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Les Cahiers de l'Égaré

Dis pépé, le feu rouge, il est vert/pépé et Rosalie

Rédigé par grossel Publié dans #écriture, #JCG

extrait du poème Ma source de Chagall; le dernier tableau de Chagall, La Vie; un cadeau de la vie: ces lèvres
extrait du poème Ma source de Chagall; le dernier tableau de Chagall, La Vie; un cadeau de la vie: ces lèvres
extrait du poème Ma source de Chagall; le dernier tableau de Chagall, La Vie; un cadeau de la vie: ces lèvres

extrait du poème Ma source de Chagall; le dernier tableau de Chagall, La Vie; un cadeau de la vie: ces lèvres

Ce 19 septembre, pour le 15° anniversaire de la disparition de Cyril Grosse et de Michel Bories, une soirée a réuni 11 personnes qui ont entendu 2 des 4 scènes d'un texte en cours d'écriture encore, écrit cet été, à Corsavy, au cours d'échanges entre le pépé et sa petite fille, Rosalie. Lecteurs : Katia Ponomareva et Victor Ponomarev. Une projection vidéo a suivi, éléments du projet en préparation de Katia Ponomareva: Et puis après, j'ai souri. Voici la scène 1 :

Dis pépé, le feu rouge il est vert

1- On est un matin de mi-juillet, à Corsavy, dans les Pyrénées-Orientales, à 800 mètres d'altitude. Il est 10 H ½. La bonne heure. Il a fait ses 30 longueurs à la piscine municipale. Eau à 25°. Deux nageurs, lui et une Anglaise. Il lui a dit Bonjour. Ça lui suffit. Il est installé devant son ordinateur, profite du wifi de la voisine. Le monde bruisse via les réseaux sociaux, les journaux électroniques. Il fait un tri sévère pour ne pas être submergé par les bruits du monde, les égos et leurs échos. Il tape quelques Grrr sur des messages. Une petite fille descend l'escalier de moquette bleue de la maison de poupée où il vient tous les étés depuis 50 ans. Il ne l'a pas entendue.

La petite fille : coucou pépé, je suis levée

Pépé : comment va ma fetite pille, aujourd'hui ?

La petite fille : non, pépé, ta petite fille ; ça va pas la tête ?

Pépé : je ne me trompe pas, tu es ma fetite pille

La petite fille : pourquoi je suis ta fetite pille ?

Pépé : parce que ton petit oncle Cyril a écrit une pièce de théâtre dans laquelle un idiot inverse les sons et dit fetite pille au lieu de petite fille ; il fait du verlan, de l'envers

La petite fille : tu es un idiot alors ?

Pépé : pourquoi serais-je un dioti en verlan ?

La petite fille : faire du verlan moi aussi je sais refai

Pépé : serais-tu une diotie alors ?

La petite fille : si je fais du verlan exprès, je ne suis pas une idiote ; l'idiot de Cyril fait de l'envers pas exprès

Pépé : donc tu n'es pas une idiote et je ne suis pas un idiot ; je pense même que l'idiot de Cyril faisait exprès d'être un idiot pour désarçonner les gens

La petite fille : désarçonner les gens ?

Pépé : pour qu'ils ne sachent plus comment se comporter, pour les mettre mal à l'aise

La petite fille : comme tu fais avec moi avec tes blagues stupides, comme maintenant avec ta fetite pille ; tu veux que je me trompe pour te moquer de moi ; je ne veux plus être la fetite pille, d'accord ? Une fois ça suffit ! D'accord ?

Pépé : d'accord ; fetite pille, c'est pour le début de notre histoire, c'est un clin d'oeil à Cyril; il va nous porter chance pour écrire notre histoire, celle que je commence pour toi, avec toi, pour maintenant, pour plus tard, pour toujours

La petite fille : pourquoi ?

Pépé : parce que notre histoire sera inspirée par une phrase de Cyril quand il avait ton âge, 8 ans ½ comme toi

La petite fille : quelle phrase ?

Pépé : quand on allait en vacances à Corsavy, avec ton papy Jean, ton arrière grand-père, à un feu rouge à Amélie-les-Bains, il disait à chaque fois : papy, le feu rouge, il est vert

La petite fille : c'est vrai ce que tu me dis ? C'est pas une de tes stupides blagues ?

Pépé : oui, c'est vrai, ce n'est pas une blague

La petite fille : alors je veux bien que tu me racontes l'histoire du feu rouge il est vert, s'il te plaît

Pépé : quand on arrivait au feu rouge, on s'arrêtait, quand le feu passait au vert, Cyril disait : papy, le feu rouge, il est vert, on repartait ; voilà l'histoire du feu rouge, il est vert

La petite fille : elle est idiote, cette histoire ; un feu rouge ça dit : arrête-toi, un feu vert, ça dit : circule ; c'est pas compliqué, y a qu'à obéir aux couleurs : rouge, tu stoppes, vert, tu passes ; les couleurs c'est des ordres ; Cyril savait pas ça ?

Pépé : Cyril ne devait pas connaître le code de la route ; toi, tu sembles le connaître

La petite fille : y a un problème dans ton histoire ; des fois, tu arrivais et le feu était vert, pas rouge, tu passais sans t'arrêter ; Cyril, il disait quelque chose ?

Pépé : le feu rouge, il est vert

La petite fille : que le feu soit rouge ou vert, il disait pareil ?

Pépé : oui ; qu'il soit rouge ou vert, il n'y a que la conduite qui change ; à rouge, tu t'arrêtes, à vert, tu passes ; c'est comme si la phrase ne disait rien, ne servait à rien

La petite fille : ça fonctionne si je dis : pépé, le feu vert, il est rouge ?

Pépé : qu'est-ce que tu en penses ?

