Liberté
Notre monde court à sa ruine.
Chaque nouveau jour nous apporte ses nouvelles alarmantes : ici, le nombre des cancers augmente, alors que baisse l’âge de ses victimes ; là, telle variété de plantes s’est éteinte ;
ailleurs, telle espèce animale ; tandis que progresse la température, entraînant la montée des eaux des mers et la descente des eaux des glaciers ; et partout (air, eau, alimentation, etc.), une
pollution grandissante, détectable jusque dans le corps de l’homme moderne.
Et ainsi se succèdent des informations dramatiques et parcellaires, apparemment indépendantes, alors que tellement cohérentes.
Quoi qu’il en soit, la survie de l’homme devient hypothétique.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Là ? une sorte de dégradation générale : prolifération des zones industrielles et commerciales, et de la laideur qui leur est attachée ; disparition de la diversité des paysages et des habitats, et
du charme qu’ils exhalent ; remplacement des odeurs et des bruits de la nature ou des activités de l’homme par les odeurs et les bruits des machines ; incapacité à construire des villes, etc., pour
s’en tenir à un constat immédiatement sensible.
Ces constatations, chacun peut les faire en sortant de chez soi, mais il ne s’y attarde pas. D’une part parce que, formé au relativisme du goût, il ne s’estime pas en droit d’imposer son jugement
esthétique – peut-être d’autres aiment-ils (mais maintenant qu’il subsiste quelques paysages non dégradés, et visibles comme non dégradés, en Corse par exemple, qui oserait affirmer que,
modernisés, ils plairaient autant ?) – et, d’autre part, parce qu’il sait que cette laideur envahissante est nécessaire ; il sait qu’elle est la rançon du progrès, de la grande marche en avant de
l’économie, qu’aucune considération ne saurait ralentir, parce qu’elle fait travailler les hommes – et ne cherchons-nous pas tous à nous placer dans l’empire économique ? – , parce que c’est sur ce
socle qu’est bâti notre mode de vie.
Si, en revanche, nous poussions plus loin le jugement sur les lieux et les ambiances que produit notre modernité, nous verrions surgir un scandale : nous nous construisons un monde inhumain.
Banalité ? Certainement pas si nous chargeons cette expression de sa pleine signification. Mais pour ce faire, il faut l’avoir éprouvée réellement : il faut avoir consacré des minutes à apprécier
la dissemblance des sensations qui nous émeuvent
selon que nous marchons dans la vieille ville ou dans le supermarché ; il faut que nous ayons examiné dans quels états de sensibilité distincts elles nous plongent, de quelles dispositions
contraires elles affectent notre être. Que nous apprend cet exercice mental ? Qu’au sein des lieux conçus par la modernité (hypermarchés, villes nouvelles, zones de toute espèce, autoroutes,
aéroports, littoraux bétonnés, montagnes pylônées, etc.), la possibilité de l’homme poétique est abolie – mais l’homme poétique, c’est le déploiement de l’homme en vérité.
Jadis, il y avait la nature ; maintenant, des « Parcs naturels protégés ». Qu’est-ce qu’un « Parc naturel protégé » ? Contre quoi est-il protégé ? N’est-il pas hautement révélateur que notre
époque, dans les rares lieux où elle entend encore conserver quelque beauté, soit obligé de se protéger contre elle-même ?
Plus profondément, si nous avons renoncé à juger les altérations des ambiances des lieux où se déroule notre vie, à dire l’augmentation constante de leur dureté, de leur défaut de charme, de leur
hostilité à toute aventure humaine, notamment esthétique et sentimentale, c’est parce que notre renoncement, en amont, a déjà eu lieu. Un renoncement socialement encouragé et façonnant nos
existences sociales, partout observable : vies professionnelles ; vies conjugales ; sans oublier, pour la jeunesse, sa vie scolaire.
Elles habituent à l’ennuyeux, aux durées répétitives et contraintes ; elles entretiennent dans la passivité, enseignent la résignation et, pour légitimer ces offenses infligées à soi-même,
entraînent à la justification de ce qui est (selon la philosophie de la collaboration, de Pangloss) : c’est en leur sein que l’on apprend à se faire une raison, et l’on s’en fera de nombreuses, au
point que l’on finira par trouver normale une longue chaîne de capitulations là où le courage aurait commandé de refuser, ou la simple honnêteté, à tout le moins, de reconnaître la vérité de sa
condition.
Au côté de tant de journées gâchées volontairement, quelques déformations du paysage ne paraissent plus que de bien insignifiantes offenses.
Cependant, ces renoncements attentent à la liberté de l’homme – une liberté réelle, ressentie, vécue, quoi que proclament toutes les analyses technico-biologiques qui s’acharnent à rabaisser
l’homme à l’état d’animal prédéterminé ou d’homme-machine cybernétiquement régulé.
Pourquoi l’homme, et singulièrement l’homme moderne, dans la mesure où se sont tant évanouies les possibilités imprévues et aventureuses de sa vie, a-t-il renoncé à sa liberté ?
