Texte libre

La tentation du désert
 

Les marchands de sable
détestent
prêcher dans le désert.
Que le désert croisse !
Honneur à qui favorise
le désert !
à qui recèle un désert !
 
Prophètes de malheur,
annonceurs d’apocalypses
naissent du  désert.
Brament dans le désert.
Aboulique, la foule.
Boulimiques, les masses.
Venues du Nord,
déferlent par les autoroutes
du soleil.
Maximalisation du Sud.
A l’heure de midi,
le midi brûle.
Le désert croît.
Déserts, les chantiers.
Licenciés, les ouvriers.
Moi, les pieds dans l’eau.
Indifférent au paradis.
 
Prophètes de bonheur,
annonceurs d’âges d’or
surgissent du désert.
Exultent dans le désert.
Mimétique, la foule.
Léthargiques, les masses.
Venues du froid,
s’allongent sur le sable
chaud.
Sieste sous parasol.
A l’heure de midi, il fait nuit.
Le désert croît.
Déserts, les embarcadères.
Désarmés, les rafiots.
Moi, la tête dans les étoiles.
Indifférent à l’enfer.
 
Les assoiffés de pouvoir
déversent sur la foule,
les grandes eaux
de leurs mirages.
Fébriles, les assujettis
fascinés par ces images
qui ne désaltèrent pas.
Qui en appellerait à
la traversée
du désert ?

Sur les plages de sable,
l’indifférence d’aujourd’hui.
Molle. Obèse. Prolifique.

Dans les déserts de sable,
l’indifférence d’hier.
Dure. Sèche. Érémitique.
 
Du désert, aimer à la folie
le grain de sable
qui enraye la machine,
saboteur de toute folie
des grandeurs.
 
Du désert, garder
le grain de sable,
inaltérable,
ne pas s’attarder
à la dune,
sa répétition en masse,
altérée par
tout vent de sable.

Favoriser le désert
jusqu’au mira (cl ou g) e
de  l’oasis
                 
J.C. Grosse
La Parole éprouvée
Les Cahiers de l'Égaré

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photo: Laurent Laveder

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photo: Laurent Laveder

 

Le Je éthique par Lemmanuel Tankus

Le Je éthique


Je N°1
Un jour, j’appris qu’au XIXe siècle, en France, des enfants de 8 ans travaillaient jusqu’à 13 heures par jour et ne faisaient pas de vieux os. J’étais adolescent. J’allais au lycée. J’en fus révolté. Réfléchissant, je crus au progrès. Je me dis  : c’est beau le progrès ! Je me motivai pour les études. Elles furent solides. Je devins ingénieur et trouvai un métier bien rémunéré. Maintenant, je mène une vie prospère du côté d’une centrale nucléaire qui n’a plus de secrets pour moi. Je suis marié avec une femme également ingénieuse, qui a meublé avec goût notre maison. Avec des tapis de soie fabriqués au Cachemire. Par des enfants de 8 ans qui travaillent jusqu’à 13 heures par jour et dont la moitié meurent avant 15 ans. Mes enfants qui sont déjà des adolescents sont résolument modernes. Ils portent des jeans - prédéchirés, fabriqués par des enfants de 8 ans qui travaillent jusqu’à 13 heures par jour.
Au demeurant, les marchands ne m’avaient rien dit sur ces fabrications. Je l’appris alors que les tapis s’étaient usés, que les jeans s’étaient déchirés, en lisant un magazine de consommateurs éthiques. Mon trouble fut grand. J’avais fait les cent pas sur du sang d’enfants. Mes gosses avaient eu sur leurs fesses de la sueur de gosses. Réfléchissant, je recrus au progrès. En achetant des tapis et des jeans, je leur permets de vivre aujourd’hui et demain, dans un siècle, ils auront notre niveau de vie.
(Ecrit un jour, pendant les 30 glorieuses, après une bonne guerre).

