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Les Cahiers de l'Égaré

Baïkal Amor/J.C.Grosse

 

 

 

Baïkal Amor




1 -
Le fils – je pars
Le père – où ?
Le fils – au Baïkal
La mère – pourquoi ?
Le fils – un amour là-bas
Le père – bonne raison
La mère – ce n’est pas une raison
Le fils – elle s’appelle Baïkala
La mère – elle est comment ?
Le fils – pure comme le lac
La mère – folle du cul comme tu les aimes
Le fils – maman !
Le père – que fait-elle ?
Le fils – elle chante le Baïkal
Le père – tu vas vivre d’amour et d’eau fraîche ?
Le fils – à peu près
La mère – et ta santé ?
Le fils – le Baïkal protège ceux qui l’aiment et qui s’aiment
Le père – qu’est-ce que tu lui trouves à ce lac ?
Le fils – écoute-le
La mère – et à elle ?
Le fils – écoute-la
La sœur – je pars avec toi
(les deux voix se mêlent, celle du Baïkal et celle de Baïkala ; ce pourrait être un duo d’instruments, piano, violon ou violon, voix)

2 -
L’amoureux – mon amour
Baïkala – quoi ? любимый
L’amoureux – rien mon amour, je te dis bonjour en disant «  mon amour »
Baïkala – dis-moi ton amour
L’amoureux – j’aime la fille à l’abandon que tu es et comment tu t’abandonnes. Je te cerne en six mots :
Baïkala
promesse
ivresse
détresse
détresse
ivresse
promesse
Baïkala – c’est pas clair comme l’eau du Baïkal
L’amoureux – je manque de lumières sur toi mais I love you obscure profonde origine du monde
Baïkala – люблю тебя aussi reflet sur le miroir bleu du lac
(les deux corps se mêlent dans une chorégraphie silencieuse et gracieuse)

3 -
Le metteur en scène – on va répéter ici
Un comédien – en pleine nature ? t’es dingue
Le metteur en scène – oui. Cet endroit du Baïkal s’appelle Baklany.
Une comédienne – pourquoi tu nous infliges ça ?
Le metteur en scène – où veux-tu répéter La Forêt ?
La sœur – ici c’est parfait
La comédienne – dans un théâtre
Le metteur en scène – t’as rien compris au théâtre russe alors !
Le comédien – en pleine nature, sans le moindre confort ? t’es dingue
Le metteur en scène – oui. Ici, à Baklany, on est au plus près de la taïga. De ses cadeaux. De ses dangers. Pensez à chanter.
 

(la sœur danse)

 

bonbon004.jpg

(Baïkala chante Кукушечка)

Пошли детки в лес гулять-ать-ать,
Чтоб цветочков там собрать-ать-ать.
Тишина кругом стоит-ит-ит,
Лишь кукушечка кричит-ит-ит.

Ты, кукушечка, скажи-жи-жи,
И всю правду расскажи-жи-жи,
Через сколько лет весной-ой-ой
Повстречаюсь я с тобой-ой-ой.
Через сколько лет весной-ой-ой
Повстречаюсь я с тобой-ой-ой.

Стала птичка куковать-ать-ать.
Стала Любочка считать-ать-ать:
Десять, двадцать, тридцать, сто-сто-сто –
Ей спасибо и на то-то-то.
Десять, двадцать, тридцать, сто-сто-сто –
Ей спасибо и на то-то-то.


4 -
Les comédiens – ton aventure est insupportable. La nature pour éprouver l’art ?
Le metteur en scène – vous préférez l’artifice ?
Les comédiens – ta nature, elle nous emmerde, on l’emmerde et toi avec. On se casse.
La soeur – je reste
Le metteur en scène – c’est ça cassez-vous. Comme si j’avais besoin de vous
Les comédiens – wouaff ! wouaff !
Le metteur en scène – regardez le travail
(le metteur en scène dirige en silence ou sur une musique une scène de La Forêt, la scène du tango où Gourmijskaïa rêve de Boulanov; la sœur joue la scène)


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5 -
L’amoureux – c’est comme ça dans toute aventure artistique mon amour
Baïkala – c’est-à-dire my love ?
L’amoureux – l’art ça dérange ou ça n’est pas de l’art
Baïkala – viens que je te soigne, любовь моя
(elle l’embrasse tendrement sur les lèvres en lui prenant la tête et en le berçant)
Pour moi, le désir d'enfant est plus fort que l’art, procréer plutôt que créer, créer, ça c’est un fantasme de mec, procréer, c'est le désir sexuel amplifié. Le désir d'être pleine de ton sexe, d'accueillir au plus près, au plus profond, toi, cet autre différent de moi. Me remplir de ton corps, lourd sur moi, parfois, quand tu t’effondres.
Est-ce que je veux un peu, beaucoup, passionnément, tout de moi ? Et toi ?
L’amoureux – c’est quoi ce délire mon amour ? que vient faire ton désir d’enfant dans notre histoire de glace et de feu?
Baïkala – Tout se passe au bord, sur la bordure, à la limite, là où entrent en contact et se séparent l’eau et la terre, bonheurs d’épure, déchirements durables, là où entrent en contact et se séparent l’eau et l’air, caresses d’épiderme, agressions profondes.
Un bord, une bordure, un rivage, un littoral délimitent un lac, une mer, un corps, un ventre. Ventre-mer du Baïkal. Ventre-mère de Baïkala.
Caresse au bord ces corps qui s’offrent, œuvres de Nature traversées par la vie créatrice.
(ils dessinent sur une serviette de table en papier leur projet de vie)
 

