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Les Cahiers de l'Égaré

Trois livres sur la culture: Wallach, Le Glatin, Carasso

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

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Note de lecture sur La culture, pour qui ? de Jean-Claude Wallach aux éditions de l’attribut

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Ce petit livre de 120 pages qui a pour sous-titre : Essai sur les limites de la démocratisation culturelle, n’est guère engageant par les titres de son sommaire
- prologue : des mots pour nos maux
- premier acte : la démocratisation est-elle soluble dans la culture ?
- deuxième acte : la culture est-elle soluble dans la démocratisation ?
- épilogue : c’est au pied du mur que l’on voit (qu’on voit) le maçon
On se dit : jeux de mots faciles. Il se révèle à la lecture, pas toujours aisée, que les mots pour bien nommer les choses sont définis, étudiés dans leurs origines historiques, dans leurs effets idéologiques, politiques.
D’abord la distinction entre art et culture. Art désignant les critères, procédures, circuits de soutien à la création, de production d’œuvres tendant à l’excellence artistique. J.- C. Wallach montre bien que depuis Malraux, les artistes, autoproclamés, ont su imposer à l’état, l’autonomisation de leurs pratiques, rendant difficile l’évaluation, favorisant un monde de l’art pour l’art, peu soucieux de la rencontre avec les publics et avec les problèmes d’une société en pleine mutation. La notion d’excellence artistique est du plus grand flou artistique, elle est autoréférentielle, n’a pas à se définir, les experts de l’excellence artistique faisant partie du milieu, les professionnels de la profession, légitimant leurs places et celles des artistes dans un grand processus de cooptation où l’innovation, l’émergence de formes et d’artistes nouveaux ont du mal à se faire une place. Il s’agit bien d’une lutte des places. Culture désigne tout ce qui concerne l’aménagement du territoire en équipements culturels, en moyens et  personnels dégagés pour  favoriser la circulation des œuvres, selon la finalité définie par Malraux : permettre l’accès des œuvres au plus grand nombre, exigence ayant entraîné la mise en place de politiques successives de démocratisation culturelle. Sans résultats convaincants malgré un maillage du territoire réussi, des moyens conséquents, les financements croisés qui ont impliqué de plus en plus les collectivités autres que l’état, méprisées, négligées longtemps par les artistes, soucieux avant tout de leur reconnaissance par l’état, garant de leur indépendance, malgré aussi des personnels en nombre et compétents pour faciliter la médiation entre les œuvres et les publics.
Une des explications fournies pour expliquer cet échec est intéressante. Quand Malraux a créé le ministère de la culture, en remplacement des Beaux-Arts, jusqu’alors rattachés à l’éducation nationale, il a séparé ce qui relevait de l’art, des artistes, de leur professionnalisation de ce qui relevait des pratiques amateurs, rattachées à la jeunesse et aux sports. Cela a eu pour conséquences une double tendance au mépris :des professionnels pour les amateurs et des amateurs pour les professionnels, avec repli de chaque milieu sur lui-même.
Or, avec l’apparition des nouvelles technologies, les pratiques amateurs ont considérablement évolué, se sont considérablement diversifiées, avec une autodidaxie importante, court-circuitant les institutions de formation, de sélection, d’habilitation. Pendant que les professionnels vivaient entre eux, en vase clos, sauf aventures exceptionnelles, difficilement reconnues d’ailleurs, les vrais gens s’aventuraient ailleurs, inventant leurs nouveaux territoires de l’art, à définir autrement que le sens donné par un rapport à Michel Dufour en 2001, leurs nouvelles pratiques culturelles que les professionnels disqualifient en les caractérisant de pratiques de consommation culturelle, visant particulièrement l’usage de la télévision.
Tout ce qui est dit sur la diversité des pratiques culturelles aujourd’hui, sur leur individualisation, sur leur ancrage dans la sphère privée, à la maison, avec toutes les conséquences que cela a : dissolution de la notion de goût comme attribut d’un groupe social légitime et légitimant, dissolution des notions d’auteur, de créateur, d’œuvre, dissolution des missions des équipements culturels, dissolution des frontières entre amateurs et professionnels… me conforte dans ce que j’ai proposé depuis plusieurs années et au moment de la présidentielle 2007. Les pistes proposées par J.- C. Wallach pour réconcilier art et culture, artistes et publics, amateurs et professionnels dans la perspective d’une démocratie culturelle bien plus pertinente que la chimérique démocratisation culturelle sont à prendre en considération même si on sent trop le désir de maîtrise de l’avenir, peu compatible avec ce que la complexité du monde introduit d’incertitudes dans le champ social.
Une réjouissance : les exclus de la culture, ceux qui disaient : ce n’est pas pour moi, ceux que les « élites » méprisaient, ayant le dégoût de leurs goûts, tentant d’universaliser les leurs, les déplacés pas à leur place à l’opéra, au concert, au théâtre, au musée, ont développé, non une contre-culture, mais d’autres formes leur permettant de se singulariser, de se situer dans le monde, de s’exprimer, de créer. Belle revanche qui provoque depuis plus de 10 ans maintenant, la crise des institutions culturelles et annonce peut-être la mort de l’art et de la culture « officiels » qui avaient pour but non l’appropriation par le plus grand nombre des chefs d’œuvre mais l’instauration d’une culture « légitime » réservée en fait à une « élite ». Revanche porteuse selon moi d’espoir dans la mesure où, ce qui se passe avec la musicalisation de la société le montre, les vrais gens que les pouvoirs s’efforcent de contrôler, de formater, font la preuve, non de leur résistance, mais de leur capacité à se déplacer, à se déporter ailleurs que là où on veut les situer. Même l’usage de la télé est moins aliéné que ce que les gens de pouvoir s’imaginent, moins aliénant donc. Il semble se passer la même chose avec les images qu’avec la musique : une imaginalisation de la société. Ce retour de et à la sphère privée, ce tour de la sphère privée, ce détour par la sphère privée que cette société s’efforce de réduire au maximum me semble être la meilleure résistance à Big Brother et surtout la meilleure façon pour chacun de devenir cause de soi-même, au sens où Marcel Conche entend cette expression. On devine que je me désintéresse par suite du sort des artistes et de la culture « officielle ».
 
