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Les Cahiers de l'Égaré

Dieu de parole/Parole du diable/J.C.Grosse

Avant Les Cahiers de l'Égaré qui ont eu 20 ans d'existence juillet 2007 et ont publié 110 titres  il y eut la revue Aporie de 1982 à 1990 avec 13 numéros parus, revue épuisée, introuvable. Je vais donc mettre en ligne de temps à autre quelques articles parus dans cette revue. Voici pour commencer un article paru dans le N°2 consacré au diable et aux démons (1983), après le N°1 consacré à ordre-désordre (1982).

DIEU DE PAROLE/PAROLE DU DIABLE

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Y a-t-il sens à vouloir écrire sur le diable en 1983 ? La croyance en Satan s'est beaucoup affaiblie. Mais si l'on croit moins en Satan, n'est-il pas vrai aussi que l'on croit moins en Dieu? Le soupçon peut alors nous saisir: n'est-ce pas là justement le but de Satan? Pas tant de faire le mal que d'empêcher les hommes de croire en Dieu, en les dispersant dans la frivolité, les faisant croire au pouvoir de leurs idéologies et de leurs sciences. "Point n'est besoin de détruire, il suffit d'anéantir dans l'humanité, l'idée de Dieu..." (Dostoïevski -les frères Karamazov - Livre de Poche T.2 pages 278-302)
Screwtape, sous-secrétaire de l'Etat satanique qui au dernier recensement de 1568 comprenait 72 princes et 7 405 926 diables divisés en 1111 légions de 6666 suppôts chacune, fait le portrait suivant de l'homme moderne et de la tactique à employer à son égard: "Il a été habitué, depuis son enfance, à abriter une douzaine de philosophies contradictoires dans son cerveau. En jugeant d'une doctrine, l'essentiel pour lui n'est pas de savoir si elle est vraie ou fausse, souple ou rigide. Les slogans et non le raisonnement seront tes meilleurs alliés pour l'éloigner de l'Eglise. Ne perds pas ton temps à essayer de le convaincre que le matérialisme est vrai! Fais-lui croire que c'est la philosophie de l'avenir. C'est à ce genre de choses qu'il est sensible." (C.S. Lewis -Tactique du diable-EBV 1980 p.9) Notre époque n'a plus le culte des anges. Elle lui préfère l'idolâtrie des abstractions. Le mal est une de ces abstractions. Mais même à mettre une majuscule, pense-t-on que le Mal rende compte de ce que notre époque a de monstrueux, ce mélange de cruauté, d'intelligence, de subtilité, de ruse aux effets planétaires, mettant en jeu des centaines de millions d'hommes et jouant de toutes les formes de perversion, de subversion. Ne vaut-il pas mieux appeler le mal par son propre nom: le Malin? Le Malin est malin, simulateur, dissimulateur, faisant croire qu'il est une abstraction, une projection comme dirait un psychanaliste, favorisant
ainsi cette accoutumance au mal, cette indifférence au mal si caratéristique de notre temps et qui sont les meilleurs vecteurs de son extension et de son approfondissement. Si donc aujourd'hui Satan passe inaperçu, cet incognito n'indique-t-il pas sa suprême ruse? "La plus belle ruse du diable est de nous persuader qu'il n'existe pas." (Baudelaire-Petits poêmes en prose). Comment écrire sur le diable en 1983? Il y a lieu d'abord de réfuter les prétentions de la raison. "Qu'est-ce que le diable? interroge-t-elle. Un curieux personnage aux oreilles pointues avec des cornes et des ailes, aux pieds fourchus, avec une longue queue et se servant d'une fourche. Or je n'ai jamais vu un tel personnage. Donc, je n'ai aucune raison d'y croire. Je sais que des millions de gens l'ont vu à l'oeuvre, au Moyen-Age en particulier. Mais il s'agissait d'une névrose collective, créée par les inquisiteurs et nourrie de l'immense crédulité de ces siècles d'obscurantisme et d'ignorance. Depuis le siècle des Lumières, cette illusion a été dissipée. Le Diable n'est qu'une création de l'imagination." Ne te rassures-tu pas un peu facilement? Tu sais comment Dostoïevski s'y prend pour nous révéler le vrai but de l'Inquisition. Il imagine le retour sur terre de Jésus et le Grand Inquisiteur, bien que L'ayant reconnu, Le fait arrêter parce qu'Il vient apporter le trouble alors que l'Eglise avait enfn vaincu la Liberté, pour rendre les hommes heureux. (Les Frères Karamazov - t.1 - p.313-336). C'est alors qu'elle combattait Satan que l'Eglise était entre les mains de Satan. Et puis, l'histoire ne s'arrête pas au siècle des lumières. Aux hérétiques du Moyen-Age ont été substitués les juifs exterminés par les Inquisiteurs en chemise brune et les traitres au parti, vipères lubriques et chiens enragés exterminés par les Inquisiteurs à faucille et à marteau. Pourquoi Satan ne se dissimulerait-il pas derrière son image médiévale et grotesque, devenue inoffensive, lui garantissant ainsi une efficacité accrue? Apprends donc à identifier le Prince de ce Monde: Serpent dans la Génèse. Intelligent, doux, gracieux, maître des royaumes et des apparences, conduisant le bal dans l'Evangile. Parfait financier en Méphistophélès. Mais aussi parasite de bon ton, démocrate, chef de la police, agent d'assurances, imbécile zélé, bureaucrate. Portant la bannière du Progrès, nous promettant santé, bonheur, prospérité, jovialité, bref l'insignifiance. "Nous détournant de nos raisons de vivre
par l'offre de mieux vivre selon le monde: dans la série, l'imitation, la mode, dans le vent, dans le sens de l'Histoire, faite par d'autres, dans le tout-fait et le prêt-à-porter des morales non assumées, des jugements non délibérés." (Denis de Rougemont - La part du diable - Idées N°466-1982 rééd-p.251) "A quoi te sert un diable aussi protéiforme? rétorque-t-elle. De ce diable de bazar, métaphore proliférante, il n'y a rien à penser." Crois-tu vraiment? N'est-ce pas à nous-même qu'il s'arrangera toujours pour ressembler le plus? Se faisant passer pour nécessaire.