La petite fille : s'il est rouge, je dis le feu vert, il est rouge, tu passes pas ; s'il est vert, je ne dis rien, tu passes ; alors pour le feu vert, il est rouge, ça ne marche que quand le feu est rouge ; s'il est vert, je ne peux pas dire, le feu rouge il est vert

Pépé : oui, ça ne semble pas logique ; mais c'est pareil, à l'envers, avec la phrase de Cyril ; on peut régler le problème ?

La petite fille : on ne s'occupe pas de la couleur puisqu'elle change : le feu n'est ni rouge ni vert, il passe au rouge ou au vert, il suffit de dire la couleur au moment où on arrive dessus : pépé, le feu est rouge ou pépé, le feu est vert mais pas le feu rouge il est vert ou le feu vert il est rouge

Pépé : c'est logique mais c'est moins beau que ce que disait Cyril

La petite fille : ce que je dis, c'est logique mais c'est pas magique

Pépé : c'est ça, ça manque de magie ; la phrase vide de sens de Cyril nous faisait toujours rire, 20 ans après, puisque on lui donne le sens qu'on veut

La petite fille : j'aime quand c'est magique, quand on change les choses et les gens, un feu rouge en feu vert, un feu vert en feu rouge

Pépé : ce n'est pas le feu qui change, c'est la phrase qui parle du feu ; tu n'as que deux phrases possibles ; la phrase qui a du sens : le feu est rouge, la phrase vide : le feu rouge il est vert

La petite fille : alors tu ne crois pas aux pouvoirs magiques de la phrase vide ?

Pépé : j'aimerais bien y croire mais le monde serait plus compliqué qu'il n'est ; du vide plein de pouvoirs, tu imagines ?

La petite fille : c'est la réalité : le vide c'est le possible ; mais on ne veut pas le reconnaître ; on préfère croire au plein ; on simplifie le monde

Pépé : tu crois ? ça dit quoi un feu rouge ?

La petite fille : stop ! Ne passe pas ! Il est interdit de passer

Pépé : imagine une magicienne qui lance un sort au feu rouge ; il n'en fait qu'à la tête de celui qui arrive ; qu'est-ce qui se passe ?

La petite fille : je vais le dire, j'ai envie d''employer le mot, ce sera le bordel

Pépé : c'est un gros mot, tes parents t'interdisent d'en employer, feu rouge, mais va, c'est bon pour cette fois

La petite fille : c'est bon de se lâcher quelquefois, feu vert

Pépé : on revient au feu rouge qui interdit ; pour pas que ce soit le bordel,

le feu rouge doit interdire de passer à tout le monde, non ? Pas à la tête du conducteur

La petite fille : ça dépend des interdictions ; quand tu m'interdis d'aller sur l'ordinateur, c'est pas bien ; pourquoi tu m'interdis de regarder des dessins animés ou des documentaires ?

Pépé : parce que quand t'es devant l'écran, tu n'en décolles plus

La petite fille : c'est parce que c'est bien ; quand je regarde des dessins animés, je développe mon imagination

Pépé : prouve-le moi avec le feu rouge il est vert

(la petite fille se concentre)

La petite fille : dis pépé le feu rouge il est vert ; démarre, bon maintenant prends à tribord, doucement, ça monte, on prend notre temps... maintenant c'est plat, gare-toi à bâbord, on prend notre temps... raconte-moi quand tu étais bébé

Pépé : tribord, bâbord, tu nous fais naviguer dans le temps, tu nous fais remonter le temps ?

La petite fille : ben oui, le temps c'est un fleuve qui coule ; je l'ai entendu ; si on veut, on peut aller dans les deux sens, descendre, remonter le fleuve ; descendre, tu imagines le futur ; remonter, tu te souviens du passé

Pépé : et là maintenant

La petite fille : eh ben quoi ?

Pépé : on est dans le présent ; qu'est-ce qu'on fait ?

La petite fille : on vit Pépé : on vit le présent ?

La petite fille : non, on vit, on fait des trucs, on remplit le temps, là on tchate

Pépé : quoi ?

La petite fille : on tchate, on discute, on invente une histoire

Pépé : ah, dans le présent, on peut imaginer le futur ou revivre le passé au lieu de vivre le présent

La petite fille : imaginer maintenant le futur, c'est une façon de vivre le présent ; pareil si on se souvient, c'est une autre façon de vivre le présent

Pépé : sauf qu'on n'est pas dans le présent

La petite fille : si on y est, on est dans le présent et on revit le passé ; on peut pas être dans le passé pour revivre le passé

Pépé : on est toujours dans le présent ; c'est maintenant que je me souviens d'hier, c'est maintenant que je me projette demain

La petite fille : c'est maintenant que je me vois dans 10 ans quand j'en aurai 18 ½ ; tu te souviens de toi bébé ?

Pépé : je ne me souviens plus du temps de moi bébé

La petite fille : t'as pas eu la tétée ou le biberon ?

Pépé : sans doute mais c'était la guerre

La petite fille : la guerre ?

Pépé : oui, la guerre ; quand les avions bombardaient, on allait se réfugier dans la cave

La petite fille : t'as eu peur ?

Pépé : j'ai eu peur, j'ai eu faim ; il m'a fallu longtemps pour ne plus avoir peur de la faim ; et toi bébé ?

La petite fille : je ne m'en souviens plus ; pourquoi on oublie ?

Pépé : peut-être que c'est lourd le souvenir ; bébé ça a eu lieu, ça ne s'efface pas ; ça peut s'oublier mais la trace de bébé c'est pour toujours

La petite fille : je comprends pas

Pépé : l'histoire qu'on écrit là, nous l'oublierons demain peut-être mais écrite, elle le sera pour toujours, c'est peut-être ça qui est lourd ; l'impossibilité d'effacer une histoire mal écrite

La petite fille : l'impossibilité d'effacer la vie qu'on vit instant après instant

Pépé : oui, chaque moment vécu devient vécu pour l'éternité ; le passé peut s'oublier, il ne s'efface pas

La petite fille : c'est pour ça que tu as écrit L'éternité d'une seconde Bleu Giotto ?

