Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
Les Cahiers de l'Égaré

Pour un service public de la culture

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agora

Pour un service public de la culture
en étroite relation avec l’éducation nationale
(propositions pour la Présidentielle de 2007, de 2012 et aujourd'hui)
 
400 pages, 30 €, 1 kilo
toujours disponible, 10 éditions
plein de copiratages
 



La culture en France depuis de Gaulle relève d’un ministère de la culture parfois élargi à la communication. L’audace de nos législateurs n’a pas été jusqu’à considérer la culture comme un service public. Par suite, nous ne sommes pas collectivement et individuellement « armés » d’un projet culturel inspiré de notre devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Face au choc des civilisations, à la guerre culturelle menée par l’empire américain pour maintenir son hégémonie par la diffusion planétaire de l’american way of death, nous n’avons que des mots : dialogue des cultures, monde multipolaire. Nous n’avons pas la politique de ces mots.
Et pourtant, nous avons des valeurs, universelles, des droits universels de l’homme, un patrimoine artistique et culturel d’une ampleur considérable (à l’échelle de l’Europe). Avec un autre esprit que l’esprit guerrier et dominateur des néo-cons américains, avec un esprit de partage et d’ouverture, nous avons la mission de faire connaître ce qui nous constitue à la fois comme Français, Européen, Homme.
Nos établissements culturels (bibliothèques, médiathèques, musées, théâtres, opéras) porteraient sur leur fronton, la devise républicaine et auraient pour mission première l’éducation de nos concitoyens – et non le divertissement – par la diffusion de notre patrimoine artistique et culturel. Aujourd’hui on diffuse des produits éphémères, de faible valeur et qualité, on néglige les œuvres qui ont résisté au temps. Quelle bibliothèque va défendre Dante, Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Cervantès ? Quel théâtre va présenter un des neuf cent soixante-dix chefs-d’œuvre (sur mille), des quatre-vingt auteurs (sur cent), jamais mis en scène qui composent notre répertoire, vieux de 2 500 ans, d’Eschyle à Koltès ?
Donc, résolument, à contre-courant de la société marchande, à contre-courant des modes et des goûts dominants, le service public de la culture redonnera de l’épaisseur temporelle et du sens à une société en manque qui se dope à la médiocrité. La lutte sera rude, le privé brossant dans le sens du poil, le public à rebrousse-poil. Il faudra des hommes politiques soucieux de moyen terme (10-20 ans) et non d’élections sans lendemains, des responsables culturels et des artistes soucieux d’art et de culture, et non d’égo personnel et de plaisir du public. C’est le moins qu’on puisse souhaiter pour la France. On peut espérer trouver dans les 5-10 ans à venir un homme politique de caractère sachant donner l’impulsion et les orientations.

I – Un service public de la culture suppose une télévision de service public. Nos concitoyens passent en moyenne 3 h 24 par jour devant le petit écran. Reconquérir ce temps et cet espace est un enjeu premier. Ces 3 h 24 de temps libre, quels que soient les programmes de télé, sont 3 h 24 enlevées au temps créatif. La télé, quel que soit l’intérêt des émissions, dévore le temps libre, le temps créatif, le seul temps à partir duquel je peux donner sens et valeur à ma vie, à partir duquel je peux être vraiment. Faire prendre conscience de cette aliénation est, paradoxe, possible par la télé. Autrement dit, la télé peut aider à désapprendre la télé. On parle beaucoup de reality-show et les gens aiment. Rien à voir avec la réalité puisqu’il s’agit de spectacularisation, de mise en scène. Par contre, les gens sont sûrement en attente de vérité. Et cette attente qui peut trouver à être satisfaite par nombre de bonnes émissions de notre radio publique (France-Inter, radio de grande audience avec des émissions dans l’ensemble sans complaisance, de qualité, impertinentes), devrait pouvoir trouver la même satisfaction avec la télé. Bons reportages, bons entretiens avec des gens « vrais », qui sont eux-mêmes, pourraient donner envie de se débrancher. Une télé publique de qualité verrait son audimat diminuer et s’effondrer celui des chaînes privées. Ou on aurait une France coupée en deux par une fracture culturelle : la France du divertissement, la France de l’élévation.

