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Les Cahiers de l'Égaré

Alors, ton livre d’éternité, tu le rends quand ?

Rédigé par grossel Publié dans #jean-claude grosse, #pour toujours, #théâtre, #écriture

l'illumination du 8 août 2018 face au Tres Vents: s’il n’y a que le présent, l’éternité c’est le présent et notre livre d’éternité s’écrit au présent
l'illumination du 8 août 2018 face au Tres Vents: s’il n’y a que le présent, l’éternité c’est le présent et notre livre d’éternité s’écrit au présent

l'illumination du 8 août 2018 face au Tres Vents: s’il n’y a que le présent, l’éternité c’est le présent et notre livre d’éternité s’écrit au présent

Alors, ton livre d’éternité, tu le rends quand ?

Jean-Claude Grosse

Face à la caméra de son ordinateur, un vieil homme, assis ; le dispositif est tel qu’on voit le vieil homme, de dos sur scène, son image de face sur l’ordinateur et sur grand écran

Le vieil homme – pourquoi je m’installe là aujourd’hui, mercredi 25 octobre 2017 à 7 h du matin il se tourne vers le public
c’est mon anniversaire, 77 ans
arrivé au monde depuis déjà 6 H
il se retourne vers l’ordinateur
putain, tu te rends compte de ce que tu dis
hénaurme
77 ans !
(silence)

donc le temps existe ?

(rire)

faut-il en douter ? arrivé au monde ! (silence)
donc le monde existe ? (rire)

faut-il en douter ?

(silence)

c’est aussi le centenaire de la révolution d’octobre

certains disent le coup d’état bolchevik
un mythe s’effondre-t-il ?
L’Histoire ? Blabla ??

(rire)

je me plante devant l’ordi
compagnon de mes jours et nuits de solitude connecté au savoir disponible sur la toile savoir toujours sûr de savoir
Le Savoir ? Blabla ??
(rire)
depuis deux jours, je suis sous traitement

contre cette putain de toux spasmodique que j’attrape trop souvent, l’automne venu
c’est ma fragilité
avec l’autre, la cardiaque

je suis attentif aux signes qui peuvent m’être envoyés
dès la fin de l’été – poil au nez – je mets une écharpe autour du cou
le moindre picotement – poil au piment – je serre l’écharpe
mets deux doigts sur l’endroit irritant
(silence)
j’ai accompli mes petits rituels du matin
ça me prend 2 heures, réveil 5 h, laudes jaculatoires matutinalement joyeuses

bonjour le jour, nouveau jour, merci la vie
bonjour mes chéris, vivants et autrement vivants, vous les trans-parents que cette journée de plus, quel que soit le temps, soit une journée de paix, de silence
(silence)
évite de te faire la guerre, de faire la guerre à d’autres
sois courtois, l’art d’être toi, adresse la parole et des sourires aux rares que tu croiseras
(silence)
étirements dans le lit, abdominaux sans excès
il fait encore un tout petit peu nuit, j’ouvre les rideaux, côté cuisine

sors les croquettes de la chatte fidèle au lieu
– n’entre jamais mais se laisse caresser avant de croquer –
petit déjeuner d’une durée de 40’
dont 20’ yeux fermés – méditation sans soumission aux traditions de là-bas

esprit concentré sur inspir, expir
(il fait entendre sa respiration)
toilettes au pluriel
le moment de la lecture des (il se lève, va chercher un livre, le montre) Essais les Essais, je dis – comment dire ? je lis les Essais
à sauts et à gambades
aux toilettes
depuis 52 ans
quand devenu professeur
les Essais livre du passage, du changement
régalades et rigolades
pas livre de l’état
fadaise l’état du moi
que le je de ce moment mouvant, quand je danse, je danse
(silence)

ça pas clair moi, je, état, moment mouvant, à reprendre
(silence)
toilette au singulier, toilette de chat

pas de rasage durant 7 jours, jamais de parfum
petite gymnastique dans la chambre
huiles essentielles pour les voies respiratoires
enfin prêt, content d’être ici et maintenant, dans le silence (silence)

comment dire ?

ici et maintenant

création de mon mental ?
état instable de conscience mouvante de ce moment ?
un quale ?
expérience subjective / intime / privée / ineffable / immédiate / rien d’objectif dans ces ici et maintenant
pas deux ici et maintenant identiques
localisation spatiale de l’ici impossible
datation temporelle du maintenant impossible
mon monde aussi impermanent que l’univers
ma bulle aussi réelle que le réel
inaccessibles aux autres
(silence)
sans radio, sans nouvelles, sans musiques
avec les petits bruits du dehors amortis par le double-vitrage

putain, ce gros chien blanc qui aboie, il m’emmerde

(silence)

bon le soliloque, ça suffit
je convoque doubles sonores et visuels c’est bon la compagnie
(silence)

le monologue ou soliloque, grâce aux techniques modernes, se transforme en dialogue
une voix, on dirait la sienne, prend la parole ; c’est une voix de machine l’imitant parfaitement ; c’est une voix qui répond, questionne, ou l’inverse ; c’est peut-être une voix d’intelligence artificielle ; c’est peut-être la voix d’un de ses clones