 

Projet-de-vie-de-Baikala.jpg

(Baïkala chante Слияние)

Если хочешь
Я разольюсь по трубам водосточным
Прямо с неба
Я упаду в остатки твоих следов
Или в окна
Я застучу твою любовь по стеклам
Только нужно
Чтоб ты умел дожди ночами слушать


Если хочешь
Я разольюсь по трубам водосточным
Прямо с неба
Я упаду в остатки твоих следов
Или в окна
Я застучу твою любовь по стеклам
Только нужно
Чтоб ты умел дожди ночами слушать


Если хочешь
Я разольюсь по трубам
Водосточным
В остатки твоих следов
Или в окна
Я застучу
Твою любовь по стеклам
Любовь по стеклам


Если хочешь
Я разольюсь по трубам
Водосточным
В остатки твоих следов
Или в окна
Я застучу
Твою любовь по стеклам
Любовь по стеклам



6 -
Le metteur en scène – on y est arrivé. Cette Forêt, répétée dans la taïga, fera date.
Les comédiens – nous te remercions pour cette aventure. Sans les sensations, les émotions éprouvées dans la forêt  ourse obscure, dans l’eau glacée du lac, vécues plus fortes avec la vodka au balsam, nous n’aurions pas saisi le sens profond des situations, nous n’aurions pas vécu la Forêt. Merci pour cette leçon d’authenticité reconstruite en 45 jours de solitude solidaire.
(les comédiens font la fête au metteur en scène ; Baïkala, au piano, joue et chante pendant que les comédiens font leurs cadeaux en portant des toasts, en buvant de la vodka au balsam, en l’embrassant sur la bouche ; la sœur danse dans La Forêt)

bonbon011.jpg

7 -
La mère – Pourquoi ? Pourquoi ?
Le père – Pourquoi lui ?
La mère – Ce n’est pas vrai. Pas lui. Appelle-le. Dis-lui de revenir.
Le répondeur – ......ligne ...... occupée ...... le 0 ...... automatiquement. 
Le père – Il a dû y avoir un ouragan. Leur central disjoncte.
La mère – S’il y a une chance, je veux qu’on la saisisse. Rappelle-le.
Le répondeur – ...... en ligne ...... signal ......
Le père – Le message a changé .
La mère – Raison de plus. Insiste.
Le répondeur – ..... ne donne pas signe de vie. Renouvelez ....
Le père – Comment savoir la vérité ?
La mère – Je veux que ce ne soit pas vrai. Recommence.
Le répondeur – ...... bon numéro ...... votre demande ......
La mère – Mon chéri, c’est maman. Dis-moi que tu vas bien, que tu reviens, que ce n’est pas vrai. Tu me manques. Je t’embrasse.


8 -
La mère – je veux qu’on l’incinère. Et dire qu’il était allé là-bas, à Cuba, pour préparer Père, qu’il a été arrêté net à Grand Arrêt, c’est dingue !
Le père – oui, que voulait-il me dire et se dire ? si on dispersait ses cendres en Méditerranée ?
Baïkala – il se demandait s’il pourrait être père avec moi. J’avais un tel désir d’enfant : girl and boy. Pourquoi le feu ? Pourquoi la Méditerranée ?
Le père – il était de Méditerranée
La mère – caressé par elle lorsqu’il s’allongeait nu sur ses sables, ses rochers
La sœur – la Méditerranée pue la mort ; elle n’aime que le tragique
Baïkala – cette mer me parle mais pas comme le lac
Le père – c’est-à-dire ?
Baïkala – quand je suis au lac, si je bois une tasse, je l’avale, ici, je la recrache


9 -
Baïkala – La vie continue, любовь моя. Ici à Baklany. Je vais te construire un mémorial avec mes mains que tu trouvais si fines, si fragiles. J’aimais que tu les caresses. C’était si doux, si léger. Jamais tu n’as forcé notre relation. Tu avais une patience… Ici vit une partie de ton âme et de notre histoire, la plus forte de notre année de bonheur. J’aimais te voir accepter nos coutumes, nos traditions chamaniques. N’es-tu pas entré nu dans l’eau glacée du lac, sous la pluie, après avoir sacrifié au rite Мать-моржиха, дай нам солнца! ? sous le regard admiratif des comédiens russes et français quand vous avez répété La Forêt ?