Je N°2
Pendant que je m’exaltais à consommer pour mon bien-être et pour le progrès de l’humanité, les hommes d’affaires poursuivaient leurs affaires. Au demeurant, ces marchands ne m’ont rien dit sur leurs spéculations.  Et je n’ai rien appris en lisant Le labyrinthe éthique d’un conseiller éthicien d’hommes d’affaires propres.
Au monde entier, s’est ainsi imposée la liberté des marchés et les affaires sales. Dans les pays de progrès, on se met à régresser. Depuis deux ans, je suis au chômage. La centrale est en veilleuse. Ma femme, ingénieuse, cultive son jardin. Nos enfants, diplômés et tutorés, n’ont toujours pas fait leur entrée dans la vie active. En Asie, ils décollent avec le sourire. Nous, on coule avec des larmes. On n’y comprend plus rien. Heureusement, j’ai fait un héritage. J’ai placé cet argent dans un grand projet de tunnel sous la Manche. Je crois aux croisements des peuples sous la mer. Les enfants jouent au loto  et à tout ce qui se gratte. Ils sont bons en combinaisons. On devrait pouvoir sortir la tête de sous l’eau.
(Ecrit un jour, pendant les 30 ruineuses, avant une bonne guerre).
P.S. J’ai appris, à mes dépens, que les gros mangent les petits. Mes actions ne valent plus rien. Heureusement, il nous reste les produits du jardin. Nos enfants ont quitté la maison. Ils vont de squatts en rêves-party, s’adonnent à l’extasy, vivent d’expédients et même, ils nous extorquent des euros pour leurs choses. A quand l’overdose ? Ma question prouve que mon trouble est grand.
(Ecrit un jour, pendant le passage de la comète de Hale-Bopp).
P.S. Evidemment, mon trouble s’est dissipé quand, réfléchissant sur une panne d’Eurostar sous la Manche, j’ai compris que la roue tourne. Aujourd’hui, en haut. Demain en bas.
(Ecrit un jour, sous la Manche, alors que des anglais nous croisaient).

Règle du je
Prises de position, convictions paraissent fortes, décisives au moment de leur profération. Le temps les rend à leur légèreté.
Parler avec mesure, tel est le projet de l’homme responsable, méfiant devant la parole proliférante, méfiant devant le silence convenu, et qui, malgré les déconvenues, prend la parole pour dire sa mesure des choses.

Projet de je
Je me veux homme de tous les quotidiens, qu’ils chantent ou déchantent, homme de l’instant qui passe pour qu’il laisse trace moins fugace.
Je me veux homme des rencontres floues, possibles avortés, pour d’improbables transmissions à témoins.
Je me veux homme de la part du nomade qui subsiste sous ma croûte sédentaire. Je me veux homme de l’intervention d’urgence quand le cri me happe.
A l’émotion, je veux allier la lucidité et l’humour. Car je crois comme Chesterton que si les anges volent, c’est qu’ils se prennent à la légère.

Hypothèse de je
Si être homme commence avec le désir d’être un homme parmi les hommes, alors l’homme sera homme aux multiples identités par identification aux autres. Au risque de se perdre, l’homme ne peut que chercher à se faire autre. Cette démarche - ascèse ou fuite ? - au risque de n’être que masques successifs, séducteur sans visage propre, lui permet de ne pas s’arrêter à lui, coupable jamais achevé, irresponsable à moitié, de trouver en lui de quoi sourire aux autres, même aux salauds et pas seulement à ceux qui ont patiemment rongé les censures dans les prisons, dans les asiles, pas seulement à ceux qui ont ouvert des voies à l’humanité, ou à ceux qui ont offert leurs voix à l’humanité, ou aux plus oubliés, aux plus humiliés mais aussi aux hommes ordinaires, aux hommes sans qualité, aux hommes de mauvaise foi, de fausse conscience, de bonne conscience, aux inconscients, aux cyniques, aux imbéciles, aux cancres, aux tarés, aux handicapés. Alors, étourdi par ces multiples identités, l’homme se fera miroir pour porter témoignage de ses facettes les plus diverses et les plus contradictoires. Cet exercice périlleux - se mettre en je dans la peau des autres - est peut-être l’apprentissage par soi, pour soi du dialogue avec l’autre, l’apprentissage de la démarche éthique qui suppose un autre qui ne soit pas à l’image de soi.