Pépé : quand j'ai écrit sur la disparition de mamie Annie, j'ai eu une intuition, une évidence : le passé ne disparaît pas, la mort n'est pas la disparition de notre vie

La petite fille : le corps meurt mais pas notre vie qui est notre histoire pour toujours

Pépé : tu dis très bien ce que je crois

La petite fille : depuis qu'on en parle des morts et des vivants ; ça fait bien 5 ans que je vous écoute et 3 ans que je m'en mêle

Pépé : qu'est-ce qui te paraît important ?

La petite fille : mourir c'est rendre ce qu'on a reçu, un corps en vie et c'est donner ce qu'on a fait de sa vie, l'histoire qu'on a écrite, instant après instant jusqu'au dernier souffle

Pépé : je ne pourrais pas dire mieux

La petite fille : alors pourquoi à la fin de L'éternité d'une seconde Bleu Giotto, tu modifies ce qu'avait dit mamie Annie : arriver là où ça prend fin, les bras remplis de riens avec s ; pourquoi tu écris : arriver là où ça prend fin, les bras remplis de rien sans s ; pourquoi t'enlèves l's

Pépé : écoute bien ; tu remarques rien ?

La petite fille : quoi ?

Pépé : pourquoi t'enlèves l's ? dis-le à voix haute, qu'est-ce que tu entends ?

La petite fille : pourquoi t'enlèves l's ? pourquoi t'enlèves, laisse ; oh oui, c'est nickel chrome ; alors qu'est-ce qu'on fait : on l'enlève l's ou on le laisse l's ?

Pépé : je te laisse choisir

La petite fille : je laisse l's

Pépé : quelles différences riens avec s et rien sans s ?

La petite fille : riens avec s c'est laisser des petites choses, rien sans s c'est ne rien laisser ; ça va pas rien sans s; on a dit qu'en partant on donne toute notre vie, c'est pas rien ça !

Pépé : je suis d'accord, j'ai pas assez réfléchi, c'est riens avec s qui est juste ; notre vie écrite pour l'éternité ce n'est pas rien et c'est ça qu'on offre, nos riens. On s'arrête pour ce matin, sur nos riens qui ne sont pas rien. Va à la piscine si tu veux. L'eau est très bonne.

 

Rosalie à Corsavy le 28 août 2016 et au Revest devant une mésange tombée du nid
Rosalie à Corsavy le 28 août 2016 et au Revest devant une mésange tombée du nid

Rosalie à Corsavy le 28 août 2016 et au Revest devant une mésange tombée du nid

2- On est une soirée de fin juillet, dans un village des Pyrénées-Orientales, à 800 mètres d'altitude. Il est 10 H ½ du soir. Il est installé devant son ordinateur, profite du wifi de la voisine. Le monde bruisse via les réseaux sociaux, les journaux électroniques. Il fait un tri sévère pour ne pas être submergé par les bruits du monde, les égos et leurs échos. Il tape quelques Grrr sur des messages. Une petite fille descend l'escalier de moquette bleue de la maison de poupée où il vient tous les étés depuis 50 ans. Il ne l'a pas entendue.

 

La petite fille : bonne nuit mon pépé d'amour ; la télé c'est fini sur Gulli ; c'est l'heure du lit ; tu sais j'ai réfléchi pour notre histoire ; je me pose une question : si le souvenir c'est lourd parce que c'est pour toujours, est-ce que le rêve c'est léger alors ?

Pépé : pourquoi ?

La petite fille : un rêve, on l'invente et il s'évente

Pépé : un coup d'éventail, c'est ça ?

La petite fille : l'éventail c'est génial, pour disperser les rêves qui débarquent de la nuit dans la journée 

Pépé : ah, il y a plusieurs sortes de rêves ?

La petite fille : les rêves de la nuit, je viens de te le dire : je n'y suis pour rien, ils se fabriquent tout seuls et parfois, ce sont des cauchemars, je me réveille brusquement 

Pépé : tu te souviens d'un rêve de nuit ?

La petite fille : quand je dors, c'est profond, je ne sens pas que j'ai envie de faire pipi, mon corps si, alors mon cerveau déclenche un rêve où j'ai envie de faire pipi ; je me réveille et je vais faire pipi dans le noir pour pas te réveiller 

Pépé : ton cerveau ? quel cerveau ?

La petite fille : celui-là (elle montre son crâne)
Pépé : on a plusieurs cerveaux ?

La petite fille : je crois qu'on en a trois, on est une fusée à trois étages

Pépé : ah bon ?

La petite fille : il y a le cerveau du ventre, t'as remarqué comme ça gargouille là-dedans ?

Pépé : ça gargouille, ça fermente, ça a le trac, ça stresse, ça presse (il rit)

La petite fille : il est pas facile à commander le cerveau du ventre ; j'ai vu ça sur Arte ; il est très sensible ; c'est avec le ventre qu'on entre en contact avec le monde des esprits ; la peur nous tenaille le ventre ; c'est le cerveau des sensations

Pépé : eh bien je vais mieux écouter les gargouillis de mon ventre, c'est incroyable comme il parle de tout un tas de façons ; il fait même des gaz (il rit, elle rit) quels sont les deux autres étages de la fusée ?

La petite fille : il faut pas que l'écouter, il faut lui parler ; maman me dit : écoute ton corps ; elle oublie que le corps nous écoute ; il réagit dedans à tout ce qu'on fait de bien, de mal ; tu sais qu'on vient de découvrir le cerveau du cœur ?

Pépé : non ? le cœur c'est pas qu'une pompe à faire circuler le sang ? 

La petite fille : c'est une machine à nous dilater ou à nous rétrécir, c'est la machine à sentiments (ils restent songeurs)

Pépé : ça alors, c'est si évident, suis-je bête ? et le 3° ?

La petite fille : c'est celui du crâne pour penser, rêver 

Pépé : lequel est le plus important ?

