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Les Cahiers de l'Égaré

Lettre à Zohra D./Danielle Michel-Chich

9 Mars 2013 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

Lettre à Zohra D.
Danielle Michel-Chich
Flammarion 2012
 
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 La Lettre à Zohra D. est le récit des conséquences sur l'auteur de l'attentat à la bombe du 30 septembre 1956 au Milk Bar à Alger et une amorce de réflexion morale sur le terrorisme aveugle, sur l'emploi de moyens violents contre des innocents au nom d'une cause « juste ».
En tant que récit, cette lettre très précise montre comment une petite fille de 5 ans s'installe dans le déni de ce qui est arrivé, la perte de sa grand-mère et la perte d'une jambe. Ne mettant pas de mots sur l'événement (tabou familial), elle se construit une personnalité où l'imaginaire occupe une grande place. Elle se construit une vie à côté, trouve dans la lecture, certains jeux et dans l'école, à Alger d'abord puis à Toulon, de quoi compenser ce qui n'est pas vécu, nommé comme traumatisme, handicap. Elle sublime, compense, devient excellente élève et cela jusqu'à la fin de l'adolescence. Devenue étudiante à Marseille puis Paris, elle s'échappe du milieu familial, du silence dans lequel se sont installés ses parents. L'événement ne compte pas, ne pèse pas. Ce qui compte c'est la vie à vivre, à construire. C'est l'après-68. L'auteur milite, est engagée dans des combats libérateurs, émancipateurs. Elle construit un couple, une famille sans regard sur le passé et l'origine de ce qu'elle devient par résilience. Le passé, l'événement est un « bas-parleur ». Mais 55 ans plus tard, elle éprouve le besoin de visiter ce qu'elle a si bien occulté. Elle raconte la difficulté à écrire ce récit, les interruptions et les larmes, les affects si longtemps refoulés se manifestant avec violence. Zhora D. jusqu'à la page 69 n'est que Madame. Elle n'a pas de consistance, elle était anonyme pour la petite fille se la représentant en grandissant en sainte révolutionnaire, égérie, icône de la révolution algérienne. La version officielle sans affect qu'elle s'était construite explose, elle se trouve confrontée à Zohra D. qu'elle ne connaît pas, qu'elle découvre un peu par internet et elle s'adresse à Zohra Drif, l'"apparatchik" selon l'auteur, faisant carrière dans les allées du pouvoir algérien. Elle se refuse à être victime, elle se refuse à gémir, elle se refuse à hurler de concert avec les nostalgiques de l'Algérie française, elle se refuse à condamner Zohra Drif, elle veut seulement poser, dans le sillage des Justes de Camus, la question morale de la fin et des moyens : une fin « juste » justifie-t-elle l'emploi de moyens violents détruisant des vies innocentes.
L'auteur se situe dans le cadre qui a opposé Sartre, partisan de la violence dans le cas de causes « justes » et Camus se posant la question morale de la fin et des moyens.
Se pose cette question, 55 ans après, l'auteur, « victime » innocente du « terrorisme aveugle ». Ne se la pose pas, la poseuse de bombe ni sur le moment, ni 55 ans après. Comme le montre la réponse de Zohra Drif à Danielle Michel-Chich à Marseille, le 1° avril 2012 au Théâtre de la Criée lors d'un colloque sur les 50 ans de l'indépendance de l'Algérie.
 
 