II – Un service public de la culture suppose une information publique. La liberté de la presse, c’est la presse livrée au privé, aux patrons de presse, c’est la manipulation de l’opinion, la désinformation. Et il ne suffit pas d’avoir appris à décoder pour ne pas être piégé. La seule protection contre la presse people, contre la « grande » presse, c’est une presse financée par nos impôts, une presse réellement indépendante et donc pouvant être informative, instructive. Une telle presse n’existe pas. Il faut l’inventer. Là encore, je pense que notre radio publique peut servir d’exemple. Mais il faut la diversifier. France-Culture doit se « démocratiser ».
Pour lutter contre l’érudition, le technicisme, il faut systématiquement, dans les émissions spécialisées, introduire des auditeurs pouvant poser des questions, réagir. France-Musiques, c’est bien mais manque peut-être une perspective historique ; peut-être aussi des clefs, à commencer par le solfège… Et pourquoi pas France-Littératures ? Les radios Bleu ne sont pas suffisamment sur le terrain pour mettre en valeur des hommes-femmes, des projets-réalisations, des vies édifiantes, des actions exemplaires… Les faits divers sont trop, dans tous les médias, axés sur la délinquance et sur les « affaires » judiciaires. Autrefois, il y avait des distributions de prix. Aujourd’hui, cela a disparu. Et les médias ne couvrent que l’horreur, jamais le courage, la dignité… Faut-il s’étonner du manque de repères et de valeurs de nos con-citoyens ? D’autant que les jeux d’argent (qui pullulent), le boursicotage (qui prospère entre deux Krachs) contribuent à polluer les esprits (quand on veut gagner vite et beaucoup par la chance, on ne veut plus gagner peu, lentement et par le travail.) Donc que la presse publique, la radio publique, la télé publique prennent le contre-pied de ce qui se pratique dans le privé : plus de pages pour la culture, moins pour le sport ; plus d’espace et de temps pour ceux qui sont méritants, très peu pour les indignes ; plus d’espace et de temps pour les anonymes exemplaires, désintérêt pour les idoles surpayées ; peu de place aux faits divers, à l’écume, à la boue, à l’horreur, de la place pour la science, la technique, la poésie, la philosophie… Il s’agit d’élever – au sens d’élévation et pas d’élevage – quand la tendance aujourd’hui est à la flatterie des bas instincts, à l’avilissement. Bien sûr, l’élévation suppose la légèreté (et non le sérieux, la lourdeur de ceux qui gèrent le catastrophisme généralisé) : « si les anges volent, n’est-ce pas parce qu’ils se prennent à la légère ? »

