À la mémoire de 2 des 560 écrivains
tués pendant la boucherie industrielle de 14-18.
L'an dernier, j'évoquais pour le 11 novembre 2007, les 2 ders des ders de la der des guers, disait-on après la guer avant
que l'autre n'éclate.
Le der des ders est parti le 12 mars 2008. Il s'appelait Lazare Ponticelli.
Aujourd'hui grâce à Daniel Aranjo, on pense aux écrivains tués au front. Il y en eut des célèbres. Souvenez-vous de leurs
noms ?
Ici, on évoque, on exhume deux "oubliés" qui ne méritaient ni la mort ni l'oubli, pas plus que n'importe quel autre poilu
ou autre combattant.
Ayant vu à Marrakech, sur Arte, un film sur 14-18, on se rend compte que Français comme Allemands avaient vite compris
que cette guerre, cette boucherie, les dépassait, les anéantissait, physiquement, moralement, psychologiquement.
Certains se mutinèrent. Ils furent fusillés pour l'exemple: 675. On attend toujours leur
réhabilitation.
grossel
Jean-Albert TROUILHET :
Jean-Baptiste Bégarie
(1892-1915)
La vie, l’œuvre et le destin d’un poète gascon
combattant de la Grande Guerre,
Monein (64), éditions PyréMonde / Princi Negue & Institut Béarnais & Gascon, 2008
(381 pages).
Qui se souvenait de Jean-Baptiste Bégarie ? Même pas, aux marges orientales du Béarn et au pied des Pyrénées, le village béarnais de Bénéjacq où il était né dans la dernière décennie du XIXème
siècle. Qui le lisait ? Personne hormis une poignée de spécialistes qu’avait peut-être revigorés le livre récent (2005) de Jean Eygun Poésie d’Oc au XXème siècle, Anthologie bilingue, lequel livre
s’ouvre sur « La lue » (La Lune), un poème de Jean-Baptiste.
Dédié au chanteur Marcel Amont qui a d’ailleurs mis en musique ce très beau poème, le travail de Jean-Albert Trouilhet exhume l’homme et l’œuvre dans un ouvrage qui se signale par sa probité et sa
ferveur. Aucune piste n’a été négligée pendant les deux années qu’aura duré l’enquête : l’auteur aura avec constance et passion interrogé la famille Bégarie (dont le poète Georges Saint-Clair), les
occitanistes et les membres de l’Institut Béarnais & Gascon (dont le savant Justin Laban), le Service historique de la Défense (à Vincennes et Pau) et tous ceux ou toutes celles qui, à des
titres divers, pouvaient lui permettre de retrouver des documents, d’établir des faits, de sauver une mémoire, de rendre hommage à un poète et à une langue.
Se trouve ainsi ressuscitée une enfance béarnaise entre Bénéjacq et le presbytère de Gomer où le jeune orphelin de mère trouve refuge chez l’oncle, un abbé aussi subtil que lettré. Est restitué le
temps ingrat des écoles puis celui du service militaire en France d’abord, en Algérie ensuite, chez les Zouaves. Sont reconstitués les derniers jours passés dans la boue et la craie de l’Artois,
jusqu’à ce jour de février 1915 où le jeune homme trouve la mort. Il a 23 ans. Pour chacune de ces périodes, Jean-Albert Trouilhet a trouvé des mots justes et des illustrations pertinentes. Il a
d’abord visé l’exactitude mais a su, quand il le fallait, quitter les archives au profit des songes.
Sous ce double éclairage, l’œuvre prend relief. L’auteur n’a pas seulement retrouvé les premiers discours (la félibrée de Pontacq de 1911), la correspondance (avec la famille ou avec les amis de la
renaissance gasconne : Simin Palay, Miqueu Camelat, l’hispaniste Jean Bouzet), les articles donnés à La Bouts de la terre (« La voix de la terre », un journal plein de bravoures). Il a fait battre
le cœur des écrits de Jean-Baptiste : des poèmes, donnés en gascon et en traduction française. Nous voici de la sorte rendus sensibles à la vigueur d’une langue, à sa rude concision, mais aussi au
sens de la mélodie et à une force des images qui ne peuvent que surprendre chez le tout jeune homme qu’est alors le poète.
Jean-Baptiste Bégarie fait partie des 560 écrivains recensés morts à la guerre de 1914-1918 côté français. Son nom est gravé dans les lames de marbre du Panthéon. Et ce nom nous parle enfin, grâce
au travail passionné de Jean-Albert Trouilhet. Si nous ne pouvons pas ne pas regretter ce que nous aurait donné ce « Prince de l’Esprit » que fut Jean-Baptiste, du moins sommes-nous assurés que le
gascon ne pourra plus ignorer ce vigoureux enfant et que nous ne pourrons pas oublier sa voix qui monte de la terre.
LA LUE
« O Lue ! quau nèn haroulè
Mey que tu cour las galihorces,
Quoan dab lou gran sourelh au soum dou tou soulè
E hès à las estorces ? »
Quaucop lou plasè ’sbarluèc
De-ns ha tatès que l’arrougagne
E lunan darrè-u broulh coum lou mounard trufèc
D’arrîde s’escarcagne.
Quaucop tabé gaytan s’ou pouy
Dou cèu brusla-s la blue rase,
Que bedem eslita-s, bère dab sou cap couy,
Nouste lue de case.
