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Les Cahiers de l'Égaré

Changer la ville, changer la vie/J.C.Grosse

Le théâtre dans la cité

ou changer la ville, changer la vie

texte écrit pour le Théâtre 95 à Cergy-Pontoise, non sélectionné

 

 


La Parole inaugurale (celle de 1965-1970) :

- Vous tous, ici rassemblés, concepteurs et réalisateurs de cet innovant projet de Ville Nouvelle, Cergy Pontoise, je voudrais vous donner des directives claires et un exemple historique. Voyez grand, voyez loin. Pensez à ceux qui se sont lancés, il y a 70 ans, dans un projet fou de Ville Nouvelle en Sibérie. Aujourd’hui, Novossibirsk est une ville de 2 millions d’habitants, vivant 4 mois par an à - 20, - 30°, la ville la plus jeune, la plus dynamique de Russie, avec 250.000 étudiants, avec sa cité des savants d’Akademgorodok. Je suis allé voir ces chercheurs et leurs laboratoires du futur. J’ai survolé le Vexin français, la Plaine de France. Peut-on être aveugle au potentiel de cette courbe de l’Oise à 25 kilomètres de notre capitale ? Tournez-vous résolument vers elle, défiez-là, complétez-là ! Voyez cette carte, ce panoramique ! Il n’y a encore rien. Puissiez-vous caresser de la main ces courbes, ces lignes, ces monts et mamelons, ces vallons, puissiez-vous embrasser du regard ces horizons, ces lointains et ces prochains ! Faites chanter en ritournelle dans votre âme, avant toute projection sur la carte, le nom des 11 villages : Vauréal, Saint-Ouen-l’Aumône, Puiseux-Pontoise, Osny, Neuville-sur-Oise, Menucourt, Jouy-le-Moutier, Eragny-sur-Oise, Courdimanche, Cergy, Boisemont et celui de la ville cent fois assiégée, un temps royale: Pontoise. Pensez à leur position, à leur histoire, à leur population, pensez à ces agriculteurs qu’il faudra exproprier. Fermeté des décisions certes mais justice des indemnisations et respect de ces gens dont la vie va basculer dans un vivre ensemble avec d’autres qu’eux. Respectez ces paysages et ces visages. Inscrivez votre projet dans le temps, sans précipitation, sans déplacement de montagnes. Poursuivez sur ma lancée ! Je vous fais confiance. Mais je vous aurai tout de même à l’œil. Au travail ! 

La Parole technique et artiste (celle des années 1975-2010) :

- La Ville Nouvelle, conçue comme œuvre publique dont il faut faire usage créatif, nous en devons la pensée à Henri Lefebvre. Le droit à la ville pour résister à la colonisation de la vie quotidienne, notre seule vie, par la consommation libéralement imposée, individuellement acceptée. Nous avons dédié, destiné les plus beaux espaces à l’appropriation publique, pas à la propriété privée. Valeur d’usage plutôt que valeur d’échange. Le premier geste structurant de Cergy Pontoise la Nouvelle a été ce grand trait rouge sur la carte, s’affirmant comme l’axe majeur du projet. L’artiste, Dani Karavan, a donné toute sa force symbolique, architecturale, paysagère à une œuvre urbaine attirant des foultitudes et des solitudes dont les usages du site sont d’une variété inouïe. Œuvre encore inachevée de 12 stations édifiées en 30 ans, la Tour du Belvédère, la Place de la Tour, le Verger des Impressionnistes, l’Esplanade de Paris, les 12 Colonnes, la Terrasse, le Jardin des Droits de l’Homme, l’Amphithéâtre et la Scène, la Passerelle, l’Île astronomique, la Pyramide, le Carrefour du Ham. 12 stations, comme les 12 communes, les 12 heures du jour, les 12 heures de la nuit, les 12 mois de l’année. La créativité dans la dénomination des emplacements, des emmarchements, des déplacements, des impasses et des traverses invite à inventer la ville, à s’y inscrire, à la faire sienne, à la marquer d’empreinte et d’utopie. Rue des maçons de lumière, rue du désert aux nuages, rue de la Justice mauve, orange, pourpre, turquoise, verte. Allée de la fantaisie. Avenue de l’Embellie. Boulevard des Merveilles. Chemin de la galaxie. Cour céleste. Passage des murmures, passage de l’aurore, passage du bateau ivre. Place des Allées et Venues. Pas de noms de dérisoires célébrités inaptes à indiquer les parcours de fermeté dont nous avons besoin pour la seule Terre possible, la seule Terre permise, la Terre non promise, la Terre paisible. Avons-nous su respecter la Parole inaugurale ? À vous d’évaluer cette oeuvre évolutive, collective, au rythme décennal ! 