Le 2 août 2007
Jean-Claude Grosse

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Note de lecture sur : Internet, un séisme dans la culture ? de Marc Le Glatin

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Ce 3° opus de la collection La culture en questions des éditions de l’attribut, paru en juin 2007, est d’une grande clarté et facile à lire.
Optimiste, Marc Le Glatin montre avec précision ce que les usages actuels d’internet, leur élargissement, leur approfondissement, s’ils ne sont pas contrecarrés par les intérêts privés de l’industrie culturelle de masse, s’ils sont consolidés par des dispositifs législatifs et juridiques et par des politiques culturelles appropriées, peuvent engendrer comme bouleversements dans la vie de chacun, dans les rapports sociaux, dans les conceptions et représentations du monde, un équivalent de ce que fut la révolution néolithique, bien plus profonde que les révolutions industrielles.
Les obstacles à cette révolution ne manqueront pas. Les majors, productrices de biens culturels de masse, formatés et aliénants, déploient et déploieront tous les moyens pour conserver et consolider leurs privilèges et leurs rentes à travers la gigantesque bataille sur le copyright à connotation féodale et le droit d’auteur à connotation libérale, expressions des droits exclusifs de la propriété intellectuelle. Avec le développement d’internet, les majors qui produisaient des biens culturels matériels, organisant la rareté pour s’assurer la rente, vendant ces biens et services matériels devenant après achat la propriété des consommateurs, sont tentées avec les biens immatériels proposés sur internet de vendre des droits d’accès à ces biens et services, à faire payer chaque transfert d’une œuvre sur un nouveau support, voire chaque fois qu’un internaute la regarde, l’écoute ou la lit, autrement dit à être propriétaires pour l’éternité des œuvres immatérielles circulant sur la Toile. Ce n’est pas un hasard si le temps de  passage dans le domaine public des œuvres est passé de 10 à 70 ans à tel point qu’aucune œuvre audio ou visuelle n’est encore dans le domaine public. Les biens immatériels circulant sur internet ont pour caractéristiques d’être non excluables, l’usage par un internaute de ce bien n’empêchant pas son usage par d’autres, à l’infini, comme c’est le cas avec l’usage des mots de la langue : pas de pénurie, le règne de l’abondance où c’est à chacun selon ses besoins et non à chacun selon ses moyens. Par leurs pratiques de téléchargement gratuit des œuvres, les internautes ont ébranlé les bases du système de rentes et on comprend mieux les enjeux des batailles autour des droits d’auteurs, de la rémunération des auteurs, des artistes et interprètes. Voilà le paravent derrière lequel les majors camouflent leurs appétits. Auteurs, artistes, états jouent leur partition dans ce concert de dupes. L’adoption de la loi DADVSI en juin 2006 a été l’occasion d’apprécier l’inféodation d’un gouvernement, d’un ministre de la culture passé aux oubliettes, d’une majorité de parlement aux intérêts des lobbies de l’industrie culturelle de masse et de quelques artistes contre les intérêts de la plupart des artistes. La France avec Donnedieu de Vabre a opté pour l’impossible répression des internautes, encore protégés par le droit à la copie privée. Ce qui peut émerger de la pratique des internautes, c’est la notion à fonder politiquement, légalement et juridiquement de biens collectifs, communs, non excluables, non rivaux. Cela concerne les biens culturels immatériels, les logiciels libres, les séquences génétiques, les organismes biologiques, les variétés végétales. Avec une telle notion, les pays du Sud auraient quelque chance de devenir des producteurs d’innovations et de développement pour tous.
Cependant la révolution introduite par les usages d’internet ne se limite pas aux effets du téléchargement dit illégal : ébranlement des bases du capitalisme de la rente par une technique et non par une idéologie ; dissolution de la notion de propriété privée et de toutes les notions connexes : auteur, œuvre, créateur, producteur, diffuseur, culture de masse, culture de distinction ; émergence de connivences entre artistes et amateurs ; émergence de nouvelles proximités sur la Toile et sur le territoire ; émergence d’une économie du don et non du profit…