La petite fille : c'est pas une bonne question ; si on en a trois, ils sont utiles, chacun ; et même, ils sont en relation, des fois ils s'aident, des fois, ils se font la guerre

Pépé : tu m'en bouches un coin... tes rêves de plein jour, ils te viennent comment ?

La petite fille : les rêves du plein jour, ils se fabriquent à côté de moi 

Pépé : à côté de toi ?

La petite fille : oui, j'ai remarqué que des fois, je pense à quelque chose et tout d'un coup, ça déraille, je n'y peux rien, ça prend une autre piste, je rêve debout, éveillé puis ça revient à mon travail

Pépé : tu t'observes bien ; le jeu entre je et ça ; entre toi du crâne et toi du ventre ou du cœur ; c'est sûrement comme ça pour nous tous, des alternances entre les trois étages

La petite fille : je comprends couic à ce qui se passe mais je devine qu'y a plus fort que moi du crâne, c'est moi du ventre ; je n'ai pas le pouvoir de changer d'un coup de baguette magique

Pépé : tu veux changer ?

La petite fille : j'en sais rien, je suis tiraillé ; quand maman, papa et tonton nous ont fait la surprise de venir il y a deux jours, tu te souviens de la discussion chez les filles, au restaurant ; maman disait qu'on peut changer par un travail sur soi, tonton lui, a systématiquement dit le contraire, qu'on ne peut pas changer et toi, tu n'as rien dit, tu as laissé parler comme dab

Pépé : souvent on parle pour ne rien dire ou mal le dire, je préfère me taire ; ta mère dit que tu as du mal à te concentrer à l'école ; tu es tête en l'air dit la maîtresse ; je pense que tu peux changer cette distraction en attention et que le pouvoir sur soi ça s'apprend, en commençant par des choses simples, tu regardes tes pieds pendant une minute (ils rient)

La petite fille : ça peut être bien de lever le nez, un petit coup d'éventail, ça rafraîchit (elle rit, pépé aussi)

Pépé : un petit rêve pour changer d'air, se faire un petit plaisir ?

La petite fille : j'ai deux petits plaisirs : regarder la télé et faire des guili-guili au lit

Pépé : la télé c'est un trop long plaisir, tu ne crois pas ; c'est dur de te mettre au travail

La petite fille : pourquoi je peux pas avoir mes deux mois de vacances tranquilles ; travaille, travaille, maman elle a que ce verbe à la bouche

Pépé : travaille, ce n'est pas un gros mot 

La petite fille : c'est une obligation ; si je travaille c'est pour vous faire plaisir, pas parce que j'ai envie ; j'en ai pas envie ; ça me gâche ma journée

Pépé : c'est ça qu'il faut que tu comprennes et acceptes ; quand le feu est rouge, pas de jeu, du travail ; quand le feu est vert, tu peux jouer ; montre-moi ta page d'exercices ; ah il y a deux fautes, on les corrige, d'accord ?

La petite fille : non demain ; j'ai fait la page parce que tu m'as obligée, tu m'as fait du chantage, pas de télé si pas de page

Pépé : tu es habile pour me culpabiliser mais ça ne marche pas ; je ferai du chantage, oui, si tu râles à chaque fois qu'il faut travailler ½ H ; bon, ton rêve pour te mettre de bonne humeur ?

La petite fille : pour me mettre de bonne humeur, tu dois me demander pardon

Pépé : pardon à cause de quoi ?

La petite fille : de ton chantage, tu dois respecter le droit des enfants

Pépé : c'est quoi ce droit ?

La petite fille : le droit de ne pas travailler pendant les vacances

Pépé : pas question, te demander de faire ta page d'exercices, ce n'est pas du chantage, c'est un devoir, c'est ce que tes parents attendent de toi et de moi

La petite fille : demande-moi pardon

Pépé : non, je n'ai rien fait de mal

La petite fille : fais-moi plaisir, demande-moi pardon 

Pépé : pardon (il le dit de façon mécanique)

La petite fille : ce n'est pas un pardon sincère

Pépé : comment tu le sais ?
La petite fille : je le sais, je le vois, je le sens ; demande-moi pardon

Pépé : pardon (il le dit en joignant les mains)

La petite fille : tu te moques de moi là

(La petite fille s'en va en pleurant. Pépé ne la retient pas. Elle revient assez vite.)
La petite fille : je veux un câlin, tu sais bien ce que je veux quand je pleure, depuis le temps

Pépé : quoi ?

La petite fille : que tu me consoles

Pépé : si je te disais, tu auras un câlin après ta page, ce serait du chantage ; là, je m'oppose à ton envie, ça te contrarie, tu vas pleurer dans ton coin, coincoin, (elle rit), tu as du chagrin, c'est normal, je peux te faire un câlin ; viens que je te console, (il la console, c'est très bref), c'est quoi ton deuxième plaisir ? Les guili-guili avant la nuit ?

La petite fille : j'ai quatre jeux avant de m'endormir

Pépé : pourquoi ce rituel ?

La petite fille : écoute ri-tu-el ; tu entends : ris-tu d'elle de ses ailes ?

Pépé : je suis content que tes oreilles soient sensibles aux sonorités ; c'est avec cette sensibilité qu'on devient poète

La petite fille : on commencera par la bascule tout à l'heure, hein ?

Pépé : tu sais que j'ai du mal à te faire basculer de gauche à droite ; tu es drôlement forte 

La petite fille : trois bascules, ça suffira ; après, le massage du dos et des pieds parce qu'en fin de journée, j'ai mal au dos et aux pieds ; où tu as appris ?

