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Les Cahiers de l'Égaré

L'Origine du Monde/Serge Rezvani

26 Avril 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

L'Origine du Monde/Serge Rezvani

Pour une ultime histoire de l'art

à propos du « cas Bergamme »

Babel 2002

 

Roman étourdissant et éblouissant sur la fin de l'art, de l'Art, sur l'histoire de l'art et du marché de l'art, sur le milieu des conservateurs, restaurateurs, commissaires, journalistes et fous d'art.

Étourdissant par ce qui se dit : les arguments des uns et des autres sont percutants et solides.

Éblouissant par les œuvres évoquées ou certaines révélations sur Rembrandt, Vinci, Picasso ...

Il s'agit des confessions de Bergamme, un fou d'art, voleur de génie qui a subtilisé un certain nombre d'oeuvres célèbres pour les poursuivre, les inachever comme il dit et qui ayant compris le travail destructeur du conservateur du Grand Musée tente de voler L'Origine du Monde de Courbet et se retrouve au cœur de la machinerie muséale. De curieux accidents, crimes, suicides se succèdent jusqu'à l'embrasement final du Grand Musée. Un éthologue de la névrose muséeuse de Bergamme, condamné à vie, obtient ces confessions d'une oralité (écrite) virtuose en ce sens que Bergamme n'est jamais seul à parler mais mêle ses interlocuteurs dans son récit.

Entre les multiples réflexions sur l'art, des récits plutôt désopilants sont le fait de différents protagonistes comme Quevedo, racontant les exploits de son chien, M. Bull, couvrant la chienne papillon ou comme Le Crapaud, faisant des expériences sur les rats-taupes-glabres. Art et science, art et technique ne sortent pas grandis de ce roman.

Le Grand Musée sensé mettre en valeur pour le plus grand nombre, le patrimoine pictural de l'humanité, n'est en réalité qu'un cimetière où dans les combles, les « plombs », pourrissent, fermentent les œuvres impossibles à conserver, restaurées par des générations de restaurateurs à tel point que plus aucune œuvre n'est originale, que toutes sont des œuvres de seconde et troisième et nième main. Cette situation, gardée secrète, n'est plus tenable. Il faut en finir avec l'unicité de l'oeuvre donc avec son caractère périssable, il faut la rendre éternelle par duplication, c'est le rôle de la machine à répliquer qui pourra reproduire l'originale à l'infini mais en l'absorbant, en l'avalant, en la détruisant.

Dans ces « plombs », les personnels du Grand Musée se retrouvent pour des parties de jambes en l'air dont ils comprennent l'origine, L'Origine du Monde. Au milieu de toutes ces œuvres, consacrées au mystère du féminin, à ce quoi toujours caché sous les jupes des femmes et objet de tous les désirs masculins, les personnels sont envahis par une sensualité exacerbant leur sexualité comme celle des rats-taupes-glabres. Les conversations accompagnant ces séances sont profondes et comiques, jubilatoires avec des perspectives ouvertes vertigineuses sur par exemple, la vraie recherche de l'homme, pas le quoide la femme, mais devenir le quoi, devenir femme, avec de nombreuses réflexions aussi dont celle-ci : en peignant d'après photographie le quoi d'une femme, en transgressant le tabou qui faisait du quoi, un lieu sacré, en ramenant la femme à n'être qu'une partie de son corps, en découpant donc l'être mystérieux, Courbet aurait été l'Iconoclaste, il aurait annoncé, préparé les équarrissages de masses et l'émergence des anartistes du n'importe quoi, le conservateur en chef du Grand Musée, un Allemand, multipliant les exemples de n'importe quoi où paradoxe, les anartistes ne revendiquent pas d'être dans la filiation des Anciens mais prétendent au contraire que c'est à partir d'eux que s'éclaire rétroactivement l'histoire de l'art.

Bref, on comprend le sous-titre : Pour une ultime histoire de l'art. À la fin de ce roman, beaucoup d'illusions sont tombées. On ne fréquentera plus les Grands Musées. On ne croira plus à la conservation patrimoniale. On ne croira plus à l'unicité de l'oeuvre. On sera redevenu humain, acceptant la précarité des œuvres, leur éphémère beauté, leur disparition prochaine ; on saura qu'on regarde un faux, prétendu vrai, original. Ce roman est donc une entreprise salutaire de démystification avec les moyens du roman à clefs et à suspense. Le dernier collectionneur de L'Origine du Monden'est pas nommé. Il n'a jamais montré ce tableau, caché derrière un rideau rouge. Il suffit que ce tableau soit su, disait-il, pas vu.

 

Jean-Claude Grosse,

le 23 avril 2012, anniversaire de la mort de Shakespeare et de Cervantes, le 23 avril 1616.

 


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