice Lumumba par Aimé Césaire : Une saison au Congo
- sur la grève exemplaire mais perdue des Lip : Les yeux rouges de Dominique Féret
- vies illustres : Pucelle d’Audiberti ( sur Jeanne d’Arc ) ; Le jeune homme de Jean Audureau ( sur Kant ) ; Tankus de Cyril Grosse ( Kant ) ; Schliemann de Bruno Bayen ( sur le milliardaire découvreur des vestiges de Troie ) ; Villa Luco de Jean-Marie Besset ( rencontre de Gaulle - Pétain ) ; Malcom X de Mohamed Rouabi ( sur un des grands leaders noirs américains, assassiné par les caciques du mouvement dont il était le porte-parole ) ; Le Pas de Denis Guénoun ( sur Eisenstein ).

Une des questions que veut nous poser ce théâtre en prise avec le fracas du monde, c’est : pourquoi tuez-vous ? Et la réponse n’est jamais simple : avec Guyotat dans Eden, Eden, Eden, interdit de 1970 à 1981 ; avec Azama dans Croisades.

Une des voies choisies par ce théâtre du monde est la dérision pour dénoncer les grimaces de la politique : Jarry avec Ubu ; Boris Vian avec Le goûter des généraux ; Tchicaya U’ Tamsi avec Le bal de N’dinga ; Eduardo Manet avec Les nonnes ; Sony Lab’ou Tansi avec La parenthèse de sang ; Wajdi Mouawad avec Littoral ou Incendie ; Alain Badiou avec Ahmed le subtil ( transposition dans le monde d’aujourd’hui du personnage de Molière, Scapin ) ; Eugène Durif avec Têtes farçues ; Matéi Visniec avec Du sexe de la femme comme champ de bataille.

Le monde moderne et post-moderne, les temps modernes et post-modernes, c’est aussi le monde du travail, le monde de l’exploitation, le monde de l’exclusion, le monde des dérives. Michel Vinaver ( PDG de Gillette Europe) est l’artisan, en tant qu’auteur dramatique, d’une rupture épistémologique en conférant à l’entreprise multinationale un statut de protagoniste. Par-dessus bord, L’émission de télévision, La demande d’emploi… mettent en scène restructurations, licenciements, délocalisations, reconversions… avec leur cortège de dommages collatéraux : psychologiques, familiaux, amoureux, policiers, judiciaires, médiatiques…Dans ce registre, on trouve aussi : Georges Perec avec L’augmentation, Rezvani avec Capitaine Schelle, Capitaine Eçço, Benedetto avec Emballage, Madani avec Rapt, François Bon avec Bruit ou Daewoo, Koltès avec Quai Ouest, Topor avec L’hiver sous la table…

Cet état des lieux peut laisser penser que le théâtre reste un formidable outil d’exploration de la langue, de l’intime, du social et du monde. Comparé au cinéma, cela semble déjà moins évident : le cinéma a une grande capacité à traquer l’intime avec le gros plan, à explorer les grandes questions du monde par de grandes épopées ou fresques. Il a même le monopole de la dramatisation. Le cinéma est riche en monde (les pionniers l’avaient compris : Gance, Griffith, Eisenstein ). La télévision également explore l’intime aux limites du supportable avec la télé-réalité ( il y a même des gens pour dire que c’est le nouvel art, par exemple, Éric Troncy, dans Le Monde du 13/10/05 avec son Manifeste du réalitisme ; notez d’ailleurs l’émergence de néologismes de ce genre comme le déclinisme ; lire « Art » de Reza ) comme elle explore le monde avec les documentaires-fictions, les reportages…Le théâtre n’a plus le monopole depuis longtemps de la représentation. Mais il a une caractéristique que ces médias n’ont pas : toute représentation théâtrale est un rassemblement au présent de gens présents auxquels on présente un objet et cette présentification est autre chose qu’une représentation : les gens rassemblés font agora, font l’expérience d’un être - là - ensemble que notre société craint et qu’elle cherche à empêcher en enfermant les gens chez eux, en les scotchant devant leur télé ou leur console. Après un film, impossible de discuter avec l’acteur, pendant un débat télé, impossible de prendre la parole. Par contre, après une agora, on peut la prendre. À vous !

 

 

 

Jean-Claude Grosse, auteur, éditeur, membre des EAT

 

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Controverses d'Avignon

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agora

Les lignes qui suivent datent des 3 Controverses d'Avignon, organisées par Avignon Public Off, entre 1998 et 2000.
Je trouve intéressant de les mettre en ligne.

Jean-Claude Grosse
Portrait

Qui suis-je ?
Quel auteur ?

GROSSE Jean-Claude, né en 1940 à Ollioules (Var).
Professeur de lettres et de philosophie jusqu’en 1998 à Toulon.
A dirigé la revue Aporie de 1982 à 1990 (13 numéros consacrés à ordre et désordre, diable et démons, à la limite, à l’espoir, à la crise, au désert, à la mise à mort, au soleil, au mythe, à Odysseus Elytis, à Saint-John Perse, à Lorand Gaspar, à Salah Stétié).
Dirige Les Cahiers de l’Égaré depuis 1988 (100 titres : théâtre, poésie, essais, photographie, philosophie).
Directeur artistique des 4 Saisons du Revest depuis 1983 (en 20 ans, 162 compagnies accueillies pour 282 spectacles, dont 75 créations, 652 représentations).
Organisateur depuis 1995 de l’Agora de la Maison des Comoni (espace de pensée libre, gratuit, ouvert à tous ; travaux publiés annuellement).
Pour le bilan avec les réflexions suscitées, voir:
De l'impasse à la traverse, Les Cahiers de l'Égaré 2003
Auteur dramatique :
La Lutte des places, La Vie en jeu (Les Cahiers de l’Égaré, 1997).
Poète de l’insolente patience, a mis 44 ans de vie, d’amour et d’écritures jouées aux dés désespérés des mots pour 116 poèmes dans:
La parole éprouvée (Les Cahiers de l’Égaré, 2000).
Poèmes publiés dans les revues Nu(e), Pris de peur, La licorne d'Hannibal.
Essais parus dans les revues Aporie, Sud.