D'où la tâche de réfuter aussi le rationalisme spéculatif. Pour la conscience spontanée, le mal est un scandale, le monde est vécu comme tragique ou absurde, le "diable" ça permet de comprendre. Cette explication ne convenant pas à la raison, le rationalisme spéculatif s'applique à comprendre ce qui scandalise la conscience spontanée. C'est ainsi que le mal devient une épreuve nécessaire, un moment pour un plus grand bien (démarche caractéristique de Hégel ou de Marx dans leur approche de la guerre ou de la violence dans l'Histoire.)
Kant rompt avec le rationalisme spéculatif dans sa conception du mot radical: le mal n'est pas un moment du devenir, il est radical et son origine est indéductible, incompréhensible, impénétrable pour nous. Parce que l'homme a la possibilité de faire un bon ou un mauvais usage de sa liberté. En effet la liberté n'est pas la nature et donc l'origine du mal ne peut être établi comme une cause; il s'agit d'un saut librement voulu, sans cause contraignante et par là même accidentel.
Conséquence pour mon propos: le savoir sur le diable ne saurait nous appartenir. Satan est une figure-limite.
Voilà le séducteur originaire qui lui-même n'a pas été séduit, à la différence de Dom Juan, cet épouseur à toutes mains qui une seule fois tient sa parole, sa promesse et donne sa main pour de bon à la statue, au Commandeur. L'énigme du tentateur échappe à toute élucidation. On ne peut rien dire de son origine: la chute de Lucifer, le plus beau des anges, l'ange de lumière. On ne peut rien dire de sa fin: faut-il croire Origène, condamné par le Concile de Constantinople en 543, qui pense que même les démons seront restaurés dans leur plénitude après s'être purifiés et avoir compris que seul Dieu et non le mal peut rassasier leur soif d'infini? Quant à la psychologie, on voit mal ce qu'elle peut nous dire: "le diable n'est pas autre chose que l'incarnation des pulsions anales érotiques refoulées". (Freud-Essais de psychanalyse appliquée)
Pour parler du diable, je vais donc interroger les représentations du diabolique dans l'art des XV°-XVI° siècles: Bosch, Brueghel, Grünewald, Schöngauer... parce que c'est cette image médiévale qu'éveille en nous, encore aujourd'hui, le nom du Diable. J'interrogerai aussi le mythe adamique qui inaugure le règne de Satan parce que d'importants travaux,
ces trente dernières années, nous ont rappelé que les mythes donnent à penser. (Paul Ricoeur "Finitude et culpabilité": tome 1 - L'homme faillible, tome 2 - La symbolique du Mal Ed. Aubler-Montaigne 1960) Dans les innombrables tentations de Saint Antoine dues aux peintres du XV° - XVI° siècles influencés par la théologie mystique, les visions se succèdent. Le Saint est assailli dans son dos de formes difformes. Qu'est-ce que cette forme qu'on voit là? Un poisson! Mais par endroits, la forme ne tient plus du poisson. Est-ce un arbre? On pourrait le croire. Tenté de croire ce qui n'est pas. Ce grouillement de détails tous intelligibles (ici une jarre sur pattes, là une tour, des bras humains, un visage sans corps...) reste cependant incompréhensible. La tentation est dans l'interrogation. Qui regarde est perdu car au-delà du détail intelligible, il n'y a rien à voir. C'est la chute. De forme en forme sans continuité. De nom en nom sans jamais atteindre l'être.
