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Les Cahiers de l'Égaré

Nietzsche et l'individu éternel/J.C.Grosse

Nietzsche et l’individu éternel (1)



De son étude historique des phénomènes de culture (sciences, morales, religions, arts, philosophies), Nietzsche dégage la tendance fondamentale de l’Occident : le nihilisme, littéraire ou politique, passif, actif ou extatique. Le nihilisme est la conséquence d’une pensée logique qui s’est fondée en séparant l’apparence et l’essence des choses, qui a privilégié la conscience au détriment de la vie, et que sa volonté de véracité a conduite à détruire les certitudes sur lesquelles elle s’était développée. Le nihilisme s’exprime par la proposition : Dieu est mort (Chez Dostoïevski : Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis) qui veut dire à la fois qu’on ne peut plus croire à Dieu et qu’on ne peut plus croire à rien. On ne peut plus adhérer à aucune valeur, toutes les valeurs substituées à Dieu se dévalorisent, la vie humaine n’a plus de sens, l’humanité n’a plus de but (2). Tout doit être nié ou détruit. En ce sens, le nihilisme est le vouloir du néant que Nietzsche croit découvrir à l’origine de notre culture (depuis Socrate, l’homme théorique, réactif, plein de ressentiment), dont il analyse le développement historique sous le nom de décadence et dont il prévoit l’accomplissement multiple dans les deux siècles à venir (l’esprit moderne, la science moderne, la politique moderne, l’art moderne, les valeurs modernes : l’objectivité, la pitié pour ce qui souffre, le sens historique, le goût d’autrui, l’intérêt pour les petits faits, l’utilité.) Le passage qu’il consacre au Dernier Homme dans Zarathoustra (1883) n’est-il pas un impitoyable portrait de l’individu moderne ? Même la pratique des drogues y est annoncée. Heidegger, partant de Nietzsche, montrera que le nihilisme est le mouvement constitutif, le fait initial de la pensée occidentale qui ne se fonde qu’au prix non pas de penser l’être des choses, mais de penser leur être comme valeur, de sorte qu’il n’en est rien de l’être, qu’il n’est pas question de l’être dans la pensée appliquée à connaître les choses, localement ou totalement. Partant de là il se posera la question de la technique, mettra à jour son essence : la technique comme arraisonnement du monde, mise à la raison. Quant à Nietzsche, au nihilisme du monde et de l’individu modernes, il oppose un type aristocratique et positif (d’où son intérêt pour certains hommes de la Renaissance, Montaigne par exemple), l’homme du « grand désir », celui qui dit oui, qui acquiesce avec une immense gratitude (Pour moi donc j’aime la vie, dit Montaigne, Essais III, 13) et qui veut l’éternel retour de ce qui est. Cet homme du grand désir est homme de virtu, au sens Renaissant, c’est-à-dire homme de puissance, qui donne et qui crée, qui porte à toujours plus de puissance ce qu’il entreprend et qui pour ce faire en veut l’éternel retour (le contraire de l’individu moderne qui si c’était à refaire ne le refairait pas !). La volonté de puissance n’est pas désir de dominer, elle ne consiste pas à convoiter ni à prendre. Elle consiste à dégager la forme supérieure de tout ce qui est, l’éternel retour ayant pour fonction de séparer les formes supérieures des formes moyennes, d’éliminer tout ce qui ne supporte pas l’épreuve de cette éternité (formulé sous la forme d’un impératif, cela donne : quoique tu veuilles, veuilles en l’éternel retour pour le porter à plus de puissance ! et sous la forme d’une épreuve, cela donne : ce que tu veux, en veux-tu l’éternel retour pour le porter à plus de puissance ?) Devient surhomme, celui qui veut la transvaluation de toutes les valeurs, celui qui sait affirmer les valeurs nouvelles, formes supérieures de tout ce qui est, celui qui sait comme Zarathoustra, rire, jouer et danser (3). Un tel homme peut-il exister ? Nietzsche avait prévu qu’il se passerait beaucoup de temps avant que son œuvre fût seulement lisible.

Jean-Claude Grosse,
Agora du 6 mars 1996, Maison des Comoni, Le Revest.
Édité dans Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l'Égaré, 2004.


1. Nietzsche et l’individu éternel, Philippe Granarolo, Éditions Vrin, 1993.
2. Une réfutation possible du nihilisme : Le nihilisme suppose pour se développer la négation de Dieu, suppose donc Dieu. Cette position métaphysique n’est qu’une parmi d’autres. Je peux opter pour une autre     métaphysique, une métaphysique de la Nature par exemple qui ne suppose pas Dieu. La première faiblesse     du nihilisme consiste à absolutiser sa métaphysique alors qu’elle n’est que relative – particulière à ceux  qui     y croient. La seconde faiblesse consiste à lier métaphysique et morale. Ce n’est pas parce que Dieu  n’existe     pas (ou que la Nature existe) que tout est permis, qu’il n’ y pas de valeurs. La morale des droits de  l’homme     est indépendante de toute métaphysique. Elle est l’absolu moral de notre époque. Droits, devoirs et valeurs     peuvent être fondés. (Le fondement de la morale, Marcel Conche, PUF 1999).
3. Une réfutation possible de Nietzsche : Rire, jouer, danser n’est pas propre à Zarathoustra, au surhomme.     L’enfant, qui n’est pas surhomme, qui ne veut pas l’éternel retour de ce qu’il veut pour le porter à plus de     puissance, sait rire, jouer, danser. Il y a une enflure de la volonté chez Nietzsche. Et l’éternel retour est un     désaveu de la vie comme elle est, comme elle vient. Vouloir trier dans ce qui apparaît puis disparaît, c’est     se prendre pour un maître. Ce qui apparaît puis disparaît ne relève pas de l’homme – même de type     aristocratique – mais de la Nature. Montaigne n’est pas un surhomme. Il ne veut être qu’un homme sage.
    Cela dit, il y a des âges de la vie. Mieux vaut un enfant rieur, joueur, danseur qu’un enfant dopé à la télé.     Mieux vaut un adolescent, un jeune homme, un adulte qui se veut surhomme que le même en homme     moderne, en dernier homme. Au 3e âge, on préfèrera être peut-être un sage à la Montaigne. Au 4e et au 5e     âges, on préfèrera être peut-être un Sage immobile à la Lao Tseu. Nietzsche peut donc être un bon     compagnon pour l’enfance, la jeunesse. Ce fut mon cas. Avec lui, on ne s’égare pas trop.

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Cri N° 2 de Michel Bories


Nietzsche, "Dieu est mort !"
envoyé par gaiffelet

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