La voix – des laudes jaculatoires matutinalement joyeuses ? (rire)
d’où te vient cette soudaine envie de dire bonjour au jour ? dis-tu bonsoir au soir ?

tu n’as pas toujours laudativé
et j’ignore si tu complies
pourquoi ces rituels ?
t’es-tu inventé une sagesse ?
ça fait des mois que tu portes ce projet

Écrire ta dernière bande
(silence)

tu veux te mettre les héritiers de Samuel Beckett sur le dos ?
Écrire ton dernier branle
(silence)

l’homme de la branloire pérenne est depuis longtemps le compagnon préféré des bronzées de l’été
Pourquoi tu hésites entre deux titres ?
(silence)

le vieil homme – suite à une conversation avec une vieille dame dans un train, un sous-titre m’est venu – poil au cul – rendre l’âme (rire) ; sur le titre je n’ai rien à dire, il faudrait que je sache où je vais

la voix – tu écris sans plan, sans intrigue, sans péripétie, sans acmé, sans personnages ? T’as pas fait de formation à l’écriture dramatique ?

le vieil homme – j’écris à l’aveugle, archer aveugle qui tire dans le noir et ne rate pas sa cible – parce qu’il ne la vise pas

la voix – je n’en crois pas mes yeux, ta métaphore, l’ar-cher-a-veu-gle- qui-ti-re-dans-le-noir, je la visualise 5 sur 5 alors que tout est noir, noir de l’aveugle, noire la nuit, noir de mon cerveau et je vois le tir ; si c’est pas un quale, qu’est-ce ? la puissance du mental ?
(silence)
ton sous-titre rendre l’âme c’est pas plutôt rendre le corps ?

la mort, ça concerne d’abord le corps non ?

(silence)

le vieil homme – j’ai parlé à la vieille dame de (il se lève, va chercher un livre, le montre)
L’éternité d’une seconde Bleu Giotto

j’y dis, enfin comment dire – l’auteur dit que tout passe, never more mais qu’il sera toujours vrai que ça a passé, for ever

(silence)
je pose, enfin (à la Dali) commennt diiirrrre – l’auteur pose une question

où passe le passé qui ne s’efface pas ?
(silence)
que devient le livre d’éternité que nous écrivons de notre premier cri à notre dernier souffle ?
réalise – sans interruption / un jet continu / une seule phrase hachée
menu / des milliards de phraselettes décousues / avec un espace entre deux / cet espace, ce blanc, ce silence entre deux jets discrets = un gap / le vide créateur

(silence)

et dire y en a qui disent : cerveau = ordinateur fait de viande
moi, dis : pas demain la veille qu’ordinateur découdra décousu / ment – poil au piment –
(rire)

la voix – l’écriture au plus près du vécu (silence) pourquoi tu choisis la vidéo plutôt que la bande ?

le vieil homme – la bande = la bande à Beckett – poil à kékette alors Beckett (geste de le niquer) (rire)
la vidéo = support préféré des innommables
porno XXL

sex-tape / tape à l’œil des sexcités – poil au noeil revenge porn des sexviolées – balance ton porc orgasmes simulés
c’est ça qu’il me faut, simuler / dissimuler

je me spasme (rire)

la voix – sauf erreur c’est ce que Beckett dit d’ajouter quand on dit quelque chose
je me spasme, sauf erreur

le vieil homme – t’as l’air de connaître son truc

la voix – l’épanorthose ; Samuel, il a dit : la chose immobile dans le vide, voilà enfin la chose visible. C’est là qu’on commence enfin à voir, dans le noir. – Tu vois, ta métaphore de l’archer aveugle dans le noir. – Dans le noir qui ne craint plus aucune aube. Dans le noir qui est aube et midi et soir et nuit d’un ciel vide, d’une terre fixe. Dans le noir qui éclaire l’esprit – il insiste hein –

le vieil homme – en finir avec le (il se lève, va chercher un livre, le montre) Cap au pire de ma bête noire en écriture
(silence)
il pense qu’y a rien à dire, comment dire – vite dit, réducteur, sommaire

la voix – faudrait qu’il dise : ce n’est pas le monde qu’a rien à dire, c’est le dire sur le monde qui se disqualifie par sa prétention à la vérité d’où la précaution, sauf erreur

le vieil homme – je pense qu’y a trop à dire, comment dire – vite dit, réducteur, sommaire

la voix – faudrait que tu dises : ce n’est pas le monde qu’a trop à dire, c’est le dire sur le monde qui se disqualifie par sa prétention à tout dire d’où la précaution, sauf erreur
(silence)

si rien à dire silence si trop à dire silence

le vieil homme – (se retournant vers le public) une minute de silence, s’il vous plaît
pour une fois qu’une minute de silence ne veut rien dire (rire)

la voix – non ! cette minute de silence dira deux choses contraires en même temps
comment dire ? est-ce ta question ? rien à dire ! est-ce ta direction ? cap au pire c’est une direction, en finir avec le cap au pire, c’est changer de direction ; as-tu décidé d’un nouveau cap ?

