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Les Cahiers de l'Égaré

L'Intranquille/Gérard Garouste

1 Mai 2012 , Rédigé par grossel Publié dans #notes de lecture

 

 

L’Intranquille/Gérard Garouste,

avec Judith Perrignon

Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou

 

Voilà un autoportrait particulièrement prenant. Je ne connais rien de Garouste. Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer son œuvre. Je sais qu’il est à l’origine de La Source, initiative ne pouvant venir que d’un fou et d’un peintre et qui atteint semble-t-il ses objectifs.

·      la prévention,pour venir en aide aux enfants défavorisés, en lien avec les travailleurs sociaux, en utilisant des supports artistiques et culturels, afin de faciliter leur réadaptation sociale et permettre leur épanouissement personnel

·      l'éducation,en développant l'accueil de classes lors d'ateliers de pratiques artistiques, de séjours modulables avec ou sans hébergement, pour favoriser la démarche créative et l'éducation artistique des élèves, en collaboration avec les enseignants.

·      la dynamique artistique et culturelle, auprès du public local et régional, pour promouvoir l'art et la culture, en s'adressant à un public plus large, et en devenant un centre artistique régional en milieu rural, notamment dans le sud de l'Eure.

Autoportrait d’un fils, portrait d’un père, d’une mère, d’une femme, de Léo Castelli, de Fabrice et quelques autres. Garouste est le fils d’un salaud antisémite qui n’a pas hésité à spolier des Juifs pendant la guerre. Il est le fils d’un père sans doute psychopathe, terrorisant sa femme, son fils, lequel va se réfugier dans la lune, le délire, la folie et la peinture. Garouste mettra du temps à s’émanciper du poids de son père. Et paradoxe, ce fils d’antisémite va trouver sa voie, sa langue en apprenant l’hébreu et en nous montrant comment cet apprentissage fut désencombrement, mise à jour des mensonges du catholicisme en particulier, comparant l’éducation religieuse passive du catholicisme à l’enseignement émancipateur de la Thora. Deux exemples : le 1° Honore ton père et ta mère peut être entendu tout différemment, considère le poids de ton père et de ta mère dans ton histoire ; le 2° l’épisode de Saül qui refuse de donner un dernier assaut aux Philistins et de tuer femmes et enfants comme le veut l’Éternel, il perd tout, son royaume et la vie, il est décapité ; leçon catholique : il faut obéir à l’Éternel ; leçon talmudique : tu peux avoir raison et le payer très cher.

Garouste, le succès étant venu, comprend qu’il a un devoir vis à vis des jeunes en difficulté, lui qui a eu tant de mal à se trouver, à se désencombrer. Quand il inaugure La Source, son père a ce mot terrible : C’est dommage que je haïsse l’humanité sinon je serai bien venu.Son père est allé jusqu’à lui demander de renoncer à son héritage pour le transmettre à ses deux fils. Garouste a connu les internements psychiatriques, la camisole chimique, les cocktails de neuroleptiques. Il a même dormi à Sainte-Anne dans la chambre d’Althusser, interné après avoir étranglé sa femme et disant cela à sa femme Elizabeth, il lui serre la gorge (halte ! tu serres !), la sadisant comme il dit. Quand on en est passé là où il est passé, on acquiert une capacité à questionner, mettre en doute ce qui contribue à vous détruire. Aujourd’hui, il contrôle mieux ses émotions qui peuvent le conduire à un épisode de folie, il sait que la folie ne l’aide pas à peindre comme la peinture ne le sauve pas des crises de folie.

Sur son travail de peintre et son positionnement de peintre, il y a des pages très intéressantes. Je retiendrai que pour lui, la peinture, après toutes les aventures de l’art du XX° avec Picasso, Duchamp, Warhol, les installations, performances, surenchères … ne peut consister qu’à raconter des histoires, à questionner, à donner du sens, des sens plutôt parce qu’il glisse sous la peinture de surface, des repentirs qui apparaîtront avec le temps. Il emploie une métaphore, celle de l’Everest. On ne peut monter plus haut que là où les artistes nous ont menés. Alors certains veulent monter à reculons, d’autres torse nu … lui a opté pour mettre ses pas dans ceux des maîtres et chercher sur le toit du monde ses propres sensations, vibrations. Cette métaphore ignore les gouffres où se jettent quantité d’anartistes d’aujourd’hui, comme dirait Rezvani. Monceaux de cadavres, déjections et excréments odorants … que sais-je, des provocations sans lendemain d’après scandale. Il a peint 600 œuvres. Sa peinture demande une herméneutique, lui emploie le mot exégèse, un désencombrement du regard, un déconditionnement. Par exemple, s’il peint Dina, Genèse 34, il la peint en réaction à un texte rabbinique étonnant d’ambiguïté : cette jeune fille était extrêmement belle, vierge et aucun homme ne l’avait connue, sous-entendant qu’une femme peut être vierge et avoir connu un homme (le texte rabbinique évoque alors ces mœurs des jeunes filles consistant à préserver la virginité de l’endroit de la virginité mais à être sans pudeur d’un autre endroit) et donc la Dina de Garouste a deux sexes, deux anus ; Allez savoir avec tous ces trous si elle est vraiment vierge !dit-il.

L’écriture est sobre, efficace. Autobiographie sans haine, lucide et forte.

 

Jean-Claude Grosse, 1° mai 2012

 

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