Pépé : je n'ai pas appris, je fais ce que je crois bon 

La petite fille : les chatouilles, j'adore mais pas de chatouilles sur les fesses, feu rouge 

Pépé : d'accord ; ton corps t'appartient, c'est toi qui dis ce que tu veux, feu vert : les aisselles ; ce que tu ne veux pas, feu rouge : le nombril et puis, il y a aussi ce que moi, je peux et ce que je ne dois pas chatouiller ; il y a des (elle le coupe)

La petite fille : tabous, je sais ; faut se méfier des hommes qui proposent des bonbons aux petits ; à l'école, il y a des affiches pour nous prévenir ; il faut aussi se méfier des grands de l'école ; le harcèlement, faut le dénoncer et le combattre

Pépé : très bien ; la prudence est utile dans la vie ; une petite fille avertie et forte en vaut quatre 

La petite fille : charge mon doudou avec des rêves et de l'amour pour la nuit, je prends le doudou bien lourd dans mes bras, je me blottis contre toi ; ça me rassure pour la nuit ; bonne nuit mon pépé d'amour

Pépé : bonne nuit ma petite fille 

(ils ferment les yeux, lui, assis devant l'ordinateur éteint, elle, appuyée contre lui)

 

 

3- On est un matin de début août, dans un village des Pyrénées-Orientales, à 800 mètres d'altitude. Il est 10 H ½. La bonne heure. Il a fait ses 30 longueurs à la piscine municipale. Eau à 25°. Il est maintenant installé devant son ordinateur, profite du wifi de la voisine. Le monde bruisse via les réseaux sociaux, les journaux électroniques. Il ne s'en mêle plus. Il écoute de la musique, il regarde des photos de rêve, des peintures et des sculptures.Une petite fille descend l'escalier de moquette bleue de la maison de poupée où il vient tous les étés depuis 50 ans. Il ne l'a pas entendue.

 

La petite fille : tu veux connaître mon rêve de ce matin ? je suis la princesse Flora et j'ai le pouvoir des fleurs ; tiens, tu sens : c'est le parfum d'une rose

Pépé : que ça sent bon, princesse Flora

La petite fille : non, princesse Rose ; à chaque fleur inventée, à chaque parfum diffusé, la princesse change de nom, elle devient ce qu'elle invente

Pépé : ça c'est une belle idée

La petite fille : c'est la réalité

Pépé : ce qu'on imagine, c'est réel ?

La petite fille : ça devient réel, comme dans les rêves, quand je rêve de jour, de nuit, je vois, j'entends, je sens, on me parle, je réponds, c'est aussi réel que maintenant

Pépé : tu crois vraiment ?

La petite fille : dans les rêves, les choses et les gens, les bêtes, les plantes sont vivants, d'une autre vie

Pépé : parce qu'il y a d'autres vies que celle-ci ?

La petite fille : autant de vies qu'on veut, ce sont des vies inventées, imaginées, vécues avec légèreté, des vies nouvelles qui durent bien plus que le temps d'un rêve

Pépé : comment le sais-tu ?

La petite fille : tu m'as dit que quand ça a lieu, ça laisse trace, pour toujours

Pépé : je n'y avais pas pensé, tu me fais découvrir d'autres dimensions ; quand sur le CD 44, je me suis arrêtée avec toi, l'autre jour, que j'ai photographié deux fleurs sauvages, que je les ai appelées mamie flower et mamie power, si ça se trouve, j'ai inventé deux mamies et chacune a sa vie

La petite fille : tu vois, si tu veux, tu peux ; t'as eu un désir, tu lui as donné vie ; deux fleurs sauvages ont été, comment dire

Pépé : exhaussées, sorties de l'anonymat

La petite fille : c'est ça, tu les nommes, c'est leur baptême, elles existent autrement ; quand tu te promènes sur le CD 44, tu les remarques et tu leur parles aux deux mamies ; est-ce qu'elles te répondent ?

Pépé : je n'ai pas l'impression, je n'entends rien

La petite fille : tu n'es pas encore assez sensible du ventre, des oreilles et du nez, elles s'expriment à leur façon, c'est subtil, c'est du parfum, des ondulations, des courbatures dans le vent

Pépé : des courbettes

La petite fille : oui, que je suis bête, bête, courbettes

Pépé : je vais travailler à ce que mon ventre et mes sens deviennent sensibles aux subtilités

La petite fille : oui, les grands, vous vous rétrécissez avec le temps, vous devenez lourds et sourds, votre réalité se rétrécit alors que les savants

Pépé : quoi les savants ? Ce sont les plus rétrécis, leur domaine est si spécialisé qu'il n'y a qu'eux pour comprendre ce qu'ils cherchent

La petite fille : sauf qu'ils découvrent ce qu'on ne voit pas ; avec leurs instruments, ils voient l'invisible ; dans l'infiniment grand, avec les télescopes et les satellites, dans l'infiniment petit, avec les microscopes

Pépé : eh bien, tu sors ça d'où ?

La petite fille : t'oublies que je suis dans une école Montessori, pas formatée, pour développer ma curiosité et ma créativité et puis il y a des documentaires sur Arte ou sur internet ; ça a du bon la télé

Pépé : alors je vais t'en apprendre une belle de découverte des savants ; quand on observe avec des instruments, le grand ou le petit, c'est l'instrument qui décide ce que l'on voit, c'est l'instrument qui crée le phénomène observé ; un électron - c'est très très petit - parfois ce sera un corpuscule, un grain, parfois ce sera une onde, une vibration

La petite fille : je n'ai pas vu assez de docus mais ça tient la route ; c'est ce que je ressens, ce que je vis ; des mondes invisibles peuvent naître de mon imagination - c'est un instrument l'imagination - et avoir leur réalité, légère

Pépé : je suis d'accord avec toi, tu vas m'aider à me légéifier ; je vais te faire écouter une chanson sur l'ordinateur, grâce à internet (elle le coupe)

La petite fille : stop là ; laisse-moi parler ; internet c'est un nouveau monde, une nouvelle réalité ajoutée à l'ancienne  ; tout ce qu'on y cherche, écrit, communique laisse des traces pour l'éternité ; pourquoi t'as créé des pages facebook pour nos disparus ? C'est bien pour leur faire vivre une autre vie ?

