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Les Cahiers de l'Égaré

Les derniers jours de la classe ouvrière/Aurélie Filippetti

1 Mai 2007 , Rédigé par Jean-Claude Grosse Publié dans #notes de lecture

Pour ce 1° mai 2007, qui va être enthousiaste cet après-midi à Charlety (il y eut un précédent en 1968 dans ce stade qui ne m’a pas laissé un bon souvenir : tentative de récupération politique par Mitterrand d’un vaste mouvement de libération; il ne fut pas le seul: parti communiste et CGT dévoyant le mouvement sur la voie électorale avec les résultats qu'on connaît; mouvement aujourd’hui stigmatisé par Sarkozy qui a trouvé dans les livres de Luc Ferry et dans sa propre haine de la liberté, de quoi mener depuis plusieurs mois une diatribe contre mai et les idées de 68 pour ne pas avoir à parler de son bilan),
à 5 jours du 2° tour d’une Présidentielle où les Français vont décider de « changements » dans la continuité en pire si c’est Sarkozy (il suffit de voir la vidéo de son meeting à Bercy pour constater que ceux qui l’entourent sont ceux qui ont gouverné et gouvernent à droite depuis 5 ans mais aussi avant),
ou décider de changements réels et profonds si c’est Ségolène Royal qui est élue, ce que je souhaite et à quoi je contribue avec mes moyens,
il me semble symboliquement juste de mettre en ligne cette note de lecture sur le 1° roman d’Aurélie Filippetti, lu à l’occasion d’un aller-retour en TGV, à Bruxelles, pour voir un spectacle : Voyage par La Fabrique Imaginaire.

Les derniers jours de la classe ouvrière
d’Aurélie Filippetti



Voilà un titre définitif, racoleur donc, faux évidemment, du point de vue de l’Histoire (comme les thèses des idéologues de la fin de l’Histoire), du point de vue de la réalité actuelle (doivent en savoir quelque chose petites mains et gros bras d’ailleurs et d’ici), du point de vue du récit même (puisque raconter 25 ans après, la liquidation de la sidérurgie lorraine c’est montrer la vie possible après la mort par la mémoire, par l’écriture : les oubliés deviennent des acteurs de leur histoire, de l’Histoire, de leur vie).
Ce titre de dramatisation (moins fort que celui de Karl Kraus avec Les derniers jours de l’humanité, publié en 2 versions par les essentielles éditions Agone de Marseille) a rempli son effet puisque me racolant, il m’a donné envie de lire ce roman. Le plus souvent, je résiste au racolage mais là je me suis laissé attirer. Une autre raison m’a poussé : j’ai des origines lorraines et j’ai un cousin sidérurgiste qui a dû quitter la Lorraine de Longwy où il pensait mener longue vie pour Fos-sur-Mer où ça coule (voir ma pièce : La lutte des places).
Ce court roman de 180 pages tourne autour de la figure du père, Angel, Angelo, fils d’immigrés italiens, ouvrier mineur pendant 30 ans, maire communiste d’Audun-le-Tiche.
Ce roman est construit par tableaux, comme des vignettes. C’est qu’il doit être difficile pour la mémoire de reconstruire, de construire même, la linéarité, la genèse, la chronologie d’une histoire singulière étroitement liée à la grande Histoire que l’on ne vit pas comme telle sur le moment. Il s’ensuit des tableaux, des vignettes dont je n’ai pas cherché à repérer l’agencement dans l’espace et le temps. La complexité de la tâche m’a découragé et j’ai donc pris le roman comme il se présente : flashes. On s’en prend plein les yeux : on visualise très bien les situations, les événements, les gens, les rassemblements, les fêtes, les drames.
L’écriture de ces tableaux est elle-même d’aujourd’hui, à l’économie d’un nombre important de mots présumés importuns, bavards, inutiles. Ce n’est pas une écriture à la Céline de reproduction écrite de l’oralité, c’est une écriture issue de ces tentatives d’éliminer le superflu « idéologique » de la langue comme adjectifs, adverbes, mots de liaison…
Parfois, cela m’a agacé, parfois j’ai adhéré. Car cette écriture n’est pas homogène : elle peut varier de vignette en vignette.
Au milieu des vignettes, des documents officiels, du Parti communiste, le parti de la classe ouvrière comme il le prétendait et comme le croyaient trop d’ouvriers jusqu’à ce que leurs yeux s’ouvrent, trop tard. Le parti de la lutte des classes dans les mots et discours se révélant le parti de la collaboration de classes dans les mots d’ordre et les actions. Le roman montre le dur réveil, les désillusions, le désenchantement, la désespérance, le virage à l’extrême droite, le racisme quotidien…Mon choix du « trotskisme » dès 1969 m’a épargné ces compromissions même si aujourd’hui, je suis en recherche d’autres voies parce que les mentalités ont changé. Avec aussi les compromissions de la gauche, parti socialiste en tête.
Bien sûr, on a droit à des pages sur les maîtres, les de Wendel, leur paternalisme, leurs efforts pour récupérer chez leurs ouvriers, les éléments qu’ils vont mettre à leur service, leur acharnement à isoler les récalcitrants, leur imprévoyance d’entrepreneur, soucieux seulement de profit et donc ne diversifiant pas la production d’acier en produits dérivés issus de la sidérurgie, leur indifférence au sort de ceux qu’ils livrent au chômage, leur capacité à récupérer les aides publiques et à partir avec un gros magot. Ces pages révoltent, même quand on est habitué comme moi à ne pas avoir d’illusions sur le capitalisme, devenu encore plus prédateur depuis 30 ans.