De description en description, sans jamais atteindre le réel. Possédé par cette pulsion de savoir, de comprendre qui démembre, découpe, divise, dissèque, sépare... et n'attrape rien. On peut donc dire que la séduction démoniaque n'a pas de nature puisqu'au moment où on s'efforce de la saisir, sa nature se transforme en une autre, à l'infini. On ne peut la poser et on ne peut la reposer: elle a mille visages, c'est à dire aucun; elle n'a pas de figure, elle est défigurée, dénaturée, elle est disgrâce, elle grimace. C'est la séduction de l'horrible, du monstrueux. Afin d'être cherché, le démoniaque doit se laisser entrevoir, exciter la curiosité, la convoitise, l'envie de connaître. Faire voir pour ne pas faire voir, c'est la formule de Satan. S'appuyant sur le désir de savoir, il offre ses images frauduleuses, fleurs qui ne sont pas des fleurs, fruits qui ne sont pas des fruits. L'invitation au voyage n'est qu'une invitation au néant. Pour nous attirer, le diable est toujours en mouvement. Mais il n'a pas de destination.
On peut remarquer aussi dans ces Tentations que le Saint n'est pas tenté par des symboles des péchés mortels: gourmandise, luxure... Une bonne table excite la gourmandise, une femme provocante la sexualité. Toutefois, on peut y résister car la beauté n'est pas bouleversante. Le péché est seulement dans l'excès, tant sur le plan sensible que sur le plan intelligible. Un excès de prudence (une vertu) peut se changer en méfiance, devenir hypocrisie (un vice). Seules les vertus théologales ne sont pas excessives: charité, foi, espérance. Le Saint par contre, est tenté par ce qui n'a pas de nature, de consistance. Comment résister à ce qui n'a pas de consistance, à ce qui se révèle vain, conduisant insensiblement à la mélancolie (voir Dürer), à une irrésistible aversion à l'égard du réel, à la répulsion parce que tout est néant, à la paresse de l'esprit et du coeur dont La Rochefoucauld disait: "De toutes les passions, la plus inconnue à nous-mêmes, c'est la paresse." Se
maintenir dans la consistance exige un effort constant. Il est séduisant alors de se laisser aller, de renoncer à cet effort pour se maintenir dans la consistance, de s'abandonner, de ne plus être. C'est pourquoi dans les Tentations, les démons sont flagellants, faisant pleuvoir une pluie de coups sur le Saint. Ces coups ne font pas mal, ces griffes ne lacèrent pas: ce ne sont pas de ... vrais coups, ce ne sont pas non plus des coups pour rire. Ce sont des coups pour inciter à l'abandon, au renoncement à être homme: "Je suis la consolatrice et l'endormeuse" dit la mort dans la Tentation de Saint Antoine de Flaubert." L'histoire n'est que le long drame au cours duquel l'homme cherche à se dépouiller de la nudité de sa condition en s'attachant aux parures de sa situation. Mais bien que l'homme se sente mal dans sa peau, celle-ci colle toujours à lui. C'est pourquoi il multiplie les conduites suicidaires par lesquelles il tente de mourir à lui-mêmes." (Jean Brun - La nudité humaine - Fayard) Les Tentations se déroulent toujours sur fond d'incendies, de charniers. Drogues, guerres civiles, révolutions, guerres mondiales: ce sont les grandes attractions-distractions de Satan (Voir le triomphe de la mort de Brueghel).
On comprend mieux pourquoi la séduction démoniaque n'est pas séduction du beau mais séduction de l'horrible. Certes par le moyen de la fraude, Satan peut présenter le laid sous l'apparence du beau. Mais la fraude découverte nous fait ressouvenir du vrai. Par contre l'horrible fait trembler, paralyse, terrasse. Le monstrueux engendre délires, visions, hallucinations. Le sujet séduit ne sait plus comment se distinguer de l'objet séducteur et, parce que le délire rompt la communication avec les autres, c'est l'enfermement en soi-même, une des formes du solipsisme.
La logique parce qu'elle sait ouvrir sous nos pas des abîmes de perplexité est un des outils privilégiés de Satan. Lui qui aime les effets dévastateurs de la mort à petit feu, de la mort lente a un goût prononcé pour les paradoxes. Les travaux de l'école de Palo Alto ont montré que l'injonction paradoxale du genre: "Tu devrais m'aimer", "sois spontané", barre toute possibilité de choix. C'est cet effet paralysant du paradoxe pragmatique qui finit par engendrer la schizophrénie et nous paraît diabolique.
Exemple: Faites cadeau à votre fils de deux chemises sport. La première fois qu'il en met une, regardez-le avec tristesse et dites-lui d'un ton pénétré: Alors, l'autre ne te plait pas? Si le lendemain, il met l'autre, faites-lui le reproche: Pourquoi mets-tu celle-ci puisque c'est celle-là que tu préfères! Si le lendemain, il met les deux chemises, demandez-lui s'il veut vous rendre folle. Vous êtes à peu près sûre de le rendre fou si vous jouez assez souvent à ce petit jeu. (Pour en savoir d'avantage, on pourra lire: Une logique de la communication - Coll. Points N°102 -
L'effort pour rendre l'autre fou - Harold Searles - Gallimard 1977.- Ronald Laing quant à lui, appelle l'injonction paradoxale ou double-contrainte: mystification).
