Texte libre

La tentation du désert
 

Les marchands de sable
détestent
prêcher dans le désert.
Que le désert croisse !
Honneur à qui favorise
le désert !
à qui recèle un désert !
 
Prophètes de malheur,
annonceurs d’apocalypses
naissent du  désert.
Brament dans le désert.
Aboulique, la foule.
Boulimiques, les masses.
Venues du Nord,
déferlent par les autoroutes
du soleil.
Maximalisation du Sud.
A l’heure de midi,
le midi brûle.
Le désert croît.
Déserts, les chantiers.
Licenciés, les ouvriers.
Moi, les pieds dans l’eau.
Indifférent au paradis.
 
Prophètes de bonheur,
annonceurs d’âges d’or
surgissent du désert.
Exultent dans le désert.
Mimétique, la foule.
Léthargiques, les masses.
Venues du froid,
s’allongent sur le sable
chaud.
Sieste sous parasol.
A l’heure de midi, il fait nuit.
Le désert croît.
Déserts, les embarcadères.
Désarmés, les rafiots.
Moi, la tête dans les étoiles.
Indifférent à l’enfer.
 
Les assoiffés de pouvoir
déversent sur la foule,
les grandes eaux
de leurs mirages.
Fébriles, les assujettis
fascinés par ces images
qui ne désaltèrent pas.
Qui en appellerait à
la traversée
du désert ?

Sur les plages de sable,
l’indifférence d’aujourd’hui.
Molle. Obèse. Prolifique.

Dans les déserts de sable,
l’indifférence d’hier.
Dure. Sèche. Érémitique.
 
Du désert, aimer à la folie
le grain de sable
qui enraye la machine,
saboteur de toute folie
des grandeurs.
 
Du désert, garder
le grain de sable,
inaltérable,
ne pas s’attarder
à la dune,
sa répétition en masse,
altérée par
tout vent de sable.

Favoriser le désert
jusqu’au mira (cl ou g) e
de  l’oasis
                  
J.C. Grosse
La Parole éprouvée
Les Cahiers de l'Égaré
 

 

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notes de lecture

Vendredi 22 septembre 2006
Nicolas Fretel et l'écriture samplée

Le 11 avril 2006, au Théâtre de Lenche à Marseille, j'ai assisté à une lecture par Denis Lavant et une comédienne d'un texte de Nicolas Fretel:
Fleurs de Cimetière,
paru aux éditions Actes-Sud Papiers, dans le cadre d'une carte blanche donnée à la compagnie Vol plané.
L'écriture de ce texte en boucles, miroirs et abîmes m'a impressionné.
Son interprétation aussi, de grande sobriété, dans une mise en espace efficace de Razerka Ben Sadia-Lavant.

L'auteur présente son écriture comme un oratorio samplé.
J'ai voulu en savoir plus et voici ce que j'ai trouvé et qui peut utilement compléter l'agora sur
Les écritures dramatiques d'aujourd'hui.(Voir l'article sur ce blog)

Nicolas Fretel
travaille depuis 15 ans à la protection judiciaire de la jeunesse auprès de mineurs en danger.
Après avoir publié des nouvelles et des poèmes dans de nombreux fanzines, organisé des concerts au New-Moon (Rock & Strip), il commence à écrire pour le théâtre en 1998.
En 1999, la rencontre avec Razerka Ben-Sadia Lavant est déterminante puisqu'elle met en scène ses deux premiers monologues UN GARCON SENSIBLE et TAIRE.
LE PROJET H.L.A. est son (leur) premier dialogue, il sera créé au Théâtre Vidy Lausanne en 2005, mis en scène par Razerka Ben-Sadia Lavant avec Elise Carrière, Denis Lavant et Jean-Pierre Léonardini, puis présenté au Théâtre National de la Colline en mars 2006.
Début 2005 paraissent Pigalle ton ombre est une valse triste (Photos Louis Bourjac textes Nicolas Fretel) aux éditions Le Passant ordinaire et LE PROJET H.L.A suivi de FLEURS DE CIMETIERE aux Editions Actes-Sud.
Frédéric Maragnani met en scène BARBE-BLEUE (LA SCENE PRIMITIVE) en avril 2006, au TNT- Manufacture de Chaussures, à Bordeaux.

« Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderie, et des carrosses tout dorés ; mais par malheur cet homme avait la barbe-bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu’il n’était ni femme ni fille qui ne s’enfuit de devant lui… »
La Barbe-Bleue de Charles Perrault

L’histoire : Barbe-Bleue (la scène primitive) est un conte initiatique sur la sexualité, la construction du désir, la recherche des géniteurs. La jeune fille et Barbe-Bleue vivent dans un grand château. rempli d’animaux empaillés. Ils sont servis et accompagnés par une religieuse, Maria. La jeune fille est chaste et vierge. Pour elle : deux interdits : ne pas ouvrir sa ceinture de chasteté et ne pas ouvrir la petite salle du château qui possède un secret. Barbe-Bleue est hanté par la recherche de la scène primitive. Il a construit dans cette petite salle une machine à remonter le temps pour assister à cette scène primitive. Maria, la servante, se tord d’amour pour Barbe-Bleue et de jalousie pour la jeune fille. Elle cherche à connaître ses origines par le biais de cette machine. Tous trois vont découvrir au fur et à mesure le secret qui les lie…

Nicolas Fretel use des nombreux outils de l’écriture pour nous emmener sur des chemins d’un fantastique trash, oscillant entre l’esthétique du film noir, une sorte d’expressionnisme débridé, un baroque sado-masochiste assumé : procédé du « sampling », c’est-à dire de la reprise organisée de la partition, du ressassement, de pantomimes… et met en avant ces préoccupations d’artiste : s’adresser à l’inconscient du spectateur en travaillant sur la terreur de l’irreprésentable (la scène primitive d’accouplement) l’interdit, l’exclusion du monstre (Barbe-Bleue n’est-il pas un « monstre » dont la barbe bleue le rend si laid et si terrible que toute femme ou fille ne peut que s’enfuir devant lui...), la peur des changements et des transformations du corps (perte de la virginité).

Auto-entretien réalisé par Nicolas Fretel

Comment es-tu venu au théâtre ?

Pour commencer, je me considère comme un « autodidacte » du théâtre.
Par autodidacte, j’entends le fait que je ne viens pas du théâtre comme de nombreux auteurs qui ont pu avoir un parcours de comédien ou de metteur en scène et je l’entends aussi par le fait que le théâtre ne faisait pas partie de « ma culture » avant l’âge de trente ans. Je suis arrivé au théâtre par hasard, suite à un pari !

Quelles sont tes sources d’inspiration ?

Je voue une véritable fascination littéraire à Georges Bataille pour sa recherche « d’états limites » en littérature. Cette recherche « d’états limites » m’intéresse aujourd’hui à deux niveaux. Dans le choix des sujets, inspirés directement par la psychanalyse comme la scène primitive à la base de l’écriture de Barbe-Bleue et dans la forme en travaillant une écriture répétitive et obsessionnelle qu’on nommera sampling.

D’où t’es venue l’idée de sampler les scènes dans tes pièces ?

Le sampling est le produit d’une étrange cohérence.
Je suis énormément sorti dans les années 90 et j’ai, par conséquent, écouté beaucoup de musique techno. Cette musique produite par des machines née à Détroit, ville de l’industrie automobile, est basée sur la répétition de boucles musicales censées amener le public à la transe. C’est une sorte de tribalisme retrouvé.
La deuxième raison à cette écriture samplée est plus dramatique si je puis dire, puisqu’à la fin de ces mêmes années 90, je suis tombé gravement malade.
J’ai du subir des séances de dialyse pendant deux ans en attendant une greffe.
Les séances de dialyse, à la répétition implacable, consistent aussi à être relié là aussi à des machines.
Il y a aussi une machine dans Barbe-Bleue, une machine à remonter le temps…

Pourquoi un conte ? Et pourquoi Barbe-Bleue ?

Premièrement, j’entends écrire des histoires ou plutôt raconter des histoires au théâtre, ce qui se fait de plus en plus rare dans le théâtre contemporain.
Le conte, c’est la source de la narration : Il était une fois… Mais le conte, dans son apparente simplicité, est traversé, comme nous le démontre Bruno Bettheleim et sa « psychanalyse des contes de fée », par les fantasmes les plus crus.
Pour moi Barbe-Bleue est le plus érotique de tous, dans le sens où Bataille parle de « vomi érotique », quelque chose de très sado-maso… une mise en scène de la sexualité.

Qu’est-ce qui autrement caractérise cette version ?

En plus de souligner l’érotisme du conte, j’ai évidemment essayé d’amener une certaine poésie, ma poésie pour humaniser ce pauvre Barbe-Bleue.
Barbe-Bleue c’est celui que l’arbitraire désigne comme laid, c’est, autour de nous, l’étranger dont la couleur le stigmatise.
Par Jean-Claude Grosse
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Mercredi 15 novembre 2006
article repris sur le site

site de l'entraide étudiante gratuite


100 livres pour la vie
En 1998, dans le cadre de la « consultation » Allègre sur les lycées, j’avais réagi par 5 exercices d’esprit civique et critique, largement diffusés dans le lycée ( j’enseignais au lycée technique Rouvière à Toulon et c’était ma dernière année, riche en réalisations puisqu’avec des élèves et quelques collègues nous avons écrit et édité un livre à 2.000 exemplaires : Rouvière, un lycée dans le vent, un beau cadeau de départ ) et par internet, ce qui m’avait donné l’idée d’écrire un livre à partir de ces exercices intitulés : Allègrement, et qui aurait pour titre : Quel « gay sçavoir » pour les lycées du III° millénaire. Le projet aboutit en 2004, avec la parution de : Pour une école du gai savoir, écrit à trois. Un seul exercice a été utilisé pour la construction du livre. Et un des cinq exercices avait consisté à proposer une liste de 100 livres pour la vie, livres dont je souhaitais qu'ils soient offerts à tous les lycéens de France par les mécènes suivants : Crédit Lyonnais pour compenser le trou payé par les contribuables (qui s’en souvient ?), l’ex-JMM (qui s’en souvient ?), l’ex-PDG d’ Alcatel (qui s’en souvient ?), Elf-Aquitaine et Total, des pollueurs aux bénéfices scandaleux, avec l’argent (planqué en Suisse) des pots de vin pour les frégates vendues à Taïwan, Lyonnaise des Eaux et Compagnie Générale des Eaux, exploitants privés de l’eau publique, Lagardère ( armement Matra, Hachette et dictionnaires, presse), Dassault (avions civils et militaires, presse).
Cette liste m’ayant été demandée, il y a quelques jours, je l’ai retrouvée dans mes archives soumises à la critique rongeuse des souris et je la livre sans corrections sauf à la fin.

Pour comprendre l’univers, la vie sur terre à partir d’aujourd’hui et non à partir de la création du monde, de l’homme et de la femme par un dieu improbable, en tout cas qui ne s’est pas manifesté avec évidence à moi, l’évidence étant un des signes possibles de la vérité( la mort de chacun et de tous me paraît évidente, la présence de la nature aussi ):

- Les 3 premières minutes de l’univers par Steven Weinberg - terminales
- Des astres, de la vie et des hommes par Robert Jastrow - terminales
- Les origines de la vie par Joël de Rosnay - terminales
- Quand les poules auront des dents par Stephen Jay Gould - terminales
- Une brève histoire du temps par Stephen Hawking - terminales
- L’évolution des idées en physique par Albert Einstein et Léopold Infeld - terminales
- Éloge de la différence par Albert Jacquard - 2° et 1°
- Le singe, l’Afrique et l’homme par Yves Coppens - 2° et 1°
- Les plantes, leurs amours, leurs problèmes par Jean-Marie Pelt - 2° et 1°
- L’heure de s’enivrer par Hubert Reeves - terminales

Pour réfléchir sur les sciences et les techniques :

- Le geste et la parole par André Leroi-Gourhan - terminales
- L’invention de notre monde par François Dagognet - terminales
- De la préhistoire à l’histoire par Gordon Childe - 2° et 1°
- Les découvreurs par Daniel Boorstin - 2° et 1°
- La fin de l’innocence par Bertrand Jordan - terminales
- L’homme mondial par Philippe Engelhard - terminales

Pour interroger les religions, les sagesses, les mystiques :

- Naissance de Dieu, la bible et l’historien par Jean Bottero - terminales
- Lumière sur lumière ou l’Islam créateur par Salah Stétié - terminales
- Entretiens avec les disciples par Confucius - 2° et 1°
- Tao te king , traduit et commenté par Marcel Conche - terminales
- Essais sur le bouddhisme zen par D.T. Susuki - terminales
- Pieds nus sur la terre sacrée par Mac Luhan et Curtis - 2° et 1°
- Les religions d’Afrique noire par L.V. Thomas et R. Luneau - 2° et 1°