Bibliographie :
Poésie :

- Gros Sel, éd. Saint Germain des Prés, 1980 (épuisé)
- Le Flou des rencontres, éd. La Table Rase, 1984 (épuisé)
- Parole d’aimant(e), Les Cahiers de l’Égaré, 1988 (épuisé)
- La Parole éprouvée, Les Cahiers de l’Égaré, 2000

Interventions d’urgence :
- Sans anesthésie, 1981 (contre le coup d’Etat en Pologne, en soutien à Solidarnocz)
- La tête dans le sable, 1991 (contre la guerre du Golfe)

Théâtre :
- La Lutte des places (1978 - 1983), Les Cahiers de l’Égaré 1997
- La Vie en jeu (1992 - 1995), Les Cahiers de l’Égaré 1997

Essais:
- Pour une école du gai savoir, un livre qui débloque, Les Cahiers de l'Égaré 2004,
en collaboration avec Philippe Granarolo et Laurent Carle


L’écriture pour moi ?
Réponse avec Horizons 1, Horizons 2, ci-dessous.

Le mot "public" ?
Celui ou celle engagé dans le travail sur lui ou elle-même avec le souci de l’élévation (de lui, de l’autre, des autres, du monde), donc toujours singulier, forcément rare, se sortant du troupeau parce qu’il le veut et s’en donne les moyens.

Le mot "langage" ?
À trop élargir son extension (pour certains tout est langage), ne perd-on pas son sens : outil d’expression et de communication ?

Le mot "territoire" ?
Mot de sédentaire ayant perdu de vue qu’il fut, qu’il est nomade, de passage, en transit, en exil.

Le mot "représentation" ?
Mot d’intellectuel ayant perdu le sens de la présence.

Le mot "imaginaire" ?
Mot d’artiste, d’autiste ayant perdu le sens du réel.

Le mot "mémoire" ?
" si les anges volent, c’est parce qu’ils se prennent à la légère "
le travail de mémoire n’accouche pas de la vérité ; il remplace une falsification par une autre.

Le mot "esthétique" ?
Mot écran pour tenter de rendre opaque, l’évidence de la beauté.
Mot alibi permettant de proclamer l’émergence permanente de créateurs et d’esthétiques toujours nouvelles quand évidemment on n’a affaire qu’à d’habiles copieurs, transposeurs…


Le mot "censure" ?
Mot servant à rassembler les résistants.

Le mot "subversion" ?
Mot servant à rassembler les collaborateurs.

Mon mot ?
Le nombril n’est pas le centre du monde (ou l’inverse). Attention à ne pas finir moitrinaire !


Témoignage :

1. En tant qu ’auteur, j’ai écrit deux pièces, dont une de commande, avec une aide à l’écriture. Je les ai envoyées, imprimées, à prés de 150 professionnels de la culture. J’ai eu 4 retours de lecture. Et la compagnie qui me l’a commandée, avec laquelle j’ai travaillé, n’en a rien fait, montant un spectacle universel, en grommelot, qui a été un échec pour une équipe vouée au succès.

Leçon pour moi : sortir de la chaîne de production publique ou privée qui suppose qu’on ait des relations, qu’on soit en réseau ou en famille…

Ma prochaine écriture débouchera sur une réalisation qui ne devra rien à l’argent public, à la presse, qui sera en rupture avec les pratiques de la profession… Si je rassemble en amont les spectacteurs de ce projet, il verra le jour…

2. En tant qu’éditeur (entre autres de la Lettre au directeur de théâtre de Denis Guénoun, 3 tirages: 2500 exemplaires) je reçois des manuscrits.
Je n’édite que 4 à 5 textes par an, si possible qui vont être montés, ce qui favorise leur diffusion.
Un artisan comme moi, trés présent sur la fabrication, la correction des épreuves, rencontre la plus grande indifférence auprès des directeurs de théâtre (lisent-ils, achètent-ils, faut-il aussi leur offrir les livres en service de presse, eux dont les salaires et les avantages… ?), auprès des bibliothécaires, des libraires, des tutelles qui soutiennent les uns et pas les autres ( j’ai renoncé à solliciter le CNL, Beaumarchais, à rencontrer le directeur du livre de " ma " DRAC).


3. En tant que lecteur de manuscrits, je trouve deux dominantes : les sujets abordés traitent des problèmes d’individus, de duos, de trios aux prises avec… ; les écritures sont en fragments ou sont des montages…
Dans l’ensemble, c’est noir, c’est violent, c’est déprimant, ça n’ouvre aucune voie. I
ll y a des auteurs, des scénaristes, imaginatifs, mais bien moins que José Bové à Seattle ou à Millau, qui a les pieds et la tête dans le réel, et qui mériterait une épopée pour la cour d’honneur du palais des Papes.
Les scénaristes américains sont plus proches des combats menés, à mener pour faire prendre conscience, changer des aspects du monde.
Comparez Brokovitch à Baise-moi !

4. En tant que directeur, il m’arrive de passer commande avec ou sans aide à l’écriture, d’organiser des résidences d’écriture avec ou sans aide.
Dois-je dire mon étonnement devant des comportements indélicats : résidence aidée non effectuée, manuscrit non livré, manuscrit proposé à un autre éditeur… ?


HORIZONS 1

faut-il donc que les fils
trouvent les repères nécessaires à leurs itinéraires de marchands
que leurs pères n'ont indiqués sur nulle carte

faut-il donc que les fils
construisent les repaires que n'ont pas édifiés leurs pères
repaires nécessaires sur leurs itinéraires d'aventuriers

nous avons souffert
des guerres de nos pères
de leurs étendards sanglants

nous avons à inventer
en mettant bas les banques de la possession
n'est-ce pas les Bardi les Peruzzi
en mettant bas les églises de la perversion
n'est-ce pas Sepulveda Torquemada
sur le ventre dur de leurs certitudes
avec nos mains d’Hercule
notre ingéniosité de Dédale
nos désirs d’Icare
nous avons à inventer
la seule terre permise
la seule terre possible

la terre non promise
la terre paisible


HORIZONS 2

faut-il donc que les filles
trouvent les pelotes nécessaires à leurs itinéraires de labyrinthes
que leurs mères n'ont pas laissées en héritage

faut-il donc que les filles
construisent les amers que n'ont pas édifiés leurs mères
amers nécessaires sur leurs itinéraires de messagères

nous nous sommes nourries
des sourires de nos mères
de leurs rêves d’amours flous

nous avons à inventer
très prés du quotidien conforme
n’est-ce pas Aïdée, Pasiphaé pleine de moi, ton Minotaure
loin de l'ordinaire répétition
n'est-ce pas Annie, Pénélope rêveuse de moi, ton Ulysse
sur le ventre tiède de leurs mystères
avec nos doigts de perce-neige
nos bras de carrousel
nous avons à inventer
le seul amour aimant
le seul amour vivant


l’amour du dernier jour
comme au premier jour

(La parole éprouvée,
Les Cahiers de l’Égaré, 2000)
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Art et culture

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agora

Art et culture
radiographie de jour

Les articles vieillissent plus ou moins bien. Celui qui suit date de mars 1998.