On connait la célèbre définition paradoxale: "Je suis menteur" dit un homme de lui-même. Admettons qu'il dise la vérité, alors c'est un menteur, donc il ment, donc il ne dit pas la vérité. Admettons qu'il mente, alors ce n'est pas un menteur, donc il ne ment pas, donc il dit la vérité. Voilà un homme insituable. Dont on ne sait jamais s'il ment ou dit la vérité. Comme le Diable, ce Prince du mensonge dont l'Evangile dit qu'il est le Père de son propre mensonge. Comme ce commerçant qui vole ses clients en faussant sa balance mais fait des pesées rigoureuses, ajoute même quelque supplément pour faire bon poids, et finit par oublier qu'il triche. Par les paradoxes, le Diable nous conduit au paradoxe existentiel, au sentiment que le vie n'a pas de sens. Mais il n'est pas sûr pour autant de ce qu'il veut pour nous.
Lewis Caroll, maître ès paradoxe, est un des meilleurs introducteurs aux tactiques du Diable. Les aventures d'Alice sont en effet des aventures paradoxales. Le pays des merveilles, c'est le domaine de satan: par le paradoxe, y sont détruits et le bon sens et le sens commun.
Grandit-elle ou rapetisse-t-elle, se demande-t-elle? Dans les deux sens à la fois. Renversement également de la cause et de l'effet: être puni avant d'avoir fauté, ou crier avant de se piquer? Renversement de l'actif et du passif puisque "les chats mangent les chauve-souris" vaut "les chauve-souris mangent les chats". Renversement de la veille et du lendemain: confiture hier et demain, jamais aujourd'hui.
Alice est celle qui va toujours dans les deux sens à la fois, perdant par là même son identité, celle des choses et celle du monde. Voir l'épisode du Roi rouge qui rêve, Alice n'étant qu'un objet de son rêve d'après Twideuldie et Twideuldeume, Alice protestant de sa réalité; et la question finale de De l'autre côté du miroir "Qui a rêvé tout cela?" Rêve ou réalité? Question indécidable!
Mais Alice est celle aussi qui subit et rate toutes les épreuves du sens commun, celle de la conscience de soi: qui êtes-vous?
Celle de la perception comme reconnaissance: le bois qui se dérobe à toute identification.
Celle de la mémoire comme récitation: "c'est faux du début à la fin".
Celle du rêve comme unité de son monde: "je n'aime pas appartenir au rêve d'une autre personne".
Le pays des merveilles c'est bien le pays de l'inconsistance. Au-dela du miroir règne le non-être, la pure apparence, l'illusion. On peut aller en bas même en allant en haut. Et pleurer ou rire beaucoup sans savoir si c'est pour de bon.
Ne faut-il pas alors appeler manifestation du démoniaque, tout ce qui est hétérotélie, différence de l'objectif visé, conçu, pensé, voulu et de l'objectif atteint? Car l'homme ne peut pas savoir intégralement ce qu'il veut, vouloir intégralement ce qu'il fait. D'où toujours du possible non réalisé: "si j'avais fait ceci ou cela, tout aurait été différent". Voilà le cancer de l'esprit: préférer le non-être à l'être, l'absurde au réel, vouloir la réalisation de l'absurde. Le possible non-réalisé, c'est cela l'infernal dans une vie. Le diabolique ne peut pas être évident. S'il l'était, il n'aurait pas d'emprise. Conséquence: le Diable est forcé d'utiliser ce qui existe: inciter à manger une pomme désirable déjà là mais défendue et inciter à croire ce qui n'est pas. Résister aux tentations consistera à être impassible, immobile, à vivre retiré dans la forêt, à prier, à se dépouiller de toute image, "notre mémoire des images sensibles, notre entendement des images intellectuelles" dit le mystique Ruysbroeck. Programme qu'avec l'aide de Dieu, le Saint réalisera.
Nous autres par contre, nous serons toujours tentés parce que nous avons l'esprit compliqué et que l'intelligence se piège elle-même. Comme le montre cet exemple de prévision paradoxale:
Un directeur d'école annonce à ses élèves qu'un examen imprévu aura lieu la semaine suivante, n'importe quel jour entre lundi et vendredi. Les étudiants lui font remarquer que, à moins de violer les termes de sa propre annonce et de ne pas avoir l'intention de faire passer un examen imprévu un jour quelconque de la semaine suivante, un tel examen ne peut exister. Car disent-ils si l'examen n'a pas eu lieu le jeudi soir, il ne peut être imprévu le vendredi puisque le vendredi est le seul jour possible qui reste. Mais si on écarte ainsi la possibilité d'un examen le vendredi, on peut de même l'écarter le jeudi. le mercredi soir il ne resterait que deux possibilités: jeudi et vendredi. Vendredi a été écarté. Il ne reste donc que le jeudi mais un examen qui aurait lieu le jeudi ne serait plus imprévu. Il faut donc écarter le jeudi. Et en vertu du même raisonnement, on peut éliminer tour à tour mercerdi, mardi et finalement lundi. D'où il ne peut y avoir d'examen imprévu. Supposons que le directeur écoute leur preuve sans mot dire et fasse passer l'examen le jeudi car dès son annonce, il avait projetté de le faire passer ce jour-là. Et bien, les étudiants se trouvent devant un examen totalement imprévu, pour la simple raison qu'ils s'étaient persuadés qu'il ne pouvait pas être imprévu. (Analyse de ce paradoxe dans Logique de la communication, coll. Points N°102, p.221-222).
