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Les Cahiers de l'Égaré

Art et culture

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agora

Art et culture
radiographie de jour

Les articles vieillissent plus ou moins bien. Celui qui suit date de mars 1998.


Art et culture

Formulé ainsi, le sujet proposé demande qu’on essaie de définir les deux termes : “art” et “culture”, et qu’on étudie leurs relations.
I - Je commencerai par la notion de “culture”.
Etat des lieux :
- Domination de la “culture” made in USA and Japan : produits culturels comme marchandises à vendre à des consommateurs culturels — 3 vecteurs essentiels : cinémas, musiques, télés et ordinateurs avec leurs déclinaisons vestimentaires, alimentaires mais aussi idéologiques ; ce qui se joue là, c’est le conditionnement des esprits, dès l’enfance jusqu’à l’âge adulte : s’éclater, prendre son pied, ne pas se prendre la tête... Culture de la sensation, de l’émotion. Culture de l’instant. Culture du jeu. Culture du vertige, de l’ivresse, de la vitesse, de la mort. Culture de la violence, de la destruction de l’autre, de l’horreur. Ça plaît, ça marche, ça rapporte.
-L’exception culturelle française ou européenne est le fait d’un très petit nombre d’artistes : cinéastes, écrivains, compositeurs, paroliers qui savent se battre mais ne sont pas suivis par le public.
-Institutionnalisation de la culture depuis Malraux. Cette institutionnalisation, il faut aujourd’hui évaluer ses résultats. En matière d’équipements culturels, le territoire est plutôt bien équipé (relevons l’erreur des salles polyvalentes). En matière de moyens, tout le monde s’accorde à dire qu’ils sont insuffisants à tous les niveaux : la culture a toujours le dernier rang. Mais des moyens, même insuffisants, pour faire quoi? en direction de qui, avec qui? La plupart des lieux favorise la consommation culturelle de “bon goût” d’une “élite” par l’argent et le niveau. Il ne faut pas s’étonner alors que le peuple, les jeunes n’aillent pas au théâtre, à l’opéra. Ce ne sont pas leurs lieux. Une politique volontariste peut ponctuellement modifier le paysage mais il faut sans doute renoncer à l’idée, au projet de démocratisation de la culture et de l’art. Quand une grande rétrospective marche (Van Gogh, Gauguin, Picasso), que se passe t-il exactement? S’agit-il pour chaque spectateur d’une rencontre singulière avec une œuvre, chacun éprouve t-il “son” émotion esthétique ?
En présence de la “fracture” sociale, mot déjà relégué aux oubliettes, les politiques cherchent à utiliser la “culture” à d’autres fins que de distinction sociale, à des fins d’expression, de socialisation, d’intégration. Ce sont les projets Hip Hop et autres, en direction des jeunes des banlieues. Quel bilan en tirer ? La peur du désordre pousse les gens de pouvoir à encadrer, à récupérer ce qui s’invente dans les marges. Beaucoup de moyens mis en jeu pour socialiser, commercialiser le rap. Dans les années 60-70, la culture était contestataire, en révolte contre l’ordre dominant, créatrice de désordre, de dissensus. Aujourd’hui, les marchands veulent faire et font de l’argent, les politiques veulent faire du consensus. Les “artistes” jouent le jeu.
-La culture des jeux d’argent : on joue dans tous les milieux, à tous les âges, à toutes sortes de jeux d’argent ; cet attrait pour l’argent facile, qui engage des sommes énormes (les moyens de la Française des Jeux sont considérables!) n’a-t-il pas d’effet sur les esprits et les comportements ? Par rapport au travail ? à la vie?
-Conclusion : la culture (liée à l’éducation) au sens des humanistes protège t-elle, arme t-elle contre la barbarie, l’inhumanité? un homme cultivé ne sera t-il jamais un barbare? le cynisme de nos “élites” prouve le contraire me semble t-il! La culture au sens ethnologique semble aujourd’hui très identitaire, peu propice à la reconnaissance de l’autre, de l’étranger, et quand il y a rencontre avec l’autre (voyages culturels), cela s’apparente à un génocide culturel ; s’il peut y avoir métissage des corps, le métissage des cultures n’est en général qu’un rapport de forces, une cannibalisation de la culture faible par la culture dominante. Toutes les cultures et sous-cultures se valent-elles? je ne le crois pas ; pour ma part je refuse ce qui me semble être culture de mort.