III – Bibliothèques et médiathèques, dans l’optique d’un service public de la culture et de l’éducation, ont un rôle important à jouer.
A – Dans les écoles, collèges, lycées, trop peu lisent. Les livres proposés sont trop aux goûts du jour : des nouveautés qui plaisent. Certes, on peut trouver les classiques mais spontanément, les jeunes ne vont pas aller les choisir. Pour leur faire découvrir les grands textes, la lecture à voix haute sera première par rapport à l’explication de texte. Avant de lire par eux-mêmes, les élèves entendront des lectures faites par des comédiens (CD, émissions radio, lecture vivante), toujours en petit nombre (une dizaine). Un même texte, lu par des comédiens différents, résonnera différemment. De l’interprétation blanche aux interprétations expressives, les élèves sentiront dans leur corps les effets de la voix, apprendront les pouvoirs de la voix, apprendront à se déprendre de certaines voix et de certains effets. Une initiation à la lecture à voix haute serait assurée par des comédiens (une quinzaine de séances de deux heures) permettant aux élèves de trouver leur voix, d’y prendre goût, de véhiculer les mots des grands auteurs.
Ils gagneraient ainsi en confiance et en exigence pour véhiculer leurs propres mots. Les textes proposés en lecture à voix haute seraient pris dans tous les genres, sans tenir compte des âges. Les contes vaudraient pour les petits mais aussi pour les grands. Les dialogues socratiques vaudraient pour les grands mais aussi pour les petits. Les élèves dans les bibliothèques scolaires : écoles, collèges, entendraient et diraient des poèmes, des pages de romans, des dialogues ou monologues de théâtre, des pensées, des analyses, des pages d’essais philosophiques, scientifiques, techniques. Les bibliothèques et non les classes – sauf si il y a une bibliothèque de classe – seraient le lieu de la découverte des livres, et d’abord des « 30 fondamentaux » puis des « 100 livres pour la vie »… Il y aurait des comédiens, conteurs, lecteurs en nombre suffisant pour satisfaire les besoins. Il va de soi que le pas de la lecture à voix haute au jeu théâtral peut être vite franchi. Sera plus difficile à franchir le pas de la lecture à voix haute à l’écriture. Pour favoriser son effectuation, on fera appel à des écrivains d’atelier d’écriture. Une revalorisation de l’écrit est nécessaire face à la concurrence des images. Les ateliers d’écriture à l’école pratiqueraient tous les genres : textes narratifs, descriptifs, lettres, dialogues… Page blanche et ordinateur seraient les supports de ces pratiques. On comprend que ce dispositif qui fait de la bibliothèque de classe / de l’école / du collège, une pièce maîtresse de deux apprentissages fondamentaux, lire, écrire, nécessite la mise en place d’équipes comprenant bibliothécaire (soucieux d’universalité plus que de nouveauté), documentaliste (savoir se situer, savoir chercher), comédien, écrivain, professeur de français (un passeur se situant à la fois sur le versant : respect de la langue et sur le versant : travail de la langue), et selon les textes travaillés, professeur de philosophie (dès l’école primaire), de technologie, de sciences, d’histoire-géo… Pour éviter, à l’école primaire et au collège, l’arbitraire, le nombre d’heures consacrées à la lecture et à l’écriture serait défini nationalement ainsi que les genres à travailler (tant de contes, tant de dialogues…) oralement et par écrit.
Une évaluation individuelle et annuelle (nourrie d’évaluations trimestrielles) serait effectuée, avec l’élève et par l’équipe pédagogique, pour lui proposer le cas échéant, un suivi et un parcours individualisés. L’élève choisirait la personne avec laquelle il souhaite établir une relation d’accompagnement. Nous pensons que les enseignants ne sont pas nécessairement des pédagogues, que la spécialisation – la compétence en termes de savoir – ne garantit pas l’aptitude à transmettre – à partager même –, que même formés en pédagogie, les enseignants ne seraient pas d’égaux pédagogues, pour deux raisons : deux jeunes ne réagissent pas de la même manière à l’enseignement d’un enseignant ; un enseignant perçoit différemment chacun des jeunes qui lui sont confiés. Des facteurs affectifs profonds interviennent qui peuvent, dans les deux sens, parasiter la relation ou au contraire, la dynamiser. Amour et haine sont des sentiments en jeu dans la relation : il vaut mieux ne pas les ignorer, il vaut mieux faire le clair sur eux. En clair, nous pensons qu’un enseignant-pédagogue qui aime ses élèves, l’amour voulant donner le meilleur de soi-même, le plus vrai de soi-même et pouvant obtenir ainsi, sans le demander, le meilleur de l’autre, saura «déclencher» chez certains élèves l’enthousiasme qui soulève des montagnes. Si c’est l’élève qui choisit celui qu’il aime, celui-ci a comme l’obligation de ne pas le décevoir : cela se peut s’il sait se mettre à l’écoute – au moins dans un premier temps. (Éloge de la transmission, George Steiner - Cécile Ladjali, Albin Michel, 2003.)
B – Dans les villages et les villes, dans les quartiers, les bibliothèques auraient le souci de tous les publics, de leur éducation / culture et non de leur divertissement. Les goûts dominants pour la BD, le policier, la science-fiction, le fantastique, l’eau de rose… ne sont pas à combattre. Tout en satisfaisant par leur offre, ces demandes, les bibliothèques peuvent mettre en place des actions de sensibilisation et d’initiation au théâtre, à la philosophie, à la science, à la technique, à l’art, à la poésie… par des expositions, des conférences, des lectures (en bibliothèque / en appartements…), des ateliers d’approfondissement (lecture à voix haute, jeu d’écriture). Sans doute, certaines bibliothèques mènent ce type d’action mais en l’absence d’une charte des bibliothèques fixant des objectifs, des priorités, c’est le bon vouloir des initiatives individuelles qui fait office de politique de la lecture publique.