Ou alors il faut nous en tenir aux fermes propositions qui achèvent le Tractarus logico-philosophicus de Wittgenstein. L'homme est à le fois sujet et objet de sa recherche. Tel est un des paradoxes de son existence. Il ne pourrait connaître quelque chose sur le monde comme
totalité que s'il pouvait en sortir. Mais si cela était possible, ce monde ne serait plus le tout du monde. Donc rien à l'intérieur du monde ne permet de poser des questions et de formuler des réponses sur le monde. La solution ne consiste donc pas à trouver une solution à l'énigme de l'existence mais à comprendre qu'il n'y a pas d'énigme.
6.41 - Le sens du monde doit se trouver en dehors du monde. Dans le monde, toutes choses sont comme elles sont et se produisent comme elles se produisent...
6.4312 - ... La solution de l'énigme de la vie dans l'espace et le temps se trouve hors de l'espace et du temps.
6.5 - ... L'énigme n'existe pas.
6.521 - La solution du problème de la vie se remarque à la disparition du problème. (N'est-ce pas là la raison pour laquelle des hommes pour qui le sens de la vie est devenu clair au terme d'un doute prolongé n'ont pu ensuite dire en quoi consistait ce sens?)
6.522 - Il y a assurément de l'inexprimable. Celui-ci se montre, il est
l'élément mystique.
7 - Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.
Wittgenstein, à raison, semble aussi soucieux de réserver les droits du Mysticisme que ceux de la Logique. En effet le théorème de Gödel (1931) sur les propositions formellement indécidables a mis un terme au rêve d'une démonstration absolue s'achevant en se refermant sur elle-même: il prouve en effet une fois pour toutes que tout système formel est nécessairement incomplet (un système est dit complet lorsque de 2 propositions contradictoires formulées correctement dans les termes du système, l'une des deux au moins peut toujours être démontrée) et comporte nécessairement des énoncées indécidables (un système est dit décidable si pour l'une quelconque des expressions du système, on peut sinon la démontrer ou la réfuter, du moins décider si elle démontrable ou réfutable), or l'affirmation de non-contradiction (la consistance) d'un système formel figure parmi les énoncés indécidables. Supposons que le monde ait la structure d'un système formel? Nous ne pourrions en garantir la cohérence. Il y a donc place pour le scandale.
Ce théorème rétablit la séparation entre vérité et démonstrabilité, la 1ère notion débordant sur la 2ème, et situe la logique à sa place: elle ne peut rien connaître en dehors du monde: il y a du vrai non prouvable. Il y a donc place pour le diable.

5.61 - La logique remplit le monde: les limites du monde sont aussi ses propres limites...
Ce développement sur la logique confirme que le savoir sur le Diable ne saurait nous appartenir et que Satan est une figure-limite. La logique
n'est un art diabolique que lorsque l'homme prétend s'en servir au-delà de son domaine pour découvrir le sens du monde, de l'homme, de la vie. C'est dans le désir de transgression des limites (insituables d'ailleurs car il faudrait être à la fois à l'intérieur et à l'extérieur) que la tentation diabolique s'enracine.
C'est pourquoi je vais interroger maintenant la tentation originelle telle que nous la décrit le mythe adamique, en suivant le parcours de Paul Ricoeur.
Paul Ricoeur s'efforce d'abord de situer la condition de possibilité du mal dans la faillibilité de l'homme, cet être mixte qui opère des médiations impossibles entre des pôles irréconciliables: raison et instinct, infini et fini, être et néant. Ainsi par ex., l'homme est un être fini en ce qu'il reçoit ses objets à partir de l'étroitesse inéluctable de son ouverture au monde: l'objet perçu ne peut se donner que d'un certain côté unilatéralement. Mais c'est cet homme fini qui parle et dit sa finitude, dit cette unilatéralité et la disant, dit toutes les autres faces de l'objet qu'il ne voit pas actuellement. Cette trangression de la perception donnée par la signification visée, de la perspective actuelle, par la parole qui le déborde, constitue l'infinitude de l'homme. Il y a disproportion entre le verbe qui dit l'être et le regard fixé sur l'apparaître (chez Kant, entre l'entendement et la sensibilté). C'est de cette disproportion que procède le terme intermédiaire: l'imagination pure réalisant la synthèse du vu et du dit, du regard et du verbe... (Eve est séduite par la pomme qu'elle voit désirable et par la promesse du serpent. Sans l'imagination, il n'y a pas de tentation possible). Mais si la fragilité du coeur de l'homme rend le mal possible, on ne peut rationnellement passer comme l'a montré Kant de la faillibilité à la faute, de la condition de possibilité du mal dans l'homme à l'affirmation de ce mal. C'est pourquoi Ricoeur interroge ensuite le symbolisme des mythes qui disent l'origine et la fin du mal, en particulier le mythe adamique.