Littérature et philosophie mêlées :

- Gilgamesh (la plus vieille épopée connue, venue de Sumer) - 2° et 1°
- Le livre des morts égyptiens - terminales
- L’Iliade et l’Odyssée par Homère - 2° et 1°
- Les tragiques grecs : Eschyle, Sophocle, Euripide - 2° et 1°, pour trouver à quelque part ce diamant : l’attendu ne s’accomplit pas et à l’inattendu, un dieu ouvre la voie.
- Les anté-socratiques : Parménide, Héraclite, Anaximandre, traduits et commentés par Marcel Conche - après la terminale, pour découvrir quelques philosophies de la Nature, complémentaires et non contradictoires, et comprendre que nos conneries qui « détruisent » la Nature ne détruisent que nous-mêmes et que la Nature nous survivra sans s’interroger sur notre commerie (faire comme= devenir con; commerie=connerie)
- La République par Platon - terminales et après, pour quoi ? le mythe de la caverne peut-être !
- Lettres et maximes d’Épicure traduites et commentées par Marcel Conche - après la terminale
- De la nature par Lucrèce (lire : Lucrèce par Marcel Conche) - après la terminale
- Le vin, le vent, la vie par Abû-Nûwas - 2° et 1°, attention à l’abus
- Les quatrains par Omar Khayyam - 2° et 1°, attention à l’abus
- La Divine Comédie par Dante - après la terminale, pour le passage du détroit de Gibraltar par Ulysse qui fut donc le premier découvreur de l’Amérique et ne revint donc jamais à Ithaque.
- Les cinq livres par Rabelais - 2° et 1° et toute la vie, pour l’oracle de la dive Bacbuc : in vino veritas. Il ne pouvait en être autrement, le livre s'adressant aux beuveurs trez illustres
- Discours de la servitude volontaire par La Boétie - 2°, 1°, terminales et toute la vie. À apprendre par cœur. Ce texte, écrit à 16 ou 18 ans, serait le texte politique nous permettant de changer et soi et le monde.
- Essais par Montaigne - 1°, terminales et toute la vie, à sauts et à gambades, pour « parce que c’était lui, parce que c’était moi » et « que philosopher, c’est apprendre à mourir »
- Don Quichotte par Cervantes - 2° et 1° et plus si affinités, pour ne pas combattre les moulins à vent d’aujourd’hui.
- Drames, tragédies, comédies et sonnets par Shakespeare - toute la vie, pour tomber sur ce diamant : « la vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre histrion qui se pavane et s’échauffe une heure sur la scène et puis qu’on n’entend plus…une histoire contée par un idiot, pleine de fureur et de bruit et qui ne veut rien dire. »
- Pensées par Pascal - terminales et toute la vie, sauf ce qui concerne l’homme avec dieu, pour quelques pensées bien frappées et pour le pari, chef d’œuvre de fausseté puisque, si je gagne l’infini en pariant qu’il y a une chance que dieu existe, je gagne zéro s’il y a zéro chance et dans les deux cas, je suis marron puisque je n’aurai jamais la preuve si c’est une chance ou zéro, donc j’aurai passé ma vie dans l’illusion.
- Quelques fables de La Fontaine pour quelques morales, « selon que… »
- Cinna par Corneille - 2°, pour Corneille ; j’ai oublié Racine mais vous y aviez pensé
- Dom Juan par Molière - 1°, pour l’éloge du tabac, discrédité par tous les commentateurs et pourtant clef de la pièce puisque « qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre … avec lui , on apprend à devenir un honnête homme, on en donne à droite et à gauche, on n’attend même pas qu’on nous en demande … », de mémoire, sans vérifier et en en faisant un peu trop.
- Le prince par Machiavel - terminales, le prince ne mérite pas un P, le prince, tout prince
- De la démocratie en Amérique par Alexis de Tocqueville - terminales et plus tard, plutôt que : American Vertigo , à paraître, de Bernard-Henri Lévy
- Discours sur l’inégalité parmi les hommes par Rousseau - terminales
- Projet de paix perpétuelle et universelle par Kant - terminales
- Guerre et paix par Tolstoï - en cas d’enlèvement et de séquestration de longue durée ; c’est le livre qui a sauvé l’otage Kaufman au Liban, il y a déjà pas mal de temps
- Les frères Karamazov par Dostoievski - sur le mal absolu, la souffrance des enfants
- Bouvard et Pécuchet - ou la guerre à la bêtise, pour toute la vie
- Ulysse par James Joyce - pour ce diamant, quelque part : « et oui j’ai dit oui je veux bien Oui »
- Drames par Tchekhov - toute la vie

De la poésie et des poètes :

- Oeuvre-Vie par Rimbaud - 2°, 1°, terminales et plus si affinités
- Van Gogh, le suicidé de la société par Artaud - terminales
- L’espace du dedans par Michaux - 2°, 1° et plus
- Vents- Amers par Saint-John Perse - 1° et plus
- Feuillets d’Hypnos –Les Matinaux par René Char - 1° et plus
- Le parti-pris des choses par Francis Ponge - 2°, 1° et plus, pour Rhétorique, à apprendre par coeur
- Poèmes et Lettres par Rilke - 1°, terminales et plus
- Axion Esti par Odysseus Elytis - terminales et plus
- Sol absolu par Lorand Gaspar - 1° et plus
- Tristia par Ossip Mandelstam - 1° et plus
- Lettres à Rilke, Pasternak par Marina Tsvetaeva - 1° et plus
- Chant général par Pablo Neruda - 1° et plus , pensez à quelques romanciers sud-américains : il y en a de considérables ; idem aux Etats-Unis : vous saurez les trouver !

Quelques romans et essais :

- Le procès par Kafka - 1°
- L’homme sans qualités par Robert Musil - terminales
- À la recherche du temps perdu par Marcel Proust - pour la vie mais mieux vaut s’arrêter en route et flâner
- Le livre de l’intranquillité par Fernando Pessoa - pour la vie
- Les derniers jours de l’humanité par Karl Kraus - pour se désillusionner définitivement
- Voyage au bout de la nuit par Céline - pour se désillusionner
- Désert par J.M. G. Le Clézio - à partir de la 2°
- J’accuse par Zola - à partir de la maternelle
- Jaurès, Rallumer tous les soleils par Jean-Pierre Rioux - pour découvrir celui qu’on aurait mieux fait de suivre contre la boucherie de 14-18 et qui fut assassiné pour cela, et qui est d’une grande actualité sur tout un tas de sujets ; vaut Marx et d’autres aux pseudos passés dans la postérité : Lénine, Trotsky
- Discours à l’assemblée par Victor Hugo - pour comparer avec les députés d’aujourd’hui, souvent absents de l’hémicycle.
- La très brève relation de la destruction des Indes par Bartolomé de Las Casas - pour être vacciné contre toute colonisation de la Lune ou de Mars.
- Putain de mort par Michael Herr - pour être vacciné contre la guerre d’hier mais pas celle de demain, parce qu’il y aura toujours des volontaires pour y aller, les chefs d’état, qui ne la font pas, sachant toujours trouver les mots qui mettent en rangs et au pas cadencé les jeunes, avec le soutien de leurs parents. Un certain Prévert a dû écrire un truc, un poème peut-être, là-dessus.
- Si c’est un homme par Primo Lévi - pour comprendre un peu les camps nazis de l’intérieur
- Récits de la Kolyma par Varlam Chalamov - pour comprendre un peu les goulags staliniens de l’intérieur
- Le talon de fer par Jack London - pour comprendre où voudraientnous mener les faucons américains - 2°, 1°, terminales (en italien, faucon se dit falco)
- Dominer le monde ou sauver la planète ? par Noam Chomsky - terminales
- Radieuse aurore par Jack London - ou comment on est joué aux dés par le jeu de la vie, du destin - 2°, 1°, terminales, comme illustration de Temps et destin ou de L’aléatoire de Marcel Conche
- Nous, le peuple des États-Unis …par Howard Zinn - terminales et plus
- La vallée de la lune par Jack London ou la chute d’un couple dans l'enfer d'une grande ville et sa renaissance dans le monde rural - 2°, 1°, terminales
- De la désobéissance civile par Henry David Thoreau - dès le berceau
- Walden ou la vie dans les bois par Henry David Thoreau - dans 50 ans quand le réchauffement climatique aura produit ses effets
- Révolution non-violente par Martin Luther King - 2°, 1°, et plus
- Tous les hommes sont frères par Gandhi - 2°, 1°, et plus
- Le salut est en vous par Tolstoï - 2°, 1°, et plus
- Pour une internationale du genre humain par Raoul Vaneigem - terminales et plus
- Temps et destin par Marcel Conche - après la terminale, avec L’aléatoire, essentiel
- Actualité d’une sagesse tragique par Pilar Sanchez Orozco - après la terminale et pour la vie, une présentation exemplaire de la pensée de Marcel Conche ; excusez-moi si j’insiste mais fréquentant sa pensée depuis 1968, je sais combien elle a compté dans ma vision de la vie, de la mort. Personne ne naît et ne meurt à ma place donc qu’est-ce que je fais de ça ? avec ça?
- Avertissement aux écoliers et lycéens par Raoul Vaneigem - dès l’école maternelle
- Pour une école du gai savoir par Philippe Granarolo, Jean-Claude Grosse et Laurent Carle - pour les ministres de l’éducation nationale quand ils ont échoué dans leurs réformes.


Ayant comparé à l’époque, ma liste de livres avec la liste des 500 proposée par Phosphore : « la bibliothèque des années-lycée », j’avais à peine trouvé 10 titres en commun. Il est clair que Phosphore et moi, nous sommes à des années-lumière et que nous ne voulons pas le même « type » d’homme.
Cette liste, après beaucoup de réflexions, je l’avais couchée sur le papier, le 14 février 1998, pour les 50 ans de ma femme, que j’ai eue comme élève dans les années « et mourir d’aimer ».
Pour cette version 2006, je n’ai rajouté que quelques titres à la fin.
Je pense que cette liste que je vais mettre sur internet ne rencontrera pas l’écho des maisons d’édition.
J’espère que des jeunes et quelques autres s’en saisiront.

Jean-Claude Grosse

Le 14 février 2006

Cher JCG,
"100 livres pour la vie": liste qu'il était bon de ne pas laisser aux souris.
Excellent choix, rien à redire.
Avec toute mon amitié,
Marcel Conche

Par Jean-Claude Grosse
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Mardi 1 mai 2007
Pour ce 1° mai 2007, qui va être enthousiaste cet après-midi à Charlety (il y eut un précédent en 1968 dans ce stade qui ne m’a pas laissé un bon souvenir : tentative de récupération politique par Mitterrand d’un vaste mouvement de libération; il ne fut pas le seul: parti communiste et CGT dévoyant le mouvement sur la voie électorale avec les résultats qu'on connaît; mouvement aujourd’hui stigmatisé par Sarkozy qui a trouvé dans les livres de Luc Ferry et dans sa propre haine de la liberté, de quoi mener depuis plusieurs mois une diatribe contre mai et les idées de 68 pour ne pas avoir à parler de son bilan),
à 5 jours du 2° tour d’une Présidentielle où les Français vont décider de « changements » dans la continuité en pire si c’est Sarkozy (il suffit de voir la vidéo de son meeting à Bercy pour constater que ceux qui l’entourent sont ceux qui ont gouverné et gouvernent à droite depuis 5 ans mais aussi avant),
ou décider de changements réels et profonds si c’est Ségolène Royal qui est élue, ce que je souhaite et à quoi je contribue avec mes moyens,
il me semble symboliquement juste de mettre en ligne cette note de lecture sur le 1° roman d’Aurélie Filippetti, lu à l’occasion d’un aller-retour en TGV, à Bruxelles, pour voir un spectacle : Voyage par La Fabrique Imaginaire.