II) La notion d’”art” maintenant.

Deux questions m’intéressent entre autres. Que faut-il entendre par création, créateur? Quelle expérience fait-on dans la contemplation d’une œuvre d’art?
A) Sur la création et le créateur. Sans doute, avant d’être créateur, est-on imitateur? Quant aux moments de création, innovation dans le contenu et la forme, ne sont-ils pas rares? Le créateur ensuite se répétant. L’histoire de l’art apparaissant comme une mise en ordre, une conceptualisation a posteriori de non-créateurs, même si des créateurs ont eu, ont une réflexion théorique sur leur pratique.
B) La contemplation par l’œil, par l’oreille (quel rapports entre ces 2 sens?) de l’œuvre d’art relève t-elle du goût (de l’éducation du goût), de la beauté (universelle et non relative comme le goût) ? On peut penser que l’œuvre d’art est comme une annonciation, anticipation d’une autre façon de voir, d’entendre, de sentir, annonce d’un nouvel homme, utopie donc. Rares sont les œuvres, rares sont les œuvres engendrant un bouleversement durable du spectateur.
C) La marchandisation de l’art. De l'œuvre d’art au marché de l’”art”. De l’œuvre d’art aux produits culturels, esthétiques (tous les goûts sont dans la nature, tout est permis). De l’œuvre anonyme de la préhistoire au produit signé d’aujourd’hui : à moi, les droits d’auteur, d’adaptateur. Si les dadaïstes avaient pour projet de tuer l’art, ne faut-il pas aujourd’hui admettre que l’art est mort et qu’à travers les commémorations patrimoniales , on est en train de tuer l’art du passé (son universalité, son éternité).
D) Que pourrait vouloir un artiste aujourd’hui? Et comment reconnaître un artiste s’il en existe aujourd’hui?
- Jusqu’où peut aller la radicalisation de l’artiste? Après Beckett, Genet par ex au théâtre, qui? On ne se tire pas de cette question, en répondant : théâtre contemporain.
-Quelle position de spectateur adopter aujourd’hui?
-Quelle position d’artiste pour aujourd’hui?
-Quelle culture proposer?

Considérations légères sur la culture

D’abord définir : la culture peut désigner l’ensemble des productions matérielles et symboliques d’une société, productions transmissibles d’une génération à l’autre, partageables dans un espace donné, assimilables par d’autres sociétés, ouvertes au changement...
Ainsi à titre d’exemples : la langue française, la cuisine nouvelle, la taille des oliviers, les pratiques d’hygiène, les musiques d’aujourd’hui...
Le champ de la culture est donc vaste, et ne se limite pas au domaine des pratiques artistiques. Il intègre nombre d’activités de la vie quotidienne, de la vie professionnelle et des temps de loisirs...
Or, la culture est perçue comme liée aux pratiques artistiques : littérature, peinture et arts plastiques, musique, danse, architecture...
Elle est alors considérée comme élitiste, réservée à 10-20% de la population, à des catégories socio-professionnelles moyennes et supérieures, aux tranches d’âge adulte...
Et l’on voit apparaître des conflits dans un champ qui par définition est un champ d’unification, d’assimilation, de circulation...
Conflits entre culture élitaire et culture populaire, entre culture identitaire et culture créolisée, entre culture de masse (et mécanique) et spectacle vivant (et artisanal), entre culture abêtissante et culture enrichissante...
Les différents secteurs du champ culturel se ghettoïsent. Et là où on attendrait de l’ouverture d’esprit, de la curiosité, des échanges vifs et vivifiants, on trouve des crispations, des rigidités...
A titre d’illustrations: les peintres du dimanche ou les peintres de paysages ignoreront les peintres contemporains et réciproquement, les comédiens amateurs ne se déplaceront pas pour des spectacles de comédiens professionnels et inversement...
Un état des lieux est donc à dessiner, éclairé par une image parlante. Celle de la cuisine.
Si la cuisine est une pratique culturelle, on voit bien qu’elle permet de se reconnaître (je suis des régions de l’huile d’olive), de se distinguer (je ne suis pas des régions du beurre), qu’elle se transmet, qu’elle évolue (il y a des artistes de l’art culinaire qui dans un 1e temps peuvent surprendre, heurter les goûts établis, dans un 2e temps peuvent être assimilés...), qu’elle emprunte (le couscous, la paella...), qu’elle a des conséquences plus ou moins bonnes pour la santé (il y a donc une culture qui aime la vie, une autre qui aime la mort - je pense à certains films, à certaines musiques, à certains livres, aux pratiques liées à la drogue, à l’alcool...) Tout le monde cuisine, est plus ou moins talentueux, y prend plus ou moins du plaisir... On peut vouloir pour les différents champs culturels, ce qui se pratique dans le domaine culinaire... On peut avancer par suite, quelques principes :
-il y a pas de règles en matière de goût, même si le goût n’est pas inné mais acquis, même si le goût peut évoluer
-bon goût et mauvais goût sont des jugements subjectifs, à ne pas ériger en règle
-les politiques n’ont pas à faire valoir leurs goûts
-les politiques ont à favoriser l’échange, la circulation, la créolisation, l’innovation
-les politiques ont à prendre conscience que la culture (au sens très large donné au début) est le liant d’une collectivité, qu’elle est créatrice de lien social ; pour cela, il faut des lieux et des moyens.