IV – Le domaine du spectacle vivant. Voilà un domaine où fleurissent les créateurs. Autoproclamés. La lecture des notes d’intention, des dossiers artistiques révèle trop souvent l’indigence, l’absence de pensée. Ce qui est moteur, déclencheur, c’est l’envie, le désir que l’on tente de justifier par quelques généralités, banalités : s’essayer à fabriquer à partir du travail sur le plateau un objet provoquant l’émotion, fabriquer un objet où le texte n’est qu’un élément parmi d’autres : l’acteur, la scèno, la lumière, le son. Bref, on s’affirme bricoleur et si la mayonnaise prend, on est un créateur. Une pratique sans théorie, à l’intuition, peut engendrer un univers de créateur se répétant ensuite. Il y a donc place pour la création-génération spontanée. Mais si l’essentiel de ce qui est présenté est la génération spontanée, alors un déséquilibre s’installe, au profit de la nouveauté, au détriment de l’histoire – du répertoire. On voit pourtant ce qu’une opération comme Al-Djazaïr suscite. Opération décidée en haut et coordonnant les initiatives d’où un foisonnement, une effervescence sur un objectif : la mise en valeur du répertoire et des créateurs algériens, avec sans doute du bon et du moins bon mais sortir de leur isolement les artistes algériens, les confronter à leurs homologues français et au public d’ici, favoriser les échanges, n’est-ce pas un exemple de volontarisme politique se combinant heureusement avec la création et la diversité artistiques ? Il y a déjà un certain nombre de grandes manifestations mariant volontarisme politique et initiatives artistiques : Le Printemps des Poètes, la Fête de la Musique, Lire en fête, la Journée mondiale du Théâtre, les trois jours du Cinéma, le week-end de la culture scientifique et technique, les journées du Patrimoine. Il y a aussi des années commémoratives : Hugo, Cocteau… Il y a des années Brésil, Russie, Grèce, Espagne… Bref, il semble y avoir une volonté de mise en ordre du désordre artistique. D’un côté, la volonté. De l’autre, le désir. C’est une dialectique plutôt positive comme le montre le succès de certaines journées. On n’est pas dans l’art officiel, on n’est pas non plus dans l’art pour l’art. Mais peut-être faudrait-il faire une évaluation quantitative et qualitative de ces manifestations pour les faire évoluer vers plus d’impact, plus d’excellence ?
A – Ce qui aujourd’hui manque le plus dans le spectacle vivant, c’est la mise en valeur du répertoire théâtral européen d’abord, mondial ensuite. 2 500 ans de théâtre européen, ça donne cent auteurs majeurs, mille chefs-d’œuvre. Combien d’auteurs voit-on, combien de chefs-d’œuvre en une vie de spectateur ? fidèle à un lieu ou infidèle et circulant au gré de l’offre et de sa demande ? Le public, (les jeunes en particulier), n’a-t-il pas droit au répertoire ? En musique classique, il est bien défendu. Pas au théâtre. C’est, me semble-t-il, le rôle des Théâtres nationaux, Centres dramatiques nationaux, des metteurs en scène confirmés de défendre, de faire vivre le répertoire, aujourd’hui en friche. Pièces à nombreux personnages souvent, les pièces du répertoire demandent de bons interprètes travaillant en troupes. Les responsables de Théâtres nationaux et Centres dramatiques nationaux devraient être réunis une fois l’an pour définir leurs créations de pièces du répertoire et les tournées correspondantes, hexagonales, voire européennes. Les coûts seraient raisonnables (ce qui suppose de mettre à l’écart, les stars, les vedettes) pour que Scènes Nationales et Conventionnées puissent accueillir ces créations. Il va de soi que pour moi, le répertoire va d’Eschyle à Koltès, Gabily, Lagarce, Bernhardt…, que ce répertoire européen et mondial nécessite d’être traduit, retraduit, publié, présenté dans les bibliothèques, entendu à la radio, vu à la télé, ou en DVD. Quand pourrai-je voir La mort de Tarelkine de Kobyline, Wallenstein de Schiller, une des quarante pièces d’Ostrovski autre que La Forêt, Les Euménides d’Eschyle ?