Les derniers jours de la classe ouvrière
d’Aurélie Filippetti



Voilà un titre définitif, racoleur donc, faux évidemment, du point de vue de l’Histoire (comme les thèses des idéologues de la fin de l’Histoire), du point de vue de la réalité actuelle (doivent en savoir quelque chose petites mains et gros bras d’ailleurs et d’ici), du point de vue du récit même (puisque raconter 25 ans après, la liquidation de la sidérurgie lorraine c’est montrer la vie possible après la mort par la mémoire, par l’écriture : les oubliés deviennent des acteurs de leur histoire, de l’Histoire, de leur vie).
Ce titre de dramatisation (moins fort que celui de Karl Kraus avec Les derniers jours de l’humanité, publié en 2 versions par les essentielles éditions Agone de Marseille) a rempli son effet puisque me racolant, il m’a donné envie de lire ce roman. Le plus souvent, je résiste au racolage mais là je me suis laissé attirer. Une autre raison m’a poussé : j’ai des origines lorraines et j’ai un cousin sidérurgiste qui a dû quitter la Lorraine de Longwy où il pensait mener longue vie pour Fos-sur-Mer où ça coule (voir ma pièce : La lutte des places).
Ce court roman de 180 pages tourne autour de la figure du père, Angel, Angelo, fils d’immigrés italiens, ouvrier mineur pendant 30 ans, maire communiste d’Audun-le-Tiche.
Ce roman est construit par tableaux, comme des vignettes. C’est qu’il doit être difficile pour la mémoire de reconstruire, de construire même, la linéarité, la genèse, la chronologie d’une histoire singulière étroitement liée à la grande Histoire que l’on ne vit pas comme telle sur le moment. Il s’ensuit des tableaux, des vignettes dont je n’ai pas cherché à repérer l’agencement dans l’espace et le temps. La complexité de la tâche m’a découragé et j’ai donc pris le roman comme il se présente : flashes. On s’en prend plein les yeux : on visualise très bien les situations, les événements, les gens, les rassemblements, les fêtes, les drames.
L’écriture de ces tableaux est elle-même d’aujourd’hui, à l’économie d’un nombre important de mots présumés importuns, bavards, inutiles. Ce n’est pas une écriture à la Céline de reproduction écrite de l’oralité, c’est une écriture issue de ces tentatives d’éliminer le superflu « idéologique » de la langue comme adjectifs, adverbes, mots de liaison…
Parfois, cela m’a agacé, parfois j’ai adhéré. Car cette écriture n’est pas homogène : elle peut varier de vignette en vignette.
Au milieu des vignettes, des documents officiels, du Parti communiste, le parti de la classe ouvrière comme il le prétendait et comme le croyaient trop d’ouvriers jusqu’à ce que leurs yeux s’ouvrent, trop tard. Le parti de la lutte des classes dans les mots et discours se révélant le parti de la collaboration de classes dans les mots d’ordre et les actions. Le roman montre le dur réveil, les désillusions, le désenchantement, la désespérance, le virage à l’extrême droite, le racisme quotidien…Mon choix du « trotskisme » dès 1969 m’a épargné ces compromissions même si aujourd’hui, je suis en recherche d’autres voies parce que les mentalités ont changé. Avec aussi les compromissions de la gauche, parti socialiste en tête.
Bien sûr, on a droit à des pages sur les maîtres, les de Wendel, leur paternalisme, leurs efforts pour récupérer chez leurs ouvriers, les éléments qu’ils vont mettre à leur service, leur acharnement à isoler les récalcitrants, leur imprévoyance d’entrepreneur, soucieux seulement de profit et donc ne diversifiant pas la production d’acier en produits dérivés issus de la sidérurgie, leur indifférence au sort de ceux qu’ils livrent au chômage, leur capacité à récupérer les aides publiques et à partir avec un gros magot. Ces pages révoltent, même quand on est habitué comme moi à ne pas avoir d’illusions sur le capitalisme, devenu encore plus prédateur depuis 30 ans.


Autre intérêt de ce roman : les plongées dans les pensées, les monologues intérieurs de quelques protagonistes, fidèles jusqu’au-boutistes du PCF, transfuges de classe, rêveurs de promotion par l’école, rêveuses de stabilité par mariage…Des recettes italiennes viennent agrémenter le récit : les allées et retours entre la France d’une ville lorraine et l’Italie d’un village d'Ombrie montrent bien que l’on reste, dans l’immigration et dans l'intégration, hommes et femmes de 2 cultures avec clivages, disharmonies, tensions…
Bref, un roman qui fait chaud au cœur parce qu’une jeune femme de 30 ans, études supérieures, fait retour sur « son » histoire, c’est-à-dire la crée, la construit par documentation, par assimilation amoureuse, filiale. Un roman à lire. Même si comme toujours, on ne tire jamais les leçons du passé, de nos histoires, de l’Histoire.


Entretien avec Aurélie Filippetti

Comment avez-vous intégré le cercle restreint (15 personnes) de l'équipe de campagne de Ségolène Royal ?
Après avoir passé sept ans chez les Verts, j'ai été déçue par le fonctionnement du parti alors que l'écologie a le vent en poupe. Je connaissais un peu Ségolène Royal. Elle était venue à Longwy en avril dernier, je lui avais fait une note sur la situation là-bas. J'ai toujours considéré que c'était la plus écolo des candidats socialistes. Elle a dû me choisir pour montrer sa volonté d'une équipe féminisée er rajeunie.

Est-ce que vous croyez que Ségolène Royal va convaincre, en Lorraine, où vous êtes née ?
Son discours passe bien, dans les milieux populaires. Je l'ai vu dans ma famille. Tout de suite, elle a convaincu des gens qui jusque là votaient communiste de voter pour elle. La notion d'ordre juste, la démocratie participative, le côté femme, ce sont des thèmes porteurs dans les milieux ouvriers.

Vous venez de Longwy. Fille de mineurs, vous êtes normalienne et agrégée de lettres classiques. Un parcours peu commun. Vous pouvez le retracer ?
Enfant, j'habitais Audun-Le-Tiche, en Lorraine, près du Luxembourg, dans le bassin sidérurgique. Mon père était mineur de fond. Il a contracté un cancer du poumon, qui n'a jamais été reconnu comme maladie professionnelle. Il est mort quand j'avais 19 ans. Après une prépa littéraire à Metz, j'ai intégré Normale Sup en 1993. Un vrai choc : j'ai été saisie de l'homogénéité sociale qui y régnait. Quasiment tous des fils ou filles d'universitaires, très majoritairement parisiens... Il m'a fallu apprendre tous les codes. J'ai obtenu l'agrégation de lettres classiques en 95, mais je n'ai pas voulu continuer la recherche universitaire, je voulais quelque chose de plus concret. Je suis alors partie aux Etats-Unis faire un stage à l'ambassade de France à Washington sur les questions de boéthique -c'était au moment du clonage de Dolly.

Et l'engagement politique ?
De retour en France, après avoir eu un enfant (une fille, Clara), j'ai pris ma carte des Verts en 1999, pendant les européennes. Je me reconnaissais dans leurs grandes options : l'écologie, la démocratie participative, l'Europe, le féminisme. Et je savais le parti clairement ancré à gauche, grâce à Dominique Voynet. J'ai été tête de liste Verts aux municipales dans le 5ème arrondissement en 2001 grâce à la loi sur la parité . Avec 13,75% des voix, je suis devenue conseillère d'arrondissement.

En 2001, Yves Cochet m'a proposé de travailler à son cabinet comme ministre de l'Environnement. Je me suis occupée de développement durable, jusqu'au séisme du 21 avril 2002. Retour à la vie civile. J'avais commencé « Les derniers jours de la classe ouvrière » depuis longtemps. Je l'ai repris, publié chez Stock au printemps 2003. C'est un livre que j'avais en moi depuis longtemps. Il a été très bien accueilli. Et il m'a permis, en rencontrant des lecteurs, de prendre conscience de cet immense désir des gens que l'on rende justice à la mémoire ouvrière, à cette histoire là, la sidérurgie dans le bassin lorrain, la dignité du monde ouvrier.

A propos de vote ouvrier, vous n'avez jamais voulu suivre votre père, qui fut communiste toute sa vie ?
Je l'ai vu trop malheureux, d'avoir dû constamment suivre la ligne du Parti, malgré Prague, Budapest ou le rapport Khroutchev. Trop malheureux aussi, quand le mur est tombé, en 1989. Tout ce en quoi il avait cru s'effondrait.

Pourquoi avez-vous quitté les Verts ?
Ils ne m'ont même pas permis d'être candidate à la candidature pour les législatives de 2007, à Longwy. Mais je n'ai pas pris ma carte au PS. Pour l'instant, je suis libre.

L'avenir ?
D'abord, la victoire de la gauche.


Le regard d'Aurélie Filippetti
sur Ségolène Royal




Par Jean-Claude Grosse
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Dimanche 27 mai 2007

Note sur La mort et la pensée
de Marcel Conche
(2° édition aux éditions Cécile Defaut, Nantes)
paru en février 2007
portrait-marcel-conche.jpg Portrait de Marcel Conche par Jean Leyssenne

J’ai lu La mort et la pensée dans sa 1° édition, aux Éditions de Mégare, en 1974 ou 1975, au Revest. Comme j’enseignais la philosophie au Lycée Rouvière à Toulon, il m’avait semblé bon de lire la méditation d’un philosophe vivant sur un sujet dont j’ai toujours pu mesurer qu’il intéressait les jeunes.

Les suicides d’adolescents ou les morts violentes d’adolescents (une année, un de mes élèves au sortir d’un cours de philosophie, trouva la mort dans un accident de moto à 500 mètres du lycée ; dans le Nord, à Le Quesnoy, j’ai eu aussi à déplorer la mort accidentelle d’un élève auquel j’ai consacré une épitaphe dans La parole éprouvée, une œuvre poétique parue en 2000) m’ont toujours scandalisé au sens où j’avais le sentiment d’une injustice ; une vie n’ayant pu se retourner sur elle-même pour dire : « j’ai fait ce que je pouvais faire de mieux, j’ai bien vécu. »

J’avais découvert Marcel Conche au travers de quelques cours sur Nietzsche, suivis par ma femme Annie, en 1968, à Lille.

Je ne peux dire ce que cette 1° lecture m’a apporté. J’ai toujours été intéressé par la réflexion sur la mort, Montaigne me paraissant être celui qui m’apportait le plus. Mais je n’avais pas l’urgence de vivre, liée à une proximité avec la mort.

Ai-je relu ce livre après la disparition de Cyril G. et de Michel B., à Cuba, le 19 septembre 2001 ? J’ai le souvenir de l’avoir ressorti mais de n’être pas allé au bout de cette nouvelle lecture. Le livre est souligné comme je le fais souvent, moins que le nouveau, mais avec beaucoup de passages communs, à 30 ans d’intervalle.
J’ai eu besoin de l’écriture dramatique pour mettre quelques mots sur une douleur, une incompréhension, deux cheminements, celui d’Annie, le mien.

J’ai par contre lu deux fois, cette nouvelle édition, présentée dans un format qu’on a bien en main, édition élégante avec en couverture, le beau portrait de Marcel Conche par Jean Leyssenne.
La multiplication des disparitions entre 1998 et 2001 (3 en 2001) m’a rendu avide de méditations sur la mort.

Celle de Montaigne : que philosopher c’est apprendre à mourir, a longtemps été un repère, comme remède aux peurs qui paralysent dans la vie de tous les jours. J’ai puisé chez Montaigne et chez La Boétie, dans mon caractère aussi, le courage de dire ce que j’avais décidé de dire même si risques de retours de bâton, de faire ce que j’avais décidé de faire même si obstacles, qu’en dira-t-on, de prendre des positions publiques même minoritaires mais me paraissant justes, d’agir pour la création et la culture même si mépris, indifférence…

Avec Marcel Conche, qui les reprend du discours commun sans les remettre en question, mais en les justifiant, analysant, approfondissant, on va à certaines évidences qui ne sont pas sans conséquences :

1- nous savons que nous mourrons et que nous n’y pouvons rien ; sentiment d’impuissance insurmontable qui met à égalité tous les humains et rend dérisoires les appétits de puissance



2- nous ne savons pas ce que cela veut dire, ce qui signifie aussi que nous ne savons pas ce que signifie la vie ; vivant, ma vie est orientée par ma nature (à la fois de l’inné et de l’acquis) avec une insatisfaction permanente, suis-je bien orienté ? questionnement lié à ma liberté, être libre = je me donne forme, condition de la pensée, s’appuyant sur la raison = je donne à ma vie la forme du tout (pages 43 à 46)


3- nul homme ne le saura jamais mais si l’homme ne connaîtra jamais le sens de la mort, donc aussi celui de la vie, il pense et pensant, il construit sa philosophie.


Ce n’est pas en pariant sur telle ou telle philosophie déjà existante, que l’on pense. Ni en réalisant un syncrétisme de corpus hétérogènes. Le pluralisme des philosophies et leur incompatibilité fait du scepticisme pour autrui, une attitude indispensable . Par cette attitude, la possibilité pour un autre que moi de penser différemment de moi est posée, ce qui ne m’empêche pas de penser ce que je pense et d’être convaincu de la vérité de ma philosophie.

En ce qui concerne la mort, on a deux options : elle est un devenir-autre (idéalisme, spiritualisme) ou un devenir autre chose (matérialisme), sans preuve pour l’une ou pour l’autre. C’est par un cheminement authentique que l’on choisra l’une ou l’autre, celle qui correspond vraiment à nos évidences constitutives.