La “guerre” culturelle

Ca y est. On l’admet. On est bien engagé dans la “guerre” économique. Il faut l’admettre. On est aussi engagé dans la “guerre” culturelle. Tant qu’on n’ a pas conscience qu’il s’agit de guerres, il est difficile de se battre. Dès qu’on en prend conscience, on peut identifier “l’ennemi”, développer stratégies et tactiques pour lui résister, voire le vaincre.
La culture “ennemie”, c’est la culture de mort. Made in USA and Japan, elle déverse ses produits, vendus comme des marchandises à des consommateurs, en se servant de trois vecteurs : les films, les musiques, les jeux vidéo, avec leurs déclinaisons vestimentaires, alimentaires mais aussi idéologiques. Ce qui se joue là, c’est le conditionnement des corps et des esprits, de l’enfance à l’âge adulte. Il s’agit de s’éclater, de prendre son pied, d’être bien dans ses baskets, de ne pas se prendre la tête... Cette culture de la sensation, de l’émotion est aussi une culture de l’instant et du virtuel. Cette culture du jeu cultive la vitesse, l’ivresse, le vertige. C’est une culture de la violence contre soi, contre l’autre, une culture de l’horreur, de la catastrophe, du fantastique. Culture de masse, elle vise à abrutir, à abêtir. Culture de masse, elle fixe les gens chez eux, devant leurs écrans, dévorant ce qu’ils ont de plus précieux : leur peu de temps à vivre. Prenant du plaisir, ils ne voient pas qu’ils en meurent et qu’on les tue de dose en dose. Passifs comme leurs chiens et leurs chats trop bien nourris, ils gémissent sur les malheurs du monde, si complaisamment exhibés à la télé par des présentateurs stérilisés, aseptisés. Cette culture d’asservissement trouve la faveur du plus grand nombre. Les FNAC, les Virgin... sont les temples de cette soumission volontaire. Evidemment, pour qu’une telle culture profilère, donnant l’illusion de la diversité, de la liberté de choix, il faut que règne le libre-échange. Ainsi la culture de mort se nourrit-elle et nourrit-elle la “guerre” économique camouflée sous le nom de liberté des marchés.
Comment résister? Y a-t-il une exception culturelle française? Le seul cadre de résistance aux marchés, c’est l’Etat-Nation. La seule façon de résister au libéralisme qui dérégule, déréglemente, c’est de réglementer. Cela suppose une volonté politique, et à défaut une volonté citoyenne. C’est cette volonté qu’ont un petit nombre de cinéastes, un petit nombre de compositeurs et paroliers, et qui a permis de sauver le cinéma français, la chanson française. Parfois, le public suit, adopte un film, une chanson.
Cela dit, la France depuis Malraux a un ministère de la Culture, avec un petit budget, même pas 1%. Les politiques culturelles suivies par les différents gouvernements et ministres ont modifié, transformé le paysage culturel. En matière d’équipements, le territoire est plutôt bien aménagé : bibliothèques et médiathèques, théâtres, salles de concerts... On n’est pas encore revenu de l’erreur des salles polyvalentes, quasiment ingérables, mais l’idée de la spécialisation-spécificité des lieux fait son chemin. Les élus municipaux, départementaux, régionaux dont les missions ne sont pas culturelles mais qui y viennent se forment au contact des professionnels de la culture. Il existe bien sûr des risques d’instrumentalisation de la part d’élus plus soucieux de leur carrière que de leurs concitoyens. La vigilance et l’opposition sont donc nécessaires quand de telles situations se présentent. Résister au FN à Toulon et à Vitrolles, oui! Mais aussi résister au maire RPR de Verdun qui interdit Heiner Muller! Résister au maire PCF de Sigean qui supprime Théâtres après 3 ans d’existence parce qu’il veut du théâtre pour des bac moins 5 et pas plus 5!
Cela dit, l’offensive des marchés financiers et de leurs relais technocratiques (FMI, Bruxelles...) et politiques (gouvernements de presque tous les pays et de tous bords) contre les exceptions et singularités (“modèle” japonais, “modèle” français...) menace particulièrement l’Etat français, ce que les “philosophes” de salon nommaient l’Etat-Providence. L’offensive contre la fonction publique, les services publics, contre la Sécurité sociale, contre l’Education nationale, contre la culture pour tous, contre l’énergie, l’eau, les transports pour tous les citoyens et pas seulement les clients ou les consommateurs est particulièrement vive en France où elle est menée de l’intérieur même de l’Etat (qu’on se rappelle exit Juppé diatribant contre la mauvaise graisse de la fonction publique, qu’on se rappelle Allègre allègrementant contre le mammouth Education nationale). Peut-on dire qu’aujourd’hui, l’offensive atteint le champ culturel et son petit 1% de budget?