Je voudrais me coltiner un peu à cette question en évitant deux langues de bois, celle de Zora Drif, évacuant sa responsabilité (car elle s'est portée volontaire pour la guerre urbaine), en la déplaçant sur les pouvoirs français qui ont colonisé l'Algérie, celle de BHL parlant de « terrorisme », reprenant à son compte le paradigme mis en place par les Américains après le 11 septembre 2001, notion permettant d'évacuer les responsabilités des « démocraties » créant les conditions de la haine et du désir de revanche des opprimés, des exploités, des spoliés, Palestiniens par exemple, qui voient bien qu'il y a deux poids, deux mesures entre eux et les Israéliens.
La question morale est-elle légitime ? C'est d'abord à cette question qu'il faut répondre avant de la poser. À quoi a-t-on affaire avec un acte de « résistance » pour le poseur de bombe, de « terrorisme aveugle » pour la victime ? Le poseur de bombe a choisi une éthique de l'action, y compris au risque de sa vie quand il se fait exploser avec sa bombe. La victime choisit une éthique de la vengeance ou du pardon ou de la réconciliation ou du respect de toute vie. J'emploie le mot éthique et non le mot morale car il s'agit de choix individuels peu ou fortement influencés par des idéologies dont les religions sont souvent une version hard, selon des valeurs personnelles ou collectives. Ces choix éthiques n'ont pas vocation à l'universalité. Ce sont des choix relatifs à une personne donnée, dans un contexte donné. Et donc poser la question morale universelle à propos de choix éthiques personnels ne semble pas légitime.
La question est donc : peut-on juger ces éthiques en jeu ? Peut-on établir une échelle des valeurs disant que l'éthique de la violence est condamnable, que seule l'éthique de l'adéquation entre les moyens et la fin est seule valable ?
En droit, cela est possible. C'est ce que tente Kant avec ses impératifs catégoriques. C'est ce que tente Marcel Conche en fondant la morale universelle des droits de l'homme (Voir Le fondement de la morale) sur le dialogue, c'est-à-dire sur le fait que dialoguer suppose reconnaître l'autre comme son égal, également digne, libre, être de raison et donc susceptible de changer de point de vue, d'attitude. Or à Marseille, Zora Drif a refusé de rencontrer sa « victime » et a opéré une scission entre un point de vue humain qui lui permet personnellement de comprendre et compatir aux souffrances des victimes des bombardements de Dresde (mais pas celles de ses victimes) et un point de vue historique (nous étions prises toutes les deux dans la tourmente de la guerre dont vos gouvernants avaient la responsabilité).
On voit bien que dans les faits, la plupart du temps, la question morale ne change rien. La question morale n'est pas destinée à changer les choix des gens ou plutôt n'a pas le pouvoir de les changer. La morale n'est pas la justice. Elle ne dispose d'aucune force contraignante pour orienter, imposer les choix. D'un point de vue pratique, la question morale est sans effet sur quelqu'un qui ne veut pas se la poser, qui ne veut pas dialoguer, qui est persuadée d'avoir (eu) raison. L'attente de Danielle Michel-Chich ne pouvait être que déçue. Zohra Drif ne pouvait en aucun cas être celle qu'elle souhaitait. Cela est confirmé par le livre de Danielle-Djamila Minne-Amrane sur les militantes du FLN, peu enclines à se remettre en question, à reconnaître que ce n'était pas bien.
Dans l'excellente fiction documentée de Marcel Bluwal, Jeanne Devère, réalisée en 2011, celle-ci abat son amant, bien après la guerre, milicien infiltré dans son réseau de résistance et responsable de l'arrestation et de la mort de ses compagnons, éthique de la vengeance donc. La justice a condamné à mort par contumace le salaud mais ne cherche aucunement à lui mettre la main dessus. Jeanne fait donc elle-même justice sans se référer à cette valeur. Cette période de violence, d'épuration succédant à une autre période de violence, de tortures montre bien que ce sont les rapports de force qui sont déterminants. Il y a le temps de Vichy et des miliciens, il y a le temps de de Gaulle, des résistants et des communistes. En