Les trois évidences évoquées ci-dessus rendent hypothétiques les interrogations sur ce qu’il y a après la mort. Celui qui croit qu’après la mort, il n’y a rien que le néant, celui qui croit à la vie éternelle de l’âme après la mort du corps, sont, tous les deux, des croyants, n’ayant nulle preuve, nulle certitude.

Ce faisant, je ne porterai pas mon athéisme, mon agnosticisme comme un drapeau ; j’aurai la croyance modeste, prêt à entendre la croyance d’un autre en une vie au-delà de la mort, si elle aussi, est modeste.

Si je fais choix du néant après la mort, choix vécu, convaincu et non, pari entre deux ou plusieurs hypothèses, je me trouve à devoir construire le sens de ma vie, non tendue par cette quête de la vie éternelle qui lui donnerait son sens ou sa fin (quand finit ma vie mortelle, commence ma vie immortelle, accomplissement, dépassement de la première, singulière, personnelle, se transformant en communion, en universalité, infinité) mais à réaliser dans le cours de cette vie et qui ne se ramène pas à ce cours, à cet écoulement de mon temps de vie, inconnu.

Certes, je peux me satisfaire de l’écoulement de mes jours et de mes nuits, quelque chose comme une recherche du bonheur par un refus de trop grands écarts, par une vie économe, paisible, apaisée, peu exigeante en besoins, en moyens, une vie proche de la nature, soucieuse de développer ma nature, la plus naturelle possible, installant dans la durée des émotions et sentiments qui comblent une vie (l’amour, l’amitié), une vie ouverte aussi à l’imprévu, aux initiatives inanticipables, aux secousses poétiques.

Je peux aussi vouloir plus, avec la même économie de besoins et de moyens, me donner la possibilité de développer mes dons, mes capacités, en obtenir le meilleur, non pour moi mais pour autrui car le partage du meilleur est aussi source de contentement, non, gloriole personnelle mais bonheur partagé. J’ai connu ce contentement dans ma correspondance de 20 années avec Emmanuelle Arsan qui a donné un premier livre : Bonheur, publié en 1993 et qui en donnera un 2° en 2008.

On voit que les deux approches proposées sont l’une d’un vieil homme, l’autre d’un homme jeune, qu’elles ne sont pas incompatibles, que la 2° forme sera la 1° dans notre temps de vie, suivie de la 2° forme quand le soir sera venu, la vieillesse, l’affaiblissement des capacités physiques, pas encore celui des capacités intellectuelles.

Survient aussi la maladie, surgissent la souffrance, la douleur. Avec elles, la peur du passage car si j’ai appris à ne pas craindre la mort, la manière de mourir n’est pas anodine. Entre mourir dans son lit et mourir de soins palliatifs, il y a une sacrée différence. Puis-je mourir dans mon lit, selon mon désir ? Je n’en saurai rien à l’avance et le moment venu, le moment du passage, sauf accident brutal, sera paisible ou douloureux. Mais en prévoyant le pire, le plus souvent possible dans sa vie, en refusant de jouer avec sa vie dans des aventures extrêmes, peut-être me préparé-je une issue paisible, une mort naturelle ?

À 30 ans d’intervalle et parce que la maladie lui a fait découvrir à un moment de son âge adulte qu’il pouvait mourir, Marcel Conche ne modifie sa méditation que sur la découverte de l’urgence à vivre, renforçant ainsi la dimension tragique de sa pensée, l’orientant vers une sagesse tragique, exposée dans Orientation philosophique.

Le 3° chapitre de La mort et la pensée, intitulé : La pensée tragique, montre la constance des thèmes pensés par Marcel Conche : sa philosophie se veut philosophie pour notre temps, notre quasi-monde dont il dit dès 1972 : « ... l’humanité n’est même plus assurée d’avoir une histoire, c’est-à-dire un avenir…Le néant et la mort ne concernent plus seulement les individus, ni même la forme actuelle du monde -par exemple comme monde capitaliste- mais la totalité du monde humain (réalité et possibilité)… À l’époque bourgeoise heureuse, ce qu’il y avait à l’horizon de l’activité humaine, c’était un monde meilleur, aujourd’hui, c’est plutôt l’incertitude, avec le risque du néant.» (p. 138) Le tragique signifie une dévaluation, une chute de valeur : la mort d’un vieillard est moins tragique que la mort prématurée d’un jeune homme. La mort d’un monde humain est tragique. La vie affirme des différences, évalue, réalise des différences de valeur ; la mort dévalue, annule les valeurs, égalise, indifférencie. La sagesse tragique consiste à affirmer le plus de différence dans la vue du néant, à donner le plus de valeur à ce qui va périr, sagesse donc, à l’opposé du nihilisme, sagesse qui revendique de mettre en tension, volonté de différencier contre l’indifférenciation assurée par la mort.

Le 2° chapitre est le plus difficile du livre. Intitulé : L’abstraction et la mort, il montre comment le moment de l’abstraction dans la pensée, parce que c’est un moment de séparation de ce qui est uni dans la réalité, réalise ce que la mort effectue, la séparation du périssable soit du singulier, de l’individu comme la pensée sépare l’universel du singulier : la pensée abstrait l’ « homme » universel en niant les hommes réels, singuliers. La mort fait disparaître des singularités, des individus.
La fin de ce chapitre sur : qu’est-ce qu’un monde ?, le principe de l’infini, notre époque, est consacrée à cerner ce qui caractérise notre temps. Nous ne vivons pas dans un monde qui suppose ordre, cohérence, sens ; notre époque est comparable par bien des aspects à l’époque hellénistique. Notre monde est travaillé par le principe de l’infini d’où l’impossibilité d’un sens donné à l’avance.

Marcel Conche n’a pas dans ces pages, modifié ces quelques lignes : « la pensée philosophique, en tant qu’elle ne peut s’en tenir à la négation abstraite et aspire au concret, est organiquement liée à la révolution. L’intérêt de la philosophie est engagé dans la révolution, qui mettra fin (au niveau du monde comme tout) à l’abstraction et à la mort, et donnera à la philosophie son véritable objet. Mais l’in-finité et l’incomplétude du monde consistent en ceci que la révolution est à faire. » (p.115). Je ne pense pas qu’il penserait la même chose aujourd’hui. La révolution à faire n’est semble-t-il, plus à l’ordre du jour.

Pour conclure cette note de relecture, il me semble que l’affirmation qu’aucun savoir sur la mort n’est possible, aucune connaissance objective, est en partie contredite par le sentiment que nous avons d’avoir appris des choses sur la mort comme abstraction, indifférenciation, égalisation et sur la vie comme différenciation, évaluation, élévation ; apprises d’ailleurs des sciences.. Mais nous avons aussi appris à « mieux vivre », à vivre la meilleure vie possible, faite d’exigence, de volonté, tendues dans la réalisation de nos potentialités, « mieux vivre » appris, acquis par l’expérience et la fréquentation méditée de quelques philosophes.

Je remarquerai en toute fin que les développements scientifiques dans le domaine génétique, les développements technologiques avec les nanotechnologies, rendent ou rendront la 1° évidence « commune » : nous savons que nous mourrons, de moins en moins évidente car il semble que ces avancées vers le clonage, la réparation sans fin des « pièces » usées de l’organisme vont accroître considérablement l’espérance de vie et par le clonage quelque chose d’inédit va apparaître qui demande réflexion, ce qu’a commencé à faire d’ailleurs Marcel Conche, chapitres XIV ET XV de Confession d’un philosophe.

Jean-Claude Grosse, le 14 mai 2007

éditeur aux Cahiers de l'Égaré de:

- De l'amour de Marcel Conche

- Heidegger par gros temps de Marcel Conche

- Actualité d'une sagesse tragique (La pensée de Marcel Conche)
de Pilar Sanchez Orozco

__tudianteconche1.jpg A., alors étudiante de Marcel Conche

 


Par Jean-Claude Grosse
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Lundi 11 juin 2007
Note de lecture sur :
Oisivetés, Journal étrange 2,
de Marcel Conche

paru en mai 2007 aux PUF.