Le théâtre en France en 1998

Pour commencer, je dirai que le monde du théâtre n’est pas la petite utopie sociale, réelle et vivante qu’il pourrait être. J’ai connu une exception : l’aventure du Grand Nuage de Magellan créant Le Printemps de Denis Guénoun en 1985 à Châteauvallon. Dans son essai, Relation (entre théâtre et philosophie) que j’ai publié aux Cahiers de l’Égaré, Denis Guénoun revient sur l’aventure de L’Attroupement et du Grand Nuage de Magellan. Les artistes, ceux qui ne veulent pas se soumettre, pas les arrivistes - ceux qui se soumettent et veulent soumettre - sont rares. Au risque de déplaire, je nommerai Jean-Louis Hourdin, Didier Besace. Il y en a quelques autres. Ils se reconnaîtront comme seuls, des amis se connaissent et se reconnaissent. Je crois à l’amitié (comme La Boétie en parle pour mettre fin au pouvoir des tyrans et des soumis volontaires, comme Montaigne en parle qui fut bouleversé par sa rencontre avec La Boétie comme peut nous boulverser une œuvre d’art). Je me méfie par contre des familles (c’est encore plus étroit que la chapelle, le clocher). Le monde du théâtre malgré la cérémonie des Molière n’est pas une grande famille. C’est un monde de petites familles, de petits réseaux, un monde d’arrivistes, de carriéristes sans foi ni loi, un monde de petits requins qui aimeraient devenir grands.
N’attendez pas de solidarité dans ce milieu. Illustration : Gérard Paquet et Châteauvallon. Gérard Paquet en juin 1995 dit un NON retentissant à l’argent de Toulon, devenue municipalité FN. La municipalité FN veut le licenciement de Gérard Paquet et l’asphyxie juridique de Châteauvallon. La municipalité FN a obtenu le licenciement de Gérard Paquet et Châteauvallon a cessé de programmer depuis mars 1998. Pourtant, quelle “mobilisation” le 13 février 1997, à Toulon, quel “déchaînement médiatique” pendant quelques semaines! Aujourd’hui Gérard Paquet compte ses amis. Le Syndéac combat-il pour qu’il soit directeur du nouveau Châteauvallon? Que veut pour lui, la Ministre? Une mission d’études! A part Culture en danger, une association de Toulon, je ne vois pas qui agit car qu’on le veuille ou non, le FN a gagné et on nous présente cette défaite comme une victoire puisque des cendres, va renaître un nouveau Châteauvallon, à programmation plus ouverte et sans Gérard Paquet, ce que voulait aussi le FN et son relais, l’ex-préfet Marchiani. La lepénisation des esprits est lisible dans l’affaire de Châteauvallon.
Donc le monde du théâtre, n’est pas une grande famille. Déjà, il y a deux familles, celle du théâtre privé et celle du théâtre public.
Sans doute, y a-t-il de bons spectacles privés? Mais quand je vois le coût d’une représentation proposée par les tourneurs des vedettes à discours de gauche caviar à salaire (ou cachet) à cacher aux RMistes, je me dis : ce n’est pas mon monde et je renonce à acheter les Brigitte, Isabelle, Nicole, Evelyne, Gérard, Alain, Pierre, Bernard et les autres.
Sans doute aussi, y a-t-il de bons directeurs de théâtres privés? Mais à Paris, en Avignon et ailleurs, je vois pulluler les garages transformés en théâtres où les compagnies paient pour jouer. Voilà un marché juteux et je me dis : ce n’est pas mon monde et je renonce aux spectacles d’Avignon - off.
Bien sûr, je renonce aux spectacles du théâtre public du Festival -in d’Avignon, aux spectacles des Théâtres Nationaux, des Centres Dramatiques Nationaux, des Scènes Nationales. C’est trop cher! Et puis, il y a des pratiques que je rejette : pourquoi tel Théâtre National (celui de Marseille) fait-il passer à la recette les compagnies régionales?
