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Les Cahiers de l'Égaré

Une opérette à Ravensbrück/Germaine Tillion

30 Avril 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Une opérette à Ravensbrück

de Germaine Tillion

Collection Points

 « Vivre et agir sans prendre parti, ce n'est pas concevable : la vie n'est qu'options (...) nous optons sans cesse entre les êtres, entre les actions et nous sommes constamment orientés, fibre par fibre, vis-à-vis de cet immense réseau d'événements et d'enchaînements qui tisse l'histoire. Et, de même qu'il n'existe pas, moralement, de vrais médiocres, mais seulement des êtres qui n'ont pas rencontré les événements qui les révéleront, il n'existe pas davantage de vrais indifférents, de vrais neutres, mais seulement des êtres qui, par manque d'expérience, se croient neutres »

Comme une bonne librairie est incitative. C'est le cas de L'arbre à lettres au bas de la rue Mouffetard où je me rends chaque fois que je monte à Paris.

Là, ça faisait trois ans.

Bien sûr, c'est l'actualité qui commande sur les espaces dédiés à l'histoire, à la politique, à la philosophie et aux sciences humaines, au roman, à la poésie...

N'empêche qu'en une heure, j'ai mis de côté 20 livres, soigneusement choisis, chacun pour des raisons différentes.

Avec Quand le soleil voulait tuer la lune, chez Métailié, j'ai renoué avec une histoire vieille de 42 ans.

Déjà professeur dans le Nord mais encore étudiant 3° cycle en Sorbonne et à Nanterre, j'avais entendu parler par Leroi-Gourhan ou Roger Bastide ou Lévi-Strauss de la dernière des  Fuégiens, des Selk'nam, interrogée par une ethnologue et cela m'avait fait bondir, peuple génocidé par les blancs avec ethnologue sauvant par ses entretiens la culture de ce peuple. D'autres avaient déjà fait cela : Malinovski en Nouvelle-Zélande qui eut l'idée d'introduire le rugby pour remplacer la guerre entre les tribus ce qui a conduit au fameux cri de guerre des all blacks, le haka,

Bernardino de Sahagùn avec son Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne, livre qui disparut pendant deux siècles avant d'être retrouvé à Madrid et à Florence et sans lequel on ne saurait rien des Aztèques.

42 ans après la mort de Lola Kiepja, son informatrice, voici que paraît en français, le livre d'Anne Chapman consacré aux rituels et au théâtre, le Hain, de ce peuple disparu.

Je le lirai avec une émotion particulière et peut-être la même répulsion pour l'Occident que celle que j'avais à l'époque.

Qu'est-ce qui m'a conduit à choisir le texte de Germaine Tillion ?

Le sujet et les circonstances : une pièce écrite en camp.

J'avais accueilli en novembre 2004 à la maison des Comoni, au revest : Qui ne travaille pas ne mange pas, spectacle documentaire sur le théâtre au goulag, mis en scène par Judith Depaule.

Se saisir de sujets aussi terribles me semble une des missions du théâtre ou du cinéma, de la littérature aussi. D'où mon intérêt pour le texte de Germaine Tillion, mais aussi pour le livre de Jonathan Little : Le sec et l'humide.

Là, anecdote. Un des comédiens du spectacle sur le goulag, chez lequel je suis hébergé lors de mes sorties parisiennes, me parle de sa conversation avec Jonathan Little, venu voir le nouveau spectacle de Judith Depaule sur Gagarine à Chelles, le 27 mars, lui ne connaissant pas l'écrivain et l'écrivain parlant russe avec ce comédien, évoquant ses 2 années passées en Tchétchénie, ses rencontres avec Bassaiev et les risques encourus avec Khattab.

Feuilletant le livre, je trouve en fin de livre l'épilogue sur Bassaiev. D'où l'achat, d'autant que le sujet est : une brève incursion en territoire fasciste.

L'opérette-bouffe de Germaine Tillion : Le Verfügbar aux enfers, écrite à Ravensbrück en 1944 a été publiée en 2005, en poche en 2007. Germaine Tillion avait gardé sous le coude ce texte parce qu'il avait eu son utilité en son temps, le temps de son écriture et qu'elle ne voyait pas comment ce texte pourrait être reçu par des spectateurs sans expérience du camp.

Cette opérette a été écrite par la détenue NN, nuit et brouillard, Germaine Tillion, entre octobre 1944 et janvier 1945, à Ravensbrück.

