Texte Libre
avec les activités des 4 Saisons d'ailleurs
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Mots clés : Lac Baïkal, taïga sibérienne
Par
Sylvain Tesson
Je me suis installé pendant six mois dans une cabane au sud de la Sibérie, sur les bords du Baïkal. Le temps pressait. Avant 40 ans, je m'étais juré de faire l'expérience du silence, de la
solitude, du froid. Demain, dans un monde de 9 milliards d'humains, ces trois états se négocieront plus cher que l'or. J'étais à l'étroit dans la nature de France. Le jour où j'ai lu dans une
brochure ministérielle qu'on appelait les coureurs des bois des « usagers d'espaces arborés», j'ai su qu'il était temps de gagner la taïga. Une fuite, la vie dans les bois? La fuite est le nom
que les gens ensablés dans les fondrières de l'habitude donnent à l'élan vital. Un jeu? Comment appeler autrement la mise en scène d'une réclusion volontaire devant le plus beau lac du monde? Une
urgence? Assurément ! Je rêvais d'une existence resserrée autour de quelques besoins vitaux. Il est si difficile de vivre la simplicité.
Ma cabane fut construite par des géologues soviétiques dans les années brejnéviennes. C'est un cube de rondins, de trois mètres sur trois, chauffé par un poêle en fonte. L'isba s'élève sur un cap de la rive ouest du lac Baïkal, dans la réserve naturelle de la Lena, à quatre jours de marche du premier village et à des centaines de kilomètres d'une piste. Elle s'appuie sur des versants granitiques hauts de 2 000 mètres. Un boqueteau de cèdres la protège des rafales. Les arbres donnent leur nom au lieu-dit Les-Cèdres-du-Nord. Devant la carte, j'ai pensé que « Cèdres-du-Nord » sonnait comme un nom de résidence de personnes âgées. Après tout, il s'agit bien de cela : j'entre en retraite.
On n'accède chez moi que par l'air ou l'eau. J'arrive un soir de février après deux jours de voyage en camion sur la glace. Quatre mois par an, les eaux du lac Baïkal sont gelées. La solidité du manteau, épais d'un mètre, autorise la circulation. Les Russes y font rouler des camions, des trains. Parfois, la glace craque; un véhicule et son passager sombrent dans les eaux silencieuses. Y a-t-il plus beau tombeau qu'une faille de 25 millions d'années?
Pour le naufragé jeté sur un rivage, rien n'est poignant comme le spectacle d'une voile disparaissant dans le lointain. Mes amis d'Irkoutsk me déposent sur la berge et s'en retournent à la ville, 500 kilomètres au sud. Je regarde le camion se fondre à l'horizon. 33 °C en dessous de zéro. La neige, le froid, les craquements de la glace. Une rafale soulève le grésil. Six mois à vivre ici. Je vais enfin savoir si j'ai une vie intérieure.
Quatre caisses remplies de matériel, de pâtes et de Tabasco sont rangées sous l'auvent. Le piment mexicain permet d'avaler n'importe quoi en ayant l'impression de manger quelque chose. A Irkoutsk, ma liste de courses ressemblait à un inventaire d'orpailleur du Klondike: cannes à pêche, lampes à huile et raquettes à neige. J'ai aussi acheté une icône de saint Séraphim de Sarov, l'ermite du XIXe siècle qui se retira dans les bois et apprivoisa les ours. Pour vivre, il faut des livres, de quoi pêcher, quelques bouteilles et beaucoup de tabac. Ce n'est pas fumer qui tue, c'est ne pas vivre comme on l'entend.
Premier geste sur le seuil de l'isba: je jette six bouteilles de vodka dans la poudreuse. A la fonte des neiges, quatre mois plus tard, je les retrouverai. Ce sera le cadeau de l'hiver au printemps. J'ai toujours préféré la météorologie à la politique : les saisons glissent. Il n'y a que l'homme pour s'accrocher à son fauteuil.
Recette du bonheur: une fenêtre sur le Baïkal, une table devant la fenêtre. Je vais passer six mois à la mode russe : assis devant le thé, le regard à travers le carreau, la main sur la joue dans la position du Dr Gachet peint par Van Gogh. Je suis venu ici me réconcilier avec le temps. Je veux lui demander de m'apporter ce que les immensités ne me procurent plus: la paix. Je veux regarder passer les jours par le vasistas de ma solitude.

Au-dessus du châlit, je cloue une planche de pin et y range les livres de la quatrième caisse. J'ai emporté Michel Tournier pour les songeries, Grey Owl pour l'exemple, Mishima pour les froids d'acier. J'ai trois comédies de Shakespeare et les Odes de Segalen, Marc Aurèle, Jünger, Jankélévitch et des polars de la « Série Noire» parce que, tout de même, il faut souffler. De la poésie chinoise pour les insomnies, Déon pour la mélancolie, Lawrence pour la sensualité. Les Mémoires de Casanova, aussi, parce qu'il ne faut jamais voyager avec des lectures évoquant le pays où l'on séjourne. Par exemple, à Venise, lire Lermontov. Enfin, un tome de Schopenhauer, mais je ne m'étais pas représenté que je n'aurais pas la volonté de l'ouvrir. Les mille pages du Monde finissent en socle à bougeoir.
Chaque jour passe, se dresse à l'aube, offert en page blanche. Vivre en cabane, c'est l'expérience du vide: nul regard pour vous juger, nulle compagnie pour vous inspirer, pas de garde-fou. La liberté, ce vertige. Dans les cabanes, certains solitaires finissent en clochards, ivres morts sur un lit de mégots et de boîtes de conserve. L'impératif pour vaincre l'angoisse, c'est de s'imposer un rythme. Le matin, je lis, j'écris, je fume, apprends de la poésie, je dessine et joue de la flûte.
Puis ce sont de longues heures consacrées à la vie domestique: il faut couper le bois, entretenir le trou à eau, déblayer la neige, installer les panneaux solaires, préparer les lignes de pêche, réparer les avanies de l'hiver, griller le poisson. Agir réchauffe. Je m'habitue à la vie par moins 30 °C. Je ne chasse pas. Je trouve d'une impolitesse inouïe de dézinguer le peuple des forêts où l'on séjourne en invité. Aime-t-on que l'étranger vous agresse? En outre, cela ne blesse point ma virilité que des êtres plus beaux, plus nobles et mieux découplés que moi vaquent en liberté dans les sous-bois immenses. L'après-midi, j'explore mon domaine, cours les bois, repérant les traces de cerfs, de loups, de lynx et de visons.

Souvent, je grimpe dans la montagne. Le Baïkal se révèle, au-dessus de la ligne des arbres. Ce lac est un pays. Baies et caps sinuent sur l'ivoire des glaces. A 80 kilomètres vers l'est, les sommets de la Bouriatie annoncent les steppes mongoles. Moi qui sautais sur chaque seconde de la vie pour lui tordre le cou et en extraire le suc, j'apprends à fixer le ciel pendant des heures, assis près d'un feu de bois, méditant sur des questions cruciales: y a-t-il des pays en forme de nuage?
Parfois une tempête balaie la neige. La glace du lac se découvre vive, pure, veinée de nervures turquoise. On croirait ces photographies d'écheveaux neuronaux sorties des microscopes. Lorsque je patine sur le miroir gelé, un kaléidoscope psychédélique défile sous mes lames: je glisse sur un songe, profond de mille mètres.
Parfois une mésange vient toquer au carreau. Les mésanges n'ont pas le snobisme de ces oiseaux qui passent l'hiver en Egypte. Elles tiennent bon et gardent la forêt dans le gel. Je leur parle. Je converse aussi avec les arbres, les lichens et moi-même. Parler seul est le plaisir de l'ermite. Lorsqu'il revient en société, il ne supporte pas d'être interrompu. Je préfère la nef des houppiers aux ogives des églises. Dans la vie, il faut choisir sa voûte. J'aimerais bien croire aux dieux antiques, m'adresser aux nymphettes, espérer les ondines. Hélas, la lucidité m'a asséché le cœur: je ne peux que jouer à vénérer les fées. Avoir la foi, souvent, c'est faire semblant.