On le voit : les mœurs des deux familles se ressemblent. Cherté des spectacles du théâtre public, exploitation des compagnies n’ayant pas pignon sur rue...
Une autre opposition mérite qu’on s’y attarde : l’opposition entre théâtre amateur et théâtre professionnel. Sans doute y a-t-il de bons spectacles amateurs? Mais acteurs amateurs et public familial et amical des spectacles amateurs ignorent les spectacles professionnels, revendiquent d’être programmés dans les salles municipales moyennant un coût de représentation comme s’ils étaient professionnels. Le coût étant moindre qu’un spectacle professionnel on voit des municipalités privilégier le théâtre amateur qui fait ainsi concurrence à des gens essayant de vivre de ce métier. Lesquels professionnels ignorent les spectacles amateurs mais n’ignorent pas de former des amateurs dans leurs ateliers payants de théâtre.
Dernière opposition que je voudrais aborder : l’opposition théâtre en salle, théâtre de rue. Le théâtre de rue me semble richement doté, ce qui est paradoxal. Souvent spectaculaire, souvent gratuit, souvent provocant à point (juste ce qu’il faut! ) n’a t-il pas le défaut majeur de prendre pour spectateur, l’homme de la foule, le badaud que l’on sort de son somnambulisme le temps de la “chose”? Le théâtre en salle s’est diversifié en investissant des lieux, qui initialement n’étaient pas prévus pour le théâtre. Cette capacité des artistes à redonner sens à ce qui l’a perdu, des friches industrielles, des casernes désaffectées, mérite attention puisque grâce à eux, la vie l’emporte sur la mort. Qu’on pense à la Cartoucherie, aux Bouffes du Nord.
Pour continuer mon tour de France du monde du théâtre, je vais prendre un fil conducteur : de l’auteur à l’acteur, du texte à la scène.
Des auteurs, il y en a. Des éditeurs aussi. Les aides à l’écriture et à l’édition existent. Est-ce que ce dispositif donne de grandes œuvres théâtrales? Je ne sais pas. Mais je suis favorable à l’effervescence. Commandes d’écriture, défis lancés à des auteurs, résidences d’écriture sont nécessaires comme vivier pour que “les grandes œuvres séditieuses, les grandes œuvres licencieuses” réclamées par Saint-John Perse dans “Les tragédiennes sont venues” voient le jour. Par contre, le théâtre écrit est mal diffusé par les libraires, ignoré par les bibliothécaires. Le théâtre écrit est peu lu comme théâtre dans un fauteuil (voulu par Musset). On voit tout de même, auteurs ou acteurs lire en public (en salle ou en appartement) du théâtre et l’expérience est souvent convaincante. Hélas, pour un petit nombre.
Qu’attendre des auteurs? Que leur demander? Les auteurs sont, sauf exception, des professionnels de l’écriture avec ce que cela suppose d’influences, de modes, de tics, de facilités. Influencés comme chacun de nous par les idéologies, les idées dans le vent, la pensée unique, rares sont ceux qui investissent des champs non-littéraires comme celui de la science et des techniques, comme celui de la spéculation et de l’argent sale... La plupart ne savent rien du monde, de comment il fonctionne. La plupart ne parlent que de l’individu, du couple, de la famille - tout cela en crise, tout cela sado-maso, expression du sentiment dominant : l’impuissance. Et quand certains parlent de politique, ça donne : La télé et la guerre du Golfe ou les vœux du Président pour qu’on rit de nos hommes politiques quand j’aimerais des fictions avec des hommes de caractère ouvrant des voies, donnant la voix à nos aspirations. J’en suis arrivé à me méfier des auteurs (américains, anglais, allemands, autrichiens, suisses, jamais français) qu’on nous présente comme parlant de notre temps.
