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photo: Laurent Laveder
Lettre d'Emmanuelle à grossel
Cher J.-C.G.
Après 8 séances d’Agora 1996-1997 à la Maison des Comoni au Revest, consacrées à l’éthique, je tiens à vous faire part de mon désenchantement. A mon avis – a posteriori, il est assez facile de
faire ce constat – Joël Poulain et vous-même n’avez pas trouvé la forme qui aurait permis à chacun – à supposer qu’il soit en recherche – de se mettre en je - pardonnez ce jeu !
Si la démarche éthique est personnelle, réflexive, délibérative et à finalité pratique, c’est peut-être à des études de cas ou à des jeux de
rôles qu’il aurait fallu se prêter. On se serait bien mis en je à essayer de surmonter notre peur d’autrui, nos contradictions, notre mauvaise foi, notre soumission volontaire, nos
fantasmes.
A défaut de ce jeu collectif, je me livrerai au je éthique pour ma propre édification. Evidemment, je vous tairai les délibérations qui
furent les miennes et qui m’ont conduite aux positions que je pratique lors de mes ébats érotiques et au choix de mes partenaires des deux sexes.
C’est là un sujet intime mais qui ne saurait échapper au débat éthique. Le pape s’en mêle suffisamment pour que nous en comprenions
l’urgence et l’importance.
Par contre, je ne saurais taire mon impuissance, malgré des délibérations sans fin qui toutes se concluent par une exigence de pardon, à vaincre mon désir de tuer mon père, pourtant mort, pour
certains regards et attouchements qui m’ont valu de fréquenter cliniques et divans, dont Joël Poulain, très confiant dans les pouvoirs de sa raison, pense que ce sont des dépenses de luxe. Moi,
elles m’ont sauvée !
Il m’est également agréable de vous faire part de mon désir - conforté par des heures de méditation au pied des tombes des membres de ma
famille - de mourir à la place de ma mère, encore vivante, après trois arrêts cardiaques en six mois. Là, Joël Poulain me dirait que je dois choisir la réalité - ma mère est mortelle - et laisser
choir mon désir - je la veux immortelle. Comprendra-t-il que je désire prendre sa place ?
Vous ne serez pas surpris si je vous apprends que je me suis servie de l’échographie - remarquable invention technique - pour me faire avorter de mes futures filles afin de leur éviter des
désagréments avec mes amants hindous. Comme j’ai eu la chance au gré des semences - c’était bien avant l’invention du Sida par des chercheurs en génie génétique - de ne pas avoir de portée
mâle, je suis toujours sans enfant et dorénavant, j’ai délibéré que je ne donnerais jamais la vie.

Mes arguments ?
1-Ce monde de requins agencés en pyramide ne mérite pas qu’on lui fasse des enfants. C’est la nourriture préférée des requins
anglo-américano-franco-saxo-sino-nippons.
2-Faire des enfants pour être incapable de les faire à notre image - notre plus cher désir - et donc pour être déçus par ce qu’ils
deviennent et donc pour leur en vouloir à mort - notre plus secret désir - relève de l’irresponsabilité.
3-Le clonage humain, dès qu’il sera possible grâce aux chercheurs en génie génétique, sera la solution à mes angoisses et problèmes
éthiques.
Je peux maintenant vous parler de mon amant du moment. Avant lui, ce furent plusieurs amandes.

Enseignant assez mal déniaisé, après délibération éthique et contre ses molles convictions syndicales, il fait 6 heures supplémentaires par
semaine parce que les profs sont mal payés, parce que si ce n’est pas lui, ce sera un autre, parce que si ce n’est pas lui, ce pourrait être un autre moins qualifié, parce que sa femme ne
travaille pas, parce qu’il a une maison sur le dos, et last but not least, parce qu’il m’a sur les bras.
Cela dit, cet enseignant, pourtant maladroit, me fait jouir, je ne sais pas pourquoi. Est-ce pour cela que j’accepte ses comportements et
discours petits-bourgeois ? Il est très soucieux de son nombril, individualiste fin de siècle cultivant sa différence par le parfum, le caleçon, la chemise, ses loisirs, son mépris de la
politique, sa recherche du plaisir, l’espèce d’homme, qu’en principe, je vomis. Ah ! si l’éthique m’avait permis de savoir choisir « mes » hommes ! ... Mais peut-être, serais-je encore
insensible ?
Au fait, deux doutes théoriques me sont venus concernant la démarche éthique.
1-Si cette démarche était celle d’impuissants qui se sont bouchés la voie politique, la voie de la jouissance politique ? Démarche peu
productive mais compensatoire au sentiment de tout un chacun que dans un monde mondialisé par la finance, la communication, il n’y a pas de place pour un agir et un vouloir-vivre en commun. Si
200 entreprises gouvernent le monde, que peuvent vouloir les milliards d’hommes sans pouvoir ?
2-A l’époque de l’argent électronique, de l’information et de l’action en temps réel, du jeu généralisé (du haut en bas de la société
mondiale), du hasard (comme mode d’explication dans les sciences, comme mode de création dans les arts, comme mode de vie), de l’individualisme et du cynisme, y a t-il encore place pour une
démarche éthique qui suppose le temps (de la réflexion, de l’action), qui suppose projet et sens ?
Je ne suis pas loin de penser qu’il y a une grande cohérence dans ce qui nous a conduits à la perte du sens et donc à
l’impuissance.
La science du XXe siècle, quoique très productive, a désenchanté le monde avec ses théories du chaos, de l’entropie (mort froide ou mort
chaude), du hasard, et désenchanté l’homme avec ses théories génétiques. Dans les deux cas, on tire le supérieur de l’inférieur, l’animé de l’inanimé, le pensant du vivant, l’homme de l’animal...
Cela autorise à croire que finalement, l’univers et l’homme c’est simple, qu’agir sur l’un et l’autre, c’est simple... Affaire d’essais, de bricolages... Sens et création ne sont plus
nécessaires.
Ajoutez à cela, le discours démographique sur la surpopulation, le discours écologiste sur l’épuisement des ressources, sur la fragilité de
l’environnement, le discours politique - la pensée unique (avec quelques variantes) sur les bienfaits du monétarisme et du libéralisme (seule politique possible dit-on ! ) et vous avez la
Caverne de Platon où impuissants, nous regardons défiler les ombres prises pour la réalité (quoique depuis, nous savons que ce sont des ombres mais c’est la réalité qui a disparu).
Comme vous le voyez, l’Agora aurait été riche en débats à partir du déballage de nos cas. A n’avoir pas voulu nous mettre à poil, vous avez
renforcé nos masques. Désolée de vous l’écrire, vos exposés et vos discussions même édités, ne me seront d’aucune utilité. Au secours !
le modèle de Julian Freud
Maramouille, le 1er avril 1997,
E.A.
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