Art et culture

Formulé ainsi, le sujet proposé demande qu’on essaie de définir les deux termes : “art” et “culture”, et qu’on étudie leurs relations.
I - Je commencerai par la notion de “culture”.
Etat des lieux :
- Domination de la “culture” made in USA and Japan : produits culturels comme marchandises à vendre à des consommateurs culturels — 3 vecteurs essentiels : cinémas, musiques, télés et ordinateurs avec leurs déclinaisons vestimentaires, alimentaires mais aussi idéologiques ; ce qui se joue là, c’est le conditionnement des esprits, dès l’enfance jusqu’à l’âge adulte : s’éclater, prendre son pied, ne pas se prendre la tête... Culture de la sensation, de l’émotion. Culture de l’instant. Culture du jeu. Culture du vertige, de l’ivresse, de la vitesse, de la mort. Culture de la violence, de la destruction de l’autre, de l’horreur. Ça plaît, ça marche, ça rapporte.
-L’exception culturelle française ou européenne est le fait d’un très petit nombre d’artistes : cinéastes, écrivains, compositeurs, paroliers qui savent se battre mais ne sont pas suivis par le public.
-Institutionnalisation de la culture depuis Malraux. Cette institutionnalisation, il faut aujourd’hui évaluer ses résultats. En matière d’équipements culturels, le territoire est plutôt bien équipé (relevons l’erreur des salles polyvalentes). En matière de moyens, tout le monde s’accorde à dire qu’ils sont insuffisants à tous les niveaux : la culture a toujours le dernier rang. Mais des moyens, même insuffisants, pour faire quoi? en direction de qui, avec qui? La plupart des lieux favorise la consommation culturelle de “bon goût” d’une “élite” par l’argent et le niveau. Il ne faut pas s’étonner alors que le peuple, les jeunes n’aillent pas au théâtre, à l’opéra. Ce ne sont pas leurs lieux. Une politique volontariste peut ponctuellement modifier le paysage mais il faut sans doute renoncer à l’idée, au projet de démocratisation de la culture et de l’art. Quand une grande rétrospective marche (Van Gogh, Gauguin, Picasso), que se passe t-il exactement? S’agit-il pour chaque spectateur d’une rencontre singulière avec une œuvre, chacun éprouve t-il “son” émotion esthétique ?
En présence de la “fracture” sociale, mot déjà relégué aux oubliettes, les politiques cherchent à utiliser la “culture” à d’autres fins que de distinction sociale, à des fins d’expression, de socialisation, d’intégration. Ce sont les projets Hip Hop et autres, en direction des jeunes des banlieues. Quel bilan en tirer ? La peur du désordre pousse les gens de pouvoir à encadrer, à récupérer ce qui s’invente dans les marges. Beaucoup de moyens mis en jeu pour socialiser, commercialiser le rap. Dans les années 60-70, la culture était contestataire, en révolte contre l’ordre dominant, créatrice de désordre, de dissensus. Aujourd’hui, les marchands veulent faire et font de l’argent, les politiques veulent faire du consensus. Les “artistes” jouent le jeu.
-La culture des jeux d’argent : on joue dans tous les milieux, à tous les âges, à toutes sortes de jeux d’argent ; cet attrait pour l’argent facile, qui engage des sommes énormes (les moyens de la Française des Jeux sont considérables!) n’a-t-il pas d’effet sur les esprits et les comportements ? Par rapport au travail ? à la vie?
-Conclusion : la culture (liée à l’éducation) au sens des humanistes protège t-elle, arme t-elle contre la barbarie, l’inhumanité? un homme cultivé ne sera t-il jamais un barbare? le cynisme de nos “élites” prouve le contraire me semble t-il! La culture au sens ethnologique semble aujourd’hui très identitaire, peu propice à la reconnaissance de l’autre, de l’étranger, et quand il y a rencontre avec l’autre (voyages culturels), cela s’apparente à un génocide culturel ; s’il peut y avoir métissage des corps, le métissage des cultures n’est en général qu’un rapport de forces, une cannibalisation de la culture faible par la culture dominante. Toutes les cultures et sous-cultures se valent-elles? je ne le crois pas ; pour ma part je refuse ce qui me semble être culture de mort.

II) La notion d’”art” maintenant.

Deux questions m’intéressent entre autres. Que faut-il entendre par création, créateur? Quelle expérience fait-on dans la contemplation d’une œuvre d’art?
A) Sur la création et le créateur. Sans doute, avant d’être créateur, est-on imitateur? Quant aux moments de création, innovation dans le contenu et la forme, ne sont-ils pas rares? Le créateur ensuite se répétant. L’histoire de l’art apparaissant comme une mise en ordre, une conceptualisation a posteriori de non-créateurs, même si des créateurs ont eu, ont une réflexion théorique sur leur pratique.
B) La contemplation par l’œil, par l’oreille (quel rapports entre ces 2 sens?) de l’œuvre d’art relève t-elle du goût (de l’éducation du goût), de la beauté (universelle et non relative comme le goût) ? On peut penser que l’œuvre d’art est comme une annonciation, anticipation d’une autre façon de voir, d’entendre, de sentir, annonce d’un nouvel homme, utopie donc. Rares sont les œuvres, rares sont les œuvres engendrant un bouleversement durable du spectateur.
C) La marchandisation de l’art. De l'œuvre d’art au marché de l’”art”. De l’œuvre d’art aux produits culturels, esthétiques (tous les goûts sont dans la nature, tout est permis). De l’œuvre anonyme de la préhistoire au produit signé d’aujourd’hui : à moi, les droits d’auteur, d’adaptateur. Si les dadaïstes avaient pour projet de tuer l’art, ne faut-il pas aujourd’hui admettre que l’art est mort et qu’à travers les commémorations patrimoniales , on est en train de tuer l’art du passé (son universalité, son éternité).
D) Que pourrait vouloir un artiste aujourd’hui? Et comment reconnaître un artiste s’il en existe aujourd’hui?
- Jusqu’où peut aller la radicalisation de l’artiste? Après Beckett, Genet par ex au théâtre, qui? On ne se tire pas de cette question, en répondant : théâtre contemporain.
-Quelle position de spectateur adopter aujourd’hui?
-Quelle position d’artiste pour aujourd’hui?
-Quelle culture proposer?