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Ce journal étrange de 390 pages est intéressant à plus d’un titre.
Pour l’essentiel, les 81 chapitres ou essais commencent, comme le 1° journal, par : Si. Échappent en partie à cette règle l’essai 69 et les 73-74 qui prolongent l’essai sur Louise Labé.
Commencer par Si indique que nous sommes dans le monde ou le règne des possibles, ce que permet l’oisiveté installée dans le temps qui s’écoule (faux, c’est nous qui passons !) d’où le pluriel pour oisivetés, moments propices à l’inattendu, à l’imprévisible. L’esprit libéré des contraintes galope de sujet en sujet. Montaigne avec lequel Marcel Conche a une grande affinité philosophique lui sert d’avertissement. À la différence de Montaigne (mais Montaigne veut nous égarer en parlant de l’ineptie de ses divagations et il serait donc plus juste de dire : à la ressemblance de Montaigne), ces essais ne sont pas chimères et monstres fantasques, sans ordre et sans propos.
Ces essais abordent au gré des jours et des événements, sans préméditation, les sujets les plus divers. Ils ne sont pas datés (pour un journal) mais parfois certains indices nous permettent de savoir que nous sommes le 16 mai, car Marie-Noële (avec un l) est venue ou le 11 juillet, parce qu’une lettre est arrivée de Tarbes (avec allusion aux Fleurs de Tarbes de Jean Paulhan).
Ces essais sont courts en général, 2 à 5 pages. C’est à Louise Labé que Marcel Conche consacre les 3 essais les plus longs pour, avec force et fougue, contester l’affirmation non prouvée de Mireille Huchon qui en fait une « créature de papier ». Textes à l’appui, Marcel Conche montre que seule Louise Labé pouvait écrire ce qu’il nous livre. Oisivetés cite quelques poèmes de troubadours, de Louise Labé, de Sapho et c’est un grand plaisir de retrouver ces textes d’amour avec les subtiles distinctions évoquées au chapitre XIII.
Il me semble que si l’amour sous sa forme « courtoise » ou son fond « brûlure » occupe cette place dans Oisivetés, c’est que l’auteur est plein d’un amour de plus de 50 ans, enfin déclaré, enfin apaisé, enfin réconcilié. C’est ce qui m’a le plus touché dans ce journal : cette présence et cette insistance de l’être aimé. Avec ces tentatives de l’auteur, sans doute réussies, d’entrer dans un monde, hier inaccessible, aujourd’hui, possible, le monde de la foi, non que Marcel Conche se convertisse à elle mais il essaie de se la rendre familière et compréhensible : il s’agit pour lui, parce qu’aimant, d’embrasser plus qu’hier et d’embrasser le monde de l’autre, pas seulement l’autre, même si la demande de baiser est effective. Il s’agit me semble - t’il d’exercices « spirituels », allant jusqu’à demander et obtenir une messe chantée avec texte lu par l’aimée, lors de la disparition de l’auteur et de son enterrement à Altillac. Rien de morbide dans cette démarche, plutôt un accomplissement, un achèvement, une élévation comme un Tombeau anticipé à Marcel Conche. Si Marie-Noële (avec un l) occupe autant de place, c’est que la fidélité de l’auteur à son sentiment est pleine et entière, qu’il peut regarder en arrière, remettre en cause tel jugement par lequel il se racontait des histoires (non, avec M-N, il n’aurait pas renoncé à la philosophie ; oui, avec M-N, il aurait aussi philosophé, il se serait aussi voué à sa vocation.).
Parmi les chapitres qui m’ont le plus éveillé, ceux sur Émile Cioran et sur Clément Rosset. Page 196, il donne 2 exemples de ce qui aurait permis à Cioran de philosopher. « Il (Cioran) dit exceller à percevoir le caractère transitoire de tout. Il lui suffit de poser cela comme une vérité, et il commencera à philosopher : c’est le début de la philosophie d’Héraclite. Il n’y a pas de sensation fausse dit-il. Qu’il pose cela comme une vérité et non comme une remarque ou une opinion que l’on jette en passant, et il commencera à philosopher : c’est le début de la philosophie d’Épicure. » Quant à Clément Rosset, pour ne pas le réduire à « un jouisseur d’existence », à un sage occidental en quête d’un bonheur quotidien à partir d’une certaine manière de vivre s’appuyant sur l’acceptation du réel commun (sans interroger ce réel ordinaire, ce qu’ont fait les philosophes, réfutant d’ailleurs ce réel comme n’étant pas le vrai Réel, le Réel le plus réel) et pour le ramener dans le champ de la philosophie, il lui propose de se rattacher à l’école écossaise qui veut s’en tenir au sens commun et faire du réel ordinaire, le vrai réel (que les philosophes du Réel considèrent comme une pseudo-réalité).
À l’occasion de ces 2 chapitres, j’ai commencé à voir ce que « sont » mes vérités, mes évidences et ce qui me convient dans la philosophie de Marcel Conche et en quoi je m’en éloigne. Sa philosophie de l’apparence absolue me semble vraie et du point de vue des « êtres » (éloïses dit Montaigne) que nous sommes, pour moi, la mort est absolue, concerne toute éloïse et ce n’est pas parce que la vie se renouvelle, se perpétue que cela modifie l’absoluité de la mort. C’est-à-dire que je ne conçois pas l’absoluité de la vie. Ce qui me rend plus difficile l’acceptation de sa métaphysique de la Nature. Car je serais comme Clément Rosset, ne voulant pas sortir du réel ordinaire, le réel des sensations. Je pourrais m’attribuer ce que les troubadours demandent à la formulation de l’amour, à savoir, la mesure : essayer d’appréhender le temps infini, la Nature éternellement créatrice ne me semble pas être à ma portée, le vouloir me semble relever d’une démesure à laquelle je préfère renoncer ; j’aurais la même modestie parlant de création : je ne puis lui attribuer le pouvoir que certains lui attribuent comme Georges Mathieu par exemple.
Cela aussi pour dire que l’on ressent dans certains chapitres le poids d’un rejet du quotidien répétitif, ennuyeux, dans d’autres l’exaltation d’un quotidien créatif avec le surgissement de l’inattendu, de l’imprévisible ou encore le charme, le bonheur de certaines journées, de certains moments, provoqués par des visites, des discussions, des présences féminines le plus souvent.
Je comprends que la seule philosophie ne comble pas une vie d’homme, elle « comble » le philosophe en quête de vérité sans souci de bonheur (il est plus difficile dit-il d’être philosophe que sage), elle ne comble pas l’homme et seul l’amour peut procurer ce sentiment de plénitude. C’est toute l’ambivalence de Marcel Conche, me semble - t’il, un vrai amoureux d’un amour vrai (ça, ce n’est pas universel, ça concerne un ou deux êtres selon qu’il y a réciprocité ou non et ça met en jeu corps, cœur, esprit, âme) et un vrai amoureux de la vérité (ça, c’est universel même si la vérité trouvée, argumentée n’en convainc pas d’autres parce qu’il n’y a pas de preuves en métaphysique). Je crois avoir la chance d’un amour réciproque depuis plus de 40 ans maintenant comme j’ai eu la douceur-douleur d’un amour sans partage, transformé en amitié en pointillés, un peu comme les rencontres à éclipses de M et de M-N, pour comprendre ce qui manque à Marcel Conche mais je ne peux partager cela avec lui car c’est de l’ordre du vécu, du senti, du ressenti et il n’y a pas besoin de la rêverie, de l’imagination pour « vivre » ce qu’on ne vit pas dans le réel ordinaire. Mais les mystiques me feraient mentir et sans doute aussi Marcel Conche qui s’essaie à des étreintes de bonheur, chapitre XXVII, un des très émouvants et très beaux chapitres de ce journal sans date. Avec ce bémol pour moi, d’après mon expérience : l’habitude ne tue pas le regard qu’on porte sur l’autre qu’on aime mais ce n’est pas comme si tout commençait à l’instant car j’ai conscience de ces 43 ans de proximité et d’harmonie, couleurs de notre vie qui n’a pas été « rose » ni « à l’eau de rose ».
L’actualité occupe peu de place dans ce journal : 2 chapitres, un sur le mouvement anti-CPE, l’autre sur le Non au référendum et l’Europe qu’il veut : de l’Atlantique à l’Oural donc avec la Russie, conception avec laquelle je suis d’accord.
L’Histoire occupe plusieurs chapitres, généralement sur des faits, qu’il évoque, qu’il corrige, sur lesquels il porte des jugements (Marie-Antoinette, Berty Albrecht, au chapitre XXXIII), ce qui m’amène à évoquer les fins de chapitre : ni conclusion, ni chute mais comme sonné et sommé d’aller plus loin ; voilà ce que je dis ; à toi lecteur, si tu le veux, de rebondir. « Elle l’avait embrassé parce qu’elle en avait eu la permission – et elle avait eu du remords. Dans la forêt d’Évreux, elle n’avait pas demandé la permission. » Constat : à toi de faire l’usage que tu peux de ce propos.
J’ai apprécié aussi certaines mises au point, sur René Char, Heidegger, la rencontre de ces deux rusés, même s’il est plus facile aujourd’hui qu’en 1966-1969, d’évaluer la portée et la signification de cette rencontre. N’ai-je pas, dans une plaquette consacrée en 1985, à trois poètes d’altitude :Odysseus Elytis, Saint-John Perse, Lorand Gaspar, conclu en écrivant : « À leur écoute, reformulons et travaillons la question de Martin Heidegger : le Var (lui dit : la Provence) est-il cette arche secrètement invisible qui relie la pensée matinale de Parménide au poème d’Hölderlin ? »
Aujourd’hui, j’en sais plus sur les deux rusés. René Char, l’obscur, ne m’attire plus, je ne le lis plus. Au trobar clus ou trobar ric, je préfère le trobar leu, ce que je formule ainsi dans mon recueil, La parole éprouvée : je veux une écriture transparente pour faire entendre une voix juste.
Heidegger est sorti aussi de mes centres d’intérêt mais Marcel Conche qui a écrit Heidegger par gros temps aux Cahiers de l’Égaré en 2° édition ne peut pas ne pas réagir avec raison et pour la vérité, la justice, au livre d’Emmanuel Faye contre Heidegger dans les chapitres XLIX et LVIII.

Le chapitre XI qu’il m’a dédié et je l’en remercie, je ne m’y attendais pas, est consacré à la pièce de Jean-Richard Bloch, Toulon, pièce sur le sabordage de la flotte, que j’ai rééditée aux Cahiers de l’Égaré en 1998, parce que j’escomptais la faire recréer à Toulon même, dans l’enceinte de l’arsenal sur le Clémenceau ou à Châteauvallon, en 2001 ou 2002. 4 ans de bataille soldée par le renoncement au projet mais avec une soirée de théâtre à vif consacré au 60° anniversaire de l’événement, le 27 novembre 2002 (ce fut un succès public malgré le silence de la presse locale) et sans doute une des raisons de mon éviction de La Maison des Comoni, le théâtre du Revest, 2 ans après. L’intérêt de ce chapitre est que Marcel Conche qui ne considère pas que Jean-Richard Bloch a réussi son pari de « transporter avec bonheur l’actualité sur la scène en lui conférant le style et la dignité de l’œuvre d’art » parce que la pièce n’a pas d’intensité tragique, réécrit en quelque sorte le canevas de la pièce pour en faire une tragédie cornélienne. On aimerait qu’il aille au bout de ce canevas. Nul doute que la pièce serait une puissante tragédie avec les personnages de l’Histoire : Pétain, Darlan, Auphan, De Gaulle, de Laborde…Mais je dirai à Marcel Conche que la tragédie n’est pas le seul genre théâtral, que la pièce de Jean-Richard Bloch combine différents registres ou genres (dramatique, mélodramatique, tragique et même « boulevard ») pour sans doute en faire une pièce « populaire ». La tragédie de Marcel Conche aurait indéniablement une valeur éducative, d’édification du caractère, que n’a pas la pièce de Jean-Richard Bloch. Le dossier sorti par les Études Jean-Richard Bloch sur son œuvre théâtrale fait bien le point sur cette pièce et le projet que j’ai portés sans succès. Je signale à la demande de Marcel Conche que l’éditeur a oublié un segment, page 51, avant-dernière ligne, après : (au titre du STO) si on le voulait bien.
Je terminerai sur la beauté du chapitre VIII, du 7 octobre 2005, alors que Marilyne quitte la France pour l’Uruguay. Je suis très sensible à ces évocations de Fanny ou Marilyne qui ont traduit le livre de Pilar Sanchez Orozco, Actualité d’une sagesse tragique (La pensée de Marcel Conche), que j’ai édité aux Cahiers de l’Égaré, étudiantes à Toulon à ce moment-là et auxquelles j’avais confié ce travail qu’elles ont présenté à Marcel Conche à l’occasion d’un séjour chez lui d’une semaine. Apparemment, ce fut une belle rencontre.
Oisivetés, un journal très intime, sans impudeur, limpide, riche, à lire avec une certaine retenue pour en goûter les résonances en soi.
Jean-Claude Grosse, le 21 mai 2007

Avec des « si »
Journal étrange 1

Marcel Conche
PUF
ISBN 2130554601
19 euros

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Voici le dernier livre de Marcel Conche, journal étrange, sous-titre du titre : Avec des « si ».
Pourquoi cet adjectif : étrange ? Le Petit Robert propose : très différent de ce que l’on a l’habitude de voir, d’apprendre ; qui étonne, surprend. Le titre donne la clef : une vie avec des « si », est-ce une vie ? Avec des suppositions, on refait peut-être en esprit une vie mais une vie, ce sont des faits, des événements réels, c’est une réalité qu’on ne peut effacer, qu’on ne peut corriger. Cependant, ces faits, ces événements, éphémères, on peut porter sur eux, un regard, un jugement, différents selon le temps.L’usage que je tente ici du dictionnaire, dont je suis coutumier, Marcel Conche le pratique abondamment, avec raison, allant jusqu’à corriger le dictionnaire pour le mot : « racisme » au chapitre XL, ce que toute personne qui parle, écrit, devrait faire car la langue commune nous est moins familière que nous le croyons. Ce livre est-il donc un journal étrange ? Il surprend si on veut réduire Marcel Conche à ce qu’il a écrit antérieurement et qui est considérable et qui n’a pas la forme de courts chapitres comme ici mais ce serait méconnaître la pensée du philosophe dont la métaphysique première est une métaphysique de l’apparence.
Comment un philosophe de l’apparence absolue, peut-il écrire 84 chapitres avec des « si » ?
C’est que le philosophe tel que le conçoit Marcel Conche n’en est pas moins homme et qu’il est philosophe pour être vraiment homme, vraiment lui. Dès lors, la prise en compte d’émotions, de sentiments, de manques, de bonheurs ou de joie de fond, de rêves, d’amitiés, amène Marcel Conche sur des chemins où le philosophe s’aventure pour son plaisir et notre édification car comme toujours, il est dans le partage, dans le souci d’ajouter au monde.
À la différence de Montaigne qui écrit des essais dont les titres indiquent qu’il veut en faire le tour, par les détours qu’on lui connaît, par sauts et gambades, Marcel Conche, grand compagnon de Montaigne, lui-même convaincu de la nécessité de philosopher aujourd’hui sous la forme d’essais, s’exerce à dire ce qui lui est venu à l’esprit certains jours. Et il le dit en chapitres courts, de deux à quatre pages, véritables pièces à conviction montrant avec clarté, poésie, précision ce que peuvent un esprit capable de juger, un cœur capable d’aimer. Où l’on s’aperçoit que son esprit n’est pas occupé qu’à penser la Nature, ce qui n’est pas rien, mais peut s’attarder à des préoccupations diverses et variées, révélant des aspects de l’homme, de ses rapports à lui, aux autres : sa mère, son père, sa femme, ses amies, à quelques autres : faux grands hommes, hommes ou femmes vrais, de ses rapports au monde, à certains de ses aspects de jadis, d’hier ou d’aujourd’hui, allant jusqu’à dresser les plans de sa maison, des environs d’Altillac et même de la Bérésina. Si on connaît, comprend sa philosophie, on le retrouve, on l’accompagne, on papillonne sur des sujets divers desquels il tire toujours des conclusions conformes à ce qui nous semble être sa philosophie. La précision de ses jugements par la qualité des arguments, la clarté de l’expression fait merveille : belles leçons pour ceux qui hésitent à se servir de leur jugement ou se complaisent dans l’ambiguïté comme pour ceux qui se contentent d’opinions fluctuantes au gré des manipulations médiatiques. On le sent ferme sur des questions comme l’avortement, le pacifisme, l’euthanasie… mais il n’est jamais dogmatique. Marcel Conche est prudent : sa prudence n’esquive pas, elle vient de son enracinement paysan. Et ce qui m’apparaît à cette lecture, c’est le poids de cette origine : il n’y a pas eu de déterminisme socio-culturel pour lui puisqu’il s’en est émancipé, avec de la chance, des choix et beaucoup de travail au service de sa vocation, de ce qu’il était depuis tout jeune : philosophe, c’est -à- dire homme ayant une raison et s’en servant mais n’empêche, cela l’a limité partiellement au niveau des goûts, des ouvertures de l’esprit ; et cela, même s’il n’y a aucune récrimination chez lui, seulement une analyse lucide de ce que ça veut dire : naître fils de paysan en Corrèze en 1922, avoir 18 ans en 1940, éviter la résistance, puis plus tard l’incorporation pour se consacrer à la recherche de la vérité.
J’ai beaucoup aimé le chapitre XXXVI : Si je vais à Montevideo, où il parle si bellement de Maryline ; comme il est sensible aux jeunes filles non coquettes, non séductrices mais pleines de charme parce que profondes, vraies ! et comme je partage ce penchant ! ; le chapitre XXXVIII : S’il est douceur plus grande, où il distingue deux temps de son vécu, l’un d’occupations, l’autre d’éternité à deux, même si cela ne durera pas ; le chapitre XLVI : Si l’on n’attend rien, pour le « déprisement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, travaillent, naviguent et bataillent » ; le chapitre XXXII : Si Manou est mon idéal, pour ce portrait de l’absolue simplicité de la vie.
Pour reprendre sa distinction entre éthique et morale, beaucoup de ces pages révèlent l’éthique de Marcel Conche, sa façon à lui de vivre un certain nombre de choses et de gens. Et je garantis qu’il se dégage de ces pages beaucoup d’émotion, de sensibilité, d’intelligence du cœur à égalité avec la clarté des propos et du jugement. Mais on ne tombe pas toujours d’accord, c’est pourquoi dans le chapitre LXXIII, j’ai aimé la place qu’il laisse à Fanny sur le titre, obscène ou pas : Hiroshima mon amour ; un exemple de discussion ou de dialogue ne débouchant pas sur un accord d’où la présence des deux points de vue, trois même puisque Marcel Conche en expose deux de deux points de vue opposés.
Avec des « si », peut se lire en tous sens et ce n’est pas un mince plaisir de pouvoir vagabonder, d’aller à sauts et à gambades comme lui, qui va ainsi, par les chemins qu’ils tracent à la faucheuse dans son verger, son clos et par la composition de son journal.
Jean-Claude Grosse, le 3 février 2006