Par peur. Peur de l’avenir, qui est crainte de l’à-venir de sa propre existence, qui est peur de sa propre Vie.
Or, comme on sait, la peur est mauvaise conseillère, et elle n’évite pas le danger ; elle le provoque, plutôt, si l’on considère les risque modernes que nous lui devons.
Cette réponse, dans sa simplicité, est de grandes conséquences : qu’en serait-il de l’empire économique si l’homme n’était pas si effrayé de son lendemain ?
Après les religions, c’est maintenant l’empire économique, moderne directeur de nos croyances – et ne lui sommes-nous pas dévoués ? Ne devons-nous pas lui offrir quotidiennement le sacrifice de
notre vie ? –, qui persuade l’homme de remettre à plus tard le moment de son bonheur (jadis, la vie céleste ; maintenant, le temps libre octroyé, congés annuels, retraite ; mais aussi les heures
magnifiées par l’obtention du nouvel objet…jusqu’au suivant). Cette préférence pour le futur, selon la juste et élogieuse (car elle permet l’existence de leur discipline) appellation des
économistes est l’essence du travail. Il constitue, de la manière la plus manifeste, un renoncement au présent vécu. Or, pour tout homme, la vie n’advient que dans le présent de sa vie.
Cet homme qui aime si peu sa propre vie, qui la connaît si peu qu’elle l’inquiète, comment a-t-il conjuré cette inquiétude ?
Se détournant de soi, d’un soi si éprouvant, et d’autant plus encombrant qu’il n’en savait que faire, il s’est retourné vers l’Objet. Il a cru que, grâce à la maîtrise objective du monde – et ici
naît le projet technique et économique de notre civilisation, son progrès – il allait, se facilitant la vie, extirper son inquiétude. Si sa vie est certainement devenue plus facile, et même
tellement banale qu’il va acheter de l’aventure sur catalogue, il a échoué à se libérer de son inquiétude – parce qu’elle est métaphysique et, par conséquent, hermétique à toute solution
matérielle.
L’homme n’a-t-il pas plutôt obtenu le résultat inverse ? Notre société n’est-elle pas en voie de devenir plus inquiète qu’elle n’a jamais été ? Mais inquiète des maux qu’elle aura elle-même créés :
pollution généralisée (air, eau, alimentation, etc.), prolifération des maladies dites de civilisation (cancers pour les adultes, allergies pour les enfants, etc.), destruction du milieu naturel de
la vie de l’homme (disparition des espèces animales et des variétés végétales, changement climatique, etc.), délitement du lien social, etc.
Ici, cependant, rendons grâce à l’objectivité de notre modernité : elle mesure précisément les dégâts qu’elle occasionne. Mais qui a jamais demandé des soins à son persécuteur ?
Face à des résultats aussi catastrophiques, comment refuser d’admettre que Nous avons fait une erreur ?
Notre civilisation a fait une erreur. Quelle est le fondement métaphysique de notre civilisation ?
La volonté de viser toute chose objectivement – qui a logiquement enfanté une civilisation dite matérialiste.
Cette volonté universelle de visée objective se fait remarquer autant en ses nombreux résultats pratiques que par l’extension infinie de ses méthodes – la qualification d’ « objectif » n’est-il pas
le plus haut compliment que sache adresser notre modernité ? –, comme si la science expérimentale était plus vraie que la première des vérités, la vérité de mon être : je jouis de moi, de ma propre
vie.
Orientée par cette volonté étrangère à la vie, toute l’histoire de notre civilisation, l’histoire de son développement, est l’histoire, moyennant les progrès techniques et économiques, de
l’avènement programmé de l’obsolescence de l’homme – lui, dont l’essence réside en sa subjectivité.
Il n’est plus aucun domaine de l’activité qui ne soit glorieusement orienté vers la rationalisation, l’automatisation, l’industrialisation – alors que chacun peut sentir combien ces modernisations
conduisent à la perte de la qualité, tant des objets ou services vendus (à tel point que les labels « artisanal », ou « fait main », ou
« fait maison » etc., suffisent désormais à vanter cette qualité disparue) que des moments vécus, dans l’intériorité de leurs sensations, des hommes, producteurs et consommateurs, qui se
trouvent soumis à ce choix permanent pour la Technique.
Il n’est plus aucun domaine de la pensée, et les sciences dites humaines en sont l’exemple le plus frappant, qui ne soit sommé de se soumettre aux méthodes de la science expérimentale : produire
des preuves mesurables, des analyses objectivement vérifiables, des résultats quantifiés, et partout des chiffres, des graphiques, des projections, des prévisions.
Mais un sentiment ou une sensation se mesure-t-elle objectivement ? et notre vie vécue est-elle autre chose qu’une suite de sentiments et de sensations, elles-mêmes imprévisibles ?