La solitude ne me pèse pas. Elle est fertile: quand on n'a personne à qui exposer ses pensées, la feuille de papier est un confident précieux et, de surcroît, jamais las. Le carnet de notes prend la valeur d'un compagnon poli. La solitude impose des devoirs. Seul, il faut s'efforcer à la vertu pour ne pas se faire honte. Le défi de six mois d'ermitage, c'est de savoir si l'on réussira à se supporter. En cas de dégoût de soi, nulle épaule où s'appuyer, nul visage pour se lustrer les yeux : Robinson finit dans la soue lorsqu'il doute de lui. L'inspecteur forestier Chabourov, qui m'a déposé sur cette grève le premier jour, le savait. Il m'a glissé, énigmatique, en se touchant la tempe: « Ici, c'est un magnifique endroit pour se suicider. »
Tous les 20 ou 30 kilomètres, un poste de garde abrite un inspecteur de la forêt. Mes voisins viennent me rendre visite à l'improviste. Ils s'appellent tous Vladimir. Ce sont des Russes des forêts : ils aiment Poutine, regrettent Brejnev et entretiennent à l'endroit de l'Occident la méfiance du paysan pour le petit-bourgeois. Ils refuseraient pour toute la fortune de l'oligarque Abramovich de retourner en ville. Comment supporteraient-ils l'entassement, eux qui ouvrent leur porte, chaque matin, sur une plaine liquide où cinglent les oies sauvages ? Ils tiennent leur domaine comme des seigneurs féodaux, fusil à l'épaule, loin de la loi moscovite. La liberté : fille naturelle de la vie dans les bois.
Parfois un pêcheur s'arrête chez moi. Rituel: je débouche la vodka, et l'on vide trois verres. Le premier à la rencontre, l'autre au Baïkal, le troisième à l'amour. On verse une goutte sur le plancher pour les dieux domestiques. Mes visiteurs m'annoncent les nouvelles du monde : les marées noires, les émeutes de banlieue, les crises financières et les attentats. Les nouvelles ont été inventées pour convaincre les ermites de demeurer dans leur retraite.
Février passe, glacial; mars, lentement, et avril, ouaté. L'hiver russe est pareil à un palais de glace: lumineux et stérile. Un jour, quelque chose change à la surface. La glace se gorge d'eau, signe de débâcle proche. Le 22 mai, les forces du printemps mènent l'assaut, ruinant les efforts de l'hiver pour ordonnancer le monde. Un orage secoue le manteau de glace, les blocs explosent, libèrent des pans d'eau qui submergent les éclats du vitrail. Un arc-en-ciel relie les rives que les premières escadres de canards gagnent à tire-d'aile. L'hiver a vécu, le lac s'ouvre, la forêt s'anime. Les ours réveillés rôdent sur les berges, les larves transpercent l'humus, rhododendrons et azalées fleurissent, les fourmis ruissellent sur les flancs de leurs cités d'aiguilles. Les bêtes savent que la douceur ne durera pas et qu'il faut se reproduire dans l'urgence. La nature, contrairement à l'homme, ne pense pas qu'elle a tout son temps.
C'est alors qu'un inspecteur de la réserve me fait cadeau d'Aïka et Bêk, deux chiens sibériens âgés de quatre mois. Jusqu'alors, je me méfiais des chiens et citais Cocteau : « J'aime les chats parce qu'il n'y a pas de chats policiers. » Mes deux compagnons aboient quand l'ours arrive. Par deux fois, nous tombons nez à nez avec de beaux spécimens d'Ursus arctos, maraudant sur les grèves. L'ours sait que l'homme est un loup pour l'ours et, à chaque fois, les fauves disparaissent dans les saules nains après quelques secondes de face-à-face. Pour vivre heureux, passer son chemin.

Mes chiens s'attachent à mes pas. Ensemble, pendant trois mois, nous battons la forêt, courons sur les sommets, vivons en trolls norvégiens: campant sur le lichen des plateaux toundraïques, nous réchauffant au feu des bivouacs, déjeunant des poissons que je tire à la ligne. A la fin, nous dormons tous les trois enlacés. Je ne raillerai plus jamais les vieilles dames gâtifiant devant leur caniche sur les trottoirs des sous-préfectures de France.
Quand les derniers glaçons ont libéré les eaux, je glisse en kayak sur le lac. La taïga vert de bronze passe, austère. L'armée des pins défile, baïonnette au canon. Le silence se déchire du cri d'un corbeau. Un phoque d'eau douce lève la tête hors de l'eau et considère l'embarcation qui fend la soie. Le brouillard s'accroche aux mélèzes : le lac se juche sur la grève. Les talus sablonneux marbrent les rives de plaques d'or. Les cascades ruissellent sur les falaises : libérées, elles viennent prendre les eaux. Un orage de juillet déchire le ciel en charpie. Quand les nuages coiffent les crêtes, il faut regagner la rive car, ici, la tempête s'abat en dix minutes. Chacun de mes voisins a perdu un ami, un fils, un frère, avalés par les vagues.
Le génie de ces lieux se confirme au fur et à mesure que mes yeux en connaissent chaque repli. Vieux principe de sédentaire: on ne se lasse pas de la splendeur devant laquelle on vit. La lumière est là pour nuancer les visages de la beauté. Celle-ci se cultive, se fouille. Seuls les voyageurs pressés l'ignorent. Finalement, avec la vodka, l'ours et les tempêtes, le syndrome de Stendhal est le seul danger qui menace l'ermite.
Un jour, je dois rentrer, quitter mes bêtes, fermer la porte, charger mes caisses dans le bateau qui m'attend. Je ne savais pas que la fourrure des chiens absorbait si bien les larmes. Je quitte ma cabane où j'ai réussi à faire la paix avec le temps en privilégiant l'immobilité du stylite à la fièvre du vagabond, la vérité de l'instant aux impostures de l'espoir. J'aurais dû me rendre compte plus tôt que les statues ont l'air apaisées.
Si cela se trouve, nous finirons de plus en plus nombreux en cabane. A mesure que le monde se confirmera invivable - trop bruyant, trop peuplé, trop confus et trop chaud -, certains d'entre nous gagneront les bois. La forêt deviendra le recours des exilés de leur époque. De petites communautés se replieront sous les futaies, défricheront des clairières, s'y créeront une vie joyeuse, protégée du fracas moderne, hors de portée des tentacules urbains. Dans l'Histoire, à chaque fois que le monde s'est embrasé, les bois ont tendu le refuge de leurs nefs. Le tonnerre de la technique, les tremblements de la guerre roulent jusqu'à l'orée des frondaisons mais n'y pénètrent pas. L'autorité des villes s'arrête, elle aussi, aux lisières. Et les forêts, rompues à l'éternel retour des printemps, ne s'étonnent jamais que des âmes mélancoliques viennent chercher refuge sous leurs voûtes.
La consolation des forêts: savoir qu'une cabane vous attend quelque part, où quelque chose est possible.
Ce projet a reçu le Label de l'Année croisée France- Russie 2010.
Février 2010
Retour en Sibérie :
Sylvain Tesson s’apprête à vivre en ermite pendant quelques mois sous le toit d’une cabane de rondins qu’il a acquise en Sibérie sur les bords du lac Baïkal, dans un endroit très isolé, à trois journées de marche de la première piste. Son séjour sera l’occasion d’écrire sur le thème de la solitude, du retranchement, du silence et de la longue tradition russe du recours aux forêts. En quelque sorte cette expérience s’apparente à une résidence d’auteur dans la Villa Médicis du moujik.
Le Goncourt de la Nouvelle 2009
a été attribué à Sylvain Tesson le 12 mai
pour son recueil : Une vie à coucher dehors , Collection blanche, Gallimard, mars 2009.