Quand je suis sortie de l’avion, j’avais envie qu’il vienne tout seul, pas ses amis, pas sa famille, pas de soirée avec des copains, pas de réservation au resto et pas de billets au théâtre. On va passer cette soirée ensemble, tous les deux, comme c’était prévu. J’ai mis mon rouge à lèvres. Il aime beaucoup quand je me fais belle. Il se révolte toujours contre les images des gens beaux et heureux sur les pages des magazines, des journaux stupides. Et pourtant, il aime beaucoup quand je me fais belle. Il va encore me poser des milliers de questions, je vais lui répondre. Il y a tellement de questions auxquelles je déteste répondre. En même temps, c’est assez bête de mettre du rouge à lèvres parce que sûrement on va s’embrasser, il va me serrer dans ses bras, trop fort, bien sûr après une telle longue séparation. Quand je suis passée par les couloirs, par les guichets et par les portes en verre, à la sortie, il y avait beaucoup de monde. Des voix de femmes annonçaient les prochains vols. Il n’était pas là. Je le cherchais, je le cherchais, il n’y était pas…….. Puis j’ai vu ta sœur.
La sœur – je t’aiderai. La  vraie vie est ici avec pour voisines de plage, les sœurs poètes Lisa et Daria Gorenko, une famille de sœurs où il n’y a plus le frère
(elle hurle comme quand elle a appris la nouvelle, c’est le cri d’Abbey Lincoln dans Protest)
(Baïkala chante la chanson d’amour écrite à Cape of  Good Hope, Между мной и тобой…небо)

Между мной и тобой небо
Половинка моей жизни
Где бы ты мой родной ни был
Возвращайся в мою пристань

Припев: Ааа…

Где волос твоих плед жгучий
Обжигает мои пальцы
Где пытаюсь я быть лучшим
Пируэтом в твоем танце

Припев: Ааа…

Сброшу тяжесть своих крыльев
От полетов остыть долгих
Что мне ждать от тебя, милый
Лишь бы ты обо мне помнил

Припев: Ааа…





10 -
Baïkala – laissez le temps à la Méditerranée. Venez avec moi à Baklany, au Baïkal.
La mère – à son mémorial ?
Le père – on ne croit pas à ça. On n’a pas dressé de monument à Grand Arrêt pour marquer le coup.
La sœur – moi, j’y crois, j’ai fait l’expérience. Laissez-vous aller. Lâchez prise
Baïkala – Je vous en prie. Venez vérifier avec moi. Vous entendrez sa voix, celle que le Répondeur a supprimé.
(on entend une voix sur un répondeur : en mon absence, veuillez laisser trace de votre passage à Baklany ; sacrifiez au rite dû aux disparus ; ne choquez pas vos verres de vodka au balsam pour ne pas me déranger ; je suis en communion avec l’obscure profonde origine du monde)

Baïkala – marchez pieds nus sur les galets du haut du rivage
La mère – que sens-tu quand tu marches pieds nus sur les galets ?
Baïkala – les pierres si silencieuses sont vivantes, étonnamment vivantes ; écoutez-les quand vous marchez dessus ; monologues et dialogues sont si variés
Le père – n’idéalises-tu pas ton lac ?
La sœur – ce lac guérit si on ne lui résiste pas
Baïkala –  –  vivez le moment. Et laissez le temps au Baïkal, à Baklany. Enivrez-vous de sensations, d’émotions. Que les bougies allument vos yeux. Que les gestes vous viennent, inattendus. C’est lui qui vous saisit. Portons un toast au poète disparu, en communion avec l’obscure profonde origine du monde.
(rituel du toast ; trois toasts sont portés, un aux disparus sans verres choqués, un à l’amour, un à Мать-моржиха)
Le père – on est en pleine magie ; je me sens l’ivresse légère ; oui, je dis oui à ce qui me saisit
La mère – je veux bien oui ; je me sens l’ivresse folle ; oui, je dis oui à ce qui vient ; il pleut, c’est merveilleux ; oh ! cette eau sur ma peau ! lèche, mon beau ! (il l’embrasse tendrement)
(elle se déshabille lentement, entre dans l’eau glacée du lac sans un cri de saisissement ; le père entre dans l’eau à son tour avec un cri de ravissement)

Baïkala chante Бай бай

dashapia4.jpg

 

La soeur danse Мать-моржиха

И не пеною, баю-бай
По земле твоей, баю-бай
Мы друг друга не видим
в полосках тумана

Я зову тебя, баю-бай
Чтоб уснуть рядом, баю-бай
Ледяною дорогой
крадешься в мой дом
Сном

Ты проснешься, баю-бай
В облаке песен, баю-бай
В переплете контуров
и линий

Ты же знаешь, баю-бай
Нам не быть вместе, баю-бай
И на это есть
свои причины


 

À Johannesbourg, Jagüey Grande, Le Revest, Corsavy, Baklany (2002-2010)

Jean-Claude Grosse

 

MEMORIAL.JPG

 

 

 

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