Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
Les Cahiers de l'Égaré

La mort et la pensée/ Marcel Conche

Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Note sur La mort et la pensée
de Marcel Conche
(2° édition aux éditions Cécile Defaut, Nantes)
paru en février 2007
portrait-marcel-conche.jpgPortrait de Marcel Conche par Jean Leyssenne

J’ai lu La mort et la pensée dans sa 1° édition, aux Éditions de Mégare, en 1974 ou 1975, au Revest. Comme j’enseignais la philosophie au Lycée Rouvière à Toulon, il m’avait semblé bon de lire la méditation d’un philosophe vivant sur un sujet dont j’ai toujours pu mesurer qu’il intéressait les jeunes.

Les suicides d’adolescents ou les morts violentes d’adolescents (une année, un de mes élèves au sortir d’un cours de philosophie, trouva la mort dans un accident de moto à 500 mètres du lycée ; dans le Nord, à Le Quesnoy, j’ai eu aussi à déplorer la mort accidentelle d’un élève auquel j’ai consacré une épitaphe dans La parole éprouvée, une œuvre poétique parue en 2000) m’ont toujours scandalisé au sens où j’avais le sentiment d’une injustice ; une vie n’ayant pu se retourner sur elle-même pour dire : « j’ai fait ce que je pouvais faire de mieux, j’ai bien vécu. »

J’avais découvert Marcel Conche au travers de quelques cours sur Nietzsche, suivis par ma femme Annie, en 1968, à Lille.

Je ne peux dire ce que cette 1° lecture m’a apporté. J’ai toujours été intéressé par la réflexion sur la mort, Montaigne me paraissant être celui qui m’apportait le plus. Mais je n’avais pas l’urgence de vivre, liée à une proximité avec la mort.

Ai-je relu ce livre après la disparition de Cyril G. et de Michel B., à Cuba, le 19 septembre 2001 ? J’ai le souvenir de l’avoir ressorti mais de n’être pas allé au bout de cette nouvelle lecture. Le livre est souligné comme je le fais souvent, moins que le nouveau, mais avec beaucoup de passages communs, à 30 ans d’intervalle.
J’ai eu besoin de l’écriture dramatique pour mettre quelques mots sur une douleur, une incompréhension, deux cheminements, celui d’Annie, le mien.

J’ai par contre lu deux fois, cette nouvelle édition, présentée dans un format qu’on a bien en main, édition élégante avec en couverture, le beau portrait de Marcel Conche par Jean Leyssenne.
La multiplication des disparitions entre 1998 et 2001 (3 en 2001) m’a rendu avide de méditations sur la mort.

Celle de Montaigne : que philosopher c’est apprendre à mourir, a longtemps été un repère, comme remède aux peurs qui paralysent dans la vie de tous les jours. J’ai puisé chez Montaigne et chez La Boétie, dans mon caractère aussi, le courage de dire ce que j’avais décidé de dire même si risques de retours de bâton, de faire ce que j’avais décidé de faire même si obstacles, qu’en dira-t-on, de prendre des positions publiques même minoritaires mais me paraissant justes, d’agir pour la création et la culture même si mépris, indifférence…

Avec Marcel Conche, qui les reprend du discours commun sans les remettre en question, mais en les justifiant, analysant, approfondissant, on va à certaines évidences qui ne sont pas sans conséquences :

1- nous savons que nous mourrons et que nous n’y pouvons rien ; sentiment d’impuissance insurmontable qui met à égalité tous les humains et rend dérisoires les appétits de puissance



2- nous ne savons pas ce que cela veut dire, ce qui signifie aussi que nous ne savons pas ce que signifie la vie ; vivant, ma vie est orientée par ma nature (à la fois de l’inné et de l’acquis) avec une insatisfaction permanente, suis-je bien orienté ? questionnement lié à ma liberté, être libre = je me donne forme, condition de la pensée, s’appuyant sur la raison = je donne à ma vie la forme du tout (pages 43 à 46)


3- nul homme ne le saura jamais mais si l’homme ne connaîtra jamais le sens de la mort, donc aussi celui de la vie, il pense et pensant, il construit sa philosophie.


