Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Les Cahiers de l'Égaré

L'Algérie de Sandrine Charlemagne

27 Juin 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

L'Algérie de Sandrine Charlemagne

Mon pays étranger de Sandrine Charlemagne La Différence (août 2012)

La narratrice, de double origine : algérienne par le pater, mort à 49 ans, enterré en Algérie à Makouda, française par la petite maman, encore de ce monde, a le désir de se rendre en Algérie où elle n’est jamais allée pour retrouver, trouver, connaître, reconnaître la moitié d’elle-même, l’autre face, la face du pater, violent, cogneur, alcoolique et qui n’a pas laissé de bons souvenirs sur le corps de ses femmes ni dans leur âme. La narratrice, au moment de son départ, est pleine de ressentiment et ambivalente tout au long de son séjour en Algérie : ira-t-elle au cimetière ou non ? Finalement, non, elle n’ira pas mais le voyage l’aura en partie réconciliée avec le pater, dont l’image, les coups, les cris surgissent en cours de récit, alors qu’elle est avec d’autres personnes dont les souffrances sont si vives, si présentes, si discrètes, si mal cachées derrière les sourires, les rites d’accueil si chaleureux, propres à ces gens de pays déchirés comme l’Algérie aujourd’hui. La narratrice n’est pas partie pour mener une enquête sur ce pays si proche de nous mais sur elle-même et son voyage, son séjour ne correspondent à aucun agenda agencé d’avance. Son séjour est commandé par les gens qui l’accueillent, contactés depuis la France et entre les mains desquels elle confie son sort car elle ne sait rien ou si peu de ce pays. C’est donc en la compagnie de ses hôtes que nous découvrons avec elle cette Algérie martyrisée, déchirée, à travers des rencontres simples, des situations du quotidien. Ce qui frappe à la lecture de ce récit, c’est la prédominance des hommes, la quasi-absence des femmes. On en rencontrera quelques-unes en cours de récit : Djâmila à Sidi-Bel-Abbès, Amina et ses filles: Farah et Nawel, l’adoptée, à Oran. Mais ce déni des femmes par l’Algérie d’aujourd’hui est proprement terrifiant, même si certaines, étudiantes, prostituées, essaient d’afficher leurs présences mais à quel prix, à quels risques. Quant aux hommes rencontrés : Sofiane, Boualem, Malek…ils nous font découvrir une Algérie de cauchemar : assassinats barbares, corruption généralisée, beuveries entre amis pour oublier, le rêve français de ces anciens colonisés, quitter l’Algérie à tout prix. Eux peuvent avoir accès à l’alcool, aux cigarettes, s’asseoir n’importe où, mettant en garde la narratrice sur ce qu’elle peut faire et surtout ne doit pas faire : étrangère, elle a cependant droit à quelques transgressions d’interdits. On n’en revient pas de voir comment une société d’hypocrisie peut régenter les comportements les plus quotidiens, les plus anodins : vie privée ne veut plus rien dire dans un tel monde ; même Amina est avertie : la rumeur dit qu’elle parle trop, elle dont le mari, Kada, a été assassiné. Ce voyage n’est pas un pèlerinage comme dit la 4° de couverture car quand on pèlerine, on sait ce que l’on va vénérer. Là, il n’y a rien à vénérer. La narratrice avait des comptes à régler avec la moitié d’elle-même, un pater à la fois absent et violent, trop pesant pour cette âme hyper-sensible et la découverte de la réalité présente de l’Algérie l’aide sans doute à relativiser sa propre souffrance. D’autant que dans ce voyage, l’accompagne Nina, son amie, suicidée par amour, avec laquelle la narratrice poursuit son dialogue. Ce récit ne nous apprend rien sur les tenants et les aboutissants de la situation actuelle de l’Algérie : deux chapes de plomb pèsent sur elle, celle des généraux, celle des barbus et il est sans doute impossible de comprendre vraiment quelque chose à la situation sinon qu’elle est désespérée et qu’en Algérie, on survit comme on peut. La narratrice, très sensible, par tous ses sens, à ce qui se présente, aux présences qui l’accueillent, réussit dans cette ambiance de désespoir à laisser passer de la lumière, de la sensualité ( beaucoup, ébauchée, rêvée), de la légèreté, de l’espoir. C’est un récit bien écrit, avec tantôt des propositions réduites à l’os, sans gras ni chair, avec tantôt des propositions poétiques, écrites en italiques pour bien faire apparaître le changement de registre, avec des descriptions évocatrices de lieux, de personnes, parfois un ou deux mots rares qui nous mettent en arrêt… Bref, fond et forme se conjuguent pour faire de ce 1° voyage en Algérie, à bord du Tarik, odyssée de Paris à Paris via Alger, Sidi-Bel-Abbès, Oran, sous les auspices de Sofiane et Amina, un voyage au bout de l’enfer, de la nuit algérienne pour retrouver Paris, ses obstacles et ses facilités. Un livre attachant, que je conseille en particulier à ceux qui ont de l’amitié pour les Algériens auxquels nous devons tant. Et que je conseille à tous ceux qui votent de façon imbécile, qui, pour des généraux et présidents corrompus, en Algérie comme en France, qui, pour des barbus et des intégristes, qui, pour des extrémistes de droite ou des droites extrêmes, qui, pour des politiciens carriéristes et clientélistes de droite et de gauche. Les hommes politiques de presque tous bords ne sont pas dignes et ne méritent que notre abstention ou notre vote blanc. Confier le pouvoir à de tels prédateurs, c’est se préparer des lendemains qui déchantent. Ce qui ressort de ce livre, c’est le ressort dont font preuve quelques individualités rencontrées pour tenter de survivre dans cet enfer. Mais l’enfer, nous devrions pouvoir l’éviter en faisant preuve de plus de lucidité, en ne cédant pas aux fascinations pour la pulsion de mort, si bien incarnée par les hommes et femmes de pouvoir et leurs sbires: militaires et policiers.

Jean-Claude Grosse

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article