Considérations légères sur la culture

D’abord définir : la culture peut désigner l’ensemble des productions matérielles et symboliques d’une société, productions transmissibles d’une génération à l’autre, partageables dans un espace donné, assimilables par d’autres sociétés, ouvertes au changement...
Ainsi à titre d’exemples : la langue française, la cuisine nouvelle, la taille des oliviers, les pratiques d’hygiène, les musiques d’aujourd’hui...
Le champ de la culture est donc vaste, et ne se limite pas au domaine des pratiques artistiques. Il intègre nombre d’activités de la vie quotidienne, de la vie professionnelle et des temps de loisirs...
Or, la culture est perçue comme liée aux pratiques artistiques : littérature, peinture et arts plastiques, musique, danse, architecture...
Elle est alors considérée comme élitiste, réservée à 10-20% de la population, à des catégories socio-professionnelles moyennes et supérieures, aux tranches d’âge adulte...
Et l’on voit apparaître des conflits dans un champ qui par définition est un champ d’unification, d’assimilation, de circulation...
Conflits entre culture élitaire et culture populaire, entre culture identitaire et culture créolisée, entre culture de masse (et mécanique) et spectacle vivant (et artisanal), entre culture abêtissante et culture enrichissante...
Les différents secteurs du champ culturel se ghettoïsent. Et là où on attendrait de l’ouverture d’esprit, de la curiosité, des échanges vifs et vivifiants, on trouve des crispations, des rigidités...
A titre d’illustrations: les peintres du dimanche ou les peintres de paysages ignoreront les peintres contemporains et réciproquement, les comédiens amateurs ne se déplaceront pas pour des spectacles de comédiens professionnels et inversement...
Un état des lieux est donc à dessiner, éclairé par une image parlante. Celle de la cuisine.
Si la cuisine est une pratique culturelle, on voit bien qu’elle permet de se reconnaître (je suis des régions de l’huile d’olive), de se distinguer (je ne suis pas des régions du beurre), qu’elle se transmet, qu’elle évolue (il y a des artistes de l’art culinaire qui dans un 1e temps peuvent surprendre, heurter les goûts établis, dans un 2e temps peuvent être assimilés...), qu’elle emprunte (le couscous, la paella...), qu’elle a des conséquences plus ou moins bonnes pour la santé (il y a donc une culture qui aime la vie, une autre qui aime la mort - je pense à certains films, à certaines musiques, à certains livres, aux pratiques liées à la drogue, à l’alcool...) Tout le monde cuisine, est plus ou moins talentueux, y prend plus ou moins du plaisir... On peut vouloir pour les différents champs culturels, ce qui se pratique dans le domaine culinaire... On peut avancer par suite, quelques principes :
-il y a pas de règles en matière de goût, même si le goût n’est pas inné mais acquis, même si le goût peut évoluer
-bon goût et mauvais goût sont des jugements subjectifs, à ne pas ériger en règle
-les politiques n’ont pas à faire valoir leurs goûts
-les politiques ont à favoriser l’échange, la circulation, la créolisation, l’innovation
-les politiques ont à prendre conscience que la culture (au sens très large donné au début) est le liant d’une collectivité, qu’elle est créatrice de lien social ; pour cela, il faut des lieux et des moyens.

La “guerre” culturelle

Ca y est. On l’admet. On est bien engagé dans la “guerre” économique. Il faut l’admettre. On est aussi engagé dans la “guerre” culturelle. Tant qu’on n’ a pas conscience qu’il s’agit de guerres, il est difficile de se battre. Dès qu’on en prend conscience, on peut identifier “l’ennemi”, développer stratégies et tactiques pour lui résister, voire le vaincre.
La culture “ennemie”, c’est la culture de mort. Made in USA and Japan, elle déverse ses produits, vendus comme des marchandises à des consommateurs, en se servant de trois vecteurs : les films, les musiques, les jeux vidéo, avec leurs déclinaisons vestimentaires, alimentaires mais aussi idéologiques. Ce qui se joue là, c’est le conditionnement des corps et des esprits, de l’enfance à l’âge adulte. Il s’agit de s’éclater, de prendre son pied, d’être bien dans ses baskets, de ne pas se prendre la tête... Cette culture de la sensation, de l’émotion est aussi une culture de l’instant et du virtuel. Cette culture du jeu cultive la vitesse, l’ivresse, le vertige. C’est une culture de la violence contre soi, contre l’autre, une culture de l’horreur, de la catastrophe, du fantastique. Culture de masse, elle vise à abrutir, à abêtir. Culture de masse, elle fixe les gens chez eux, devant leurs écrans, dévorant ce qu’ils ont de plus précieux : leur peu de temps à vivre. Prenant du plaisir, ils ne voient pas qu’ils en meurent et qu’on les tue de dose en dose. Passifs comme leurs chiens et leurs chats trop bien nourris, ils gémissent sur les malheurs du monde, si complaisamment exhibés à la télé par des présentateurs stérilisés, aseptisés. Cette culture d’asservissement trouve la faveur du plus grand nombre. Les FNAC, les Virgin... sont les temples de cette soumission volontaire. Evidemment, pour qu’une telle culture profilère, donnant l’illusion de la diversité, de la liberté de choix, il faut que règne le libre-échange. Ainsi la culture de mort se nourrit-elle et nourrit-elle la “guerre” économique camouflée sous le nom de liberté des marchés.
Comment résister? Y a-t-il une exception culturelle française? Le seul cadre de résistance aux marchés, c’est l’Etat-Nation. La seule façon de résister au libéralisme qui dérégule, déréglemente, c’est de réglementer. Cela suppose une volonté politique, et à défaut une volonté citoyenne. C’est cette volonté qu’ont un petit nombre de cinéastes, un petit nombre de compositeurs et paroliers, et qui a permis de sauver le cinéma français, la chanson française. Parfois, le public suit, adopte un film, une chanson.
Cela dit, la France depuis Malraux a un ministère de la Culture, avec un petit budget, même pas 1%. Les politiques culturelles suivies par les différents gouvernements et ministres ont modifié, transformé le paysage culturel. En matière d’équipements, le territoire est plutôt bien aménagé : bibliothèques et médiathèques, théâtres, salles de concerts... On n’est pas encore revenu de l’erreur des salles polyvalentes, quasiment ingérables, mais l’idée de la spécialisation-spécificité des lieux fait son chemin. Les élus municipaux, départementaux, régionaux dont les missions ne sont pas culturelles mais qui y viennent se forment au contact des professionnels de la culture. Il existe bien sûr des risques d’instrumentalisation de la part d’élus plus soucieux de leur carrière que de leurs concitoyens. La vigilance et l’opposition sont donc nécessaires quand de telles situations se présentent. Résister au FN à Toulon et à Vitrolles, oui! Mais aussi résister au maire RPR de Verdun qui interdit Heiner Muller! Résister au maire PCF de Sigean qui supprime Théâtres après 3 ans d’existence parce qu’il veut du théâtre pour des bac moins 5 et pas plus 5!
Cela dit, l’offensive des marchés financiers et de leurs relais technocratiques (FMI, Bruxelles...) et politiques (gouvernements de presque tous les pays et de tous bords) contre les exceptions et singularités (“modèle” japonais, “modèle” français...) menace particulièrement l’Etat français, ce que les “philosophes” de salon nommaient l’Etat-Providence. L’offensive contre la fonction publique, les services publics, contre la Sécurité sociale, contre l’Education nationale, contre la culture pour tous, contre l’énergie, l’eau, les transports pour tous les citoyens et pas seulement les clients ou les consommateurs est particulièrement vive en France où elle est menée de l’intérieur même de l’Etat (qu’on se rappelle exit Juppé diatribant contre la mauvaise graisse de la fonction publique, qu’on se rappelle Allègre allègrementant contre le mammouth Education nationale). Peut-on dire qu’aujourd’hui, l’offensive atteint le champ culturel et son petit 1% de budget?