Pépé : oui, cette possibilité d'une autre vie, différente de la vie imaginée de mamie flower, de mamie power, ça me plaît

La petite fille : l'épitaphe de mon petit oncle que tu as mise sur sa page a été likée 153256 fois et partagée 18493 fois 

Pépé : j'adore cette épitaphe ; elle ouvre la porte à un à nouveau possible, même minuscule, une renaissance, une réincarnation ; oui, elle mérite de circuler sur la toile comme les pollens au printemps

La petite fille : tu dois la mettre dans notre histoire : Il existe encore des possibilités de départs, d'infimes moments d'absence où se retirer. Il existe encore dans le reflux des vagues, des lieux pour rêver, des rues qui sont des ports, des instants-navires, de longues mers pour changer d'enveloppe terrestre, de carte d'identité. Il suffit parfois de prendre à droite ce chemin que je ne connais pas. À nouveau. Voilà peut-être le plus beau des titres. Il suffirait de s'accorder une trêve, un répit. Suis-je responsable des mouvements de la lune ? Et des courants de la mer ? Suis-je responsable du temps ? L'eau et les vagues, le sel, l'écume, l'horizon inachevé, à nouveau.

(long silence)

Pépé : tu veux écouter la chanson ? (elle fait oui) Mon amie la rose

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Me l'a dit ce matin
A l'aurore je suis née
Baptisée de rosée
Je me suis épanouie
Heureuse et amoureuse
Aux rayons du soleil
Me suis fermée la nuit
Me suis réveillée vieille

Pourtant j'étais très belle
Oui j'étais la plus belle
Des fleurs de ton jardin

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Me l'a dit ce matin
Vois le dieu qui m'a faite
Me fait courber la tête
Et je sens que je tombe
Et je sens que je tombe
Mon cœur est presque nu
J'ai le pied dans la tombe
Déjà je ne suis plus

Tu m'admirais hier
Et je serai poussière
Pour toujours demain.

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Est morte ce matin
La lune cette nuit
A veillé mon amie
Moi en rêve j'ai vu
Eblouissante et nue
Son âme qui dansait
Bien au-delà des nues
Et qui me souriait

Crois celui qui peut croire
Moi, j'ai besoin d'espoir
Sinon je ne suis rien

Ou bien si peu de chose
c'est mon amie la rose
Qui l'a dit hier matin.

(long silence) Qu'en penses-tu ?

La petite fille : elle est belle mais triste puisque la rose meurt, du matin au soir

Pépé : la mort de la rose représente la mort de tous ceux qu'on aime et de soi-même, du matin de sa vie au soir de sa vie

La petite fille : j'aime pas trop penser à ça ; vous en parlez trop souvent de ceux qui sont partis

Pépé : la dame qui chante a vu l'âme de la rose danser très au-dessus d'elle et lui sourire, c'est pas triste ça ; tu crois que c'est possible ?

La petite fille : oui si on y croit et si on l'imagine ; l'âme de la rose ne va pas danser et sourire d'un coup de baguette magique ; il faut le vouloir et ça peut se produire ; ça réussit pas toujours

Pépé : comment le sais-tu ?

La petite fille : je ne le sais pas, je le vis

Pépé : comment ça ?

La petite fille : je vois et je sens l'âme de tous nos morts quand je le veux ; j'ai tellement entendu parler d'eux que je ne connaissais pas puisque je suis née après

Pépé : nos histoires sur eux leur ont donné vie ?

La petite fille : oui ; ce sont des esprits ; ils n'ont pas la réalité de toi ou de mes parents mais ils ont une réalité

Pépé : si je comprends ce que tu me dis, ils ont la réalité que tu inventes, que tu imagines ; c'est une réalité virtuelle

La petite fille : dire ça, c'est dire ça n'existe pas ; les gens croient pas à la réalité virtuelle ; ce que j'invente est réel, devient réel ; princesse Flora existe à partir du moment où j'en parle et son pouvoir de créer princesse Rose aussi

Pépé : est-ce que princesse Rose redevient princesse Flora quand elle arrête d'inventer ?

La petite fille : bien sûr ; ce n'est pas difficile de devenir autre et ce n'est pas difficile de redevenir soi

Pépé : la rose est devenue une âme, une flamme ; doit-elle redevenir rose ?

La petite fille : non si elle est contente d'être flamme ; elle s'est connue comme rose, elle va se connaître comme flamme

Pépé : ça me plaît ; c'est ça le pouvoir de la magie ? Passer d'un mode de vie à un autre mode de vie, d'un corps à un esprit ?

La petite fille : c'est vivre dans une réalité élargie

Pépé : c'est peut-être ta conscience qui s'élargit et qui fait surgir d'autres réalités ; c'est l'heure du repas ; je sais que tu aimes mettre la main à la pâte

La petite fille : oh chouette ; on va se faire une omelette aux cèpes, baveuse ; 6 œufs frais de poules du voisin et des cèpes séchés que tu as ramassés dans les taillis de La Taillède

(elle casse les œufs, les bat pour préparer l'omelette ; pépé prépare les cèpes séchés, les mélange dans l'omelette, verse l'omelette dans la poêle très chaude et la retourne comme une crêpe)

4- On est une soirée de fin août, dans un village des Pyrénées-Orientales, à 800 mètres d'altitude. Il est 9 H du soir. Il est installé devant son ordinateur, profite du wifi de la voisine. Le monde bruisse via les réseaux sociaux, les journaux électroniques. Il ne s'en mêle plus. Il écoute de la musique, il regarde des photos de rêve, des peintures et des sculptures. Une petite fille descend l'escalier de moquette bleue de la maison de poupée où il vient tous les étés depuis 50 ans. Il ne l'a pas entendue.

 

La petite fille : bonsoir, mon pépé d'amour ; tu as parlé aux mamies flower et power, ce matin ?