L’histoire du théâtre révèle les purgatoires ou enfers qu’ont connu certaines pièces, oubliées pendant 20 ans, un siècle, et plus. Autrement dit, pour éviter cela, et parce que chaque génération de jeunes a droit au répertoire, il faudra s’assurer de la régularité des mises en scène des pièces du répertoire.
B – Le répertoire ayant retrouvé la grande place qui doit être la sienne, il faut se demander comment accompagner, comment soutenir la jeune création, la création-génération spontanée. Que l’envie, le désir soit le moteur, le déclencheur, que l’on crée d’abord pour soi, pour se faire plaisir, rien de plus normal. Mais l’on crée avec de l’argent public, on rencontre des représentants des autorités publiques, dont les directeurs de tous les étages de la hiérarchie théâtrale. Cette rencontre est la rencontre de plusieurs logiques : la logique du créateur, la logique DRAC – État (repérage des créateurs d’avenir), la logique Région, la logique Département (logiques de terrain, de soutien sans réelle évaluation artistique), la logique Ville (logique d’instrumentalisation des lieux et des artistes), la logique du lieu (logique de projet artistique dans le meilleur des cas, logique de fréquentation – d’audimat – dans la plupart des cas). Ces rencontres de logiques aussi différentes sont rarement favorables au créateur. Deux logiques prévalent : celle du lieu, celle de la ville. En cas de conflit, la ville l’emporte sur le lieu. Les directeurs, malgré leur projet artistique, sont rarement indépendants. Ils ont intégré la logique quantitative de leurs mentors et par suite pour assurer du chiffre, pratiquent l’éclectisme le plus débridé. C’est la tyrannie du public (on dit avoir le souci du public), de ses goûts, de son goût pour le divertissement. S’installe une logique libérale : le lieu veut fidéliser son public, sa clientèle, avec des produits pour tous les goûts, produits formatés grand public, le succès (quantifiable) mesurant la qualité (l’efficacité) de la programmation. Une telle logique libérale dans les lieux culturels qui se revendiquent pourtant d’un service public, a pour effet d’appauvrir l’offre tant en quantité qu’en diversité (en créativité), d’empêcher les mises en réseau. Ce n’est pas chacun pour tous. C’est chacun pour soi. En clair, cette logique libérale, à l’œuvre dans les lieux, au nom du souci du public – de son plaisir – a pour effet de laminer la création et la diffusion, de favoriser des effets de mode (le cirque, les arts de la rue, tel metteur en scène, tel auteur…).
C – Comment redresser la barre ? Partons des chiffres. (Guide 2002-2003 du Centre national du théâtre). Il y a en France : 7 Théâtres nationaux, 39 Centres dramatiques nationaux, 69 Scènes nationales, 56 Scènes conventionnées, soit 171 établissements publics ; 550 structures de production et diffusion, soit 721 structures de production et de diffusion pour 1 220 compagnies reconnues dont au moins 86 avec un lieu de fabrication et d’accueil, dont 285 conventionnées et 336 aidées à la production en 2003, soit 621, soit 50 % aidées, en réalité plus puisqu’une compagnie est aidée tous les deux ans si elle est reconnue.
Donc, on a 800 structures de production et diffusion pour 1 200 compagnies reconnues. On ne peut donc pas parler de prolifération de compagnies surtout si on fait en sorte que les compagnies à une ou deux personnes s’étoffent. Il faut inciter à ce travail de regroupement de troupes, même si la circulation des artistes est aussi à favoriser.