Après les auteurs qui ne sont pas à la hauteur, les metteurs en scène et les acteurs. Qu’en dire? Très peu de troupes permanentes, très peu d’équipes stables. On assiste à une prolifération de compagnies d’une ou deux personnes. Est-ce un signe de vitalité, un signe d’anémie? Est-ce incapacité à sortir de l’individualisme, à travailler ensemble? En tout cas, ça donne des solos, des duos, des monologues, des dialogues, du café-théâtre, de la performance d’acteur et des petites formes quand le combat contre la mondialisation exigerait des spectacles puissants, enthousiasmants. Des années de fréquentation des théâtres les plus divers m’ont laissé peu de souvenirs : une vingtaine de spectacles sur des centaines. Je me souviens de Conversations Pieces : les gens sont formidables, de François-Michel Pesanti... Trop d’esthétisme, trop de minimalisme - l’équivalent théâtral de l’écriture blanche -. Trop de prétention dans les intentions écrites, trop peu de réalisation, d’incarnation sur le plateau. Ne va-t-il pas de soi qu’un art collectif et difficile comme le théâtre demande des acteurs bien formés, initiés aux différentes théories et pratiques de l’acteur, demande des metteurs en scène inscrivant leur travail en continuité ou en rupture par rapport à l’histoire des formes théâtrales. J’attends au théâtre de bons artistes interprètes, des artisans connaissant et perfectionnant leur métier. J’attends peu de créateurs c’est à dire des gens faisant évoluer formes et thèmes, souvent contre les attentes de l’époque, au prix du scandale ou de l’incompréhension. Aujourd’hui, quelques journalistes très lèche-culés font et défont les “créateurs”, leurs créatures. Pitoyable jeu que ces renvois d’ascenseur qui discréditent les “artistes” et les “critiques” et rendent méfiant le public. Comme nous sommes dans un monde de professionnels, c’est à dire de gens qui essaient de vivre, de survivre en faisant du théâtre, c’est la jungle. On ne se fait pas de cadeaux, on se pique les projets, on se déteste, on colporte des rumeurs, on dit beaucoup de mal, on n’aime pas le travail des autres, on n’aime que le sien. Bref, on survit. Les uns exclusivement soucieux des 43 cachets leur assurant leurs Assedic. Les autres grâce à des spectacles jeune public qui attirent mamans et enfants. D’autres, grâce à des classiques qui attirent enseignants et élèves... Peut-on attendre d’un monde aux mœurs si semblables aux nôtres qu’il nous propose autre chose que notre médiocrité commune? Heureusement, il y a quelques vraies aventures théâtrales. Je pense aux Fédérés à Montluçon, à Chantal Morel à Grenoble... Pas celles des metteurs en scène cumulant direction de compagnie et direction d’un lieu très subventionné. Pour ceux-là, arrivistes plus qu’artistes, il s’agit de gérer une carrière en donnant des produits professionnels faisant l’unanimité. En général des Shakespeare, des Sénèque, des Eschyle... dont on nous dit très convaincu qu’ils sont d’actualité, ce qui est justifié par traduction nouvelle, adaptation nouvelle, ce qui concrètement permet à un vivant du XXè siècle de passer à la caisse sur le compte du mort du XVIè siècle ou d’avant Jésus Christ. Du consensus, de la pensée faible, cela nécessite des salaires et des notes de frais élevés.
