Texte Libre
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La Religieuse/ Diderot/Théâtre du Ranelagh
tous les dimanches à 18 H jusqu'en mai 2012
Christelle Reboul et Frédéric Andrau
J'ai vu ce spectacle, dimanche 19 février 2012 au Théâtre du Ranelagh, 5 rue des Vignes dans le XVI°, métro Passy.
La présentation (je préfère à représentation) se fait dans le foyer du théâtre. Au 1° rang, j'ai reçu ce spectacle avec beaucoup de force, d'émotions, de rires contenus, de sourires. Avoir Suzanne à ses pieds pour la prononciation des vœux, voir la mère supérieure séductrice de Suzanne à 2 mètres, c'est être au plus près des affects, sans tricherie possible, tant pour les comédiens que pour le public.
C'est la principale qualité de ce spectacle, son interprétation par des comédiens qui font tout passer ou plutôt laissent tout passer, se laissent traverser.
Christelle Reboul en Suzanne Simonin est bouleversante, touchante. J'ai jubilé à ses répliques qui mettent à mal tous ceux qui veulent son bien, son obéissance, son corps. Cette rebelle de 17 ans, au départ de son histoire d'enfermement, d'incarcération au couvent, fait preuve d'une maturité étonnante. Elle a une boussole et celle-ci a pour nom LIBERTÉ, ce pouvoir premier, absolu, infini, de l'homme de dire NON comme Jean-Paul Sartre, hier, aujourd'hui, Marcel Conche, (La Liberté, Encre Marine, 2011) nous proposent de définir l'homme : libre d'abord, ce qui veut dire que c'est cette liberté première qui nous permet d'effectuer nos libérations successives d'aliénations, de conditionnements divers. En quoi, la démarche rebelle de Suzanne est très différente de tout un tas de démarches mettant en premier les aliénations, soumissions (volontaires ou non). Ce n'est pas la même chose de se sentir libre, y compris de se tuer, se suicider, pour progressivement ou radicalement se libérer des bourreaux, des maîtres chanteurs ou de se sentir prisonnier, embarqué et prenant conscience, de vouloir se libérer.
Suzanne nous fait rire par certaines de ses répliques qui paralysent ses geôlières, stoppent leurs diverses formes de harcèlement. Elle montre le pouvoir de la liberté, trop souvent refusé par nous, en toute mauvaise foi comme Sartre l'a analysé, la faute aux autres, aux circonstances, jamais à nous, à notre lâcheté, à notre irresponsabilité. C'est cette liberté qui fait qu'on peut être libre même dans les pires situations, en camp par exemple. Ou qui permet à Socrate de boire la cigüe. Ne nommait-on pas musulmans les prisonniers qui se laissaient aller à leur arrivée en camp ? Ce fatalisme est le contraire de notre liberté ontologique, si nous acceptons cette vision de la liberté. Le pouvoir de dire OUI vient après le pouvoir de dire NON et le pouvoir de dire OUI n'est pas infini, il est non pas limité (on retrouverait la conception des déterminations dont on se libère progressivement) mais limitant (la libre Suzanne n'est pas limitée par toutes sortes de limitations, de déterminations extérieures, elle se limite elle-même par ses choix intimes). Selon cette conception, l'homme libre, bien que né et vivant dans un monde daté, marqué, plein de significations préexistantes, s'individualise, devient cause de lui-même parce qu'ouvert à la vérité et à l'universel, en recherche, se servant de la raison en vue du juste, du vrai, du bien, du bon, du beau. Libre arbitre, actes libres, vie libre dans la durée, autant de pistes ouvertes à Suzanne. Certes, elle perd son procès, certes, elle a la foi mais elle sait que la foi ne justifie pas les traitements qu'on lui inflige, certes, elle ne quittera pas le couvent de la meilleure façon d'où son mémoire au marquis mais intérieurement elle a gagné, elle reste libre de dire NON puis OUI.
Les deux autres comédiens ont un statut plus complexe, ils sont la voix de plusieurs personnages. Marie-Laurence Tartas est la voix de la mère, des mères supérieures, toutes expertes en chantage, harcèlements divers, sauf la première. Nous transposons très facilement cet univers où on enferme contre son gré, pour de mauvaises raisons, à d'autres univers d'enfermement actuels, de la famille traditionnelle de certains pays à l'univers des prisons, des hôpitaux, des asiles, des maisons de retraite, des mouroirs … Couvent, mariages forcés, arrangés, enfermements, abandons, le monde exclue en masse, exige obéissance, soumission, pratique le chantage, use de tous les procédés du harcèlement, à la maison, au travail …
Frédéric Andrau est la voix de Suzanne, la voix de l'avocat, la voix des pères spirituels … voix de narrateur aussi, ce qui permet de suspendre le jeu, de ne pas représenter ce qui est raconté et nous laisse à notre imagination, regardant avidement les gestes arrêtés de Madame ***, supérieure du couvent d'Arpajon, désireuse de caresser Suzanne. Avec la diversité des partitions s'introduit l'ambiguité ; on ne saisit pas toujours avec netteté qui parle ? Les glissements entre les pères spirituels et l'avocat permettent d'introduire une forme de sensualité, du désir peut s'esquisser, du possible peut émerger, la liberté sait se saisir ou pas de ce que l'aléatoire produit, propose. Je signale au passage l'extraordinaire modernité de la plaidoirie contre les trois vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, plaidoirie qui fait perdre à Suzanne son procès car de telles vérités ne pouvaient être entendues à l'époque. Aujourd'hui, elles sont pleinement recevables mais pas dans les milieux les plus traditionalistes.
Bref, un spectacle au service d'un grand texte qui mériterait de tourner largement. Dans quel format ? Intimiste pour 50 spectateurs ou pour jauge plus grande, 200 spectateurs et plus ? On aura une réception différente, moins charnelle peut-être mais tout aussi forte au niveau des enjeux du texte, des situations et des personnages.
Je n'insiste par sur la prestation de la viole de gambe. Je ne suis pas sûr de la nécessité de sa présence aussi insistante.
En tout cas, merci aux artistes, au metteur en scène, Nicolas Vaude, qui a travaillé dans la sobriété des moyens, des lumières, des costumes et des accessoires, a su trouver les comédiens qui allaient porter ce texte. Bons vents à ce spectacle au moment où se prépare le tricentenaire de la naissance de Diderot.
Jean-Claude Grosse, Paris le 20 février 2012
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