Théâtres nationaux, Centres dramatiques nationaux, compagnies avec lieux sont dirigés par des artistes, en équipes. Les jeunes loups de l’art se transforment vite, trop vite (parce que tutelles, experts et médias « poussent » les jeunes qui chassent les « vieux ») en barons de la culture. Et consomment l’essentiel du budget de la culture, sans souci de définir collectivement avec le ministère des priorités nationales comme la mise en valeur du répertoire.
Scènes nationales, Scènes conventionnées, structures de production/diffusion sont dirigées par des directeurs, soucieux le plus souvent de leur carrière et nommant missions, des activités et pratiques souvent démagogiques correspondant à des priorités territoriales/électorales.
C’est à ces deux niveaux que le système grippe. Les artistes ne sont pas reçus, sont mal écoutés, mal accueillis, mal produits, mal diffusés. Ou certains, prometteurs, sont instrumentalisés sur un ou deux spectacles par leurs directeurs-découvreurs avant d’être jetés (comme dans le show-biz). Ou d’autres font partie de la « famille » d’un ou deux directeurs et tournent en rond. Bien sûr, rares sont les artistes s’intéressant vraiment aux lieux qu’ils sollicitent pour être produits et diffusés. Ils ne savent rien du projet artistique des directeurs, de la programmation des lieux, qu’ils ne fréquentent pas. On est en technocratie culturelle particulièrement perméable à l’idéologie dominante, aux goûts dominants : Les groupes dominants aujourd’hui veulent du loisir « culturel », veulent « décompresser » ; le karaoké attire surtout les cadres ; une même personne peut aller à l’Opéra, jouer aux boules, lire Nietzsche et regarder : C’est mon choix. (La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Bernard Lahire, La Découverte, 2004).
Il me semble qu’il faut associer aux barons des Théâtres nationaux et Centres dramatiques nationaux des directeurs et associer aux directeurs des Scènes nationales et Scènes conventionnées des artistes conventionnés. Si on confie aux 260 structures (Théâtres nationaux, Centres dramatiques nationaux, Scènes nationales, Scènes conventionnées, compagnies avec lieu) dirigées par des artistes et des directeurs la mission d’associer une ou deux compagnies reconnues, un auteur, on a 260 auteurs vivants et 520 à 650 compagnies qui ont en principe les moyens de créer. Les 550 structures de production / diffusion s’associeront avec les compagnies restantes.
Une charte des établissements publics de spectacle vivant peut être élaborée : répertoire pour les Théâtres nationaux et Centres dramatiques nationaux, avec tournées dans les Scènes nationales et Scènes conventionnées ; auteurs vivants reconnus et équipes confirmées pour les Scènes nationales, Scènes conventionnées, avec tournées dans les structures de production / diffusion ; nouveaux auteurs, nouvelles équipes, nouvelles formes dans les structures de production / diffusion de cent à deux cents places, dotées de moyens suffisants. Il va de soi que l’irrigation de haut en bas proposée doit aussi fonctionner – de façon sélective, ce qui est légitime – dans l’autre sens.
 

 

Jean-Claude Grosse
Texte publié dans Pour une école du gai savoir, Les Cahiers de l'Égaré, 2004

Le livre a été communiqué dès 2004 à une douzaine de personnalités politiques de 1° plan avec quelques retours (le plus intéressant, Dominique de Villepin puis jack Lang, Chevènement, Bayrou, le reste, plat), des absences de réponses éloquentes (Jospin, Alègre, Ferry, Fillon); idem en 2012 et au moment de la consultation pour une refondation de l'école avec Vincent Peillon. Envois comme bouteilles à la mer dont je savais l'inutilité mais sait-on jamais, une souris rongeuse saura faire la critique de ces pages et du bouquin.
 

 



 

Partager cette page

Repost 0