Germaine Tillion refusa de travailler pour les nazis, devenant une Verfügbar, disponible pour toute corvée mais aussi et surtout une prisonnière rebelle, se cachant de block en block, au milieu des dormeuses (celles qui avaient travaillé de nuit). Protégée par ses compagnes de détention, écrivant dans une grande caisse, quand elle était envoyée au tri du pillage de l'Europe par les nazis, ayant mis en place  dans son block, le cercle d'études,  autre façon de résister ou de survivre, ultime forme du sabotage selon une de ses expressions, Germaine Tillion, ethnologue de métier et résistante de conviction, décédée le 19 avril 2008 à presque 101 ans, a écrit cette opérette bouffe pour ses compagnes car que reste-t-il comme arme de résistance, de survie, dans un univers de cette brutalité : le rire, le rire le plus caustique, le rire sur soi, le rire aussi sur les bourreaux mais l'essentiel est bien le regard porté sur cette nouvelle espèce, décrite par un naturaliste, charrié par le chœur, le Verfügbar aux enfers, titre inspiré d'Offenbach, Orphée aux enfers.

«L'humour noir et l'autodérision tendent aux détenues un miroir sans pitié, dont la description même force la réaction, entraîne le refus et représente une victoire de l'esprit sur le système de déshumanisation», analyse Claire Andrieu, dans la préface du Verfügbar.

L'opérette comporte plusieurs registres :

- un registre d'observations sur l'organisation du camp, son vocabulaire particulier, les différentes catégories de prisonniers, les différents niveaux de la hiérarchie, les différents niveaux de traitements infligés aux prisonniers, observations concises, précises, sans concession, dans leur cruauté, maladies, dysenterie chronique, blessures infligées, sélection pour élimination par différents procédés, expériences médicales ou chirurgicales...On a la vie quotidienne au camp et entre le 1° et le 3° acte, celle-ci envahit l'opérette comme si l'écriture ne pouvait suivre la dégradation des conditions de vie avec l'avancée des alliés, la désorganisation et la folie saisissant les SS : une des chansons est explicite, celle des 30 jeunes filles rencontrant un SS hurlant qui en tue une, la 30° puis au couplet suivant, la 29° et ainsi de suite.

- un registre d'airs et de chansons connus, aux paroles détournées, adaptées à la situation mais permettant à toutes les compagnes d'être dans le coup, de chanter.

- un registre de dérision par le jeu entre le naturaliste et le chœur, indocile, interrompant le conférencier pour apporter son grain de sel, son information, sa précision mais aussi ses rêves de bons repas dans les diverses provinces françaises.

Il se trouve que le Théâtre du Châtelet a eu l'heureuse initiative en juin 2007 pour les 100 ans de Germaine Tillion, avec son accord, de faire créer pour 3 représentations, l'opérette bouffe. L'initiative est revenue à un théâtre privé. Pas au théâtre public, faut-il s'en étonner ?

 

Jean-Claude Grosse

 

Le Verfügar aux Enfers
de Germaine Tillion

Opération survie en humour noir et musiques joyeuses Paris - Théâtre du Châtelet

Germaine Tillion, ethnologue, humaniste et grande résistante a eu cent ans le 30 mai dernier. Pour rendre hommage à cette personnalité d'exception le Châtelet a eu l'heureuse initiative de ressusciter un texte inédit rédigé en cachette dans le camp de Ravensbrück où elle était déportée. Pour soutenir le moral de ses camarades de captivité, elle avait inventé des couplets à l'autodérision couleur d'encre, faits pour être fredonnés sur des musiques familières. Une façon de ne pas se laisser aller à mourir comme des bêtes et à tracer des pistes de mémoire. Un outil pour déclencher les rires autour des corps dévastés et des têtes vidées, de la pire dégradation humaine.

Raconter l'horreur en s'en moquant

Germaine Tillion raconte l'horreur en s'en moquant, par petites phrases et petites rimes et les colle aux refrains connus, d'Offenbach à Gluck, en passant par Bizet, Hahn, , Christiné ou Lalo, par les rondes enfantines et les comptines... Le tout gravitant autour du thème des « Verfügbar », les « disponibles », les filles bonnes à tout faire, condamnées à toutes les corvées, substituts réactualisés des antiques esclaves ou des serfs du moyen-âge. Une race à part donc qu'un naturaliste de carnaval vient présenter au cours de conférences délirantes qui servent de fil rouge. Bérénice Collet pour la mise en scène et Christophe Ouvrard pour les décors et les costumes ont relevé le défi de mettre en images et en mouvement ce qui était à priori indescriptible. Quelques bancs, deux panneaux jouant sur les transparences et les projections qui sui suggèrent l'intérieur des baraquements ou des paysages en désolation, des robes colorées comme des rêves d'un autrefois fantomatique...