Le théâtre en France en 1998

Pour commencer, je dirai que le monde du théâtre n’est pas la petite utopie sociale, réelle et vivante qu’il pourrait être. J’ai connu une exception : l’aventure du Grand Nuage de Magellan créant Le Printemps de Denis Guénoun en 1985 à Châteauvallon. Dans son essai, Relation (entre théâtre et philosophie) que j’ai publié aux Cahiers de l’Égaré, Denis Guénoun revient sur l’aventure de L’Attroupement et du Grand Nuage de Magellan. Les artistes, ceux qui ne veulent pas se soumettre, pas les arrivistes - ceux qui se soumettent et veulent soumettre - sont rares. Au risque de déplaire, je nommerai Jean-Louis Hourdin, Didier Besace. Il y en a quelques autres. Ils se reconnaîtront comme seuls, des amis se connaissent et se reconnaissent. Je crois à l’amitié (comme La Boétie en parle pour mettre fin au pouvoir des tyrans et des soumis volontaires, comme Montaigne en parle qui fut bouleversé par sa rencontre avec La Boétie comme peut nous boulverser une œuvre d’art). Je me méfie par contre des familles (c’est encore plus étroit que la chapelle, le clocher). Le monde du théâtre malgré la cérémonie des Molière n’est pas une grande famille. C’est un monde de petites familles, de petits réseaux, un monde d’arrivistes, de carriéristes sans foi ni loi, un monde de petits requins qui aimeraient devenir grands.
N’attendez pas de solidarité dans ce milieu. Illustration : Gérard Paquet et Châteauvallon. Gérard Paquet en juin 1995 dit un NON retentissant à l’argent de Toulon, devenue municipalité FN. La municipalité FN veut le licenciement de Gérard Paquet et l’asphyxie juridique de Châteauvallon. La municipalité FN a obtenu le licenciement de Gérard Paquet et Châteauvallon a cessé de programmer depuis mars 1998. Pourtant, quelle “mobilisation” le 13 février 1997, à Toulon, quel “déchaînement médiatique” pendant quelques semaines! Aujourd’hui Gérard Paquet compte ses amis. Le Syndéac combat-il pour qu’il soit directeur du nouveau Châteauvallon? Que veut pour lui, la Ministre? Une mission d’études! A part Culture en danger, une association de Toulon, je ne vois pas qui agit car qu’on le veuille ou non, le FN a gagné et on nous présente cette défaite comme une victoire puisque des cendres, va renaître un nouveau Châteauvallon, à programmation plus ouverte et sans Gérard Paquet, ce que voulait aussi le FN et son relais, l’ex-préfet Marchiani. La lepénisation des esprits est lisible dans l’affaire de Châteauvallon.
Donc le monde du théâtre, n’est pas une grande famille. Déjà, il y a deux familles, celle du théâtre privé et celle du théâtre public.
Sans doute, y a-t-il de bons spectacles privés? Mais quand je vois le coût d’une représentation proposée par les tourneurs des vedettes à discours de gauche caviar à salaire (ou cachet) à cacher aux RMistes, je me dis : ce n’est pas mon monde et je renonce à acheter les Brigitte, Isabelle, Nicole, Evelyne, Gérard, Alain, Pierre, Bernard et les autres.
Sans doute aussi, y a-t-il de bons directeurs de théâtres privés? Mais à Paris, en Avignon et ailleurs, je vois pulluler les garages transformés en théâtres où les compagnies paient pour jouer. Voilà un marché juteux et je me dis : ce n’est pas mon monde et je renonce aux spectacles d’Avignon - off.
Bien sûr, je renonce aux spectacles du théâtre public du Festival -in d’Avignon, aux spectacles des Théâtres Nationaux, des Centres Dramatiques Nationaux, des Scènes Nationales. C’est trop cher! Et puis, il y a des pratiques que je rejette : pourquoi tel Théâtre National (celui de Marseille) fait-il passer à la recette les compagnies régionales?
On le voit : les mœurs des deux familles se ressemblent. Cherté des spectacles du théâtre public, exploitation des compagnies n’ayant pas pignon sur rue...
Une autre opposition mérite qu’on s’y attarde : l’opposition entre théâtre amateur et théâtre professionnel. Sans doute y a-t-il de bons spectacles amateurs? Mais acteurs amateurs et public familial et amical des spectacles amateurs ignorent les spectacles professionnels, revendiquent d’être programmés dans les salles municipales moyennant un coût de représentation comme s’ils étaient professionnels. Le coût étant moindre qu’un spectacle professionnel on voit des municipalités privilégier le théâtre amateur qui fait ainsi concurrence à des gens essayant de vivre de ce métier. Lesquels professionnels ignorent les spectacles amateurs mais n’ignorent pas de former des amateurs dans leurs ateliers payants de théâtre.
Dernière opposition que je voudrais aborder : l’opposition théâtre en salle, théâtre de rue. Le théâtre de rue me semble richement doté, ce qui est paradoxal. Souvent spectaculaire, souvent gratuit, souvent provocant à point (juste ce qu’il faut! ) n’a t-il pas le défaut majeur de prendre pour spectateur, l’homme de la foule, le badaud que l’on sort de son somnambulisme le temps de la “chose”? Le théâtre en salle s’est diversifié en investissant des lieux, qui initialement n’étaient pas prévus pour le théâtre. Cette capacité des artistes à redonner sens à ce qui l’a perdu, des friches industrielles, des casernes désaffectées, mérite attention puisque grâce à eux, la vie l’emporte sur la mort. Qu’on pense à la Cartoucherie, aux Bouffes du Nord.
Pour continuer mon tour de France du monde du théâtre, je vais prendre un fil conducteur : de l’auteur à l’acteur, du texte à la scène.
Des auteurs, il y en a. Des éditeurs aussi. Les aides à l’écriture et à l’édition existent. Est-ce que ce dispositif donne de grandes œuvres théâtrales? Je ne sais pas. Mais je suis favorable à l’effervescence. Commandes d’écriture, défis lancés à des auteurs, résidences d’écriture sont nécessaires comme vivier pour que “les grandes œuvres séditieuses, les grandes œuvres licencieuses” réclamées par Saint-John Perse dans “Les tragédiennes sont venues” voient le jour. Par contre, le théâtre écrit est mal diffusé par les libraires, ignoré par les bibliothécaires. Le théâtre écrit est peu lu comme théâtre dans un fauteuil (voulu par Musset). On voit tout de même, auteurs ou acteurs lire en public (en salle ou en appartement) du théâtre et l’expérience est souvent convaincante. Hélas, pour un petit nombre.
Qu’attendre des auteurs? Que leur demander? Les auteurs sont, sauf exception, des professionnels de l’écriture avec ce que cela suppose d’influences, de modes, de tics, de facilités. Influencés comme chacun de nous par les idéologies, les idées dans le vent, la pensée unique, rares sont ceux qui investissent des champs non-littéraires comme celui de la science et des techniques, comme celui de la spéculation et de l’argent sale... La plupart ne savent rien du monde, de comment il fonctionne. La plupart ne parlent que de l’individu, du couple, de la famille - tout cela en crise, tout cela sado-maso, expression du sentiment dominant : l’impuissance. Et quand certains parlent de politique, ça donne : La télé et la guerre du Golfe ou les vœux du Président pour qu’on rit de nos hommes politiques quand j’aimerais des fictions avec des hommes de caractère ouvrant des voies, donnant la voix à nos aspirations. J’en suis arrivé à me méfier des auteurs (américains, anglais, allemands, autrichiens, suisses, jamais français) qu’on nous présente comme parlant de notre temps.