Pépé : non, la marche a rythmé mes essais d'histoire ; quand je marche, j'écris dans ma tête, des idées me viennent et devant l'ordinateur, je mets ça en mots et en ordre ; j'aimerais qu'on creuse les pouvoirs de la magie

La petite fille : la magie ce n'est pas avoir tous les pouvoirs ; c'est avoir un pouvoir, un instrument pour chaque transformation ; quand je deviens sirène, j'ai le pouvoir de l'eau, quand je deviens Flora, j'ai le pouvoir des fleurs et des parfums

Pépé : combien de pouvoirs peux-tu avoir ?

La petite fille : sept pouvoirs, celui du soleil, celui de la lune, celui de l'eau, celui de l'air, celui de la terre, celui des fleurs et celui de la Nature, avec un N ; cette subtilité, je la dois à ton ami Marcel, le philosophe ; tu te souviens quand on a passé deux jours chez lui ; il a pensé à voix haute ; ça m'a impressionné ce qu'il a dit de la Nature avec un N, qu'il a comparé à une tapisserie

Pépé : tu peux me dire qu'est-ce que c'est le pouvoir du soleil ?

La petite fille : le pouvoir de mettre dans la lumière, le pouvoir du miroir ; quand je me mets devant le miroir, je vois mon image, je vois le reflet de tout ce qui m'entoure ; sans le miroir, c'est le noir ; pour se voir, il faut voir double, voir son double

Pépé : ah là, tu m'épates ; on ne se voit que comme image alors ?

La petite fille : je ne peux pas me voir, je peux voir mon image de moi mais pas moi

Pépé : j'ai remarqué que tu aimes beaucoup te regarder dans le miroir 

La petite fille : parce que le miroir a un portail ; quand je l'ouvre, je peux passer de l'autre côté et trouver ma sœur jumelle ; tiens tu la vois là, elle fait tout ce que je fais

Pépé : tu crois ? Lève un bras

La petite fille : tu vois, elle lève son bras aussi

Pépé : c'est le même ?

La petite fille : ben non ! qu'est-ce qui se passe ?

Pépé : c'est compliqué à expliquer ; ton image est symétrique de toi, elle inverse droite et gauche mais pas le haut et le bas, tu n'auras jamais une image tête en bas ; les miroirs, ça peut jouer des tours, tu sais ; dans les foires où il y a des miroirs déformants, ça fait rire les gens qui se voient énormes, allongés... 

La petite fille : ben dans une de tes pièces, tu as mis un miroir déformant ; c'est drôle de voir le public se moquer de son image ; tu sais qu'on peut faire mon hologramme ?

Pépé : quoi ? … où as-tu entendu ce mot savant ?

La petite fille : à l'école, c'est mon amie chinoise, Priscilia, c'est une savante

Pépé : et c'est quoi un hologramme ?

La petite fille : c'est mon image en 3D alors que là, dans le miroir, elle est en 2D

Pépé : qu'est-ce que ça change ? 

La petite fille : ça augmente la réalité ; si mon image est en 3D, je peux me câliner ; avec l'image en 2D, pas de câlin ; avec l'hologramme, je peux câliner mon clone

Pépé : quoi ? tu connais aussi ce mot ?

La petite fille : t'es pathétique, tu sais ; tu me prends pour une ignare ou quoi ? Pourquoi crois-tu que je regarde des dessins animés à la télé ; ils parlent d'autres mondes que celui-ci

Pépé : oui, c'est vrai, avec les films d'animation on peut montrer des mondes disparus, on peut créer des mondes à venir ; et avec la 3D, on donne une impression de réalité

La petite fille : c'est la réalité augmentée, c'est autre chose que la réalité élargie ; tu sais les ordinateurs c'est intelligent

Pépé : c'est de l'intelligence artificielle

La petite fille : c'est un problème ?

Pépé : bon, je cale là ; je préfère de vrais câlins avec mes mains à des câlins avec des machines ; tu préfères pas câliner Mimine ou Miquelou, tes chats ; t'as vu comme ils ronronnent

La petite fille : je t'aime mon pépé d'amour ; câliner des chats ou des clones, pourquoi préférer ? J'aime les deux ; toi non ?

Pépé : j'aime toucher ; c'est ça un câlin ; les clones, on ne les touche pas

La petite fille : c'est une sensation nouvelle, c'est tout ; tu peux l'accepter, tu sais

Pépé : moi, j'aime pas trop les nouvelles histoires avec les nouvelles technologies ; je préfère les histoires classiques ; tu connais l'histoire de Narcisse ?

La petite fille : non ! tu me la racontes ?

Pépé : en court, Narcisse voit son reflet dans l'eau limpide d'un bassin, il en devient amoureux, il se penche, il se noie

La petite fille : il meurt de trop s'aimer ? 

Pépé : c'est ça ; s'aimer, feu vert ; trop s'aimer, feu rouge

La petite fille : feu rouge, feu vert ; je comprends le titre de notre histoire : c'est pour parler de nous et de tout

Pépé : oui, ça peut servir dans beaucoup de domaines mais en tenant compte de ce que tu as compris ; les séparations ne sont pas certaines, pas définitives ; si on s'y prépare, on peut circuler dans des mondes autres, imaginés, réalité élargie, artificiels, réalité augmentée

La petite fille : il y a des limites à ne pas dépasser 

Pépé : il y a des interdits à respecter

La petite fille : qu'on peut transgresser ; moi, j'ai envie de transgresser ton interdit de la télé et j'ai envie de dépasser certaines de mes limites

Pépé : pourquoi pas ? Tu connais tes limites ?

La petite fille : non ; pour les connaître, qu'est-ce que je dois faire ?

Pépé : te mettre à l'épreuve, faire tes preuves

La petite fille : par exemple ?