Cher Marcel Conche,

Votre philosophie commence par un sentiment très fort : le refus de la souffrance des enfants, du mal absolu, à partir de quoi vous êtes conduit par la pensée à déconstruire Dieu, le Monde, l’Homme, le Cosmos, l’Ordre…et à construire votre métaphysique de l’apparence puis votre métaphysique de la Nature.
Votre philosophie prend donc tout son essor, à partir d’un sentiment et la raison est utilisée pour disqualifier ce qui tente de justifier l’injustifiable et pour proposer une alternative, une autre voie, où la morale devient fondamentale, à fonder, ce que vous faites.
Pour ma part, ce qui me meut encore c’est un profond sentiment d’injustice mais je dois être dans un registre plus relatif que celui du mal absolu. Mais même relatif, le mal m’insupporte. Est-ce que ce sentiment, partagé par beaucoup, et qui m’a fait militer pendant des années, m’a égaré car effectivement, il y a tellement d’injustices que l’on peut courir tout le temps, un peu comme ces signataires professionnels de pétitions ? On pourrait en oublier la vraie vie, la vie brute, à l’état brut, faite de sensations et d’émotions simples, de sentiments simples eux aussi.
Une question se pose à moi : vous évoquez à merveille ce que certaines jeunes filles peuvent provoquer en vous, qui n’est pas désir, sexualité, qui est tout de même amour sans consommation et même quelques fois sans réciprocité. Vous parlez du grand bonheur ardent qui est celui du grand amour, pas ravageur comme l’amour passion mais créateur, source d’accueil de l’infini, d’ouverture à l’infini tant par exemple le visage de l’aimée ne s’épuise jamais dans la contemplation qu’on en a.
D’où ma question : Si moi, Marcel Conche, j’avais philosophé à partir d’un sentiment autre que le refus de la souffrance des enfants mais à partir d’un sentiment de grand amour…
Avec toute mon amitié et dans l’attente de vous revoir au printemps.
Jean-Claude Grosse, le 4 février 2006

PS: sur ce blog, ma note de lecture sur La mort et la pensée, de Marcel Conche.

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JCG avec Marcel Conche


Par Jean-Claude Grosse
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Mardi 26 juin 2007
Note de lecture
 Une exécution ordinaire
de Marc Dugain
chez Gallimard

Le Koursk

J’avais déjà lu avec grand intérêt La malédiction d’Edgar, documentaire-fiction consacré à Edgar Hoover, patron du FBI pendant 48 ans et qui a tenu tous les présidents des USA, ayant des dossiers sur chacun, lui-même étant peut-être tenu par la Mafia, ce qui expliquerait en partie l’absence remarquée du FBI avant, pendant et après les assassinats des 2 Kennedy et de Marilyn Monroe.
Une exécution ordinaire est comme le précédent, un roman, un documentaire-fiction sur la terrible tragédie du Koursk, ce sous-marin russe coulé à une centaine de mètres de profondeur dans les eaux glaciales de la mer de Barents, en août 2000, avec 118 hommes à bord.
À la différence du précédent, l’auteur ne s’est pas concentré sur son sujet : il en profite pour remonter dans l’histoire jusqu’à Staline, pour s’attarder sur Poutine, jeune officier du KGB puis 2° président de la nouvelle Russie après Elstine. Mais c’est sous l’angle de la petite histoire que ces personnages sont abordés : Staline parce qu’il souffre d’arthrose fait appel à la mère du narrateur, doctoresse ayant des pouvoirs de magnétiseuse, pour se faire soulager. Les rencontres ont lieu de nuit, le secret le plus absolu doit être gardé, Staline exige la séparation de la doctoresse d’avec son mari, le narrateur naît peu après la disparition du tyran qu’on découvre dans son quotidien et à travers des confidences sur l’exercice de son pouvoir. Poutine, alors jeune officier du KGB, Plotov dans le roman, est mis à l’épreuve en Allemagne de l’Est : in extremis, il n’a pas à abattre la belle espionne traître, il a gagné la confiance du général du KGB ; il se trouve que Plotov est le petit-fils du cuisinier de Staline comme le narrateur est le fils de la magnétiseuse de Staline.
Ce narrateur, professeur d’histoire, est un personnage complexe, pas du tout un héros, portant sur le monde un regard sceptique, capable de s’adapter, ayant une femme dont il pensait se séparer mais dont il va s’occuper après une chute dans un escalier qui l’a faite régresser dans l’amnésie ; il a une amante ; il a une fille et un fils dont la 1° mission comme jeune officier sous-marinier s’effectue sur le Koursk, Oskar dans le roman.
Deux passages sont consacrés au Koursk, Oskar, dans le roman : lors d’une enquête menée par un journaliste occidental, guidé par la fille du narrateur, Anna, son père lui servant de chauffeur. Cette enquête permet à l’auteur de faire le point sur les différentes hypothèses. 1° thèse officielle russe : le Koursk a été coulé par un missile tiré d’un sous-marin américain, type Los Angeles, se sentant menacé par Oskar qu’il reniflait par l’arrière, ce qui avait énervé le commandant du Koursk faisant manœuvrer son sous-marin pour chasser l’américain. J’ai vu un reportage sur France 2 consacré à ce naufrage et on voyait bien, photo parue dans la presse russe pendant 2 jours, que les tôles de l’avant du sous-marin étaient enfoncées vers l’intérieur.

3 photos montrant un impact et non une explosion

 2° thèse officielle russe : l’explosion d’une vieille torpille à l’avant puis explosion du magasin à torpilles. 3° hypothèse : le Los Angeles dans son reniflage a éperonné le Koursk par en dessous, provoquant une explosion. 4° hypothèse : la torpille explosive aurait été sabotée par des tchétchènes et les ingénieurs du Daghestan montés à bord d’Oskar. Comme on le voit, ce n’est pas demain la veille que l’on saura la vérité.
Le 2° passage consacré au Koursk raconte les dernières heures des 23 survivants de l’arrière. Parmi eux, l’officier en 3°, Anton, le meilleur ami du narrateur et Vania, le fils du narrateur. Ces pages sont les plus insoutenables du livre. Mais notre angoisse est contenue par la minutie du comportement d’Anton qui ne cède pas à la panique, calme ses hommes, agit avec méthode. Nous tenons bon, comme eux jusqu’à l’explosion suivant le décapsulage de la 2° cartouche d’oxygène.
Autre chapitre sur lequel je veux m’attarder : celui consacré au comportement de Plotov, alias Poutine. Ce qui est effarant, c’est de voir comment la raison d’état commande son comportement, sans aucune humanité. En effet, il faut qu’il n’y ait aucun survivant c’est-à-dire un possible témoin pouvant contredire la thèse officielle. Il ne faut pas que les secours viennent des occidentaux : ce serait un camouflet pour la Russie et sa flotte en grandes manœuvres, le Koursk ayant tiré avec succès, la fameuse torpille à capitation, Schkval se déplaçant à 500 kilomètres/heure et qui donne l’arme absolue aux Russes puisque capable de couper en 2 un porte-avions.

D’où l’échec des 1° secours russes. Tout le monde morts, les marins deviennent des victimes et on peut accepter l’aide étrangère qui ouvrira avec facilité le sas d’accés.

Bref, un roman que je recommande pour peu qu’on ait été touché par ce drame de l’été 2000.

Le Koursk, longueur 100 mètres, hauteur 49

La vérité sur le naufrage du Koursk

Film de 72 minutes de Jean-Michel Carré

Par Jean-Claude Grosse
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Lundi 3 septembre 2007
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Note de lecture sur La culture, pour qui ? de Jean-Claude Wallach aux éditions de l’attribut

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Ce petit livre de 120 pages qui a pour sous-titre : Essai sur les limites de la démocratisation culturelle, n’est guère engageant par les titres de son sommaire
- prologue : des mots pour nos maux
- premier acte : la démocratisation est-elle soluble dans la culture ?
- deuxième acte : la culture est-elle soluble dans la démocratisation ?
- épilogue : c’est au pied du mur que l’on voit (qu’on voit) le maçon
On se dit : jeux de mots faciles. Il se révèle à la lecture, pas toujours aisée, que les mots pour bien nommer les choses sont définis, étudiés dans leurs origines historiques, dans leurs effets idéologiques, politiques.
D’abord la distinction entre art et culture. Art désignant les critères, procédures, circuits de soutien à la création, de production d’œuvres tendant à l’excellence artistique. J.- C. Wallach montre bien que depuis Malraux, les artistes, autoproclamés, ont su imposer à l’état, l’autonomisation de leurs pratiques, rendant difficile l’évaluation, favorisant un monde de l’art pour l’art, peu soucieux de la rencontre avec les publics et avec les problèmes d’une société en pleine mutation. La notion d’excellence artistique est du plus grand flou artistique, elle est autoréférentielle, n’a pas à se définir, les experts de l’excellence artistique faisant partie du milieu, les professionnels de la profession, légitimant leurs places et celles des artistes dans un grand processus de cooptation où l’innovation, l’émergence de formes et d’artistes nouveaux ont du mal à se faire une place. Il s’agit bien d’une lutte des places. Culture désigne tout ce qui concerne l’aménagement du territoire en équipements culturels, en moyens et  personnels dégagés pour  favoriser la circulation des œuvres, selon la finalité définie par Malraux : permettre l’accès des œuvres au plus grand nombre, exigence ayant entraîné la mise en place de politiques successives de démocratisation culturelle. Sans résultats convaincants malgré un maillage du territoire réussi, des moyens conséquents, les financements croisés qui ont impliqué de plus en plus les collectivités autres que l’état, méprisées, négligées longtemps par les artistes, soucieux avant tout de leur reconnaissance par l’état, garant de leur indépendance, malgré aussi des personnels en nombre et compétents pour faciliter la médiation entre les œuvres et les publics.
Une des explications fournies pour expliquer cet échec est intéressante. Quand Malraux a créé le ministère de la culture, en remplacement des Beaux-Arts, jusqu’alors rattachés à l’éducation nationale, il a séparé ce qui relevait de l’art, des artistes, de leur professionnalisation de ce qui relevait des pratiques amateurs, rattachées à la jeunesse et aux sports. Cela a eu pour conséquences une double tendance au mépris :des professionnels pour les amateurs et des amateurs pour les professionnels, avec repli de chaque milieu sur lui-même.
Or, avec l’apparition des nouvelles technologies, les pratiques amateurs ont considérablement évolué, se sont considérablement diversifiées, avec une autodidaxie importante, court-circuitant les institutions de formation, de sélection, d’habilitation. Pendant que les professionnels vivaient entre eux, en vase clos, sauf aventures exceptionnelles, difficilement reconnues d’ailleurs, les vrais gens s’aventuraient ailleurs, inventant leurs nouveaux territoires de l’art, à définir autrement que le sens donné par un rapport à Michel Dufour en 2001, leurs nouvelles pratiques culturelles que les professionnels disqualifient en les caractérisant de pratiques de consommation culturelle, visant particulièrement l’usage de la télévision.
Tout ce qui est dit sur la diversité des pratiques culturelles aujourd’hui, sur leur individualisation, sur leur ancrage dans la sphère privée, à la maison, avec toutes les conséquences que cela a : dissolution de la notion de goût comme attribut d’un groupe social légitime et légitimant, dissolution des notions d’auteur, de créateur, d’œuvre, dissolution des missions des équipements culturels, dissolution des frontières entre amateurs et professionnels… me conforte dans ce que j’ai proposé depuis plusieurs années et au moment de la présidentielle 2007. Les pistes proposées par J.- C. Wallach pour réconcilier art et culture, artistes et publics, amateurs et professionnels dans la perspective d’une démocratie culturelle bien plus pertinente que la chimérique démocratisation culturelle sont à prendre en considération même si on sent trop le désir de maîtrise de l’avenir, peu compatible avec ce que la complexité du monde introduit d’incertitudes dans le champ social.
Une réjouissance : les exclus de la culture, ceux qui disaient : ce n’est pas pour moi, ceux que les « élites » méprisaient, ayant le dégoût de leurs goûts, tentant d’universaliser les leurs, les déplacés pas à leur place à l’opéra, au concert, au théâtre, au musée, ont développé, non une contre-culture, mais d’autres formes leur permettant de se singulariser, de se situer dans le monde, de s’exprimer, de créer. Belle revanche qui provoque depuis plus de 10 ans maintenant, la crise des institutions culturelles et annonce peut-être la mort de l’art et de la culture « officiels » qui avaient pour but non l’appropriation par le plus grand nombre des chefs d’œuvre mais l’instauration d’une culture « légitime » réservée en fait à une « élite ». Revanche porteuse selon moi d’espoir dans la mesure où, ce qui se passe avec la musicalisation de la société le montre, les vrais gens que les pouvoirs s’efforcent de contrôler, de formater, font la preuve, non de leur résistance, mais de leur capacité à se déplacer, à se déporter ailleurs que là où on veut les situer. Même l’usage de la télé est moins aliéné que ce que les gens de pouvoir s’imaginent, moins aliénant donc. Il semble se passer la même chose avec les images qu’avec la musique : une imaginalisation de la société. Ce retour de et à la sphère privée, ce tour de la sphère privée, ce détour par la sphère privée que cette société s’efforce de réduire au maximum me semble être la meilleure résistance à Big Brother et surtout la meilleure façon pour chacun de devenir cause de soi-même, au sens où Marcel Conche entend cette expression. On devine que je me désintéresse par suite du sort des artistes et de la culture « officielle ».
 