Ce qu'il y a d'original dans ce mythe, c'est qu'il désigne l'homme lui-même comme la source du mal alors que dans les autres mythes (orphique, assyro-babylonien, tragique), on accuse la matière, les dieux, le destin. Mais dans le même temps, Adam n'est pas montré comme l'origine absolue d'un mal radical.
Le serpent, le plus rusé de tous les animaux que Yahvé a fait, est le masque pris par le Diable pour tenter Eve. En quoi consiste son discours? A s'opposer au discours de Yahvé, à démentir Dieu: celui-ci n'aurait pas dit la vérité. "Alors Dieu a dit: vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin? La Femme répondit au serpent: nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Mais du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez
pas, sous peine de mort. Le serpent répliqua à la femme: pas du tout! Vous ne mourrez pas! Mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal." On peut noter que c'est Yahvé qui pose l'interdit. Ce qui fait problème. N'est-ce pas l'interdit qui crée la faute? D'avoir mangé du fruit a fait s'achever un temps d'innocence et commencer un temps de malédiction. Le mythe de la chute nous dit le surgissement du mal dans une création déjà là et originellement bonne. Comment une interdiction peut-elle appartenir à l'ordre de l'innocence? Il ne s'agit pas ici d'un interdit socio-culturel d'origine humaine. Il s'agit de la loi d'origine divine, c'est à dire bonne en soi et reconnue telle par l'homme. Alors comment se fait-il que la loi destinée à procurer la vie se transforme en son contraire, procurant la mort à celui qui cherchait la vie? On sait comment Saint Paul, se posant cette question, est amené à montrer que le mal n'est pas tant dans la transgression d'un commandement déterminé que dans la volonté de se sauver en satisfaisant à la loi, "de se glorifier dans la loi." Certes "La Loi est intervenue pour que se multipliât la faute. Le précepte a donné vie au péché et ainsi me conduit à la mort". Mais on peut dire aussi que c'est le péché qui saisissant l'occasion se sert de la loi pour s'aiguillonner lui-même et se développer en convoitise. "C'est lui qui utilisant la loi me séduisit et par son moyen me tua. C'est le péché qui afin de paraître péché, se servit d'une chose bonne pour me procurer la mort afin que le péché exerçât toute sa puissance de péché par le moyen du précepte". Cela n'est possible que parce que "vouloir le bien est à ma portée mais non pas l'accomplir puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas". Et ce que je ne veux pas faire et fais pourtant se dresse devant moi comme une part aliénée de moi-même. "C'est bien moi qui par la raison sert une loi de Dieu et par la chair, une loi de péché". La chair, concept paulinien, ce n'est donc pas une part maudite de moi-même, la sexualité par exemple. La chair, c'est le moi opposé à lui-même et projetté en extériorité. "Si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui accomplit l'action mais le péché qui habite en moi". Ainsi la chair n'est pas la racine du mal mais la fleur du mal. (Romains 7, 7-25). Le récit de la tentation est le récit d'un drame qui prend du temps, connaît une série d'incidents et met en jeu plusieurs personnages. Il y a Adam, l'homme tenté; la tentatrice tenté, Eve tentant Adam, mais séduite par le serpent; Satan, le tentateur, l'enjeu de la tentation: devenir semblable à Dieu, franchir la limite qui sépare la créature du Créateur. On sait ce qui advint: "La femme vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu'il était, cet arbre,
désirable pour acquérir l'entendement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari qui était avec elle et il mangea. Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nus. Ils cousurent des feuilles de figuier et se firent des pagnes". Suivent les malédictions. Et la Génèse de nous dire les raisons qui poussèrent Yahvé à chasser Adam et Eve de l'Eden: "Voilà que l'homme est devenu comme l'un de nous, pour connaître le bien et le mal! Qu'il n'étende pas maintenant la main sur l'arbre de vie n'en mange du fruit et ne vive pour toujours!"