Après les auteurs qui ne sont pas à la hauteur, les metteurs en scène et les acteurs. Qu’en dire? Très peu de troupes permanentes, très peu d’équipes stables. On assiste à une prolifération de compagnies d’une ou deux personnes. Est-ce un signe de vitalité, un signe d’anémie? Est-ce incapacité à sortir de l’individualisme, à travailler ensemble? En tout cas, ça donne des solos, des duos, des monologues, des dialogues, du café-théâtre, de la performance d’acteur et des petites formes quand le combat contre la mondialisation exigerait des spectacles puissants, enthousiasmants. Des années de fréquentation des théâtres les plus divers m’ont laissé peu de souvenirs : une vingtaine de spectacles sur des centaines. Je me souviens de Conversations Pieces : les gens sont formidables, de François-Michel Pesanti... Trop d’esthétisme, trop de minimalisme - l’équivalent théâtral de l’écriture blanche -. Trop de prétention dans les intentions écrites, trop peu de réalisation, d’incarnation sur le plateau. Ne va-t-il pas de soi qu’un art collectif et difficile comme le théâtre demande des acteurs bien formés, initiés aux différentes théories et pratiques de l’acteur, demande des metteurs en scène inscrivant leur travail en continuité ou en rupture par rapport à l’histoire des formes théâtrales. J’attends au théâtre de bons artistes interprètes, des artisans connaissant et perfectionnant leur métier. J’attends peu de créateurs c’est à dire des gens faisant évoluer formes et thèmes, souvent contre les attentes de l’époque, au prix du scandale ou de l’incompréhension. Aujourd’hui, quelques journalistes très lèche-culés font et défont les “créateurs”, leurs créatures. Pitoyable jeu que ces renvois d’ascenseur qui discréditent les “artistes” et les “critiques” et rendent méfiant le public. Comme nous sommes dans un monde de professionnels, c’est à dire de gens qui essaient de vivre, de survivre en faisant du théâtre, c’est la jungle. On ne se fait pas de cadeaux, on se pique les projets, on se déteste, on colporte des rumeurs, on dit beaucoup de mal, on n’aime pas le travail des autres, on n’aime que le sien. Bref, on survit. Les uns exclusivement soucieux des 43 cachets leur assurant leurs Assedic. Les autres grâce à des spectacles jeune public qui attirent mamans et enfants. D’autres, grâce à des classiques qui attirent enseignants et élèves... Peut-on attendre d’un monde aux mœurs si semblables aux nôtres qu’il nous propose autre chose que notre médiocrité commune? Heureusement, il y a quelques vraies aventures théâtrales. Je pense aux Fédérés à Montluçon, à Chantal Morel à Grenoble... Pas celles des metteurs en scène cumulant direction de compagnie et direction d’un lieu très subventionné. Pour ceux-là, arrivistes plus qu’artistes, il s’agit de gérer une carrière en donnant des produits professionnels faisant l’unanimité. En général des Shakespeare, des Sénèque, des Eschyle... dont on nous dit très convaincu qu’ils sont d’actualité, ce qui est justifié par traduction nouvelle, adaptation nouvelle, ce qui concrètement permet à un vivant du XXè siècle de passer à la caisse sur le compte du mort du XVIè siècle ou d’avant Jésus Christ. Du consensus, de la pensée faible, cela nécessite des salaires et des notes de frais élevés.
Une particularité du monde théâtral français, c’est que les directeurs de beaucoup de salles ne sont pas des artistes mais des professionnels de la culture, des médiateurs culturels comme on dit aujourd’hui. Dans ces salles les directeurs programment, les chargés de communication font des programmes sur du beau papier avec de belles phrases et de belles photos, les relations publiques se chargent du public... Souvent, plus de 50% du budget passe à ces tâches : Conquête et fidélisation du public, formation du spectateur... Il suffit de lire les programmes des différents niveaux de la hiérarchie théâtrale (Théâtres nationaux, Centres Dramatiques nationaux, Scènes nationales, Théâtres missionnés de région, Théâtres municipaux) pour voir que peu de spectacles tournent, que ceux qui tournent tournent dans assez peu de lieux, que les spectacles proposés font dans le consensus mou et contribuent à la domestication du goût et de la pensée, favorisent des comportements de consommation culturelle pas très éloignés de ce qu’on trouve avec le théâtre de boulevard : du divertissement, une “bonne” soirée. Dans une telle uniformité du goût, il faut tout de même se faire remarquer par les subventionneurs. Alors, on se regroupe en réseaux plus ou moins grands, on fait travailler “sa” famille de compagnies. Là aussi, c’est la jungle. Des carrières sont à faire.
Nous voici arrivés au terme du tour de France. Dans les services culturels des communes, des départements, des régions, dans les directions régionales des affaires culturelles, au Ministère. D’un côté les techniciens, de l’autre les élus. On peut constater que les élus dans les petites communes pèsent plus que les techniciens. Là on finance pour que ça plaise aux électeurs. Au niveau des communes plus importantes, les techniciens et les directeurs de salle peuvent prendre quelque indépendance mais l’uniformité du goût fera qu’on proposera une “bonne” soirée avec un spectacle parisien plutôt qu’avec un spectacle du coin. Au niveau des collectivités territoriales, techniciens et élus sortent souvent de la même école, du même corps. On est déjà en technocratie, on a affaire à des gestionnaires c’est à dire à des relais de la rigueur monétariste et financière considérant qu’il faut “justifier” l’usage de l’argent public à des fins culturelles. La Charte des missions de service public proposée par la Ministre de la Culture illustre bien cette soumission idéologique au libéralisme, et la réorganisation du Ministère de la Culture révèle la capitulation des politiques et des technocrates renonçant à définir une politique culturelle, par la déconcentration des moyens. Disons pour être le plus clair possible que l’affaiblissement de l’Etat supposait un échelon territorial, ce qui fut fait avec la création des Régions. Celles-ci sont bien le cheval de Troie des technocrates de Bruxelles pour casser les Etats-Nations.
Même avec son petit 1% de budget, la culture est bien plus qu’un supplément d’âme, bien plus qu’un divertissement, bien plus qu’un facteur de cohésion sociale. A la culture de mort dominante, même avec les travers que j’ai décrits, nous préférons la culture de la vie, l’art et la création, le dépassement et l’élévation, la dignité. Même avec notre peu de lucidité, notre peu de combativité, nous sommes humanistes, nous parions sur l’Homme plutôt que sur l’Argent, nous parions sur l’Humanité et la Diversité plutôt que sur la Bestialité et l’Uniformité. Il nous faut donc réagir aux “réformes” en cours tant au niveau de l’Education Nationale qu’au niveau de la Culture car ce sont des régressions. Il nous faut aussi nettoyer nos écuries d’Augias, retrouver des pratiques citoyennes, plus responsables que celles que j’ai pointées.
Pour conclure, je dirai que je ne me mets pas à part ni au dessus. Nombre de mes pratiques me laissent un goût amer. C’est le prix que nous payons à être solitaires à défaut d’être solidaires.
Jean-Claude Grosse