Ce n’est pas en pariant sur telle ou telle philosophie déjà existante, que l’on pense. Ni en réalisant un syncrétisme de corpus hétérogènes. Le pluralisme des philosophies et leur incompatibilité fait du scepticisme pour autrui, une attitude indispensable . Par cette attitude, la possibilité pour un autre que moi de penser différemment de moi est posée, ce qui ne m’empêche pas de penser ce que je pense et d’être convaincu de la vérité de ma philosophie.

En ce qui concerne la mort, on a deux options : elle est un devenir-autre (idéalisme, spiritualisme) ou un devenir autre chose (matérialisme), sans preuve pour l’une ou pour l’autre. C’est par un cheminement authentique que l’on choisra l’une ou l’autre, celle qui correspond vraiment à nos évidences constitutives.

Les trois évidences évoquées ci-dessus rendent hypothétiques les interrogations sur ce qu’il y a après la mort. Celui qui croit qu’après la mort, il n’y a rien que le néant, celui qui croit à la vie éternelle de l’âme après la mort du corps, sont, tous les deux, des croyants, n’ayant nulle preuve, nulle certitude.

Ce faisant, je ne porterai pas mon athéisme, mon agnosticisme comme un drapeau ; j’aurai la croyance modeste, prêt à entendre la croyance d’un autre en une vie au-delà de la mort, si elle aussi, est modeste.

Si je fais choix du néant après la mort, choix vécu, convaincu et non, pari entre deux ou plusieurs hypothèses, je me trouve à devoir construire le sens de ma vie, non tendue par cette quête de la vie éternelle qui lui donnerait son sens ou sa fin (quand finit ma vie mortelle, commence ma vie immortelle, accomplissement, dépassement de la première, singulière, personnelle, se transformant en communion, en universalité, infinité) mais à réaliser dans le cours de cette vie et qui ne se ramène pas à ce cours, à cet écoulement de mon temps de vie, inconnu.

Certes, je peux me satisfaire de l’écoulement de mes jours et de mes nuits, quelque chose comme une recherche du bonheur par un refus de trop grands écarts, par une vie économe, paisible, apaisée, peu exigeante en besoins, en moyens, une vie proche de la nature, soucieuse de développer ma nature, la plus naturelle possible, installant dans la durée des émotions et sentiments qui comblent une vie (l’amour, l’amitié), une vie ouverte aussi à l’imprévu, aux initiatives inanticipables, aux secousses poétiques.

Je peux aussi vouloir plus, avec la même économie de besoins et de moyens, me donner la possibilité de développer mes dons, mes capacités, en obtenir le meilleur, non pour moi mais pour autrui car le partage du meilleur est aussi source de contentement, non, gloriole personnelle mais bonheur partagé. J’ai connu ce contentement dans ma correspondance de 20 années avec Emmanuelle Arsan qui a donné un premier livre : Bonheur, publié en 1993 et qui en donnera un 2° en 2008.

On voit que les deux approches proposées sont l’une d’un vieil homme, l’autre d’un homme jeune, qu’elles ne sont pas incompatibles, que la 2° forme sera la 1° dans notre temps de vie, suivie de la 2° forme quand le soir sera venu, la vieillesse, l’affaiblissement des capacités physiques, pas encore celui des capacités intellectuelles.

Survient aussi la maladie, surgissent la souffrance, la douleur. Avec elles, la peur du passage car si j’ai appris à ne pas craindre la mort, la manière de mourir n’est pas anodine. Entre mourir dans son lit et mourir de soins palliatifs, il y a une sacrée différence. Puis-je mourir dans mon lit, selon mon désir ? Je n’en saurai rien à l’avance et le moment venu, le moment du passage, sauf accident brutal, sera paisible ou douloureux. Mais en prévoyant le pire, le plus souvent possible dans sa vie, en refusant de jouer avec sa vie dans des aventures extrêmes, peut-être me préparé-je une issue paisible, une mort naturelle ?

À 30 ans d’intervalle et parce que la maladie lui a fait découvrir à un moment de son âge adulte qu’il pouvait mourir, Marcel Conche ne modifie sa méditation que sur la découverte de l’urgence à vivre, renforçant ainsi la dimension tragique de sa pensée, l’orientant vers une sagesse tragique, exposée dans Orientation philosophique.