Les pratiques des internautes, avec plus ou moins de maturité, de maîtrise, d’inventivité, de créativité, modifient nos rapports à la connaissance et à l’information : on les cherche, on les produit, on les critique, on les échange, on les partage. Un internaute juge, évalue, compare, confronte, toutes attitudes actives à l’opposé du conditionnement des esprits voulu par les industriels et les communicants.
Les pratiques des internautes renouvellent aussi les circuits de la diffusion culturelle : du haut vers le bas, du un vers tous proposé par l’industrie culturelle comme par la culture de distinction, on passe à une diffusion par réseaux où les extrémités prennent le pas sur le centre. Le système de pair à pair (P2P) est un système de mutualisation et non un système de consommation puisque ce sont les internautes qui téléchargent, échangent les fichiers, les font connaître, les accompagnent de commentaires, en font la critique. Ont été remis en circulation des films, des œuvres, des livres « oubliés » par les industriels. Plus : les internautes interviennent sur les œuvres proposées, les mixent, les revisitent comme le faisaient les créateurs qui n’ont jamais créé ex-nihilo mais à partir d’œuvres antérieures. Plus : des internautes, de nouveaux créateurs proposent des œuvres spécifiques pour le net, le net art.
Les pratiques des internautes bousculent par là même le statut de la création : l’association d’idées, de techniques, processus analogique est devenu un fondement essentiel de la création à l’ère du numérique. Les internautes créatifs, souvent autodidactes, font la pige aux créateurs professionnels : la frontière s’estompe ; on invente l’enfance d’un personnage existant, ses amours secrètes, on modifie la fin d’une histoire ou d’un personnage, on comble les trous, on propose des alternatives à la fin de Roméo et Juliette. Arrivent aussi des œuvres nomades, éphémères, réalisées en un temps très bref, des œuvres évolutives, ouvertes, selon la terminologie d’Umberto Ecco, des œuvres collaboratives, collectives. Sur le net, la créativité naît des interactions entre des internautes qui sont lecteurs, spectateurs, auditeurs et producteurs de textes, d’images et de sons. Par un jeu de détournements et de réappropriations de contenus divers,  chacun mixe, sample, échantillonne, écrit dans un travail jamais achevé d’affinage de soi, de construction de soi, tout en se frottant aux autres, une façon de vivre ensemble séparément et de s’émanciper de la figure paternelle du créateur comme de la figure maternante de la consommation consolante.
Les pratiques des internautes favorisent , dynamisent la diversité culturelle. Dans ce chapitre, Marc Le Glatin montre comment les négociations internationales ont failli donner le pouvoir aux majors, en guerre contre le piratage comme leurs états sont en guerre contre le terrorisme, (ce n’est sûrement pas un hasard), comment les Européens, France en tête, ont su faire fructifier la notion dure d’exception culturelle, avant de fléchir et de la remplacer par celle, sans valeur juridique, de diversité culturelle mais donnant tout de même, avec la convention internationale adoptée à l’Unesco, le 20 octobre 2005 et entrée en vigueur le 18 mars 2007, une base pour contrer les tentatives hégémoniques des Etats-Unis et de leurs industries culturelles qui ont depuis opté pour des accords bilatéraux avec des pays peu capables de leur résister.
L’optimisme de Marc Le Glatin est l’optimisme d’un analyste mais aussi sans doute d’un militant qui croit dur comme fer aux mérites de la démocratie, aux effets positifs des politiques culturelles et éducatives bien orientées, à la justice , justesse de la licence globale pour la rémunération décente des artistes, à l’efficacité des actions citoyennes et à l’inventivité des internautes, à la conjonction des actions d’en bas avec celles des états contre les industries transnationales, basées aux USA.
Ce livre aura des conséquences sur ma façon de gérer les blogs que j’anime, en particulier celui des cahiers de l’égaré ou celui des agoras du Revest. Il n’a donc pas qu’un intérêt informationnel mais a su susciter en moi l’envie de modifier après deux ans de pratique, ma pratique d’internet.
Jean-Claude Grosse, le 7 août 2007.