Le 2 août 2007
Jean-Claude Grosse

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Note de lecture sur : Internet, un séisme dans la culture ? de Marc Le Glatin

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Ce 3° opus de la collection La culture en questions des éditions de l’attribut, paru en juin 2007, est d’une grande clarté et facile à lire.
Optimiste, Marc Le Glatin montre avec précision ce que les usages actuels d’internet, leur élargissement, leur approfondissement, s’ils ne sont pas contrecarrés par les intérêts privés de l’industrie culturelle de masse, s’ils sont consolidés par des dispositifs législatifs et juridiques et par des politiques culturelles appropriées, peuvent engendrer comme bouleversements dans la vie de chacun, dans les rapports sociaux, dans les conceptions et représentations du monde, un équivalent de ce que fut la révolution néolithique, bien plus profonde que les révolutions industrielles.
Les obstacles à cette révolution ne manqueront pas. Les majors, productrices de biens culturels de masse, formatés et aliénants, déploient et déploieront tous les moyens pour conserver et consolider leurs privilèges et leurs rentes à travers la gigantesque bataille sur le copyright à connotation féodale et le droit d’auteur à connotation libérale, expressions des droits exclusifs de la propriété intellectuelle. Avec le développement d’internet, les majors qui produisaient des biens culturels matériels, organisant la rareté pour s’assurer la rente, vendant ces biens et services matériels devenant après achat la propriété des consommateurs, sont tentées avec les biens immatériels proposés sur internet de vendre des droits d’accès à ces biens et services, à faire payer chaque transfert d’une œuvre sur un nouveau support, voire chaque fois qu’un internaute la regarde, l’écoute ou la lit, autrement dit à être propriétaires pour l’éternité des œuvres immatérielles circulant sur la Toile. Ce n’est pas un hasard si le temps de  passage dans le domaine public des œuvres est passé de 10 à 70 ans à tel point qu’aucune œuvre audio ou visuelle n’est encore dans le domaine public. Les biens immatériels circulant sur internet ont pour caractéristiques d’être non excluables, l’usage par un internaute de ce bien n’empêchant pas son usage par d’autres, à l’infini, comme c’est le cas avec l’usage des mots de la langue : pas de pénurie, le règne de l’abondance où c’est à chacun selon ses besoins et non à chacun selon ses moyens. Par leurs pratiques de téléchargement gratuit des œuvres, les internautes ont ébranlé les bases du système de rentes et on comprend mieux les enjeux des batailles autour des droits d’auteurs, de la rémunération des auteurs, des artistes et interprètes. Voilà le paravent derrière lequel les majors camouflent leurs appétits. Auteurs, artistes, états jouent leur partition dans ce concert de dupes. L’adoption de la loi DADVSI en juin 2006 a été l’occasion d’apprécier l’inféodation d’un gouvernement, d’un ministre de la culture passé aux oubliettes, d’une majorité de parlement aux intérêts des lobbies de l’industrie culturelle de masse et de quelques artistes contre les intérêts de la plupart des artistes. La France avec Donnedieu de Vabre a opté pour l’impossible répression des internautes, encore protégés par le droit à la copie privée. Ce qui peut émerger de la pratique des internautes, c’est la notion à fonder politiquement, légalement et juridiquement de biens collectifs, communs, non excluables, non rivaux. Cela concerne les biens culturels immatériels, les logiciels libres, les séquences génétiques, les organismes biologiques, les variétés végétales. Avec une telle notion, les pays du Sud auraient quelque chance de devenir des producteurs d’innovations et de développement pour tous.
Cependant la révolution introduite par les usages d’internet ne se limite pas aux effets du téléchargement dit illégal : ébranlement des bases du capitalisme de la rente par une technique et non par une idéologie ; dissolution de la notion de propriété privée et de toutes les notions connexes : auteur, œuvre, créateur, producteur, diffuseur, culture de masse, culture de distinction ; émergence de connivences entre artistes et amateurs ; émergence de nouvelles proximités sur la Toile et sur le territoire ; émergence d’une économie du don et non du profit…
Les pratiques des internautes, avec plus ou moins de maturité, de maîtrise, d’inventivité, de créativité, modifient nos rapports à la connaissance et à l’information : on les cherche, on les produit, on les critique, on les échange, on les partage. Un internaute juge, évalue, compare, confronte, toutes attitudes actives à l’opposé du conditionnement des esprits voulu par les industriels et les communicants.
Les pratiques des internautes renouvellent aussi les circuits de la diffusion culturelle : du haut vers le bas, du un vers tous proposé par l’industrie culturelle comme par la culture de distinction, on passe à une diffusion par réseaux où les extrémités prennent le pas sur le centre. Le système de pair à pair (P2P) est un système de mutualisation et non un système de consommation puisque ce sont les internautes qui téléchargent, échangent les fichiers, les font connaître, les accompagnent de commentaires, en font la critique. Ont été remis en circulation des films, des œuvres, des livres « oubliés » par les industriels. Plus : les internautes interviennent sur les œuvres proposées, les mixent, les revisitent comme le faisaient les créateurs qui n’ont jamais créé ex-nihilo mais à partir d’œuvres antérieures. Plus : des internautes, de nouveaux créateurs proposent des œuvres spécifiques pour le net, le net art.
Les pratiques des internautes bousculent par là même le statut de la création : l’association d’idées, de techniques, processus analogique est devenu un fondement essentiel de la création à l’ère du numérique. Les internautes créatifs, souvent autodidactes, font la pige aux créateurs professionnels : la frontière s’estompe ; on invente l’enfance d’un personnage existant, ses amours secrètes, on modifie la fin d’une histoire ou d’un personnage, on comble les trous, on propose des alternatives à la fin de Roméo et Juliette. Arrivent aussi des œuvres nomades, éphémères, réalisées en un temps très bref, des œuvres évolutives, ouvertes, selon la terminologie d’Umberto Ecco, des œuvres collaboratives, collectives. Sur le net, la créativité naît des interactions entre des internautes qui sont lecteurs, spectateurs, auditeurs et producteurs de textes, d’images et de sons. Par un jeu de détournements et de réappropriations de contenus divers,  chacun mixe, sample, échantillonne, écrit dans un travail jamais achevé d’affinage de soi, de construction de soi, tout en se frottant aux autres, une façon de vivre ensemble séparément et de s’émanciper de la figure paternelle du créateur comme de la figure maternante de la consommation consolante.
Les pratiques des internautes favorisent , dynamisent la diversité culturelle. Dans ce chapitre, Marc Le Glatin montre comment les négociations internationales ont failli donner le pouvoir aux majors, en guerre contre le piratage comme leurs états sont en guerre contre le terrorisme, (ce n’est sûrement pas un hasard), comment les Européens, France en tête, ont su faire fructifier la notion dure d’exception culturelle, avant de fléchir et de la remplacer par celle, sans valeur juridique, de diversité culturelle mais donnant tout de même, avec la convention internationale adoptée à l’Unesco, le 20 octobre 2005 et entrée en vigueur le 18 mars 2007, une base pour contrer les tentatives hégémoniques des Etats-Unis et de leurs industries culturelles qui ont depuis opté pour des accords bilatéraux avec des pays peu capables de leur résister.
L’optimisme de Marc Le Glatin est l’optimisme d’un analyste mais aussi sans doute d’un militant qui croit dur comme fer aux mérites de la démocratie, aux effets positifs des politiques culturelles et éducatives bien orientées, à la justice , justesse de la licence globale pour la rémunération décente des artistes, à l’efficacité des actions citoyennes et à l’inventivité des internautes, à la conjonction des actions d’en bas avec celles des états contre les industries transnationales, basées aux USA.
Ce livre aura des conséquences sur ma façon de gérer les blogs que j’anime, en particulier celui des cahiers de l’égaré ou celui des agoras du Revest. Il n’a donc pas qu’un intérêt informationnel mais a su susciter en moi l’envie de modifier après deux ans de pratique, ma pratique d’internet.
Jean-Claude Grosse, le 7 août 2007.

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Note de lecture sur
Nos enfants ont-ils droit à l’art et à la culture ?
de Jean-Gabriel Carasso
aux éditions de l’attribut

Ce livre de 120 pages est le premier des trois opus sortis par les éditions de l’attribut dans leur série : la culture en questions. C’est celui que j’ai lu en dernier. J’ai déjà rendu compte des deux autres : Internet, un séisme dans la culture ? La culture pour qui ?
Jean-Gabriel Carasso, militant de longue date de la cause de l’éducation artistique à l’école était tout désigné pour écrire un tel livre, véritable plaidoyer en faveur de cette conception de l’éducation, complément indispensable à côté de l’éducation intellectuelle.
Préfacé par Robin Renucci dont on connaît l’engagement pour une culture populaire et non populiste, ce livre fait l’histoire du mouvement pour l’éducation artistique à l’école par une minorité de militants très investis tant chez les enseignants que chez les artistes, analyse les avancées et les reculs, les dispositifs mis en place (PAE, classes à PAC, options au baccalauréat…), la valse-hésitation des ministres de l’éducation nationale, les freins dans les mentalités, les organismes, à tous les niveaux de la « hiérarchie » scolaire, culturelle ou institutionnelle au développement de cette forme encore trop marginale, pourtant essentielle d’éducation car elle est éducation sensible par le faire, par l’expérience, par le projet, élaboré, réalisé, évalué, forme d’éducation par le projet dont on sait qu’elle convient très bien à des élèves en difficulté, dont on ne mesure pas assez qu’elle peut convenir à tout jeune, permettant de sortir l’école des deux maux qui l’accable aujourd’hui : l’ennui et la violence. Voir le livre que j’ai co-écrit : Pour une école du gai savoir aux Cahiers de l’Égaré.
Très bien documenté, très bien argumenté, ce livre ouvre plein de perspectives, propose en fait une vraie politique de l’éducation artistique. Se situant à tous les étages du processus, de la classe aux ministères ou des ministères à l’école en passant par les élèves, les enseignants, les artistes, les directeurs de lieux et d’écoles, les municipalités, communautés d’ agglomération, collectivités territoriales, il pointe les disfonctionnements, les corporatismes, les conflits idéologiques ou d’intérêts, les balancements et valses-hésitations, il propose des solutions, analyse l’existant dans ce qu’il a de meilleur, évalue. Les partenariats, indispensables, sont soumis à critique pour être améliorés. La nécessaire formation des enseignants comme des artistes est définie dans ses buts et modalités. Le souci du respect des fonds publics l’amène à proposer des structures de concertation, de décision empêchant les doublons, les chasses gardées.
Ayant moi-même, en tant qu’enseignant et en tant que directeur bénévole d’un théâtre de village, été très investi dans des projets artistiques, des parcours artistiques et culturels, je n’ai pu qu’apprécier les propositions de Jean-Gabriel Carasso.
Mais je reste pessimiste quant à la généralisation de la pédagogie du projet. Les hommes politiques, à l’image des gens, peureux, consommateurs, le nez dans le guidon, ne sont pas capables selon moi de vouloir que l’école forme des citoyens.
C’est hors de l’école, par des mouvements collectifs, contre telle ou telle mesure, genre CPE ou mieux, mai 68  (mais on a vu ce que sont devenus pas mal de 68tards) que les jeunes, périodiquement, apprennent à devenir citoyens.