On peut remarquer que le texte est discret sur le contenu de la faute. N'est-ce pas pour mieux mettre en évidence le fait que l'homme rompt sa dépendance envers le Créateur? Quant à ce que dit Yahvé, si on le prend au sérieux, il faut alors admettre qu'en accédant au discernement, l'homme a effectivement réalisé sa similitude avec Dieu, que le péché représente une certaine promotion de la conscience de soi, mais sur le mode de la lutte et qu'ainsi a été amorcée une aventure irréversible qui n'aura son dénouement que dans le processus final de la justification et du salut. Il faut en déduire que l'intelligence (le discernement, l'entendement), la sexualité (ils connurent qu'ils étaient nus), le travail (maudit soit le sol à cause de toi. A force de peines tu en tireras subsistance) sont les fleurs du mal. Dans le même temps, le second récit de la création qui précède le récit de la chute nous dit toute autre chose: on y voit l'homme cultiver l'Eden, nommer les animaux et même reconnaître la femme. Autrement dit, travail, sexualité, langage, intelligence étaient destinés au bien, avant que ne survienne la chute. Ce qui veut dire que grandeur et culpabilité de l'homme sont inextricablement mêlées. Toute dimension de l'homme porte la double marque de la destination au bien et du penchant au mal. On peut donc dire que le serpent n'a pas tout à fait menti: l'ère ouverte par la faute est une certaine expérience de l'infini qui nous masque la situation finie de la créature; le mauvais infini du désir humain (le toujours plus, le toujours autre) qui anime le mouvement des civilisations, l'appétit de plaisir, de possession, de pouvoir, de connaissance semble constituer la réalité humaine. La promesse du serpent marque la connaissance d'une histoire humaine tirée par ses idoles à l'infini, sous le signe de la vanité et du paraître. Ce que l'homme oublie dans cette aventure c'est que la bonté de l'homme crée est son statut ontologique premier, que la méchanceté de l'homme historique n'est que contingente. C'est la thèse reprise par Rousseau: l'homme est naturellement bon mais nous ne le connaissons qu'en régime de civilisation c'est à dire perverti, dépravé. C'est aussi la thèse de Kant: l'homme est destiné au bien et enclin au mal. Suivre jusqu'au bout l'intention du thème du serpent, c'est donc être amené à
dire que l'homme n'est pas le méchant absolu; il n'est que le méchant en second, le méchant par séduction; il n'est pas le Mauvais, le Malin; il n'est mauvais, méchant que par épithète et pas substantivement.
Mais nous avons encore d'autres choses à apprendre de ce thème du serpent. On a vu que la question du serpent est une interrogation sur l'interdit. Cette question fait soudain apparaître la limite entre la
créature et le Créateur comme insupportable et fait jaillir un désir, le désir d'infinité qui va s'emparer du vouloir, du connaître, du faire et de l'être. Tout d'un coup Dieu paraît barrer la route à l'homme. La limite qui était jusqu'alors vécue comme créatrice, bonne, benéfique, est soudain vécue comme négative, hostile, mauvaise. L'homme veut alors par la transgression ressembler aux dieux. La question du serpent a fait naître, a été l'occasion de faire naître le mauvais infini comme perversion du sens de la limite.
Mais pourquoi est-ce à la femme que le serpent pose la question? Elle n'est pas là en tant que deuxième sexe. Et ce n'est pas la sexualité humaine qui est occasion de chute. La femme figure le point de moindre résistance d'une liberté finie à l'appel du mauvais infini, tentée par le toujours plus, le toujours autre, par la convoitise dont la sexualité n'est qu'un aspect.
Que signifie le serpent? Il est d'abord une créature. En ce sens, la pensée biblique écarte absolument le dualisme, une double origine du monde (force du bien et force du mal). C'est ce qui rend possible l'histoire du salut ou l'optimisme de la croix (le second Adam, le nouvel homme dont parle Saint Paul) comprend et dépasse le pessimisme de la chute (le premier Adam, le vieil homme)."Comme la faute d'un seul a entraîné sur tous les hommes une condamnation, de même l'oeuvre de justice d'un seul procure à tous une justification qui donne la vie". (Romains 5,18)." Mais il n'en va pas du don comme de la faute. Si par la faute d'un seul, la multitude est morte, combien plus la grâce de Dieu et le don conféré par la grâce d'un seul homme, Jésus-Christ, se sont-ils répandus à profusion sur la multitude". (Romains 5,15).
La figure du serpent nous montre ensuite la tentation comme une sorte de séduction par le dehors. Ce n'est pas le serpent qui dit que l'arbre était désirable, c'est Eve qui vit que l'arbre était bon à manger et séduisant à voir. La séduction serait donc séduction de nous-mêmes par nous-mêmes, projetée dans l'objet de la séduction. Ce que dit Saint Jacques: "Que personne lorsqu'il est tenté ne dise: c'est Dieu qui me tente; car Dieu ne peut être tenté par aucun mal et lui-même ne tente
personne. Mais chacun est tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise". Le serpent est alors accusé par Eve comme Eve est accusée par Adam. "C'est le serpent qui m'a séduite" dit Eve. Par la mauvaise foi, Adam et Eve cherchent à se disculper, à s'innocenter, en rejetant la faute sur un Autre, en accusant le serpent, qui donc serait la projection psychologique de la convoitise (la sexualité n'étant qu'un aspect de la convoitise, ceci étant dit pour pointer le caractère réducteur des interprétations psychanalitiques de la Génèse).