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Note de lecture sur
Nos enfants ont-ils droit à l’art et à la culture ?
de Jean-Gabriel Carasso
aux éditions de l’attribut

Ce livre de 120 pages est le premier des trois opus sortis par les éditions de l’attribut dans leur série : la culture en questions. C’est celui que j’ai lu en dernier. J’ai déjà rendu compte des deux autres : Internet, un séisme dans la culture ? La culture pour qui ?
Jean-Gabriel Carasso, militant de longue date de la cause de l’éducation artistique à l’école était tout désigné pour écrire un tel livre, véritable plaidoyer en faveur de cette conception de l’éducation, complément indispensable à côté de l’éducation intellectuelle.
Préfacé par Robin Renucci dont on connaît l’engagement pour une culture populaire et non populiste, ce livre fait l’histoire du mouvement pour l’éducation artistique à l’école par une minorité de militants très investis tant chez les enseignants que chez les artistes, analyse les avancées et les reculs, les dispositifs mis en place (PAE, classes à PAC, options au baccalauréat…), la valse-hésitation des ministres de l’éducation nationale, les freins dans les mentalités, les organismes, à tous les niveaux de la « hiérarchie » scolaire, culturelle ou institutionnelle au développement de cette forme encore trop marginale, pourtant essentielle d’éducation car elle est éducation sensible par le faire, par l’expérience, par le projet, élaboré, réalisé, évalué, forme d’éducation par le projet dont on sait qu’elle convient très bien à des élèves en difficulté, dont on ne mesure pas assez qu’elle peut convenir à tout jeune, permettant de sortir l’école des deux maux qui l’accable aujourd’hui : l’ennui et la violence. Voir le livre que j’ai co-écrit : Pour une école du gai savoir aux Cahiers de l’Égaré.
Très bien documenté, très bien argumenté, ce livre ouvre plein de perspectives, propose en fait une vraie politique de l’éducation artistique. Se situant à tous les étages du processus, de la classe aux ministères ou des ministères à l’école en passant par les élèves, les enseignants, les artistes, les directeurs de lieux et d’écoles, les municipalités, communautés d’ agglomération, collectivités territoriales, il pointe les disfonctionnements, les corporatismes, les conflits idéologiques ou d’intérêts, les balancements et valses-hésitations, il propose des solutions, analyse l’existant dans ce qu’il a de meilleur, évalue. Les partenariats, indispensables, sont soumis à critique pour être améliorés. La nécessaire formation des enseignants comme des artistes est définie dans ses buts et modalités. Le souci du respect des fonds publics l’amène à proposer des structures de concertation, de décision empêchant les doublons, les chasses gardées.
Ayant moi-même, en tant qu’enseignant et en tant que directeur bénévole d’un théâtre de village, été très investi dans des projets artistiques, des parcours artistiques et culturels, je n’ai pu qu’apprécier les propositions de Jean-Gabriel Carasso.
Mais je reste pessimiste quant à la généralisation de la pédagogie du projet. Les hommes politiques, à l’image des gens, peureux, consommateurs, le nez dans le guidon, ne sont pas capables selon moi de vouloir que l’école forme des citoyens.
C’est hors de l’école, par des mouvements collectifs, contre telle ou telle mesure, genre CPE ou mieux, mai 68  (mais on a vu ce que sont devenus pas mal de 68tards) que les jeunes, périodiquement, apprennent à devenir citoyens.

8 octobre 2007, Jean-Claude Grosse



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