Texte Libre
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Le livre de Gilles Cailleau est paru le lundi 10 octobre. Il sera disponible pour les représentations du spectacle à La
Garde du 12 au 15 octobre et pendant la tournée du spectacle.
Bonne chance au livre et au spectacle. JCG
EN GUISE DE POSTFACE POUR GILLES ET BÉRÉNICE
Les grandes tragédies classiques sont interprétées la plupart du temps par des acteurs d’expérience. Il est rare de
jouer Phèdre, Hermione ou Oreste à 20 ans. Chemin faisant, on en oublierait que les histoires que ces textes racontent sont celles de très jeunes gens.
Ni Bérénice, ni Titus, ni Antiochus n’ont plus de 19 ans, ce sont des gamins que la vie bouscule. Ils vivent leur
premier amour. Leur première déception. Imaginez Titus : il perd son père, on le bombarde empereur... Et ces trois gosses, le monde est à leurs pieds, alors! ce qu’il leur faut faire
d’efforts pour ne pas attraper la grosse tête.
Bien sûr, ils s’aiment, mais ils ne savent pas faire. À chaque fois qu’ils se parlent, ils se vexent.
Et c’est ça qui est magnifique et mystérieux dans BéréNICE, l’implacable adresse du langage de racine, dans
laquelle s’incarne la maladresse incroyable de ses héros. Dans cette langue si pure, ces 2 garçons et cette fille bafouillent. Ils cafouillent en alexandrin. La poésie de la pièce, ce n’est
pas la pureté de son langage, c’est le mariage improbable entre des contraires : la perfection du langage et le bredouillage des sentiments.
Peut-être alors cette tragédie, on le lui a assez reproché, n’est que l’histoire d’une brouille amoureuse... Mais
comme elle arrive à des adolescents, elle suffit à effacer le monde. Ce qui m’amène à l’autre secret de la pièce.
On les compte sur les doigts de la main, les tragédies où personne ne meurt à la fin. La tragédie, on le sait
depuis Eschyle et Sophocle, c’est l’opposition des irréconciliables. Antigone doit choisir entre sa loi et la loi. Elle en meurt et tous autour d’elle. Ici, les mêmes choix agôniques. « Je
t’aime » est interdit. Mais pourquoi, alors que Roméo et Juliette meurent de ce même amour interdit, Titus, Bérénice et Antiochus y survivent ?
Peut-être pour la même raison que nous survivons, nous, la plupart du temps, à nos chagrins. Si l’auteur tragique
simplifie la vie en tirant les conséquences de nos douleurs et de nos choix, nos existences sont plus compliquées. On ne peut pas mourir à chaque chagrin d’amour, on se relève... Bref ! La
vie malicieuse repousse comme du chiendent sur nos cœurs anéantis.
D’ailleurs, qui-ce qui est le plus tragique dans nos défaites ? Le matin le plus difficile, est-ce celui où on s’est
quitté, ou celui, quelques mois après, où on se réveille en s’apercevant qu’on n’en souffre plus ?
Et c’est ça le courage de Racine dans Bérénice. Il ne simplifie rien, il ne se débarrasse de personne. Bérénice,
Titus et Antiochus, on le sait, vont devoir vivre avec leur douleur, mais leur véritable douleur, celle dont ils ne parlent jamais, parce qu’elle leur est intolérable, c’est qu’ils savent
déjà qu’ils vont passer à autre chose, s’apaiser, en aimer un ou une autre...
Si ces trois gamins apprennent quelque chose, c’est le courage de vivre.
Gilles Cailleau le 13 septembre 2011
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