Ethique du je
Je suis dans la profusion. Confus devant la confusion. Car je le sais. La confusion est entretenue par la profusion et la falsification. Les cartes sont fausses et déroutent. Les récits mentent et égarent. Toute saisie de quoi que ce soit me semble impossible. Me manque le temps. Mes sens même en émoi n’appréhendent guère. Mon corps et ses capteurs me sont quasiment opaques. Je vois peu, j’entends mal... Me font défaut, les mots. Je ne sais comment m’y prendre pour tourner les choses. Quant à aller au fond des choses, mon esprit ne goûte guère cette descente en enfer. Alors renoncer à toute prise ? Par éthique personnelle, j’opte pour une prise... petite.
Sur barque, bateau à voile ou à moteur, je pêche à la traîne, à allure réduite, pour quelques maquereaux.
Sur la rive, la berge ou le bord, assis, debout, lançant, ferrant, je reviens sans rien. Cette métaphore du pêcheur me parle bien. Je n’ai jamais pêché. Je n’ai jamais été initié. Je m’imagine pêcheur. Pas tout à fait en toute ignorance. J’ai vu des pêcheurs. Alors, ça mord ? J’ai eu quelques confidences : je ne pêche pas pour ramener la plus belle prise mais pour être tranquille.
Assis sur un pliant, sous un saule pleureur pleinement féminin, devant une rivière paisible où miroitent mille éclats de soleil, où fusent mille grésillements, le pêcheur a calé sa longue canne. Peut-être que ça mordra. Au bout de son hameçon, un appât passe-partout, attrape-tout. attention flottante, peu fixée sur le flotteur mais sur l’autour.
La métaphore est parlante. Mon pêcheur fait silence.

Histoire du je
Ce que j’ai appris sur le plan théorique, politique, historique, organisationnel a fait de moi un homme relié au monde et à son histoire, en prise sur le monde et à son devenir, un homme exigeant dans l’analyse, efficace dans l’action. N’attendant pour l’analyse rien des journalistes médiatiseurs, pour l’action rien des politiciens à langue de bois, rien des publicistes à langue de vent. Je gagne ainsi beaucoup de temps à ne pas lire la presse, ne pas regarder la télé, ne pas fréquenter les vedettes de toutes tailles qui se croient indispensables. J’évite aussi coquettes sceptiques, cocottes cyniques, grenouilles bénites, autruches confites. Toutes les espèces de contemplatifs  : téléspectateur bavard, sage silencieusement serein, drogué shooté, alcoolique givré, mystique illuminé, égoïste indifférent, lecteur du grand livre du mois, imbécile je m’en foutiste, rigolard impuissant, naturiste transi, mélomane averti. Et toutes les espèces d’hommes d’action  : supporters de football, boldoristes, véliplanchistes, parapentistes, élasticomanes, pétaradomanes. Pour être relié au monde, profondément solidaire du monde, je suis volontairement devenu solitaire, choisissant celles et ceux auxquels je donne la main, avec lesquels je veux pour changer nos vies commencer par refuser bien des comportements majoritaires  : PAP, crédit personnalisé pour (l’auto à coefficient de pénétration nul, la cuisine ultra-fonctionnelle, le salon chic pour la vie, la télé multibranchée et les appareils audio-visuels télécommandés par l’électronique nippone), voyages organisés, sorties-restaurants, spectacles à voir absolument, chefs-d’œuvre à ne pas manquer, loto, tiercé, bourse, modes et gadgets, gaveries-beuveries de fin d’année, petits regrets éternels de Toussaint, commémorations sans mémoire. A force de gomme, je suis devenu libre comme l’air.

Lemmanuel Tankus

NDE : Cette contribution nous a été envoyée, sans adresse d'expéditeur, le 1er avril 1997.




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