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Les Cahiers de l'Égaré

Sur le droit d'auteur

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #agora

SUR LE DROIT D'AUTEUR
CONDORCET ou BEAUMARCHAIS ?
 
Parole libre, pas dans l'air du temps
J’ai lu le compte-rendu : Parole libre, des Écrivains Associés de Théâtre.
Je tiens à exprimer mon désaccord avec beaucoup de choses dites, d’actions proposées, même si je suis d’accord avec certaines analyses sur les crapuleries des metteurs en scène signant de fausses traductions ou de vraies adaptations leur permettant de toucher des droits sur des morts, sur les responsabilités des directeurs irresponsables de théâtre, non-lecteurs de théâtre contemporain mais quand je lis des expressions comme rapports de force, lobbying, prise de lieux prestigieux ou intermédiaires , syndicat… alors je me dis : les EAT sont mal barrés.
C’est un discours revanchard, guerrier, offensif, pour se faire reconnaître, se faire une place au soleil et cela m’insupporte car indigne pour moi de ce qu’est un écrivain, quelqu’un qui comme dit Flaubert « ne doit pas plus apparaître dans son œuvre que dieu dans sa nature. L’homme n’est rien. L’œuvre, tout ! » Ce que j’entends comme question sous-jacente dans Parole libre, c’est : comment nous y prendre pour vivre de notre travail d’auteur ?
Si c’est cela la motivation première, alors oui, on est mal barré.
Pas mal d’auteurs d’abord ont déjà réussi à se mettre en cheville ouvrière ou pas avec des théâtres ou savent utiliser toutes les ressources des aides diverses, des bourses, des résidences, des commandes, des ateliers d’écriture. Le système actuel offre plein de possibilités pour arrondir les fins de mois, pour voyager et écrire en vagabondant et autres mystifications. Les malins profitent déjà du système.
Ensuite, si on obtenait le pouvoir dans les théâtres, chez les éditeurs, dans les médias par un travail de modification du rapport de forces, je ne suis pas sûr que le théâtre se porterait mieux, que les mœurs y seraient plus correctes : les petits requins sont aussi prédateurs que les gros parce que petit veut devenir gros et a les mêmes pulsions, le même appétit de pouvoir que gros.
Vouloir vivre de son écriture, c’est paradoxalement s’éloigner de la mission, de la vocation de l’écrivain.
Choyé par les princes, pourquoi irait-il mettre en question leur pouvoir ?
Pour écrire l’homme et le monde, il faut une souffrance réelle, pas une souffrance imaginée, une souffrance de sympathie, d’empathie. Je ne crois pas que de bonnes résidences, de bonnes conditions matérielles d’écriture puissent donner de grandes œuvres.
Nous sommes 320 aux EAT. Notre projet est-il que 320 ou moins vivent de leur plume automatisée? Ou allons-nous nous demander comment dire l'homme et le monde d'aujourd'hui, en tenant compte de ce que beaucoup de gens pensent, sans préjugé mais parce qu'ils vont au théâtre, comme Thibaudat? Y a-t-il parmi nous un grand auteur ? Je n’en sais rien. Ce qui me paraît important, c’est qu’on écrive, du nécessaire pour nous, qui aura peut-être des chances de l’être pour quelques autres et s’il y a une œuvre essentielle, elle finira par être reconnue, après la mort de l’auteur.
Pour ma part, je ne revendique aucun titre d’écrivain, aucune reconnaissance. Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit en trouvant le temps, à côté du temps de travail, du temps familial : il y avait peut-être une nécessité et c’est cette nécessité qui disparaît si on est dans la reconnaissance, dans la recherche de la reconnaissance et de la rémunération.
Par contre, je crois qu’il est important d’écrire, de lire, de faire écrire et dire par d’autres que nous, avec notre aide, d’entendre des textes et pour cela, nul besoin de gros moyens : je revendique depuis toujours, la gratuité pour ce que les auteurs proposent. Pas de droits d’auteurs : trop d’œuvres sont du copier-coller, et c’est normal : il y a un créateur, un génie tous les deux, trois siècles. Et en général, il n’est pas reconnu de son vivant. Les œuvres de l’esprit n’appartiennent à personne.