Pépé : quand tu iras à la piscine demain matin, tu nageras plus qu'aujourd'hui, tu plongeras plus qu'hier, tu boiras moins de tasses qu'hier. Mais puisqu'on parle de la piscine, dis-moi le pouvoir de l'eau

La petite fille : quand je deviens sirène, j'ai le pouvoir de chanter, on entend mon chant, on ne me voit pas, on me cherche, parfois on me trouve, parfois on se noie

Pépé : tu connais l'histoire des sirènes et d'Ulysse ?

La petite fille : la maîtresse nous l'a racontée à l'école ; nous avons dessiné la carte de son odyssée en Méditerranée avec tous les épisodes ; Ulysse sait que là où il arrive, près de je ne sais quelle île, les sirènes chantent pour séduire les marins et les faire échouer sur l'île pour les aimer et les tuer ; il demande à ses marins de mettre de la cire dans leurs oreilles et lui, il se fait attacher au mât du navire ; ainsi ils franchissent sains et saufs l'obstacle de l'île aux sirènes

Pépé : bravo, tu racontes bien, elle te plaît cette histoire ?

La petite fille : pas trop ; pourquoi il ne veut pas être séduit par la sirène ?

Pépé : d'après toi ?

La petite fille : les sirènes sont faites pour vivre dans l'eau, Ulysse est fait pour vivre sur terre ou sur l'eau ; les deux mondes sont séparés, feu rouge, sauf quand c'est magique ; quand c'est magique, on peut franchir les séparations, feu vert

Pépé : les mondes ne sont pas séparés alors, c'est ça ?

La petite fille : c'est ça, le monde de la réalité et le monde du rêve sont, je ne me souviens plus du mot de Priscilia

Pépé : ce doit être le mot « intriqué »

La petite fille : oui, c'est ce mot mais je ne le comprends pas

Pépé : on va regarder sur internet, tu veux... eh ben, ça semble vouloir dire que tu pourrais être dans deux endroits à la fois ou que je pourrais t'influencer à distance

La petite fille : que JE pourrais t'influencer à distance

Pépé : si tu veux ; tu veux qu'on aille jouer à Ulysse et à la sirène, demain matin, à la piscine ?

La petite fille : t'es fou ou quoi de me vouloir du mal, les cartes l'ont dit tout à l'heure, quand on a joué pendant l'orage, tu vas avoir une vie misérable parce que tu veux que je boive la tasse mais pas question de ça, je suis la déesse Aqua et tiens, je te transforme en tasse remplie d'eau, ça t'apprendra toi qui n'aimes que le vin

Pépé : c'est faux (il chante) j'ai deux amours, la tequila, la kronenbourg

La petite fille : c'était la chanson de mon petit oncle, tu n'as pas le droit de la chanter puisqu'il est mort, c'est pas respectueux

Pépé : pardonne-moi, je ne connaissais pas ce feu rouge

La petite fille : faut pas se moquer des morts, faut leur parler ; moi, je parle à mamie ; tu sais qu'elle est venue faire le petit âne sur mon dos tout à l'heure pendant l'orage, comme moi je faisais sur son dos, toute petite ; elle était grande comme ça, oui, comme un papillon, les ailes ouvertes ; il avait quatre ailes, il avait déjà eu une autre vie, il avait été chenille dans un cocon (long silence)

Pépé :  … il te suffit de vouloir voir mamie pour que tu la vois ?

La petite fille : c'est vrai de mamie, c'est vrai de tout ce que je veux voir

Pépé : et comment elle t'apparaît ?

La petite fille : comme la vapeur d'eau sur la route après l'orage ; ce n'est pas un corps, c'est une forme de vapeur

Pépé : tu peux être plus précise ?

La petite fille : c'est précis, c'est une forme de vapeur, c'est de la vapeur qui prend une forme

Pépé : une seule forme ou plusieurs ?

La petite fille : ça dépend de ma concentration, la forme change si je suis distraite, si je suis attentive, la forme tient

Pépé : un coup d'éventail et psitt, la vapeur se disperse, c'est ton instrument magique ?

La petite fille : oui ; il faut toujours un intermédiaire entre moi qui invente et ce que j'invente ; un coup d'éventail et psitt, une forme de vapeur apparaît ; moi, je veux qu'elle apparaisse et c'est le coup d'éventail qui décide de la forme

Pépé : tu peux être plus précise ?

La petite fille : tu es fatigant avec tes précisions ; ça se voit que tu connais pas le monde des esprits

Pépé : tu le connais d'où toi ? et existe-t-il ce monde des esprits ?

La petite fille : c'est toi qui m'as offert des livres de contes ; c'est toi qui m'as lu des histoires pendant des mois, tous les soirs ; tu croyais pas à ce que tu lisais ?

Pépé : ben, pour moi, ce sont des récits imaginaires donc c'est pas réel mais ça me plaisait de te les lire pour que tu crois que c'était réel

La petite fille : un récit imaginé ce n'est pas un récit imaginaire ; l'un est réel ou devient réel en étant imaginé ; l'autre est imaginaire, reste à l'état de mots ; en tout cas t'as bien lu les histoires puisque j'y crois, puisque je sais que c'est réel ; les esprits existent dans mon esprit et mon esprit fait exister le monde des esprits ; c'est comme le monde des rêves ; tout le monde rêve ; certains croient à la réalité des rêves ; d'autres non ; moi j'y crois et j''écoute mes rêves ; tu sais de quoi je rêve en ce moment ?

Pépé : non

La petite fille : que tu deviennes esprit pour finir cette histoire (elle fait un geste magique avec son éventail ; Pépé disparaît)

Pépé : hou hou, m'entends-tu ?

(la petite fille semble ne rien entendre, elle rit puis soudain s'arrête de rire comme prenant conscience, elle semble prise de panique)

La petite fille : je sens qu'il y a un big problème là ; Pépé, je n'ai fait qu'un tour de magie ; où es-tu passé ? Réapparais s'il te plaît ! Si tu me fais une farce, elle n'est pas drôle du tout. Reviens ! Ce n'est pas ton heure.

 

 

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