Texte libre

La tentation du désert
 

Les marchands de sable
détestent
prêcher dans le désert.
Que le désert croisse !
Honneur à qui favorise
le désert !
à qui recèle un désert !
 
Prophètes de malheur,
annonceurs d’apocalypses
naissent du  désert.
Brament dans le désert.
Aboulique, la foule.
Boulimiques, les masses.
Venues du Nord,
déferlent par les autoroutes
du soleil.
Maximalisation du Sud.
A l’heure de midi,
le midi brûle.
Le désert croît.
Déserts, les chantiers.
Licenciés, les ouvriers.
Moi, les pieds dans l’eau.
Indifférent au paradis.
 
Prophètes de bonheur,
annonceurs d’âges d’or
surgissent du désert.
Exultent dans le désert.
Mimétique, la foule.
Léthargiques, les masses.
Venues du froid,
s’allongent sur le sable
chaud.
Sieste sous parasol.
A l’heure de midi, il fait nuit.
Le désert croît.
Déserts, les embarcadères.
Désarmés, les rafiots.
Moi, la tête dans les étoiles.
Indifférent à l’enfer.
 
Les assoiffés de pouvoir
déversent sur la foule,
les grandes eaux
de leurs mirages.
Fébriles, les assujettis
fascinés par ces images
qui ne désaltèrent pas.
Qui en appellerait à
la traversée
du désert ?

Sur les plages de sable,
l’indifférence d’aujourd’hui.
Molle. Obèse. Prolifique.

Dans les déserts de sable,
l’indifférence d’hier.
Dure. Sèche. Érémitique.
 
Du désert, aimer à la folie
le grain de sable
qui enraye la machine,
saboteur de toute folie
des grandeurs.
 
Du désert, garder
le grain de sable,
inaltérable,
ne pas s’attarder
à la dune,
sa répétition en masse,
altérée par
tout vent de sable.

Favoriser le désert
jusqu’au mira (cl ou g) e
de  l’oasis
                 
J.C. Grosse
La Parole éprouvée
Les Cahiers de l'Égaré

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photo: Laurent Laveder

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photo: Laurent Laveder

 

Trois Femmes/J.C. Grosse

Je mets en ligne ce texte commandé par la compagnie de Cyril Grosse (1971-2001) et qui aurait dû être mis en scène par lui les 19 et 20 octobre 2001. Le 19 septembre 2001, il disparaissait à Cuba. Un mois après, la mise en scène était assurée par Jeanne Mathis avec Valérie Marinese, Katia Ponomareva, Sophia Johnson dans le rôle des trois femmes.
Le 19 septembre 2008.
JC Grosse

Trois Femmes
    

Le discanalysant lisant les didascalies

— Elles sont trois. Trois femmes.
Elles investissent le plateau nu.
A l’étonnement des yeux dans le noir. Ils ne les ont pas vu arriver.
Rien. Puis, elles.
S’agit-il d’une métaphore du commencement ?
d’un passage du noir à la lumière ? Brusque ? Progressif ?

Au commencement, elles.
Les oreilles dans le silence, sur fond de bruit de fond cosmique ne les ont pas entendu arriver.

L’une est posée là.
Discrète.
L’autre est posée ici.
Sûre d’elle et de la place qu’elle occupe.
La troisième ne sait où se placer, où se poser.
Y a-t-il un manque de place (s), lutte des places ?
Quel âge ont-elles ? Se connaissent-elles ?
S’agit-il de trois femmes séparées par trois récits sur le plateau nu ?
de trois femmes qu’un seul récit réunit sur  le plateau nu ?

Les voilà qui s’embrassent.
Elles sont trois. Trois femmes. Trois sœurs, peut-être.
Sont-elles là, posées, imposées, comme femmes ? comédiennes ? personnages ? personnes ?
placées, déplacées, comme métaphore de toutes les femmes ? comme êtres singuliers, uniques ?
Elles sont là. Présentes.
Comme présence.
Comme présent.
Présence de trois corps sur le plateau. Présent de trois corps sur le plateau.