La Parole de l’aède (depuis Homère) :

- Je m’en irai par les rues de Cergy la Nouvelle
par les avenues de Cergy la Prospère
je m’en irai sans attirance pour les valeurs de l’ESSEC
volonté de puissance sur l’autre la vie la nature
fortune à tout prix toute vitesse presse et stress
je m’en irai sans me laisser séduire
par les promesses d’affiches paillettes et strass
je m’en irai à ta rencontre
loin des Avenues des Banksters
et des Places de l’Envie manifestante
loin du court du moyen du long terme
car je sais que là où s’achève
Cergy aux filles de rêve
qui enlèvent le haut puis les bas
je ne t’aurai pas dés/liré(e)

Alors j’irai par les campagnes du Vexin
abandonnées par les maîtres des saisons
livrées à l’ivraie par les servantes de Déméter
j’irai sans m’attarder
dans les auberges au petit luxe
sans m’attacher aux filles légères
ô filles d’indécence sur litières de jouissance
qui te montrent tout par petits bouts
j’irai à ta rencontre
loin des agneaux sacrificiels
loin des sabbats des sorcières
car je sais que là où se ressourcent
les nostalgies de Belle et Grande Époque
à Vauréal Menucourt Courdimanche
je ne t’aurai pas dél/siré(e)

Alors j’irai jusqu’au carrefour du Ham
là où se perd le rayon laser de l’Axe Majeur
car c’est ailleurs qu’il faut chercher
nos sentiers de la première chance l’unique
vouloir l’amour du dernier jour
comme au premier jour
car je sais que là où rien ne s’indique
au hasard d’un brouillard
je crois bien que je te connaîtrai
passage de Bonne Espérance
impasse des Naufrages
traverse des Renaissances
éloigné(e) de toute maîtrise comme de toute servitude
vivant nos vies sans hurler à la mort ni aboyer à la lune
jusqu’à épuisement de nos jours et de nos nuits 





La Parole du directeur du Théâtre (depuis Jeanne Laurent, 1946) :

- Ma parole, quel rôle puis-je jouer dans cette œuvre publique et collective qui  amorce sa quatrième décennie, avec ce théâtre public à scène modulable de 400 places ? Je ne suis l’homme d’aucune maîtrise, pas homme non plus de déprise, courtisan sans courbettes tant des hommes politiques que des publics. Éclectique, pour toucher, satisfaire le plus grand nombre qui reste un petit nombre. Que faire ? Je propose des formes multiples et nouvelles selon l’air du temps. Parfois je précède, le plus souvent, je suis. Je provoque des débats contradictoires qui n’aident personne à se repérer, encore moins à penser. Moi-même ne me prononce pas. Faut-il prendre sa part de la misère du monde, comme Cergy, formidable ville d’accueil, l’a fait ? Comment évaluer cette part ? Ai-je une ligne artistique convaincue, un axe politique fort ? Si j’en crois ma durée à ce poste de directeur du Théâtre, il y a peut-être une reconnaissance publique de notre travail rassembleur et découvreur, fruit d’adaptations diverses, de compromis consensuels. Puis-je continuer à marquer petitement mais essentiellement cette Plaine de France par mon amour de l’éphémère ? Mes amis ici rassemblés, sous l’Atrium, notre Passerelle, liaison entre l’ancien et le Nouveau théâtre, je vous invite à inventer avec nous de nouveaux usages du théâtre public. Déjà, nous sortons des murs, nous allons à votre rencontre, nous donnons la parole à vos formes d’expression, nous voulons les faire entrer au répertoire. Oui à La Princesse de Clèves, oui à Pierre Guyotat, oui au Slam. Comme Molly en conclusion d’Ulysse, je dis « et oui j’ai dit oui je veux bien  Oui »

 

Jean-Claude Grosse (juin 2010)

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