Dans ce mouvement général d’objectivation qui, parti pour viser les choses, est revenu atteindre l’homme lui-même, l’homme a beaucoup régressé. Selon que l’on réclame de lui passivité ou activité,
il est devenu assimilé à une matière ou à un outil : on le compte, on le classe, on le gère, on l’utilise, à l’aide de moyens toujours plus scientifiques ; mais aussi : on le destine à des emplois,
on mesure ses performances, etc.
Que l’on songe à ce que signifie réellement cette expression : « ressources humaines ».
Ce sont toutes les activités humaines qui, auparavant accomplies pour ainsi dire naïvement, se retrouvent désormais isolées, objectivement disséquées, puis évaluées et enfin recommandées par tous
les experts objectifs du corps et de l’âme de l’homme (psychologues, biologistes, sociologues, etc.), la simple qualité d’homme passant désormais, envers les questions humaines, pour incompétence.
Quelle expulsion rationnelle ! – de l’homme par l’homme.
L’Utilité technico-économique a-t-elle rendu l’homme moderne blasé (il dit : « Surtout ni surprise ni aventures, dans ma vie, aucun risque ! mais des assurances, des assurances » ) et statique (car
elle a facilité ses déplacements) ? L’Utilité revient comme expert : elle prescrit telle durée de rire par jour, telle dose d’exercice physique hebdomadaire.
Perversité essentielle de la Technique : les désordres qu’elle introduit renforcent son hégémonie, car c’est encore la Technique que l’homme moderne retournera quérir pour les résoudre. On
reconnaît ici un mécanisme bien connu : l’envoûtement du possédé – le possédé : celui qui est dépossédé de lui-même – , ou l’addiction du drogué. Toujours plus dépossédé de lui-même par ses
multiples activités industrielles, qu’il s’y tienne en producteur ou en consommateur, et par le déferlement incessant des nouveaux objets qui l’obligent, le possédé moderne, souffrant de son
éloignement à lui-même (dont les manifestations les plus aiguës sont le stress et le mal de vivre moderne, la dépression), se précipite aux façons industrielles (activités et objets) pour se
soulager, oublier, en bref : se fuir davantage encore. En tant qu’employé, acheteur, papillon ébloui des écrans, touriste, etc., c’est constamment que le possédé moderne renouvelle sa volonté de
s’aliéner à l’empire technico-économique . Il n’y a pas d’Autre à accuser dans nos sociétés démocratiques – actualité du Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Les existences modernes
révèlent donc elles aussi un scandale : elles sont des entreprises de fuite de soi. Et ainsi se voient confirmés les prémices qui, orientant l’attention de l’homme sur l’Objet, l’avaient conduit à
se détourner de lui-même.
Ce renoncement, que l’on aurait pu croire anodin, et relevant simplement de la liberté humaine, alors qu’il était déjà refus de la liberté, nous révèle brutalement, à la lumière des perturbations
redoutables que produit notre modernité, son vice fondamental. Ce vice qui s’est emparé de nos existences : au sein de l’empire technico-économique, il n’est quasiment plus aucune activité moderne
qui ne contribue plus ou moins directement à la dégradation générale de nos conditions de vie. Le travail, déjà connu comme aliénation individuelle, tourne désormais à l’aliénation collective.
Tragique progrès : l’homme moderne travaille à sa ruine – ici s’enracine le nihilisme contemporain.
Ce renoncement était une erreur morale.
C’est aussi immédiatement que le détour par l’Objet a détourné l’homme de lui-même : dans la relation à soi-même. Dès lors qu’il réduisait toute connaissance possible à la connaissance objective,
il ne cessait de mépriser son propre caractère subjectif, sentiments et sensations, son ressenti personnel, qui est pourtant l’essence de sa vie : en arguments comme en pratique, c’est
systématiquement que la beauté, la qualité de l’ambiance cèdent devant l’utilité, l’efficacité. Conséquemment, les humanités, la culture, la lecture ne cessent de décliner à mesure que croît
l’empire industriel – notre développement. Et c’est ainsi que le jugement esthétique, alors qu’un seul coup d’œil aux réalisations de notre modernité oblige à douter de sa qualité, s’est lui aussi
défait – retour au début de ce texte : nous nous enfonçons dans la désolation moderne.
La fuite de soi, la fuite de sa propre vie, a partout imposé ses valeurs (utilité, efficacité, prévision, gain de temps, rentabilité, etc.) et ses pratiques (études quantitatives, rationalisation,
automatisation, développement, etc.), en bref : son mode de vie, qui est précisément renoncement à la vie. Et ses conséquences, logiquement, menacent la vie.
Alors nos temps dangereux nous forcent à nous interroger.
Si notre erreur est métaphysique, nos complicités sont plus triviales : elles s’épanouissent à l’ombre du sacrifice de notre liberté.
Coupable Servitude,
La pièce de théâtre de l’actualité qui brûle.
Éric Melgueil
ericmelgueil@yahoo.fr
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