le vieil homme – écrire ma dernière histoire d’amour devant my last video, en temps réel, grâce à un outil comme Facebook : blabla, commentaires, messages privés, sms ; tout conservé, minuté, pour l’éternité ; internet c’est

la voix – (l’interrompant) pas l’internité ; tous les supports finissent par cesser de supporter
(silence)

le vieil homme – les nanotechnologies rendent possible le stockage d’informations considérables dans quelques-uns de mes neurones ; et cela pour des temps considérables
(silence)

je vais faire imprimer mon livre d’éternité dans quatre de mes neurones hippocampiques, docteur
(rire)

la voix – ton livre d’éternité s’imprime à tout instant, indépendamment de ta volonté, dans tes neurones hippocampiques mais long temps ne fait pas éternité
mort de ton corps = mort de ton cerveau / plat l’électro / mort de tes neurones même si ADN vit encore 1 million d’années après toi / donc clonable le vieil homme = éternité enfin trouvée ?
clone c’est toi mais pas à l’identique donc pas toi, sauf erreur
est-ce la fin des questions ?

s’il est vrai que le passé ne s’efface pas, sauf erreur
il y a bien alors des traces éternelles de ce qui s’est passé, sauf erreur 

tu as accepté d’appeler ce livre d’éternité âme, ton âme
âme 
que tu acceptes de rendre
l’âme tu pourrais l’appeler aussi la conscience 
il y a tant à dire sur la conscience – savoir polémique en cours d’élaboration – je choisis le silence –

que la lumière te vienne, archer aveugle
de l’intérieur, du noir du crâne
il n’y a pas d’extérieur, tout y est noir sans ton cerveau qui voit

(blanc de 14 jours)

le témoin silencieux d'une scène, résolument quantique (sans doute une Fâme, connue, aimée du vieil homme, jadis, aujourd'hui disparue) : 

s'installant sur un banc d'une allée de platanes face à une montagne ferrifère le mercredi 8 août 2018 à partir de 17 : 05, le vieil homme pense au très long voyage du fer / l'explosion d'une supernova il y a des milliards d'années / le nuage d'atomes de métaux lourds fabriqués par cette explosion à température autrement supérieure à celle du soleil / la formation par gravitation des planètes dans le système solaire / le fer en fusion au coeur du magma terrestre / la circulation de ce fer par des rivières souterraines jusqu'à la croûte terrestre / il passe plein d'autres étapes / et enfin la couleur rouge de son sang, grâce à ce fer venu de si loin et qui est un de ses éléments constituants / tant de coïncidences / se superpose la vision des coïncidences entre ELLE et LUI / il regarde la petite goutte de sang qui perle à son doigt majeur, griffé par une ronce qu'il n'a pas vue / superposition / il voit le doigt de Rainer Maria Rilke piqué par la rose qui va le tuer d'une septicémie / il ferme les yeux, respire lentement, profondément ; parfois, sa respiration se fait plus forte, plus rapide, sans doute son arythmie ; il finit par retrouver une respiration ample et lente ; il est concentré sur elle, fait le vide, chasse même la pensée : ne pense pas ; on voit peu à peu sa tête s'incliner comme s'il s'assoupissait ; il se reprend, se redresse, lutte contre la somnolence, se concentre sur le souffle et le silence extérieur et intérieur, les deux silences en harmonie, de même qualité ; soudain, il voit surgir dans le noir de son cerveau, une pensée lumineuse ; un sourire éclaire son visage : le livre d'éternité que chacun écrit n'est pas à rendre à la fin de sa vie ; il n'y a pas de bibliothèque pour conserver nos livres d'éternité ni à l'intérieur du cerveau ni à l'extérieur, quelque part dans un monde des Vérités ; s'il n'y a que le présent, l'éternité c'est le présent et notre livre d'éternité s'écrit au présent ; il n'y a ni début ni fin, ni passé ni futur, ni naissance ni mort, ni ici-bas ni très-haut ; c'est par notre présence au présent que nous participons ; présence plus ou moins consciente ; la présence la plus consciente possible est la plus souhaitable, la plus désirable ;

à trancher, un jour, peut-être, sauf erreur : est-ce Hasard ? Destin ? Dessein ?

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