radiographie de nuit
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Sur le droit d'auteur

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agora

pour l'actualité de cet article de 2006, lire EAT (manger, pisser, écrire) au tempps des queues de cerises qui n'est pas le temps des cerises; ce sont deux temps bien différents; paru en avril 2016

pour l'actualité de cet article de 2006, lire EAT (manger, pisser, écrire) au tempps des queues de cerises qui n'est pas le temps des cerises; ce sont deux temps bien différents; paru en avril 2016

SUR LE DROIT D'AUTEUR
CONDORCET ou BEAUMARCHAIS ?
 
Parole libre, pas dans l'air du temps

J’ai lu le compte-rendu : Parole libre, des Écrivains Associés de Théâtre.
Je tiens à exprimer mon désaccord avec beaucoup de choses dites, d’actions proposées, même si je suis d’accord avec certaines analyses sur les crapuleries des metteurs en scène signant de fausses traductions ou de vraies adaptations leur permettant de toucher des droits sur des morts, sur les responsabilités des directeurs irresponsables de théâtre, non-lecteurs de théâtre contemporain mais quand je lis des expressions comme rapports de force, lobbying, prise de lieux prestigieux ou intermédiaires , syndicat… alors je me dis : les EAT sont mal barrés.
C’est un discours revanchard, guerrier, offensif, pour se faire reconnaître, se faire une place au soleil et cela m’insupporte car indigne pour moi de ce qu’est un écrivain, quelqu’un qui comme dit Flaubert « ne doit pas p
lus apparaître dans son œuvre que dieu dans sa nature. L’homme n’est rien. L’œuvre, tout ! » Ce que j’entends comme question sous-jacente dans Parole libre, c’est : comment nous y prendre pour vivre de notre travail d’auteur ?
Si c’est cela la motivation première, alors oui, on est mal barré.
Pas mal d’auteurs d’abord ont déjà réussi à se mettre en cheville ouvrière ou pas avec des théâtres ou savent utiliser toutes les ressources des aides diverses, des bourses, des résidences, des commandes, des ateliers d’écriture. Le système actuel offre plein de possibilités pour arrondir les fins de mois, pour voyager et écrire en vagabondant et autres mystifications. Les malins profitent déjà du système.
Ensuite, si on obtenait le pouvoir dans les théâtres, chez les éditeurs, dans les médias par un travail de modification du rapport de forces, je ne suis pas sûr que le théâtre se porterait mieux, que les mœurs y seraient plus correctes : les petits requins sont aussi prédateurs que les gros parce que petit veut devenir gros et a les mêmes pulsions, le même appétit de pouvoir que gros.
Vouloir vivre de son écriture, c’est paradoxalement s’éloigner de la mission, de la vocation de l’écrivain.
Choyé par les princes, pourquoi irait-il mettre en question leur pouvoir ?
Pour écrire l’homme et le monde, il faut une souffrance réelle, pas une souffrance imaginée, une souffrance de sympathie, d’empathie. Je ne crois pas que de bonnes résidences, de bonnes conditions matérielles d’écriture puissent donner de grandes œuvres.
Nous sommes 320 aux EAT. Notre projet est-il que 320 ou moins vivent de leur plume automatisée ? Ou allons-nous nous demander comment dire l'homme et le monde d'aujourd'hui, en tenant compte de ce que beaucoup de gens pensent, sans préjugé mais parce qu'ils vont au théâtre, comme Thibaudat ? Y a-t-il parmi nous un grand auteur ? Je n’en sais rien. Ce qui me paraît important, c’est qu’on écrive, du nécessaire pour nous, qui aura peut-être des chances de l’être pour quelques autres et s’il y a une œuvre essentielle, elle finira par être reconnue, après la mort de l’auteur.
Pour ma part, je ne revendique aucun titre d’écrivain, aucune reconnaissance. Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit en trouvant le temps, à côté du temps de travail, du temps familial : il y avait peut-être une nécessité et c’est cette nécessité qui disparaît si on est dans la reconnaissance, dans la recherche de la reconnaissance et de la rémunération.
Par contre, je crois qu’il est important d’écrire, de lire, de faire écrire et dire par d’autres que nous, avec notre aide, d’entendre des textes et pour cela, nul besoin de gros moyens : je revendique depuis toujours, la gratuité pour ce que les auteurs proposent. Pas de droits d’auteurs : trop d’œuvres sont du copier-coller, et c’est normal : il y a un créateur, un génie tous les deux, trois siècles. Et en général, il n’est pas reconnu de son vivant. Les œuvres de l’esprit n’appartiennent à personne.