« En Sibérie, dans les glens écossais, les criques de l’Égée ou les montagnes de Géorgie, les héros de ces quinze nouvelles ne devraient jamais oublier que les lois du destin et les forces
de la nature sont plus puissantes que les désirs et les espérances. Rien ne sert à l’homme de trop s’agiter dans la toile de l’existence, car la vie, même quand elle ne commence pas très bien,
finit toujours mal. Et puis une mauvaise chute vaut mieux qu’une fin insignifiante. »
Sylvain Tesson.
Entretien avec Sylvain Tesson
Après avoir sillonné une grande partie du monde à pied, à cheval ou à vélo, Sylvain Tesson a relié la rive ouzbèke de la mer d’Aral aux côtes méditerranéennes de la Turquie en suivant, sur 3 000 kilomètres, les pipelines qui dessinent à la surface de l’Asie centrale et du Caucase des lignes de tension entre les nations mais aussi des axes de force géopolitiques : l’occasion rêvée de méditer sur le mystère de l’énergie, ce « gisement intérieur » qui sourd des profondeurs de chaque être...
Aventure - Pour cette expédition, comme pour les précédentes, vous avez choisi de voyager by fair means, c’est-à-dire « loyalement », sans propulsion motorisée.
Mais le fil conducteur de votre trajet, qui suit celui des oléoducs et gazoducs d’Asie centrale, peut sembler assez éloigné de la poésie des steppes à laquelle vous nous aviez
habitués...
Sylvain Tesson - Point du tout. Il y a une beauté des pipelines, une poétique des tubes, une plastique des lieux de la désolation. Les Russes ont laissé derrière eux
(après plus d’un siècle d’occupation de l’Asie intérieure) des paysages industriels en voie de déréliction qui finissent par revêtir un caractère esthétique - à condition que l’on soit sensible à
la beauté des mondes en ruine, des atmosphères crépusculaires. En outre, les pipelines ont une charge symbolique très forte. Ne sont-ils pas les artères dans lesquelles transitent l’or noir et
l’or gris : le sang du monde moderne !
A. - D’où vous vient cette passion pour les pipelines, que vous considérez comme « des invitations au voyage » ?
S. T. - Lorsqu’un ingénieur trace l’itinéraire d’un oléoduc, il est soumis aux mêmes contraintes que s’il devait dessiner une nouvelle route ou poser les rails d’un chemin de fer. Il fait passer
son tuyau là où la géographie le lui permet. Il cherche les cols, les vallées, les plaines et les replats. Il doit se faufiler dans les affaissements de la géographie, trouver la voie la plus
simple, la plus naturelle. Et cette route suivie par les pipelines correspond aux pistes empruntées dans les siècles anciens par les hordes barbares, les caravanes marchandes, les aventuriers,
les explorateurs, les princes et les gueux. Donc, lorsque vous progressez le long d’un tube, vous suivez une route historique. En outre, la ligne de renflement que dessine un pipeline sur le
versant d’une montagne ou sur la carapace d’une steppe est une ligne de fuite que je trouve attirante. Lorsque je regarde un paysage, j’ai l’œil un peu architecte. Je cherche les axes de
perspective et les tubes m’en offrent un, lequel - s’il n’est pas naturel - est puissant.
A. - Face à la menace de l’oil peak et de l’épuisement des ressources énergétiques, vous semblez adhérer à la théorie de la décroissance. De quoi
s’agit-il ?
S. T. - Ce concept remet en question la notion de croissance sur laquelle repose l’édifice de l’économie globale. Comment continuer à développer notre monde en s’attachant à l’idée paradoxale et
mentalement indéfendable d’une croissance économique supposée infinie (de plus en plus importante chaque année), alors même que les ressources naturelles qui alimentent cette croissance sont des
biens finis, limités, non renouvelables et déjà en voie d’épuisement ? Devant ce paradoxe, cette schizophrénie rhétorique, des théoriciens (qui parfois conforment leurs actes à leurs
pensées) préconisent la décroissance, c’est-à-dire le ralentissement de nos rythmes de vie, la baisse désirée, appelée, acceptée, organisée, de nos niveaux de vie et le retour à une existence
plus simple, plus lente, ramenée à des préoccupations élémentaires inscrites dans un environnement local. Les tenants de la décroissance professent que le bien-être ne se mesure pas au volume de
ce que l’on possède. Cette théorie est utopique et dangereuse si on la considère comme un modèle de société à appliquer brutalement sur une population par un corpus coercitif de lois. Elle est en
revanche très belle et bienfaisante si on y conforme sa vie personnelle et si on guide son existence propre selon les principes qu’elle défend. L’harmonie, l’équilibre, la douceur d’être et
l’austérité joyeuse sont de beaux gouvernails pour mener sa barque.
A. - Ne préférez-vous pas le scintillement des étoiles à la lumière des derricks et le cours sinueux des rivières aux flots du pétrole « en tubes » qui suivent un
tracé rectiligne ? En un mot, pour reprendre l’expression d’André Breton, ne préférez-vous pas chercher « l’or du temps » que courir après « l’or
noir » ?
S. T. - En courant le long des oléoducs, je ne me suis pas livré à une profession de foi. Je n’ai pas versé dans l’éloge de la puissance industrielle. Je ne me suis pas rangé du côté des Titans
et de la technique (bien que le visage industriel de nos sociétés me fascine). J’ai voulu, pendant quelques mois, me plonger dans un univers, un environnement relié à l’extraction et au convoyage
des hydrocarbures, pour méditer sur le mystère de l’énergie. D’autre part, qu’est-ce que l’or noir ? De la matière vivante décomposée au cours de millions d’années en une boue organique
chargée d’énergie. C’est donc un concentré de durée, un précipité de temps (au sens chimique du terme), une pâte de vivant, cuisinée par les millénaires dans le chaudron des strates.
A. - Votre fil d’Ariane, c’est donc ici cette énergie. Un terme qui est, comme vous le dites vous-même, un « cabinet de curiosités » où figurent des éléments de
provenances diverses. Mais s’il fallait en choisir une définition, laquelle retiendriez-vous ?
S. T. - Je proposerais ceci : l’énergie est le processus de transformation d’une force en dormance (un potentiel de force en nous), sous l’aiguillon de la volonté, en une cascade d’actions
menées dans l’objectif d’assouvir nos besoins et de satisfaire nos désirs.
A. - Vous avancez que « toute source d’énergie se dégrade en même temps qu’elle rayonne » et que « tout principe vital s’affaiblit quand il agit ». C’est
la théorie de l’« entropie », qui est le second principe de la thermodynamique. Ne pensez-vous pas au contraire que l’énergie spirituelle est inépuisable et...
renouvelable ?
S. T. - Mais si ! Après m’être lamenté que chaque manifestation d’énergie contient en elle la preuve de l’usure du monde (lorsque le lapin se nourrit d’herbe, il consomme en fait quelques
photons solaires irrémédiablement perdus), je fais référence à Bergson et à sa théorie de l’énergie spirituelle : « La force spirituelle tire d’elle-même plus qu’elle ne
contient. » Autant dire que les productions de l’esprit sont les seules qui échappent au funeste principe de l’entropie. Nous ne perdons rien à penser alors que nous nous usons à agir.
A. - Vous dites que « les hommes comme les étoiles reçoivent à leur naissance un gisement intérieur », qui est une sorte de capital à faire fructifier. Pourquoi,
d’après vous, certains l’utilisent à des fins positives et d’autres à des fins négatives ?
S. T. - C’est la question du Bien et du Mal, ce mystère qui fait pencher les hommes sur l’adret ou sur l’ubac de la morale (le versant lumineux ou obscur). Ce qui me fascine n’est pas
l’utilisation vertueuse ou immorale de la force intérieure mais plutôt le fait que certains êtres semblent dotés d’un élan vital intarissable tandis que d’autres en paraissent dépourvus. D’où
vient l’extraordinaire longévité d’un Maurice Baquet, d’une Alexandra David-Néel, d’un Théodore Monod ou d’un Henry de Monfreid ? D’un gisement d’énergie particulièrement fourni à la
naissance ou d’une capacité supérieure de forage au fond des réserves ?