Le 3° chapitre de La mort et la pensée, intitulé : La pensée tragique, montre la constance des thèmes pensés par Marcel Conche : sa philosophie se veut philosophie pour notre temps, notre quasi-monde dont il dit dès 1972 : « ... l’humanité n’est même plus assurée d’avoir une histoire, c’est-à-dire un avenir…Le néant et la mort ne concernent plus seulement les individus, ni même la forme actuelle du monde -par exemple comme monde capitaliste- mais la totalité du monde humain (réalité et possibilité)… À l’époque bourgeoise heureuse, ce qu’il y avait à l’horizon de l’activité humaine, c’était un monde meilleur, aujourd’hui, c’est plutôt l’incertitude, avec le risque du néant.» (p. 138) Le tragique signifie une dévaluation, une chute de valeur : la mort d’un vieillard est moins tragique que la mort prématurée d’un jeune homme. La mort d’un monde humain est tragique. La vie affirme des différences, évalue, réalise des différences de valeur ; la mort dévalue, annule les valeurs, égalise, indifférencie. La sagesse tragique consiste à affirmer le plus de différence dans la vue du néant, à donner le plus de valeur à ce qui va périr, sagesse donc, à l’opposé du nihilisme, sagesse qui revendique de mettre en tension, volonté de différencier contre l’indifférenciation assurée par la mort.

Le 2° chapitre est le plus difficile du livre. Intitulé : L’abstraction et la mort, il montre comment le moment de l’abstraction dans la pensée, parce que c’est un moment de séparation de ce qui est uni dans la réalité, réalise ce que la mort effectue, la séparation du périssable soit du singulier, de l’individu comme la pensée sépare l’universel du singulier : la pensée abstrait l’ « homme » universel en niant les hommes réels, singuliers. La mort fait disparaître des singularités, des individus.
La fin de ce chapitre sur : qu’est-ce qu’un monde ?, le principe de l’infini, notre époque, est consacrée à cerner ce qui caractérise notre temps. Nous ne vivons pas dans un monde qui suppose ordre, cohérence, sens ; notre époque est comparable par bien des aspects à l’époque hellénistique. Notre monde est travaillé par le principe de l’infini d’où l’impossibilité d’un sens donné à l’avance.

Marcel Conche n’a pas dans ces pages, modifié ces quelques lignes : « la pensée philosophique, en tant qu’elle ne peut s’en tenir à la négation abstraite et aspire au concret, est organiquement liée à la révolution. L’intérêt de la philosophie est engagé dans la révolution, qui mettra fin (au niveau du monde comme tout) à l’abstraction et à la mort, et donnera à la philosophie son véritable objet. Mais l’in-finité et l’incomplétude du monde consistent en ceci que la révolution est à faire. » (p.115). Je ne pense pas qu’il penserait la même chose aujourd’hui. La révolution à faire n’est semble-t-il, plus à l’ordre du jour.

Pour conclure cette note de relecture, il me semble que l’affirmation qu’aucun savoir sur la mort n’est possible, aucune connaissance objective, est en partie contredite par le sentiment que nous avons d’avoir appris des choses sur la mort comme abstraction, indifférenciation, égalisation et sur la vie comme différenciation, évaluation, élévation ; apprises d’ailleurs des sciences.. Mais nous avons aussi appris à « mieux vivre », à vivre la meilleure vie possible, faite d’exigence, de volonté, tendues dans la réalisation de nos potentialités, « mieux vivre » appris, acquis par l’expérience et la fréquentation méditée de quelques philosophes.

Je remarquerai en toute fin que les développements scientifiques dans le domaine génétique, les développements technologiques avec les nanotechnologies, rendent ou rendront la 1° évidence « commune » : nous savons que nous mourrons, de moins en moins évidente car il semble que ces avancées vers le clonage, la réparation sans fin des « pièces » usées de l’organisme vont accroître considérablement l’espérance de vie et par le clonage quelque chose d’inédit va apparaître qui demande réflexion, ce qu’a commencé à faire d’ailleurs Marcel Conche, chapitres XIV ET XV de Confession d’un philosophe.

Jean-Claude Grosse, le 14 mai 2007

éditeur aux Cahiers de l'Égaré de:

- De l'amour de Marcel Conche

- Heidegger par gros temps de Marcel Conche

- Actualité d'une sagesse tragique (La pensée de Marcel Conche)
de Pilar Sanchez Orozco

__tudianteconche1.jpgA., alors étudiante de Marcel Conche

 


Partager cette page

Repost 0