Algérie, il y a eu le temps des colons, de l'OAS, de l'armée française et de leurs exactions et en même temps le temps du FLN, des attentats aveugles puis l'indépendance arrachée, le temps du prix à payer pour les harkis, les pieds-noirs. On est en politique avant d'être dans l'Histoire donc dans les rapports de force. Difficile de parler par exemple du bilan de la révolution algérienne et de l'indépendance de l'Algérie. On voit bien que les « héros » de l'indépendance (FLN, armée des colonels) ont confisqué le pouvoir à leur profit. De quoi aussi décevoir l'auteur car la « juste » cause de l'indépendance a accouché d'un régime et d'une Zohra D. peu à l'écoute de ses peuples.
La politique est le domaine des intérêts qui s'affrontent. La démocratie est le régime qui semble être le plus à même de faire que les conflits, les différends se règlent par la négociation mais ce qui est vrai à l'intérieur des états démocratiques ne le semble plus à l'échelle internationale. Contre le nazisme, aucune morale ne pouvait rien. Il fallait le vaincre. Dresde en paya le prix fort comme Hiroshima, Nagasaki. Aujourd'hui dans les guerres asymétriques comme on les appelle, on voit bien que seule la force peut avoir raison provisoirement de groupes déterminés. Pas de négociation possible avec les nébuleuses islamistes des fous de Dieu comme on l'a vu avec les talibans en Afghanistan ou aujourd'hui au Mali. Plus délicate, l'ingérence dans les affaires d'un état souverain comme la Libye ou la Syrie. Dans l'un on intervient, dans l'autre, pas. À cela ajoutons ce que l'on a appelé les révolutions du printemps arabe, en Tunisie, en Égypte, au Yémen. Des peuples se soulèvent contre des dictatures et la démocratie naissante installée engendre des régimes islamistes peu soucieux de tolérance, de démocratie, de laïcité. J'emploie le mot laïcité pour faire entendre qu'une éducation laïque, à la différence d'une éducation religieuse vise l'universel, reconnaît à tout homme une égale dignité, reconnaît l'humanité de tout homme. Ce n'est pas sans incidence. Il y a eu, il y a, il y aura des tentatives pour « humaniser » la guerre. Nombre de conventions, plus ou moins appliquées, font qu'on ne fait plus certaines guerres comme avant, qu'on n'est jamais à l'abri de la justice internationale pour crimes de guerre contre l'humanité. Des forces d'interposition tentent de modérer les belligérants, des couloirs sanitaires, humanitaires ou aériens tentent de protéger des populations civiles menacées. L'aide sanitaire et humanitaire tente de s'adresser aux réfugiés de ces conflits. Au nom des enfants, victimes innocentes du mal, devenant mal absolu s'agissant d'enfants, Marcel Conche opte pour le pacifisme, juge des régimes et des conflits en fonction du sort réservé aux enfants, juge les hommes politiques en fonction de leurs efforts de paix, de leur apport à la cause de la paix universelle. Zohra Drif et les gouvernants algériens n'ont pas été, avant la loi sur la concorde civile proposant l'amnistie aux islamistes du FIS et du GIA sur renoncement à la lutte armée, ce qu'on appelle la décennie noire en Algérie où l'armée et les services secrets ont joué un double jeu, infiltrant le FIS pour le manipuler, lui écrire ses tracts, lui communiquer ses cibles, des partisans convaincus de la paix civile dans leur pays.
Pour conclure, si on veut être en accord avec la morale universelle des droits de l'homme, mieux vaut s'abstenir de partir à la guerre, de s'engager politiquement voire syndicalement, mieux vaut traiter autrui, à commencer par ses proches, avec respect, en bref être un insoumis qui ne se fie qu'à sa raison pour juger, évite toute tentation, inféodation idéologique ou religieuse, choisit et préfère la recherche de la vérité à toute autre recherche, même du bonheur qui souvent se paie du malheur des autres. En clair, la morale est à usage individuel, les droits de l'homme une protection des individus contre tout état et ses abus. La morale peut donc être un guide pour le choix d'une éthique, le refus d'une autre. Si elle vaut universellement en droit, elle dépend en pratique de notre choix personnel.
 