Pendant très longtemps, depuis les peintures pariétales, (le fait de marginaux se cachant dans les grottes parce que préférant rêver leurs bisons plutôt que chasser de vrais bisons, artistes parce qu’ils ne pouvaient s’en empêcher comme le dit G.B.Shaw), les œuvres n’ont pas été signées. C’est un phénomène récent dans l’histoire de l’humanité. Aujourd’hui encore, on trouve normal que les recherches sur le génome ou sur le noyau n’appartiennent à personne mais à l’humanité. Je sais que malheureusement les USA essaient de s'approprier à coups de brevets les formules de tout un tas de plantes venues d'ailleurs.
Et contradictoirement, on veut que les créateurs-copieurs-colleurs (nous puisons tous dans l’air du temps, les idées dans le vent, les faits divers ou de société, dans l’histoire, les mythes… et il faudrait rémunérer la petite astuce, la petite trouvaille, souvent piquée à un ancêtre ou à un pas connu ? reste peut-être la petite musique de l’écriture mais il n’y a pas moins de faussaires chez les auteurs que chez les metteurs en scène) soient propriétaires de leur œuvre.
Condorcet s’opposait à Beaumarchais sur cette question du droit d’auteur. Pour moi, c’est la voie de Condorcet qui est la bonne.
Ce qui se passe en musique avec le i-pod, le MP3 est extrêmement intéressant : voilà une technique qui permet de démocratiser et bien sûr, majors et ministre et SACD et SACEM mais pas ADAMI et SPEDIDAM, essaient de légiférer contre cette nouvelle liberté. Toutes les radios font du podcast aujourd’hui : internet, ce n’est plus seulement de l’écrit ou de l’image, c’est de la voix, de la musique. Et même s’il y a des menaces sur internet, il y a là un espace d’expression, de liberté (même surveillée) qui dépasse en extension tout ce que le papier, le spectacle vivant permettent.
Internet, c’est quasiment la gratuité, c’est une individualisation possible sans précédent. M’étant mis à cet objet le 12 septembre 2005 et faisant vivre maintenant 3 blogs, je m’aperçois que j’ai déjà dépassé la fréquentation que j’avais à l’année quand je dirigeais le théâtre du Revest. Directeur de théâtre, je coûtais assez cher à la collectivité (pas moi, j’ai été bénévole pendant 22 ans) parce que programmer de la qualité, du risque demande des moyens et malgré des tarifs d’entrée attractifs, des actions artistiques et culturelles, des agoras, j’étais régulièrement déçu des résultats, pas toujours mais souvent : spectacle vivant = pratique très minoritaire.
Internaute, je ne coûte pas un sou, je ne rentre pas un sou, vient qui veut, commente qui veut, pas de comptes à rendre à des tutelles opposées dans leurs attentes et leurs objectifs, à des hommes politiques clientélistes car allez conquérir des théâtres municipaux : vous n’y serez pas les maîtres car les hommes politiques comprennent vite le bénéfice d’image qu’ils peuvent retirer d’une culture racoleuse.
Donc, aujourd’hui, je cherche:
- à utiliser internet pour que, outre mon expression, d’autres s’expriment ; on sait trop que la non-pratique de l’expression écrite favorise la violence : mettre des mots rend supportable l’injustice, aide à vivre et à combattre avec raison, intelligence, ruse…
- à faciliter l’écriture de bien d’autres que moi, y compris de jeunes des cités (dans le nord via un forum d'un rappeur Axiom )
- à contribuer à élever éventuellement le niveau de pensée et d’expression de ceux avec qui je dialogue. Je pense en particulier à mes contributions sur un forum de jeunes rappeurs du nord : La cave du savoir sur le site : http://www.axiomfirst.com
Je n’ai aucune difficulté à dire des choses qui vont déplaire parce que j’ai prouvé que je voulais et savais défendre des auteurs vivants:
- comme éditeur des Cahiers de l’Égaré
- comme organisateur de résidences d’écriture (Guénoun, Picq, Stétié,…) et de création (85 créations, pour la plupart de jeunes compagnies, entre mars 1983 et fin 2004)
- comme organisateur d’agoras depuis octobre 1995.

Les EAT ont d’après moi autre chose à faire que défendre un bout de gras, un morceau de gâteau mais il faut d’abord de la générosité, de la gratuité.

Jean-Claude Grosse, le 14 février 2006

 


 
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