8 octobre 2007, Jean-Claude Grosse



Par Jean-Claude Grosse
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Mercredi 9 janvier 2008
Chagrin d’école de Daniel Pennac
chez Gallimard

Ce récit  a pour figure centrale, le cancre, le mauvais élève. Figure déclinée à la 1° personne quand l’auteur évoque sa longue cancrerie, n’hésitant pas à passer à la 3° personne comme pour se mettre à distance, objectiver le portrait, permettre l’identification par autrui.

L’auteur n’est plus le cancre qu’il fut. De cancre à professeur puis écrivain populaire, voilà une métamorphose  peu banale qui doit beaucoup, l’essentiel,  à l’amour.
Mais le cancre n’est pas mort avec le professeur ou l’écrivain. Le professeur lui doit une attention particulière aux cancres et une réflexion pleine de bon sens sur l’école de la République. L’écrivain lui doit des interpellations, des interruptions, des irruptions intempestives, savoureuses, qui font « bruit » dans la belle construction du professeur écrivain, montrant combien l’opposition cancre-professeur, ignorance-savoir est devenue dialectique fructueuse, non élimination du contraire mais enrichissement réciproque : l’ignorant apprenant à savoir, le savant apprenant à ignorer.
Le récit finit presque par donner le dernier mot au cancre : L’amour. Comme le professeur, pédagogue, veut nous faciliter la compréhension du mot, il transforme en poète, une situation réelle en métaphore : c’est l’amour qui nous fait ranimer une hirondelle assommée, point  final. Doublon du dessin métaphorique-métonymique du début où le  « a » engendre le « b » puis un personnage batifolant horizontalement, loin des contraintes du cartable, avant de plonger, de se noyer et d’être repêché par le fond du pantalon, sauvé par un professeur-sauveteur renvoyant le cancre aux joies du cartable.
Les portraits de professeurs-sauveteurs, variés, révèlent à quelles conditions le sauvetage est parfois, souvent, possible : être pleinement présent à la matière enseignée, être pleinement présent aux élèves de la classe,  à « ses » élèves  de « sa » classe.
Le 1° paragraphe de la page 123 énonce fortement ces vérités : les maux de grammaire se soignent par la grammaire… De nombreux passages montrent comment la grammaire, sous forme de questions-réponses adressées à l’un, à toute la classe, permet de rompre avec la pensée magique (on rompt un sort, on sort du rond), de trouver le sens de ce qu’on dit sans réfléchir : je n’y arriverai jamais ; je l’ai pas fait exprès ; les profs, ils nous prennent la tête, m’sieur !…
Loin des sermons, des appels à la volonté, à l’effort, loin de la notation des réponses absurdes, loin des mensonges et hypocrisies du système, loin de l’humiliation et de la culpabilisation, ces exemples constituent une propédeutique pour un autre regard sur les élèves en difficulté. Les professeurs-sauveteurs ne sont pas des héros, ils ne réussissent pas avec tous les élèves. Par contre, ils ne s’exonèrent pas de leurs responsabilités par l’excuse : nous n’avons pas été préparés à ça, à savoir à trouver dans nos classes, des élèves estimant ne pas être faits pour ça, à savoir apprendre à l’école. Ils sauvent par amour comme devoir, par devoir d’amour, sans tri affectif, sans ostracisme, sans racisme, par agapé, par bonté  (dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l’être assez ; Marivaux : Le jeu de l’amour et du hasard).
La figure du cancre est traitée à travers des exemples individuels (celui de l’auteur, celui de Maximilien, le coupable idéal et d’autres) mais aussi de façon générale dans le contexte sociétal et historique.
Au cancre quasi-impersonnel à bonnet d’âne  en fond de classe s’est substituée l’image raciste, ostracisante de la caillera, colportée, massifiée par les médias, véritable crime contre l’école, véritable arme électorale contre plus de justice,  plus d’égalité. Maximilien en est le symbole.
Et changement radical, bouleversant l’école, la société de consommation, Mère-Grand marketing  a transformé enfants et adolescents en clients comme leurs parents. Un enfant moyen, un adolescent moyen va à l’école avec 880 euros de marques de toutes sortes.
La société de satiété permet à l’enfant, à l’adolescent de prendre ses désirs pour  des besoins, de se sentir tout-puissant. Changement de comportements, changements de mentalités qui font voir l’école comme  un ghetto, image également colportée par les médias. L’école de Jules Ferry a donc duré un siècle, de 1875 à 1975.
Dans ce contexte, les professeurs-sauveteurs, s’ils sont indéniablement à la hauteur, ne me semblent pas suffisamment nombreux pour rendre leur tête à tous les Maximilien. Plus, l’école telle qu’elle est ne me semble pas à même de vaincre Mère-Grand, la grande dévoreuse de temps, d’argent, de gens.
Les vérités de la page 123 et de bien d’autres pages  me semblent convenir à la période d’avant 1975 et au cas par cas, à aujourd’hui mais le cancre consommateur d’aujourd’hui, deviendra peut-être le professeur consommateur de demain, donc le client de la société de satiété jusqu’à une fin de carrière comme celles décrites  page 74 : ôtez-nous  le rôle, nous ne sommes même plus l’acteur ; réduits à nous-mêmes, nous nous réduisons à rien. Heureux qui sait alors quitter l’état qui le quitte, et rester (devenir) homme en dépit du sort ! (Rousseau, page 164)
Cette faille, à tout le moins, dans notre éducation (page 74) me semble être aussi la faille, à tout le moins, dans ce récit. La mission de l’école de Jules Ferry (pages 284-285) ne suffit plus. L’école peut-elle nous apprendre à nous émanciper de la servitude volontaire (vécue comme toute-puissance) popur essayer de devenir cause de soi-même (plus précis, plus exigeant que devenir ce que l’on est, se connaître soi-même) ? C’est la question non abordée par ce récit car quant à lui parler (à l’élève) de nous ou de lui-même, pas question : hors sujet (page 132).
On pourra donc dépasser le chagrin d’école en plongeant dans Pour une école du gai savoir (un livre qui débloque), édité à 700 exemplaires en 2004 et dont il reste 200 exemplaires aux Cahiers de l’Égaré. Ce n’est donc pas un succès de librairie, cette école du gai savoir en compagnie de Rabelais,  La Boétie, Montaigne, Nietzsche, Marcel Conche. Rares sont ceux, à commencer par les adultes, qui ont la passion de la purgation, de la purge, prescrite par Ponocrates, purge de légende, métaphore dont il nous faut, chacun de nous, pour soi-même, trouver l’usage pour tenter de vivre notre vie en connaissance de cause, en cause de soi-même.

Jean-Claude Grosse

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Par Jean-Claude Grosse
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Mercredi 20 février 2008
La part du colibri
L’espèce humaine face à son devenir
de Pierre Rabhi
Collection poche essai L’aube

Voilà un tout petit livre d’une quarantaine de pages, paru en 2006, réimprimé en 2007, qui nous met bien en face de nos responsabilités collectives et individuelles par rapport au devenir de l’espèce. Si nous disparaissions, la Terre, elle, ne disparaîtrait pas. Il faut bien avoir présent cela à l’esprit. Se soucier de la planète, c’est d’abord se soucier de nous comme espèce pouvant continuer à vivre sur la planète. Si nous sommes assez stupides pour ne pas changer de paradigme, de comportements, sans doute irons-nous dans le mur ? La Terre se remettra de notre passage sur terre comme elle l’a déjà fait dans son histoire. Disons que c’est une autre histoire que la nôtre qui s’écrira s’il y a de nouveaux êtres pensants et écrivant.
Ce qui m’a le plus intéressé dans ce petit livre, c’est ce qui lui donne son titre : La part du colibri. Nous sommes chacun d’entre nous, un colibri, insignifiant par rapport au temps et à l’espace infinis. Mais cela n’enlève rien à notre responsabilité ; Nous avons à jeter sur l’incendie, les quelques gouttes d’eau que nous récupérons pour le combattre. L’incendie est tel, que les quelques gouttes d’eau ne suffiront pas à l’éteindre. La légende amérindienne qui raconte cette histoire montre bien que chacun doit prendre sa part, avec ses moyens, dans cette lutte contre le risque que nous encourons à persister dans un système de croissance, de surconsommation. Non, nous ne sommes pas impuissants, nous n’avons pas à nous dédouaner devant l’immensité, l’impossibilité de la tâche ; nous avons à faire notre part, celle du colibri.
Pour en savoir plus, on consultera le site
Par Jean-Claude Grosse
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Lundi 24 mars 2008

Derniers fragments d’un long voyage
de Christiane Singer  chez Albin Michel (2007)


Voici un récit commencé le 28 août 2006 et terminé 6 mois après, le 1° mars 2007, délai annoncé et prononcé comme un décret par un jeune médecin : Vous avez encore six mois au plus devant vous, avait-il dit à Christiane Singer. Le 4 avril 2007, elle mourait ayant laissé en partage ce récit poignant.
De cette lecture, je retiens surtout que certaines souffrances nous seront toujours étrangères, que devant elles et en présence des personnes qui en sont traversées, il ne faut pas chercher des paroles de réconfort, exhorter à aimer la vie, à ne pas penser à la souffrance, à la mort, toutes attitudes et paroles incongrues, à côté. Mieux vaut le silence, le regard ou une vraie rencontre de quelques minutes, une vraie conversation où c’est le « malade » qui guide le bien portant. Je mets le mot entre guillemets parce que Christiane Singer le récuse. Parler de maladie, c’est se situer dans un registre d’oppositions : maladie, santé qui occulte la réalité, qui sépare ce qui est lié, uni et que nous n’avions jamais envisagé les choses comme cela.
Que vit le « malade » ? Indéniablement, Christiane Singer a tenté d’être au plus près de ce qu’elle éprouvait et le moins qu’on puisse dire c’est que les repères habituels s’estompent, ne fonctionnent plus et que cette expérience violemment physique est en même temps, une expérience métaphysique où des mots comme « ma vie », « la vie », « la mort », « ma mort » ne sonnent plus pareil .
Je me garderai bien de contester l’expérience de Christiane Singer. Éprise de religions et de pratiques spirituelles, elle a, « grâce » aux cruelles souffrances, accompagnées de rémissions passagères, renoncé à juger, à espérer, à craindre : elle a appris à accepter, à connaître joie et bonheur, à ne pas vivre comme des contraires ce qui nous apparaît tel, à voir la vie à l’œuvre là où nous voyons la mort à l’œuvre, à voir l’amour universel qui baigne tout, qui embrasse tout, qui est plus que reliance, qui est comme la matière, l’esprit de tout ce qui apparaît-disparaît sans qu’on puisse vraiment distinguer le passage. A-t-elle connu une expérience mystique ? Comme pour la « maladie » que je n’ai pas connue, je préfère me taire, n’ayant jamais connu, vécu d’expérience mystique.
Ce récit, sans doute à lire et relire, me permettra, je l’espère, en présence de souffrances terribles, celles d’autrui ( je pense à mon père, je pense à ma mère : ai-je su avoir la modestie, l’humilité devant ce contre quoi on ne peut rien, à part alléger la souffrance et encore), les miennes peut-être un jour, me permettra peut-être d’accepter et de découvrir, d’apprendre comme Christiane Singer, en acceptant l'"épreuve", a découvert et appris et transmis.



Par Jean-Claude Grosse
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