 
Jean-Claude Grosse

 

Retours

 

Pluralité des mondes et risque d'une totale étanchéité entre eux ?

Si, au sens plein, il y a un temps de la guerre et un temps de la paix ou de l'entre-guerres, ils peuvent être tellement incommensurables qu'ils rendent vains de se transporter de l'un à l'autre pour prétendre juger. Nous serions alors absolument enfermés dans des " situations " de relativité.
Si le fond de l'éthique, c'est quasiment la seule individualité des choix, tout dialogue entre individus devient problématique comme échange, a fortiori travail possible de modification des points de vue et des choix. A la limite, le dialogue se réduirait à l'enregistrement auditif d'un problématique quelque chose du point de vue de l'autre, de son monde.
S'il y a incommensurabilité totale des temps et des mondes, ne se pourrait-il pas qu'il en aille de même des temps, voire des mondes, de chaque individu. Ne serait-ce pas alors la ruine de tout dialogue possible avec soi-même ?
Si chaque temps historique fait son monde, notamment de valeurs, et si les choix de chaque individu procèdent quasiment de son seul monde à lui, comment chaque temps-monde historique pourrait-il jouer sur chaque temps-monde individuel, et réciproquement ? Ne se retrouve-t-on pas dans une sorte d'emboîtement de poupées gigognes ou de monades de dimensions diverses, sans aucune communication possible entre elles digne de ce nom ?
A une morale universelle à prétention rationnelle, opposer une éthique des choix individuels indiscutables au fond d'un homme à l'autre et sans doute, de ce fait, très problématiquement discutables par chaque individu capable de tels choix (on voit mal comment un exercice individualisé de la raison pourrait nous prémunir contre un fondamental arbitraire de nos choix), cela ne tend-il pas à nous réduire, nous et nos choix, avant même de mourir, à l'état de grains de poussière infiniment sécables (et nos collectivités à des tas) ?

Gérard L.

 

je pense que tu vois et dis juste
je vais au bout ou à peu près de la métaphysique de Conche
oui, pas de communication, pas de dialogue entre mondes, entre mondes personnels
pas de connaissance même de son monde, de sa monade
l'opacité quasi-générale, l'aveuglement
un photon engendré au coeur du soleil met 100.000 ans pour éventuellement traverser l'opacité gazeuse qu'est le soleil et s'il arrive à la photosphère, alors il accède à l'espace transparent, lumineux et met 8 minutes pour rejoindre la Terre
et bien voilà, ça me semble comme ça: 100.000 ans d'opacité, 8 minutes de lumière
même l'amour (où la sexualité n'est que seconde, le pur amour donc) est impuissant à la transparence
mais on peut vivre sans noirceur dans cette opacité, ce brassage de hasards, d'ordre-de désordre, en acceptant
(c'est possible) ça va, titre du dernier spectacle de Cyril résume bien la situation
merci de ton apport
JC

 

Étonnant ça va, d'aller opaque. Etats d'opacité appelés états de lumière. Transparence comme limite de l'opacité, quand celle-ci paraît disparaître plus qu'elle ne s'efface réellement. Ca va, pour l'essentiel sans moi, ça va, que ça se dérègle ou pas. De toute manière, ce n'est jamais seulement réglé. Ça va tout court, fondamentalement ni où ni comment. Ça va opaque, mais il semble au moins certain que quelque chose va qu'on peut appeler ça. Le moi comme membrane pour qu'un ça aille le moins faussement possible à travers elle (et pas seulement le ça de la psychanalyse : un ça boume baigne de dimensions inconnaissables). Ce n'est pas parce que c'est opaque que ça va moins bien. Ça va comme ça, c'est-à-dire comme ça va, opaquement, sans interdire d'en sourire. Sagesse comme un certain sourire-limite ?

G.L.

 

Il me semble que la(es) question(s) que tu pointes ne se réduisent pas
dans les 2  cas à la seule et même conclusion que tu cites.
Pourquoi ne pas se diriger vers positionnement (incertain et
fluctuant) suivant : A chaque questionnement, sa réflexion (relisons
Diderot qui nous aide bien à renconnaître que les contradictions
assumées sont une preuve de vie, de mouvement, d'élan et qu'elles ne
doivent pas être considérées commee une marque de faiblesse).
M V

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