A. - Est-ce parce que « l’énergie humaine se nourrit de changement » que vous aimez tant partir à l’aventure ? Ce rythme de vie évite-t-il de sombrer dans
l’habitude ?
S. T. - En voyage, l’être est confronté au jaillissement perpétuel d’imprévisibles nouveautés (pour emprunter l’expression bergsonienne qui définit le principe de la durée). L’errant ne sait pas
ce que réservera le détour du chemin, le pli de la colline, la prochaine rencontre et la halte suivante. Le voyageur connaît ainsi un renouvellement permanent de sa situation. Il navigue en
terrain mouvant. En route, il se trouve aux antipodes de l’existence sédentaire, réglée sur le papier à musique de l’habitude. Son corps, son esprit doivent se tenir aux aguets, prêts à réagir,
capables de sauter d’une situation à l’autre avec l’énergie du rupicole. Le voyageur n’a pas peur de l’inconnu, il s’y précipite avec confiance et impatience. En outre, le mouvement, la pratique
de la route invite l’être à ne jamais s’arc-bouter sur le moment passé ni à se projeter dans le moment à venir mais plutôt à célébrer avec bonheur la grande fête de l’instant. Le vagabond ressent
la nécessité d’adhérer à la doctrine du hic et nunc. Son état de précarité physique, moral, social ne l’incite pas à parier sur les lendemains. Sur la corde raide, le danseur ne pense à rien
d’autre qu’au pas qu’il est en train de faire. La finitude de l’instant présent lui suffit à faire l’expérience de l’infini : c’est le principe des sagesses asiatiques... L’attention portée
au moment présent est une vertu hautement énergétique.
[...]
A. - Permettez-moi de relever un paradoxe : vous écrivez que ces paysages arides de la steppe vous fascinent mais ne vous émeuvent pas. Le froid vous attire plus que le
chaud. Pourquoi éprouvez-vous le besoin d’y revenir souvent ?
S. T. - Parce que je revendique le droit à la contradiction. Si mon âme est davantage attirée par les sous-bois moussus des forêts tempérées et les sources d’eau claire des futaies bretonnes, je
reste fasciné par la géographie de la désolation, les steppes rabotées par les vents, les horizons pelés et les ciels d’acier. Mon âme penche du côté de Brocéliande mais ma volonté de voyager,
d’en découdre avec les pistes, de vivre de grandes parenthèses d’aventures me ramène dans les villages déglingués de la mer d’Aral asséchée.
A. - Après le tour du monde à vélo, la traversée de l’Himalaya, la chevauchée des steppes d’Asie centrale, votre expédition sur les pas des évadés du Goulag, et ce voyage de
l’Aral à la Méditerranée, vers quels horizons allez-vous diriger vos pas ?
S. T. - Vers des horizons d’embruns, de vagues et de brouillard. Du flou, du mouvant et de l’indicible !
A. - Une dernière question. Vous vous définissez vous-même comme un « coureur des steppes » et êtes pourtant un ardent défenseur de la lenteur. Avez-vous trouvé la
réponse à votre propre interrogation : « Pourquoi nos ressorts nous poussent-ils à l’agitation au lieu de nous convertir à la sagesse zen ? »
S. T. - Je suis partisan de la lenteur de déplacement. Mais, par ailleurs, j’aime vivre vite, engranger, apprendre, faire, lire, voir, rencontrer, le plus de gens et le plus de choses possible.
Je rafle les expériences. Je suis un homme pressé qui, parfois, va à pied. Quant à la question de se convertir à la sagesse, c’est-à-dire, un jour, de se sentir capable de désirer ce que l’on
possède déjà (selon la définition de saint Augustin), j’en suis loin. Je n’ai pas encore trouvé l’arbre sous lequel m’asseoir. Pour l’instant, je ne pense qu’à courir le monde. Et à grimper aux
arbres...
Propos recueillis par Gaële de La Brosse
Extrait de l’interview paru dans le magazine AVENTURE N° 112 de la Guilde Européenne du Raid.
BIBLIOGRAPHIE
Lac Baïkal, Visions de coureurs de taïga, avec des photographies de Thomas Goisque, Ed. Transboréal 2008.
Un témoignage sur le retour des Russes à la vie des bois, sur les rivages du lac Baïkal aussi nommé « L’oeil bleu de la Sibérie ».
Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Editions des Equateurs, 2008.
Eloge de l’énergie vagabonde, Editions des Equateurs, 2007.
Sous l’étoile de la liberté, 6 000 kilomètres à travers l’Eurasie sauvage, photographies de Thomas Goisque, Editions Arthaud, 2005.
Petit traité sur l’immensité du monde, Editions des Equateurs, 2005.
L’Axe du Loup. De la Sibérie à l’Inde, sur les pas des évadés du Goulag. , Ed. R. Laffont, 2004.
Kataströf ! aux éditions Mots, 2004.
Les Jardins d’Allah, Editions Phébus, 2004.
Nouvelles de l’Est, Editions Phébus, 2002.
FILM...
Les Chemins de la liberté de Nicolas Millet produit par Transparences productions et Voyage. 52 minutes - 2004.
Ce film a obtenu aux Ecrans de l’Aventure de Dijon 2004 le Prix Jean-Marc Boivin pour l’autanticité de l’aventure et le Prix Jeune Réalisateur.
Le 18 septembre 2010
Dans la cadre prévu par le projet Baïkal-Méditerranée 2010-2011, le volet russe s’est déroulé sur les bords du lac Baïkal entre les 30
juillet et 17 août 2010.
PARTICIPANTS/ PARTENAIRES
Projet labellisé par Cultures France dans le cadre de l’année croisée France-Russie
Partenaires : Ville de Hyères, Institut Sibérien de la Francophonie (invitations), ARAPEN (assurances), FranCEIRus, Molodiojny Theatr’,
La cafetière, Les 4 Saisons d’ailleurs
Participants :
Français ayant fait le voyage :
- Dasha Baskakova, musicienne, compositrice, chanteuse
- Gilles Bouvet, comédien
- Bérénice Desnots, comédienne
- Gilles Desnots, auteur, metteur en scène
- Jean-Claude Grosse, auteur, coordonnateur du projet
- Victor Ponomarev, comédien
Traductrices-interprètes, étudiantes à l’Université de Novossibirsk, invitées par les Français :
- Daria Kosacheva
- Lisa Kosacheva
Russes accueillant sur place
- Anataloli Baskakov, metteur en scène, directeur du Molodiojni théâtre à Oulan-Oudé
- Artiom Baskakov, auteur, metteur en scène à Moscou
- 10 comédiens de la troupe du Molodiojni théâtre
- Sacha Tarmakhanov, auteur
- Sacha Volkov, auteur
- Illia Popkov, auteur
- Tatiana Grigoryeva, auteur
DEROULEMENT DU SEJOUR
- 30 juillet : - accueil à l’aéroport d’Oulan Oudé par M. le Vice-Ministre de la Culture de la République de
Bouriatie
-
visite d’Oulan-Oudé
- 31 juillet : - accueil au théâtre Molodiojni ; rencontres de travail et préparation du séjour au Baïkal
- 1er août : - réception à l’Hôtel de Ville d’Oulan-Oudé
-
départ pour le Baïkal.
- 2-6 août : - travaux d’écriture par les auteurs et écrivants : production de 8 textes russes et 4
français
-
découverte du Baïkal et sensibilisation :
- aux questions environnementales : le séjour se déroule au campement des Volontaires Internationaux, association créée par Anatoli Baskhakov pour
sensibiliser l’opinion publique et les autorités aux ravages provoquées sur les rives du lac par la multiplication des dépôts
d’ordures, en l’absence de tout service de ramassage et de traitement des déchets. Tous les participants au projet consacrent deux demies-journées au nettoyage des rives, avec les Volontaires
;
- aux cultures des populations locales : russes, bouriates.