Pendant très longtemps, depuis les peintures pariétales, (le fait de marginaux se cachant dans les grottes parce que préférant rêver leurs bisons plutôt que chasser de vrais bisons, artistes parce qu’ils ne pouvaient s’en empêcher comme le dit G.B.Shaw), les œuvres n’ont pas été signées. C’est un phénomène récent dans l’histoire de l’humanité. Aujourd’hui encore, on trouve normal que les recherches sur le génome ou sur le noyau n’appartiennent à personne mais à l’humanité. Je sais que malheureusement les USA essaient de s'approprier à coups de brevets les formules de tout un tas de plantes venues d'ailleurs.
Et contradictoirement, on veut que les créateurs-copieurs-colleurs (nous puisons tous dans l’air du temps, les idées dans le vent, les faits divers ou de société, dans l’histoire, les mythes… et il faudrait rémunérer la petite astuce, la petite trouvaille, souvent piquée à un ancêtre ou à un pas connu ? reste peut-être la petite musique de l’écriture mais il n’y a pas moins de faussaires chez les auteurs que chez les metteurs en scène) soient propriétaires de leur œuvre.
Condorcet s’opposait à Beaumarchais sur cette question du droit d’auteur. Pour moi, c’est la voie de Condorcet qui est la bonne.
Ce qui se passe en musique avec le i-pod, le MP3 est extrêmement intéressant : voilà une technique qui permet de démocratiser et bien sûr, majors et ministre et SACD et SACEM mais pas ADAMI et SPEDIDAM, essaient de légiférer contre cette nouvelle liberté. Toutes les radios font du potcast aujourd’hui : internet, ce n’est plus seulement de l’écrit ou de l’image, c’est de la voix, de la musique. Et même s’il y a des menaces sur internet, il y a là un espace d’expression, de liberté (même surveillée) qui dépasse en extension tout ce que le papier, le spectacle vivant permettent.
Internet, c’est quasiment la gratuité, c’est une individualisation possible sans précédent. M’étant mis à cet objet le 12 septembre 2005 et faisant vivre maintenant 3 blogs, je m’aperçois que j’ai déjà dépassé la fréquentation que j’avais à l’année quand je dirigeais le théâtre du Revest. Directeur de théâtre, je coûtais assez cher à la collectivité (pas moi, j’ai été bénévole pendant 22 ans) parce que programmer de la qualité, du risque demande des moyens et malgré des tarifs d’entrée attractifs, des actions artistiques et culturelles, des agoras, j’étais régulièrement déçu des résultats, pas toujours mais souvent : spectacle vivant = pratique très minoritaire.
Internaute, je ne coûte pas un sou, je ne rentre pas un sou, vient qui veut, commente qui veut, pas de comptes à rendre à des tutelles opposées dans leurs attentes et leurs objectifs, à des hommes politiques clientélistes car allez conquérir des théâtres municipaux : vous n’y serez pas les maîtres car les hommes politiques comprennent vite le bénéfice d’image qu’ils peuvent retirer d’une culture racoleuse.
Donc, aujourd’hui, je cherche:
- à utiliser internet pour que, outre mon expression, d’autres s’expriment ; on sait trop que la non-pratique de l’expression écrite favorise la violence : mettre des mots rend supportable l’injustice, aide à vivre et à combattre avec raison, intelligence, ruse…
- à faciliter l’écriture de bien d’autres que moi, y compris de jeunes des cités (le nord)
à contribuer à élever éventuellement le niveau de pensée et d’expression de ceux avec qui je dialogue. Je pense en particulier à mes contributions sur un forum de jeunes rappeurs du nord : La cave du savoir sur le site : http://www.axiomfirst.com
Je n’ai aucune difficulté à dire des choses qui vont déplaire parce que j’ai prouvé que je voulais et savais défendre des auteurs vivants:
- comme éditeur des Cahiers de l’Égaré
- comme organisateur de résidences d’écriture (Guénoun, Picq, Stétié,…) et de création (85 créations, pour la plupart de jeunes compagnies, entre mars 1983 et fin 2004)
- comme organisateur d’agoras depuis octobre 1995.

Les EAT ont d’après moi autre chose à faire que défendre un bout de gras, un morceau de gâteau mais il faut d’abord de la générosité, de la gratuité.

 
Jean-Claude Grosse, le 14 février 2006

 

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