Autre intérêt de ce roman : les plongées dans les pensées, les monologues intérieurs de quelques protagonistes, fidèles jusqu’au-boutistes du PCF, transfuges de classe, rêveurs de promotion par l’école, rêveuses de stabilité par mariage…Des recettes italiennes viennent agrémenter le récit : les allées et retours entre la France d’une ville lorraine et l’Italie d’un village d'Ombrie montrent bien que l’on reste, dans l’immigration et dans l'intégration, hommes et femmes de 2 cultures avec clivages, disharmonies, tensions…
Bref, un roman qui fait chaud au cœur parce qu’une jeune femme de 30 ans, études supérieures, fait retour sur « son » histoire, c’est-à-dire la crée, la construit par documentation, par assimilation amoureuse, filiale. Un roman à lire. Même si comme toujours, on ne tire jamais les leçons du passé, de nos histoires, de l’Histoire.


Entretien avec Aurélie Filippetti

Comment avez-vous intégré le cercle restreint (15 personnes) de l'équipe de campagne de Ségolène Royal ?
Après avoir passé sept ans chez les Verts, j'ai été déçue par le fonctionnement du parti alors que l'écologie a le vent en poupe. Je connaissais un peu Ségolène Royal. Elle était venue à Longwy en avril dernier, je lui avais fait une note sur la situation là-bas. J'ai toujours considéré que c'était la plus écolo des candidats socialistes. Elle a dû me choisir pour montrer sa volonté d'une équipe féminisée er rajeunie.

Est-ce que vous croyez que Ségolène Royal va convaincre, en Lorraine, où vous êtes née ?
Son discours passe bien, dans les milieux populaires. Je l'ai vu dans ma famille. Tout de suite, elle a convaincu des gens qui jusque là votaient communiste de voter pour elle. La notion d'ordre juste, la démocratie participative, le côté femme, ce sont des thèmes porteurs dans les milieux ouvriers.

Vous venez de Longwy. Fille de mineurs, vous êtes normalienne et agrégée de lettres classiques. Un parcours peu commun. Vous pouvez le retracer ?
Enfant, j'habitais Audun-Le-Tiche, en Lorraine, près du Luxembourg, dans le bassin sidérurgique. Mon père était mineur de fond. Il a contracté un cancer du poumon, qui n'a jamais été reconnu comme maladie professionnelle. Il est mort quand j'avais 19 ans. Après une prépa littéraire à Metz, j'ai intégré Normale Sup en 1993. Un vrai choc : j'ai été saisie de l'homogénéité sociale qui y régnait. Quasiment tous des fils ou filles d'universitaires, très majoritairement parisiens... Il m'a fallu apprendre tous les codes. J'ai obtenu l'agrégation de lettres classiques en 95, mais je n'ai pas voulu continuer la recherche universitaire, je voulais quelque chose de plus concret. Je suis alors partie aux Etats-Unis faire un stage à l'ambassade de France à Washington sur les questions de boéthique -c'était au moment du clonage de Dolly.

Et l'engagement politique ?
De retour en France, après avoir eu un enfant (une fille, Clara), j'ai pris ma carte des Verts en 1999, pendant les européennes. Je me reconnaissais dans leurs grandes options : l'écologie, la démocratie participative, l'Europe, le féminisme. Et je savais le parti clairement ancré à gauche, grâce à Dominique Voynet. J'ai été tête de liste Verts aux municipales dans le 5ème arrondissement en 2001 grâce à la loi sur la parité . Avec 13,75% des voix, je suis devenue conseillère d'arrondissement.

En 2001, Yves Cochet m'a proposé de travailler à son cabinet comme ministre de l'Environnement. Je me suis occupée de développement durable, jusqu'au séisme du 21 avril 2002. Retour à la vie civile. J'avais commencé « Les derniers jours de la classe ouvrière » depuis longtemps. Je l'ai repris, publié chez Stock au printemps 2003. C'est un livre que j'avais en moi depuis longtemps. Il a été très bien accueilli. Et il m'a permis, en rencontrant des lecteurs, de prendre conscience de cet immense désir des gens que l'on rende justice à la mémoire ouvrière, à cette histoire là, la sidérurgie dans le bassin lorrain, la dignité du monde ouvrier.

A propos de vote ouvrier, vous n'avez jamais voulu suivre votre père, qui fut communiste toute sa vie ?
Je l'ai vu trop malheureux, d'avoir dû constamment suivre la ligne du Parti, malgré Prague, Budapest ou le rapport Khroutchev. Trop malheureux aussi, quand le mur est tombé, en 1989. Tout ce en quoi il avait cru s'effondrait.

Pourquoi avez-vous quitté les Verts ?
Ils ne m'ont même pas permis d'être candidate à la candidature pour les législatives de 2007, à Longwy. Mais je n'ai pas pris ma carte au PS. Pour l'instant, je suis libre.

L'avenir ?
D'abord, la victoire de la gauche.


Le regard d'Aurélie Filippetti
sur Ségolène Royal




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