- 6-10 août : - travaux de mise en scène, à partir d’un montage des 4 textes français et de
2 textes russes ; comédiens russes et français travaillent ensemble sous la direction d’Anatoli Baskakov, Artiom Baskakov, Gilles
Desnots.
- deux représentations ont lieu :
9 août/ maison de la culture de Soukhaya, village le plus proche du campement, devant 60 personnes ;
10 août/ ancien camp de pionniers « les vagues du Baïkal », devant 180 personnes.
- 10- 14 août : - travaux de traduction des textes français en russe et russes en français ;
- nouveaux travaux d’écritures
- préparation de la représentation à Oulan-Oudé :
- reprise des répétitions des spectacles du 10 août
- mises en scène du texte Hors la Chambre de Sacha Tarmakhanov, en russe par Artiom Baskakov et en français par Gilles Desnots
- 15 août : - représentation au théâtre Molodiojni d’Oulan Oudé des 7 spectacles, russes et français, préparés sur le lac
Baïkal. Soirée en présence des Ministre et Vice-Ministre de la Culture de la République de Bouriatie. Salle comble, une partie du public n’a pu être accueillie.
- 16 août : - lectures publiques des textes traduits.
- invitation au Festival des
Musiques Nomades d’Oulan-Oudé
- 17 août : - départ ; présence à l’aéroport de M. le Ministre de la Culture de Bouriatie.
QUELQUES REFLEXIONS SUR LE SEJOUR
- Qualité exceptionnelle de l’accueil en Russie de la part de nos partenaires et des autorités politiques
;
- L’ensemble du cahier des charges élaboré par les Français et les Russes en août 2009 à Corsavy a été respecté
;
- La présence des deux interprètes-traductrices a été un élément majeur de la réussite du séjour, permettant des
échanges approfondis, nécessaires à la découverte et au dépassement du choc de la rencontre entre des cultures aussi différentes.
- La pluralité culturelle a notamment donné lieu à la production de textes aux registres très différents,
fantastiques et psychologiques pour les Russes, politiques pour les Français.
RETOMBEES ET SUITES DU SEJOUR
- jusqu’au 17 septembre : poursuite et fin des travaux de traduction, première étape en vue de la publication en 2012
par les Cahiers de l’Égaré du livre bi-lingue;
- 19 octobre 2010 : dans le cadre du Festival russe de Hyères, soirée au Théâtre Denis, consacrée aux « envies de
Baïkal » : les 4 Saisons d’ailleurs rendent compte du séjour du mois d’août : lectures, théâtre, vidéos, diaporama, débat, musique.
- 22 octobre 2010 : dans le cadre du Festival russe de Hyères, table ronde à la médiathèque sur le thème : La Russie,
stéréotypes et réalité, co-organisée par les 4 Saisons d’ailleurs.
- Novembre 2010 : soirée à l’espace LiberThé de Toulon : les 4 Saisons d’ailleurs rendent compte du séjour du mois
d’août au Baïkal.
- 5- 21 septembre 2011 : deuxième volet du projet Baïkal-Méditerranée : accueil des Russes à Hyères et à
Corsavy.
Envie de Baïkal/Envie de Méditerranée

Baïkal-Méditerranée 2010-2011
1/ rappel
Le projet Baïkal-Méditerranée a pour objectif de lier culture, environnement, éducation.
Rappel du contexte
- 2010 c’est le dixième anniversaire de la rencontre entre L’Insolite Traversée de Cyril Grosse et le Molodiojny Theatr’ d’Anatoli Baskakov; c’était en 2000 pour une double
création franco-russe avec répétitions pendant 2 mois et demi en pleine nature à Baklany (où se trouve le mémorial dédié à Cyril Grosse) au Baïkal, création à Oulan-Oudé, tournée à Moscou, Gap,
Le Revest, Vitry. Le mariage de Gogol, mis en scène par Anatoli Baskakov. (C’est possible) ça va ou l’un de nous est en trop, mis en scène par Cyril Grosse, décédé en 2001 à l’âge de 30 ans
- http://www.youtube.com/watch?v=C-ARISqBZxM
- de cette aventure et de cette disparition sont nées les Rencontres de l’Institut Sibérien de la Francophonie en Avignon depuis juillet 2005 pour les professeurs et étudiants
russes enseignant ou apprenant le français, animées par Les 4 Saisons d’ailleurs, héritières des 4 Saisons du Revest (causeries sur le théâtre, écritures, voix, spectacles in et off)
- et les Rencontres théâtrales Cyril Grosse à Novossibirsk depuis 2008 dont les 3° se sont déroulées fin mai 2010 avec au centre des Rencontres, des extraits de l’adaptation
traduction par Cyril Grosse d’Ulysse de James Joyce (Ulysse in Nighttown, publié hors commerce par Les Cahiers de l’Égaré), extraits joués en français et en russe. Rencontres présidées par Robert
Prosperini, inspecteur d’académie chargé de relations internationales au ministère de l’E.N., en partenariat avec l’ARAPEN, FranCEIRus, Les 4 Saisons d’ailleurs, Les Cahiers de l’Égaré,
récompensant les meilleures présentations et l’ensemble des participants (Cahiers de l’Égaré, DVD de spectacles offerts aux élèves de l’école 162, aux étudiants de l’Université pédagogique de
Novossibirsk et de l’Institut sibérien de la francophonie)
- 2010, ce sont les rencontres croisées franco-russes ; notre projet a été labellisé
- le projet a été élaboré à Batère (1500 m d’altitude) Corsavy (66150) là où demeure Cyril Grosse, les 10 et 11 août 2009 avec pour les Français : Roger Lombardot, Gilles
Desnots, François Clavier, Jean-Claude Grosse, pour les Russes : Anatoli Baskakov, Tiomka Baskakov (sorti 1° du Gitis en 2009), Dasha Baskakova, Olga Fomenko, Vitya Ponomarev
- http://www.youtube.com/watch?v=PJC4F7ntUZc
- le projet vise à approfondir la différence entre France et Russie, afin de dépasser le seul cadre des relations humaines singulières, pour mieux découvrir et connaître les
fondements socioculturels des deux peuples (Russie-Occident, Philosophie d’une différence, de Maryse Dennes chez Mentha, ouvrages et articles de Gérard Conio à L’Âge d’homme ou sur le blog
des 4 Saisons d’ailleurs, rubrique Pages)
- http://les4saisons.over-blog.com
- le thème sera : une goutte d’eau du Baïkal, source de vies, mémoire des mondes des univers et des hommes
- la métaphysique de la Nature de Marcel Conche sera un doux guide (Montaigne) pour apprivoiser si possible le Baïkal
- la forme sera celle d’un bocal agité (forme due à Moustapha Aouar et quelques autres dont Gérard Lépinois, pratiquée au Revest depuis 2002 avec le bocal varois ; Gare au
Théâtre N° 16, novembre 2002)
Il s’agit dans ce projet de confronter deux approches d’un même espace, d’un même territoire, par ceux qui y vivent depuis toujours, par ceux qui le découvrent pour la première fois. La distance,
la différence de langues, de cultures, autant d’éléments à prendre en compte par les uns et les autres pour une production commune nourrie de ces différences. Par exemple, 3 rituels (chamanique,
orthodoxe, bouddhiste) peuvent être pratiqués par la même personne (Baskakov, grand connaisseur et praticien de Stanislavski)
Baïkal en 2010 sur le thème : Envie de Baïkal, une goutte d’eau et le Baïkal, avec des
auteurs français et russes, des comédiens et metteurs en scène des deux pays pendant 18 jours au bord du Baïkal, du 28 juillet au 18 août. Conditions spartiates sous la tente et travail à l’école
de Soukhaya.