Qu’arròdie coume u bòlou d’or,
Regan tout dous l’estéle yaune,
Sauneyayres luècs au cerbèt de biscor
Que la boulém ta daune.
Que bòlie sous calots de nèu
Coum lou cap d’u taure cournude,
Lou nèn enlusernat, acatan lou ridèu
Dou brès, que la salude.
U sé yoenin, au cèu bluard,
Lou bòlou d’or hasè hielade,
Cusmeran lous arrays en u baram escarp ;
Qu’ere u bèt sé de hade.
Lou lugra s’esliupabe au glap
De las pesquites choalines,
E la lue courrè, chens da nat tume-cap,
Debat de las peyrines.
L’oelh briac, que dechàbi ’n l’arriu
La loue danse briulante,
Quoan ue estéle au cèu eslinchan, coume u hiu
E cadou per la cante.
Qu’ère u brouch. Sa bergue d’arèu
Qu’abè lusit en l’escurade.
Que bedouy, lusent d’oelhs, u perrac de camèu
Segui la me peytade.
Yulhet 1911.
LA LUNE // Ô Lune, quel gamin folâtre court plus de ravins quand, au plus haut de ton logis, tu affrontes le grand Soleil ? / La voilà rongée du désir fol de nous faire des niches et, de derrière
son nuage comme un singe moqueur, elle se prend d’un vaste rire. / Parfois encor nous voyons par-dessus le mont brûler la bure bleue du ciel, et se glisser la belle au crâne chauve : Notre Dame la
Lune ! / Qu’elle roule comme une boule d’or frôlant doux l’étoile jaune et, songeurs lunatiques au cerveau retourné, nous la voulons pour Dame. / Qu’elle vole sur les pics de neige, cornue comme
une tête de taureau, et l’enfant ébloui tire la ridelle du berceau, et la salue. / Un soir de ma jeunesse, dans le ciel bleuard, la boule d’or filait quenouille, et tassait ses rayons en un rare
halo : ah ! beau Soir de Fée ! / L’astre fuyait la morsure doucereuse des goujons, et la lune courait sans plus donner de la tête au ras des galets. / L’œil saoul, je laissai la danse bruire au fil
du ru quand une étoile, glissant du ciel comme un fil, est tombée sur la rive. / C’était un sorcier. Sa verge de houx avait lui dans l’obscurité. Je vis un spectre de chameau, tout luisant d’yeux,
suivre ma trace. // Juillet 1911
traduction Daniel Aranjo
(professeur à l'Université du Sud)
Compte-rendu de lecture de Jacques Le Gall
Lettre du poète « fantaisiste » Jean-Marc Bernard
(fantaisiste, épicurien dans ses vers mais engagé),
écrite du front une semaine avant qu’il ne soit dispersé
par un obus en 1915 devant Souchez
MON BIEN CHER AMI,
Ma proposition de citation à l'ordre du jour, faite par le commandant de Compagnie, est dans le lac ! Le colonel, avec raison, n'a pas voulu la retenir, disant que je n'ai fait que mon devoir ; il
va falloir que je saisisse une nouvelle occasion de mériter ma croix de guerre !
J'ai reçu votre carte du 25. Oui, l'abondance des marmites déprime un peu ; mais on s'y fait. Voici quelques vers, écrits dans une heure de découragement ; inutile de vous dire que si ces strophes
traduisent un moment de mon cœur, elles ne sont plus maintenant à jour.
DE PROFUNDIS
Du plus profond de la tranchée,
Nous élevons les mains vers vous,
Seigneur ! ayez pitié de nous
Et de notre âme desséchée !
Car plus encor que notre chair,
Notre âme est lasse et sans courage.
Sur nous s'est abattu l'orage
Des eaux, de la flamme et du fer.
Vous nous voyez couverts de boue,
Déchirés, hâves et rendus...
Mais nos cœurs, les avez-vous vus ?
Et faut-il, mon Dieu, qu'on l'avoue ?
Nous sommes si privés d'espoir,
La paix est toujours si lointaine,
Que parfois nous savons à peine
Où se trouve notre devoir.
Éclairez-nous dans ce marasme,
Réconfortez-nous, et chassez
L'angoisse des cœurs harassés ;
Ah ! rendez-nous l'enthousiasme !
Mais aux Morts, qui tous ont été
Couchés dans la glaise ou le sable,
Donnez le repos ineffable,
Seigneur ! ils l'ont bien mérité!
Maintenant je vais écrire, je crois du moins, un pendant à ces strophes découragées, une phrase du Dies iræ :
Jour de colère que ce jour
Où nous sortirons des tranchées…
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Puisque toi et moi nous "fêtons" le 11 nov. avec les poètes engagés et massacrés, je te mets ici un texte, de JM Bernard, que deux de tes comédiens avaient lu à la Maison des Comoni en 2001 pour
le colloque sur Vérane et les Fantaisistes. Ces gens-là, les Fantaisistes, étaient certes des épicuriens et des subtils, mais qui ont tenu à faire leur devoir en s'engageant !
à noter...
S'ils avaient été stoïciens, peut-être qu'ils auraient beaucoup philosophé avant de s'engager !
A toi
Daniel Aranjo
Amitiés d’un petit poète qui s’enquiert de toute lumière…et vous convie au partage des émotions…