Un petit air de grande production


En dialogues, en chants et en chansons méticuleusement reconstitués par Christophe Maudot, six solistes connues des scènes lyriques, Hélène Delavault, Emmanuelle Goizé, Gaële Le Roi, Jeannette Fischer, Carine Séchehaye, Claire Delgado-Boge jouent et chantent en charme, aplomb, émotion autour du naturaliste Alain Fromager, Les choristes de la maîtrise de Paris et des chœurs des collèges Camille Claudel et Evariste Galois, ainsi qu'une équipe de jeunes danseuses issues de divers conservatoires parisiens s'intègrent aux actions, les illustrent et donnent à l'ensemble un petit air de grande production. Les instrumentistes de l'Orchestre de Chambre Pelléas dirigés avec cœur et doigté par Hélène Bouchez soutiennent autant qu'ils accompagnent cette magnifique leçon d‘espoir, cet acte de création et de civisme à nul autre pareil..

Un seul regret : qu'il n'y ait eu que trois représentations pour s'imprégner de cette page d'histoire qui a bouleversé les spectateurs qui ont le privilège d'y assister.

Le Verfügbar aux Enfer- opérette-revue à Ravensbrück, textes de Germaine Tillion, musiques de Bruno Coquatrix, Reynaldo Hahn, Georges Bizet, Henri Christiné, Oscar Straus, Henri Duparc... Orchestre de Chambre Pelléas, direction Hélène Bouchez, mise en scène Bérénice Collet, restitution et compositions musicales Christophe Maudot, décors et costumes Christophe Ouvrard, chorégraphies Danièle Cohen. Avec Gaële Le Roi, Jeannette Fischer, Carine Séchehaye, Claire Delgado-Boge, Emmanuelle Goizé, Hélène Delavault, Alain Fromager. Chœurs de la Maîtrise de Paris et des collèges Camille Claudel et Evariste Galois, danseuses des conservatoires municipaux de Paris.

Théâtre du Châtelet à Paris, les 2 & 3 juin 2007

 



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Toujours la vie invente/Gilles Clément

30 Avril 2008 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Toujours la vie invente

de Gilles Clément

Editions de l'Aube, poche essais


Ce petit livre d'une cinquantaine de pages est né de la conférence de Gilles Clément à la fête du livre d'octobre 2007 à Mouans-Sartoux. Déjà Albert Jacquard et Pierre Rahbi l'avaient précédé.

Voilà une ville, une municipalité qui ne se contentent pas de parler, qui agissent en matière de paysage, de développement durable. Dans l'essai, on trouve citées, Rennes et Curitiba en particulier.

J'ai retrouvé dans ce court essai, l'essentiel des idées de Gilles Clément, à savoir le lien existant entre tous les êtres (l'écologie bien comprise, comme humanisme respectueux de ce qui existe, le jardin sauvage ou en mouvement, sauvegarde de la biodiversité menacée par les multinationales et les semenciers, par le mode de vie des sociétés riches tendant à se mondialiser alors que le jardin planétaire est fini et qu'il ne peut donc y avoir de croissance infinie.

D'où nécessité de démondialiser, de relocaliser, de décroître.

Les émeutes récentes de la faim montrent bien l'erreur grossière, le crime même contre l'humanité, qu'a constitué le remplacement de l'agriculture locale vivrière par l'agriculture intensive d'exportation pour pays riches et classes moyennes avides de biens.
Allez donc demander aux gens de faire le choix :

Ou la satisfaction des besoins élémentaires pour tous : manger, se vêtir, se loger, se soigner, s'instruire

Ou la satisfaction de besoins futiles innombrables pour une minorité abondante de gens moyens : énumérons nos objets futiles pour faire un beau poème à la consommation

Ou la satisfaction de besoins de luxe pour une minorité de gens très riches : énumérons quelques objets de ce luxe, qui nous font baver d'envie et ne nous font plus braver le capitalisme prédateur.

Et sans doute vous comprendrez que nous irons dans le mur malgré les avertissements, malgré les solutions possibles.


 

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