Méditerranée 2011 avec des auteurs français et russes, des comédiens et metteurs en scène des deux pays pendant 18 jours en septembre 2011au bord de la Méditerranée, à Port-Cros ; thème non
défini encore mais mer morte, civilisations mortelles semblent des pistes possibles par opposition à eau douce, nature infinie, éternelle.
2/ Bilan d’étape
Au 25 juin 2010, ce projet a reçu le soutien de :
- Cultures France, projet labellisé dans le cadre de l’année croisée France- Russie ;
- EAT (soutien du Président Jean-Paul Alègre)
- Soutien de M. JL Goester conseiller culturel de l’Ambassade de France à Moscou
- Soutien de M. V Miller vice ministre de la culture russe à Novossibirsk et qui doit
venir à Toulon durant l’été 2010
- La Ville de Hyères qui a octroyé une subvention de 4000 euros.
Compte tenu du fait que nous ne savons pas encore si nous aurons le soutien du Conseil Général du Var, nous avons dû réduire le nombre de participants à la partie russe de ce projet se déroulant
sur deux ans : partiront en Russie deux auteurs EAT du Var (Gilles Desnots et Jean-Claude Grosse) et trois comédiens dont deux Varois (Bérénice Desnots, Gilles Bouvet, Vitya Ponomarev). Ils ont
déjà travaillé sur un dossier documentaire d’une quarantaine de pages, comprenant photos, vidéos, textes scientifiques, textes littéraires, articles de presse sur l’actualité du Baïkal. Trois
auteurs EAT Méditerranée écriront en France (Roger Lombardot, Pauline Tanon, Philippe Rousseau). Au Baïkal, 5 auteurs russes, une dizaine de comédiens, deux interprètes traductrices rejoindront
les 5 Français.
LE PROJET BAIKAL-MEDITERRANEE
S’ARTICULE SUR
LE PROJET ENVIE DE MEDITERRANEE

Ce projet, porté par les EAT Méditerranée, Les 4 Saisons d’Ailleurs et Les Cahiers de
l’Égaré a pour but de mettre les auteurs de théâtre, regroupés dans les EAT (Écrivains associés du théâtre), au centre du dispositif théâtral, le temps d’une manifestation à répétition, pour
convaincre tutelles et publics que leur absence est préjudiciable au théâtre, à son audience. Sans les auteurs de théâtre, le théâtre n’a pas de réalité. Sans les auteurs de théâtre vivants, le
théâtre passe à côté du réel d’aujourd’hui.
Pour atteindre cet objectif, les EAT Méditerranée ont fait choix d’écrire d’ici au 15 juin 2010 des textes de 7 minutes (1000 mots) sur le thème : Envie de Méditerranée. Il s’agira pour eux de
dire de quelle Méditerranée, ils ont envie, manifestant par contrepoint leur rejet d’autres usages de la Méditerranée. Ils ont décidé aussi de faire appel à des dramaturges des autres rives de la
Méditerranée pour que ces Envies de Méditerranée fassent sens par l’échange.
Une trentaine de textes de 7 minutes (1000 mots) pour quels usages ?
D’abord, une édition des textes par Les Cahiers de l’Égaré. Des artistes peintres pourraient proposer leur vision, leur envie de Méditerranée, 15 aquarelles, peintures, collages, dessins…
Parution à l’automne 2011 avec les textes bilingues de Baïkal-Méditerranée.
Ensuite, ces textes pourraient faire l’objet
- soit de levers de rideaux avant spectacle dans les théâtres de la Région : 30 textes soit 2
textes pour 15 théâtres plus exposition de photos, de peintures…
- soit d’une ou plusieurs installations d’auteurs, à l’initiative des auteurs avec l’aide de lieux,
de municipalités, estimant juste de défendre la place des auteurs de théâtre comme paroles vivantes pouvant toucher le plus grand nombre
Dans les deux types de manifestations, les auteurs seraient soutenus par des comédiens se saisissant de leurs textes. Des metteurs en scène pourraient mettre en espace les levers de rideaux ou
les installations.
Au 25 juin 2010, nous avons reçu 16 textes de la rive Nord. Ces textes circulent entre les 16 auteurs et ont été communiqués aux directeurs de théâtre ayant manifesté un intérêt. Les textes des
rives Sud et Est sont attendus pour le 1° septembre. Dans le Var, plusieurs structures ont manifesté leur intérêt pour les Levers de rideaux Envie de Méditerranée : le théâtre Denis à Hyères, le
théâtre du Rocher à la Garde, la Maison des Comoni au Revest, les Chantiers de la Lune et Orphéon Théâtre Intérieur à La Seyne, le Comédia à Toulon. Contact a été pris avec Châteauvallon. La
Compagnie l’Echo a déjà prévu une soirée consacrée aux auteurs et à Envie de Méditerranée à la fin du mois d’octobre.
Plusieurs théâtres ont répondu favorablement dans le Vaucluse, à Avignon en particulier.
Et à Marseille, nous avons des accords de principe avec le Théâtre de Lenche, la Minoterie, Massalia.
Le 21 juillet 2010 à partir de 14 H, salle Mozart du Conservatoire d’art dramatique du grand Avignon, un premier lever de rideau pour accueillir les Russes francophones de Novossibirsk. 2 Envies
de Baïkal (Roger Lombardot, Philippe Rousseau) et 3 envies de Méditerranée (Moni Grego, André Morel, Jean-Claude Grosse) seront lues. Un extrait de Neige fondue de Jean-Yves Picq sera lu dans une
traduction russe.
Ce projet se poursuivra en 2011, culminant avec deux manifestations :
1/Nous
proposerons pour l’automne 2011, une rencontre des 3 rives à La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, peut-être avec les Russes présents à ce moment-là. Contact a été pris, avec un accord de
principe.
2/ En
septembre 2011, les Russes du projet Baïkal-Méditerranée viendront dans le Var, apporter leur propre envie de Méditerranée, sous la forme de textes, vidéos d’une part, et au cours de rencontres
avec des auteurs, comédiens et metteurs en scène français : résidence de travail prévue à Port Cros, en partenariat avec la FOL 83 pour l’élaboration d’une forme artistique qui sera présentée en
même temps que la forme artistique présentée en Russie en août 2010. Les structures varoises intégrées au projet Envie de Méditerranée joueront un rôle d’accueil. Ces temps de représentations
pourront aussi permettre l’organisation de débats, films, concerts (Dasha Baskakova, présente en août et qui écrira des chansons non folkloriques sur le Baïkal) avec les acteurs de la vie
culturelle, associative, artistique, politique du Var, intéressés par cette thématique de la Méditerranée.
Ces deux projets sont désormais liés même si chacun conserve une spécificité. Ils ont en commun de s’étendre sur deux années et de concerner de manière privilégiée le Var et deux Régions (PACA et
Languedoc-Roussillon).
Jean-Claude Grosse et Gilles Desnots
Les 4 Saisons d’ailleurs
Les Cahiers de l’Égaré
Le projet Baïkal-Méditerranée a pour objectif de lier culture, environnement, éducation.
Rappel des objectifs et du contexte, après la rencontre franco-russe (5 Russes, 5 Français) des 10 et 11 août 2009 à Batère – 1500 mètres d’altitude (P.O.)
- 2010 c’est le dixième anniversaire de la rencontre entre L’Insolite Traversée de
Cyril Grosse et le Molodiojny Theatr’ d’Anatoli Baskakov; c’était en 2000 pour une double création franco-russe avec répétitions à Baklany (où se trouve le mémorial dédié à
Cyril Grosse) au Baïkal, création à Oulan-Oudé, tournée à Moscou, Gap, Le Revest, Vitry. Le mariage de Gogol, mis en scène par Anatoli Baskakov. (C’est possible) ça va ou l’un de nous est en
trop, mis en scène par Cyril Grosse.