Mais le serpent n'est pas seulement notre propre animalité excitée par l'interdiction, affolée par le vertige d'infinité, pervertie par la préférence que chacun donne à soi et à sa propre différence (pour Jean Nabert dans "Essais sur le mal" PUF 1955- il n'y a d'ennemi, d'adversaire, d'étranger que par la rupture de la relation première dans laquelle les consciences avaient commencé de se reconnaître sous le signe de quelques unités spirituelles; l'acte de violence apparaît comme cette volonté diabolique de détruire l'unité, de rompre la solidarité p.88). Le serpent figure aussi que pour chacun de nous le mal n'est pas seulement événement, il est en outre tradition, il est transmis; il est ce que chacun trouve et continue en commençant. Faire le mal, c'est le répéter et l'inaugurer.
Peut-être enfin que derrière la projection de notre convoitise, au-delà de la tradition du mal déjà là, il y a une extériorité plus radicale encore du mal, une structure cosmique du mal. Du spectacle du monde, du cours de l'histoire, de la cruauté de la nature et des hommes procède un sentiment de l'absurdité universelle qui invite l'homme à douter de sa destination, ce que Gabriel Marcel appelle l'invitation à trahir. Ainsi le serpent symbolise quelque chose de l'homme et quelque chose du monde, le chaos, la tendance au chaos, au désordre en moi, entre-nous et au-dehors.(Paul Ricoeur - La symbolique du mal p.218 -260).
Voyons maintenant plus précisément les rapports du diable au langage, l'usage qu'il fait du langage. On sait que Yahvé a posé l'Interdit en l'assortissant d'une menace, d'une promesse de mort. Le serpent sustitue une autre promesse: vous ne mourrez pas, vos yeux s'ouvriront, vous serez comme des dieux. Deux promesses s'affrontent. Les travaux d'Austin sur les énoncés performatifs (qui ont donné naissance à la pragmatique) dont la promesse est le modèle exemplaire nous permettent d'apporter quelque éclairage sur ce qui se passe lorsqu'on fait une promesse.
La promesse est un acte d'autorité, c'est à dire est proférée par celui qui en a le droit, dans des circonstances légitimes. Satan en avait-il le droit ou a-t-il voulu faire comme Dieu: produire un langage agissant sans trop savoir comment. La promesse est toujours unique, c'est un acte individuel et historique. Satan n'a fait qu'une promesse. Don Juan,
les multiplie: elles sont sans valeur. La promesse est sui-référentielles c'est à dire à la fois manifestation linguistique et fait de réalité. Dire "je promets", c'est en prononçant ces mots, produire l'événement qu'il désigne: l'acte de promettre. C'est ce qui explique que la promesse sans valeur de Don Juan agit sur l'autre. La promesse est promesse de constance, de continuité dans le temps. Elle est anticipation de l'avenir par-dessus le présent, anticipation de la fin par-dessus les moyens. Nous sommes toujours sous le coup des effets de ces deux promesses. Mais la troisième promesse, celle du Christ, promesse de salut, nous garantit l'échec de Satan. Quand Dieu dit "que la lumière soit", la lumière est. Dire, c'est faire. Dieu produit un langage heureux: il y a réussite de la création; en même temps sa parole est parole de vérité. Il est l'origine par la parole de ce qui est et ce qui est, est conforme à sa parole: "Dieu vit que la lumière était bonne." Par contre, avec Satan- Serpent, on ne sait pas à quoi s'en tenir. Sa promesse est-elle mensongère ou non? Il ment quand il promet: vous ne mourrez pas. Il ne ment pas quand il promet: vos yeux s'ouvriront. "Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent". Ment-il ou non quand il promet: vous serez des dieux? Question indécidable! Sa promesse a-t-elle agi? Elle séduit Eve et occasionne la chute. Il produit donc bien un langage agissant mais fait-il comme il le voulait? Sa promesse a-t-elle réussi, échoué, abusé? Si nous ne pouvons douter du sérieux de Dieu, nous sommes par contre obligés de nous demander si le diable est sérieux ou pas. "Aux yeux de celui qui sait tout et qui peut tout, le comique n'est pas." dit Baudelaire. Le propre du diable ne serait-il pas en fin de compte de ne pas savoir s'il joue ou non? de ne pas savoir s'il est ou non en train de plaisanter? Avec lui la frontière entre sérieux et non-sérieux, entre vérité et mensonge est brouillée. Il ne sait pas s'il parle pour réussir, pour échouer ou pour abuser. Il ne sait pas si ce qu'il dit a du sens ou n'en a pas. Il ne fait pas de séparation nette entre un usage normal et un usage parasite du langage. Il peut y voir clair et le dire fortement, et n'y voir que du feu et délirer dans les vapeurs de soufre.

Jean-Claude Grosse dans Aporie N°2, 1983



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