Nu, le plateau.
Elles, non, oui.
Que donnent-elles à voir aux yeux dans le noir ?
Une peau ? une couleur ? une robe ? un bijou ? une épaule ? des seins ?
Une forme aux normes ! Une forme énorme ! Une forme filiforme !

Les voilà qui rient.
Qu’ont  entendu  les  oreilles  dans   le silence,  sur  fond  de  bruit  de  fond
cosmique ?
Les voilà qui chantent et sifflent.
La bouche des unes murmure à l’oreille des autres.
Les yeux des unes regardent le regard des autres.
Le croisement se fait : le dehors rencontre le dedans, le plateau nu l’espace-temps sidérant, la lumière diffusée l’âme enchantée.

Au début, fut le bruit.

Peut-on remonter de l’écho inaudible à l’assourdissement premier ?
Que nous reste-t-il de l’aveuglante lumière de la première brûlure ?

Au commencement, fut le cri.

Peut-on remonter aux grandes houles de l’origine ? aux temps de l’immersion dans le ventre-mer ?
Que leur reste-t-il du court séjour dans la poche des eaux très anciennes ?

La forme aux normes a peut-être le souvenir d’un ventre-mère discipliné.
La forme filiforme celui d’un ventre-mère qui s’est laissé aller.
Et la forme énorme ?
N’est-ce pas elle qui se rêve, morse, orque, phoque ?
Quels accouplements fabuleux, monstrueux, le ventre-mère a-t-il désirés ?

Les voilà qui crient.
La forme aux normes : maman.
La forme filiforme : maman.
La forme énorme : maman.

Sur le plateau nu. Trois ventres de femmes. Trois ventres-mers.
Pour immerger l’enfant.
Puis pour l’expulser de la poche des eaux très anciennes.

Les voilà qui poussent.
L’une pousse.
Les deux autres poussent pour l’aider tout en se disputant.
Celle qui pousse est peut-être celle qui n’a pas eu d’enfant.
Celles qui poussent pour l’aider croient savoir ce que c’est par leur ventre qui en a chié.
Celle qui n’a pas eu d’enfant est peut-être celle à la forme énorme, morse, orque, phoque de désirs avortés.
Elle dit ou montre, en sclarifiant son corps : Je ne m’aime pas.
Celle à la forme filiforme a peut-être tout perdu avec la perte des eaux très anciennes.
Elle dit ou montre, en catatomisant son corps : Pourrai-je un jour m’aimer ?
Celle à la forme aux normes, que dit son ventre plat, espace métissé sous nombril où s’initier à la patience nomade, trois fois arrondi pour des immersions fabuleuses par des désirs de fille du soleil accouplée à des fils de la mer ?
Elle dit ou montre, en voluptuant son corps : Je m’aime.

Les voilà qui dansent. Corps en fête. Corps en joie. Corps désirants.

Mais ne manque-t-il pas la moitié à parier, pour s’apparier ?
sur le plateau nu ?
dans la vie ?

Les voilà qui disent : Je t’aime.
La forme aux normes : Je dois t’aimer.
La forme énorme : Je t’aime.
La forme filiforme : Puis-je t’aimer ?

Et les voilà qui hurlent et pleurent : M’aimes-tu ? Est-ce que tu m’aimes, vraiment ?

Les voilà qui s’ennuient, soupirent : « C’est dimanche. C’est toujours dimanche quand manque la moitié ».
Et elles sucent des bonbons.

Les voilà enfin qui se reposent. Qui s’endorment.
Apaisées.
Agitées.
Trois souffles. Trois respirations. Trois vies. Trois rêves.
L’une se rêve morse, orque, phoque d’Antartique.
L’autre se rêve Pasiphaé de Méditerranée.
La troisième se voit tracer un cœur percé d’une flèche sur les parois du placenta.

Le noir se fait.
Brusque ? Progressif ?

Métaphore.

Jean-Claude Grosse
                           du 12 au 16 juillet 2001
                          



Écrit pour L’Insolite Traversée
dans le cadre du Forum des compagnies varoises
Le corps qui parle
organisé à Cuers les 19 et 20 octobre 2001
édité par Les Cahiers de l’Égaré



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