- 2010, ce sont les rencontres croisées franco-russes ; une labellisation de notre projet est sollicitée.
- le projet vise à approfondir la différence entre France et Russie, afin de dépasser le seul cadre des relations humaines singulières, pour mieux découvrir et connaître les
fondements socioculturels des deux peuples d’où déjà l’apprentissage d’éléments de la langue de l’autre. Se référer au livre de Maryse Dennes : Russie-Occident, philosophie d’une différence.
- le thème sera : une goutte d’eau, mémoire du monde et des hommes. L’imagination de chacun sera préférable à des approximations scientifiques.
- la forme sera celle d’un bocal agité
Baïkal : 1/5 des ressources d’eau douce de la planète. 2010.
Méditerranée : une mer peut-être en train de mourir. 2011.
Au-delà des enjeux écologiques et des évolutions économiques qui pourraient dégrader et dégradent le Baïkal autant que la Méditerranée, c’est toute la question du rapport entre l’homme et
la nature, qui est posée : la nature comme paysage réel ou rêvé, certes, mais encore plus comme lieu de ressourcement, accomplissement, révélation de soi-même.
L’importance de l’eau, dans tous les domaines, a permis de dégager un thème possible pour les rencontres : une goutte d’eau, mémoire du monde et des hommes. Par ce thème, on cherche à
éviter la folklorisation du Baïkal, à ne pas participer à la commercialisation du lieu et du mot. Idem pour la Méditerranée.
Ce thème ouvre d’une part sur les utilisations de l’eau, sa symbolique, le lien entre arts et eau, d’autre part sur les formes possibles : photo, film, chanson, musique, théâtre… Une grande
diversité de registres est possible dont le fantastique. Ce thème permet de croiser arts et politique, arts et questions de société.
Les participants :
Auteurs : 4 Français, membres des EAT, 4 Russes
Comédiens : 5 Français, des Russes en plus grand nombre d'Oulan-Oudé
Metteurs en scène : T. B. (sorti 1° du Gitis de Moscou en 2009) et deux autres metteurs en scène russes choisis par lui
Traducteurs : présidente de l’Institut Sibérien de la Francophonie (Novossibirsk), organisatrice des Rencontres Cyril Grosse à Novossibirsk (depuis 2007) et deux étudiants de Novossibirsk
Lien avec des établissements scolaires en France (Hyères, Ardèche), à Novossibirsk-Akademgorodok (école 162), Oulan-Oudé.
Planning :
1/ jusqu’au printemps 2010 :
- chacun en fonction de ses désirs et possibilités participe à la construction d’une matière brute, faite de textes informatifs, fictions, photos, films, musique…
- Russes et Français font leurs démarches respectives en direction des tutelles et organismes pour subventions et aides.
2/ printemps 2010 :
- période de traduction et publication d’une partie des matériaux, pour diffusion auprès des participants. Date butoir : 15 mai 2010. Parution : 15 juin 2010.
3/ août 2010
- arrivée des Français à Oulan-Oudé : deux premiers jours consacrés aux discussions sur les matériaux, lectures, films. Soirée de Mémoire sur la rencontre et la double création de l’an 2000, en
présence du public et des médias : théâtre, discours, film, rappelant les débuts de la coopération franco-russe en 1999-2000 et les projets actuels.
- troisième jour : départ pour le Baïkal pour le travail d’écriture, puis traductions, mises en scène et représentations. Durée : 9 jours.
- retour à Oulan-Oudé pour un temps de représentation, conférence de presse, bilan et perspectives, notamment sur la venue des Russes en Méditerranée pour 2011.
- planning :
-départ en Russie vers le 4 août
2 jours à Oulan-Oudé
2 jours à Baklani sur le lac
2 jours d’écriture
3 jours de mise en scène
1 jour de présentation
1 jour de bilan à Oulan-Oudé
1 jour de récupération
retour en France vers le 20 août.
Les participants peuvent être présents sur l’ensemble du séjour ou sur une partie seulement.
vendredi 30 avril 2010
une visite exceptionnelle
Arrivés à 9 H, vendredi 30 avril, sur le parking du Pont d’Arc, les 5 visiteurs du jour, dont je suis, sont accueillis
par la conservatrice de la grotte. Elle nous présente le protocole à respecter pendant la visite, et nos deux accompagnateurs.
Après une montée de 20 minutes pour un dénivelé de 100 mètres, nous nous retrouvons sur le site à 200 mètres d’altitude, surplombés par une falaise de plusieurs dizaines de mètres. Des filets
au-dessus de nos têtes ont été placés pour d’éventuelles chutes de pierres. Nous enfilons nos combinaisons et baudriers de sécurité, allumons les lampes de nos casques tout neufs. Code : la porte
blindée s’ouvre. Nous pénétrons dans un boyau, la chatière, où nous chaussons des sabots caoutchoutés, puis sur les fesses nous nous faisons glisser jusqu’à l’échelle perpendiculaire de 8 mètres
que chacun descend, assuré par une corde. Nous nous retrouvons sur une plateforme : la visite peut commencer.
Nous sommes donc arrivés dans la grotte par le plafond. Il est 10 heures. Nous baignons dans une atmosphère à base de radon et de gaz carbonique. Un compteur mesure le radon. La concentration en
CO2 est élevée, ce qui oblige chaque année à fermer la grotte de mai à janvier, les chercheurs ne pouvant passer plus de 120 heures par an dans la grotte, les visiteurs n’y passant pas plus de 2
heures. Nous, nous y passerons 2 heures et quart.
La grotte a été découverte le 18 décembre 1994. Des visites limitées ont lieu depuis 2005 seulement, des aménagements importants ayant été effectués pour préserver au maximum la totalité de la
grotte, sols en l’état, parois, plafonds. 350 visiteurs par équipes de 5 en 2007, 8 en 2008, 250 en 2009, 200 en 2010.
Les chances de cette grotte unique :
- l’effondrement de la falaise qui, il y a 20000 ans, a bouché l’entrée de la grotte fréquentée à partir de 36000 ans
- le radon qui a protégé les œuvres des champignons, des lichens et nous laisse aujourd’hui en présence d’un site remarquablement conservé. Je n’en veux
pour preuves que les fins éclats d’argile collés sur certains dessins suite aux ébrouements des ours, les restes des foyers, les réserves de charbon de bois des artistes. On passe à 20
centimètres de restes de torches qu’on a frottées, mouchées contre la paroi
- troisième chance de cette grotte : le professionnalisme des découvreurs (on doit dire juridiquement, les inventeurs) qui dès la seconde visite avec des
lampes plus puissantes posent au sol des lais utilisés en agriculture, limitent leurs déplacements, ne s’étalent pas dans la grotte, rendus imprudents par l’enthousiasme, au contraire. Les
passerelles, installées depuis, l’ont été sur les zones couvertes par les inventeurs, ce qui a laissé la plus grande superficie des 7 salles, vierge de tout pas. Le protocole insiste sur la
nécessité de ne pas perdre l’équilibre, de se baisser suffisamment pour ne pas toucher plafonds de couloir, parois qu’on frôle à dix ou vingt centimètres.
De l’entrée à la dernière salle, il y a 350 mètres. Les salles n’étant pas en enfilade, on rebrousse chemin certaines fois pour s’aventurer plus loin ailleurs. Le parcours est d’environ 1000
mètres, alternant grandes salles à voûtes hautes, couloirs étroits et bas.