Une particularité du monde théâtral français, c’est que les directeurs de beaucoup de salles ne sont pas des artistes mais des professionnels de la culture, des médiateurs culturels comme on dit aujourd’hui. Dans ces salles les directeurs programment, les chargés de communication font des programmes sur du beau papier avec de belles phrases et de belles photos, les relations publiques se chargent du public... Souvent, plus de 50% du budget passe à ces tâches : Conquête et fidélisation du public, formation du spectateur... Il suffit de lire les programmes des différents niveaux de la hiérarchie théâtrale (Théâtres nationaux, Centres Dramatiques nationaux, Scènes nationales, Théâtres missionnés de région, Théâtres municipaux) pour voir que peu de spectacles tournent, que ceux qui tournent tournent dans assez peu de lieux, que les spectacles proposés font dans le consensus mou et contribuent à la domestication du goût et de la pensée, favorisent des comportements de consommation culturelle pas très éloignés de ce qu’on trouve avec le théâtre de boulevard : du divertissement, une “bonne” soirée. Dans une telle uniformité du goût, il faut tout de même se faire remarquer par les subventionneurs. Alors, on se regroupe en réseaux plus ou moins grands, on fait travailler “sa” famille de compagnies. Là aussi, c’est la jungle. Des carrières sont à faire.
Nous voici arrivés au terme du tour de France. Dans les services culturels des communes, des départements, des régions, dans les directions régionales des affaires culturelles, au Ministère. D’un côté les techniciens, de l’autre les élus. On peut constater que les élus dans les petites communes pèsent plus que les techniciens. Là on finance pour que ça plaise aux électeurs. Au niveau des communes plus importantes, les techniciens et les directeurs de salle peuvent prendre quelque indépendance mais l’uniformité du goût fera qu’on proposera une “bonne” soirée avec un spectacle parisien plutôt qu’avec un spectacle du coin. Au niveau des collectivités territoriales, techniciens et élus sortent souvent de la même école, du même corps. On est déjà en technocratie, on a affaire à des gestionnaires c’est à dire à des relais de la rigueur monétariste et financière considérant qu’il faut “justifier” l’usage de l’argent public à des fins culturelles. La Charte des missions de service public proposée par la Ministre de la Culture illustre bien cette soumission idéologique au libéralisme, et la réorganisation du Ministère de la Culture révèle la capitulation des politiques et des technocrates renonçant à définir une politique culturelle, par la déconcentration des moyens. Disons pour être le plus clair possible que l’affaiblissement de l’Etat supposait un échelon territorial, ce qui fut fait avec la création des Régions. Celles-ci sont bien le cheval de Troie des technocrates de Bruxelles pour casser les Etats-Nations.
Même avec son petit 1% de budget, la culture est bien plus qu’un supplément d’âme, bien plus qu’un divertissement, bien plus qu’un facteur de cohésion sociale. A la culture de mort dominante, même avec les travers que j’ai décrits, nous préférons la culture de la vie, l’art et la création, le dépassement et l’élévation, la dignité. Même avec notre peu de lucidité, notre peu de combativité, nous sommes humanistes, nous parions sur l’Homme plutôt que sur l’Argent, nous parions sur l’Humanité et la Diversité plutôt que sur la Bestialité et l’Uniformité. Il nous faut donc réagir aux “réformes” en cours tant au niveau de l’Education Nationale qu’au niveau de la Culture car ce sont des régressions. Il nous faut aussi nettoyer nos écuries d’Augias, retrouver des pratiques citoyennes, plus responsables que celles que j’ai pointées.
Pour conclure, je dirai que je ne me mets pas à part ni au dessus. Nombre de mes pratiques me laissent un goût amer. C’est le prix que nous payons à être solitaires à défaut d’être solidaires.
Jean-Claude Grosse

radiographie de nuit

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