Trois caractéristiques se dégagent de cette visite :
- la beauté du site en tant que grotte avec ses concrétions, ses drapés qui éclairés sont magnifiques, ses stalactites et stalagmites, ses fistuleuses ;
- la présence au sol, à la fois compacts et dispersés, d’ossements par milliers, ossements d’ours (pas d’ossements humains) dont 200 crânes d’ours (l’un d’eux fait 55
centimètres, ce qui renvoie à un ours debout de 3,5 à 4 mètres) ;
- la présence sur les parois, à la fois compactes et dispersées, d’oeuvres d’artistes aurignaciens (430 dessins à l’ocre, au charbon de bois et gravures au doigt ou avec un
outil de silex)
Diapo n° 12 (cliché ministère de la Culture et de la Communication, Direction régionale des
affaires culturelles de Rhône-Alpes, Service régional de l’archéologie) :
Panneau des chevaux (détail. L. env 1,10 m). Chevaux placés en parallèle et se superposant au tracé, antérieur, des aurochs dont ils reprennent la ligne de dos, en haut à droite et dont il
subsiste une encornure derrière le deuxième individu. Remarquer la crinière surnuméraire venant accroître l'effet de nombre et renforcer le rendu de la perspective déjà souligné par la
déformation curviligne progressive des têtes ("vison polaire"). Le modelé des ganaches est rendu à l'estompe tandis que le tracé des naseaux est finement détouré, par raclage, au détriment du dos
d'un rhinocéros.
Photo reprise dans La Rose, hommage théâtral à la grotte Chauvet, de Roger
Lombardot
Ce qui surprend, mot minimal pour dire ce qu’on éprouve, dans la découverte de ces œuvres :
- la densité croissante des œuvres au fur et à mesure qu’on s’enfonce, la salle des chevaux et la salle des félins étant les dernières et offrant la plus grande profusion
d’œuvres. On pourrait penser à un projet pensé, conçu, de parcours mais l’absence au sol de tassement par opposition aux bauges des ours, manifeste que les salles n’étaient fréquentées que par
les artistes et leur équipe, très petit groupe agissant pendant l’absence des ours soit les belles saisons : ce travail n’avait pas de fonction muséale, pédagogique, religieuse…
- la diversité en taille des œuvres, de quelques centimètres à 2 mètres 50 pour les lionnes dont le dos est dessiné d’un seul trait sans reprise ; pour les têtes d’ours, 3
traits ; les oreilles des rhinocéros étant représentées par une forme en guidon de vélo
- la diversité des techniques dont l’estompe permettant de donner du volume, de la profondeur. Techniques allant de la gravure stylisant le sujet (le hibou, certains mammouths)
à la composition abstraite à base de paumes en passant par les dessins à l’ocre, les plus anciens (bien que n’ayant pas été datés – il n’ y a pas volonté forcenée de datation, les scientifiques
préférant conserver en l’état pour ne pas avoir à prélever ce qui entraîne nécessairement une dégradation – on sait qu’ils sont plus anciens car on en trouve recouverts par des dessins au
charbon), en terminant par les dessins noirs au charbon ou au manganèse et là on a aussi bien des dessins d’une vérité, d’une modernité extraordinaire (les chevaux particulièrement vivants) que
des stylisations (le bouquetin qu’on voit de si près qu’on nous presse de passer pour ne pas l’abîmer). À noter aussi les représentations en perspective, cet effet étant obtenu de plusieurs
façons, en particulier pour les bisons qui nous regardent de face, leur corps étant de profil ou pour les cerfs, mégacéros dont la 2° patte est moins nette que celle qui s’offre à nous en
premier
- la variété du bestiaire, essentiellement des animaux dangereux qu’on ne chasse pas, dont on se méfie mais qui en représentation ne sont jamais montrés dans leur dangerosité,
seulement tels qu’ils sont, montrés dans des scènes de vie (affrontements de mâles rhinocéros, lionne se refusant au lion qui veut la couvrir, lionnes prêtes à bondir, bisons en cavale pour
échapper aux lionnes)
- la variété des emplacements : de tels emplacements dans des musées obligeant à toutes sortes de contorsions tellement les emplacements sont insolites contribueraient à
diminuer le nombre d’entrées. Là, on prend plaisir à être surpris car les parois ne s’éclairent qu’avec les lampes de nos casques et les deux puissantes lampes des accompagnateurs qui se servent
aussi d’un stylo optique pour nous montrer à distance (parfois 15 mètres) telle ou telle particularité. Il faut se pencher, tourner la tête d’une certaine façon, prendre le bon recul (30 mètres
au moins) pour voir par exemple le pubis de la Vénus « couverte » peut-être par un bison. La niche du cheval de la salle du fond est une merveille, naturelle et préparée, mise en scène. Les
dessins sont nichés dans des endroits insolites comme pour nous surprendre et il faut effectivement les dénicher. Ils ne s’offrent pas à première vue.
- l’enchevêtrement des dessins : de toute évidence, par les datations faites qui étalent les dessins entre 31500 et 27500, il y a des réalisations séparées de centaines voire
milliers d’années (même bestiaire, mêmes techniques). Ces réalisations différentes au même emplacement, parfois respectent le travail antérieur, parfois ne s’en soucient guère. Cela donne une
impression de profusion : un feu d’artifice d’animaux, en particulier pour la salle des chevaux et celle des lionnes
- les mains positives et négatives, celles-ci moins nombreuses, et les paumes manifestent bien la présence des artistes mais la signification de ces mains (celle de
l’aurignacien d’1 m 80 au petit doigt cassé et celle d’une femme ou d’un adolescent) sur les parois reste mystérieuse (ce n’est sûrement pas une signature car de telles mains n’apparaissent que
parfois)
- la fraîcheur des charbons, des traces d’argile, la netteté des dessins, parfois griffés par les ours, parfois dénaturés par des coulées de calcite procurent la sensation que
les artistes viennent à peine de quitter la grotte et cette sensation se combine avec l’impression très nette que ces artistes nous échappent complètement, irreprésentables, définitivement
inconnus et inconnaissables, présence très forte, absence tout aussi forte.
Au sortir de la grotte, nous remercions nos accompagnateurs, précis et discrets, respectueux du rythme que nous avons donné à notre déambulation et tentant de répondre à nos multiples
questions.
Nous déjeunons à l’auberge en compagnie de la conservatrice et de l’initiateur de cette visite.
Les discussions portent sur les interprétations données à ces œuvres d’artistes. Sont récusées les interprétations par le totémisme, le chamanisme. Ces œuvres n’ont pas été vues par les enfants
des tribus : elles n’ont pas de fonction pédagogique. Elles n’ont pas été vues par les adultes : elles n’ont pas de fonction symbolique de représentation du monde. Elles n’existent que pour
elles-mêmes, que pour les artistes les réalisant et pour ceux qui interviennent après sur les mêmes parois. Récusée en partie donc la solution évoquée par Emmanuelle Arsan sous le titre : Parce
qu’ils ne pouvaient pas s’en empêcher, solution consistant à faire de ces artistes des rebelles et marginaux, échappant aux règles du groupe, se réfugiant dans la grotte, se livrant aux délices
de l’art préféré aux duretés de la chasse.
Il semble que ces sociétés nomades se communiquant l’adresse des sites aient voulu détacher quelques-uns d’entre eux pour ce travail, les prenant, eux et leur famille, en charge économiquement
pour qu’ils puissent donner tout son essor à leur génie artistique, inventant la perspective, le mouvement, la profondeur, la composition. Voilà un art qui surgit d’un coup, dans sa perfection,
non préparé par des mouvements antérieurs, par une accumulation technique produisant une mutation à un moment donné.
La grotte Chauvet remet en cause tout ce que nous avions admis avec les travaux d’André Leroi-Gourhan. Dans la grotte Chauvet, l’art de l’homo sapiens sapiens, nous, surgit d’un coup, dans sa
perfection. Et cela a été rendu possible par une société suffisamment généreuse pour libérer ses artistes, les laisser à leur travail créateur, sans contrepartie, en toute gratuité.
Quelle leçon pour les ministres de la culture ! Et pour les "artistes" d'aujourd'hui !
Les 5 visiteurs du 30 avril ont décidé d’écrire un livre commun sur ce que cette visite a suscité et suscitera en eux.
Éditeur : Les Cahiers de l’Égaré.
Jean-Claude Grosse, le 2 mai 2010 à Le Revest
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